LA DUCHESSE, CHALAIS
CHALAIS
J'ai cru que nous mourrions ici tous trois. [Il va fermer le verrou à la porte du fond et court à celle du cabinet.) Venez , Marie, venez. Eh bien! ne m'entendez-vous pas? Marie ! [Il la conduit près d' un fauteuil et la fait asseoir.) Remettez-vous , vous n'avez plus rien à craindre.
LA DUCHESSE
Non , plus rien , n'est-ce pas? Encore un coup pareil et je tomberais morte ; mais je suis sauvée , maintenant? sauvée... ah! mon Dieu!
(Elle pleure. ) * Clialais, Chevrcuse.
Calmez- VOUS , au nom du ciel!
L\ DUCHESSE
Oui, il faut que je parte à l'instant.
CHALAIS
Eh ! le pouvez-vous , accablée comme vous l'êtes? Atten*dez quelques minutes encore.
LA DUCHESSE
Attendre ? et s'il revenait?.. . je ne me cacherais plus , savez-vous. Je ne le livrerais pas une seconde fois au ridicule et au mépris : j'aimerais mieux qu'il me tuât. Lui! cet homme si noble , si plein d'honneur , il plaisantait de sa propre infamie : il s'est retiré en riant devant cette femme qu'il savait ici ; et cette femme , c'est la sienne ; elle entendait tout , et elle n'est pas morte de honte et de désespoir !
CHALAIS
Marie !
LA DUCHESSE
J'ai tout entendu , vous dis-je , le motif de sa visite et celui qui l'a fait sortir.
CHALAIS
Eh bien ! maudissez-moi , car je vous ai flétrie à vos propres yeux , et pourtant vous étiez pure et n'avez pas cessé de l'être; mais mon amour est fatal, il porte avec lui la douleur et le remords. Oh ! je suis malheureux , moi , qui aurais donné ma vie pour vous éviter un chagrin et qui vous lègue le désespoir; moi, pour qui vous avez tout bravé , et qui ne peux même pas vous laisser la consolation, de m' avoir sauvé.
Et pourquoi me refuser jusqu'à celle-là?
CHALaIS.
Sera-t-elle en mon pouvoir dans une heure? LA DUCHESSE , Se levant.
Ah ! oui , ce duel, c'est cela , il faut vous y trouver, et si vous échappez à votre adversaire , vous n'échapperez pas au bourreau; mais que vous importe? vous ne laissez aucun regret après vous.
CHALAIS
Marie! assez, je vous en supplie... j'ai besoin de tout mon courage.
LA DUCHESSE
Et ne nicn faut-il pas à moi?
en A LAIS, regardant la pendule.
Ah ! l'heure est déjà passée.
LA DUCHESSE, l' arrêtant.
Encore un instant , mon Dieu! un instant , rien de plus.
CHALAIS
Non , non... je ne le puis... ne me retenez pas.
LA DÏICHESSE.
Vous voulez donc mourir?
CHALAIS
Le ciel décidera de mon sort.
(Il s'élance vers la porte.) LA DUCHESSE , le retenant.
Chalais ! au nom de votre amour , du mien... du mien , monsieur ! . . .
Et suis-je digne de cet amour, si je reste?
LA DUCHESSE
L'heure est passée , vous l'avez dit , elle est passée.
CHALAIS
Chaque seconde qui s'écoule emporte avec elle mon honneur. Venez, sortons.
LA DUCHESSE
Sortir I... non ,]e tç:s\.q\c\. .[saisissant le fautenil.)\Q.\ , entendez-vous? N'espérez pas m'emmener: je veux me perdre aussi , moi ; et quand les émissaires de Richelieu viendront vous chercher , eh bien I ils rapporteront au cardinal qu'ils ont trouvé madame la duchesse de Chevreuse chez monsieur de Chalais. Allez , allez , monsieur, je ne vous retiens plus.
( Elles'asseoil.j CHALAIS.
Ah ! vous me faites trembler! Ecoutez-moi , Marie ; vous le savez , nous autres hommes , nous avons des devoirs auxquels nous ne pouvons manquer sans encourir l'infamie. Un rendez- vous d'honneur est sacré... j'ai insulté mon adversaire , je lui dois une réparation, dussé-je pour la lui avoir donnée porter ma tête sur l'échafaud.
LA DUCHESSE, Se levant.
Mais ce n'est pas voire adversaire que vous fuirez, c'est l'ana thème de Richelieu. Eh ! mon Dieu ! dans la vie ordinaire , je ne vous engagerais pas à éviter un combat que l'honneur commande, j'en gémirais sans me plaindre; maisicic'estl'échafaud, l'échafaud, entendez-vous? Voyons,
comment faut-il cjue je vous parle? dites-moi les paroles qui pourront le plus toucher votre cœur, les sentiniens qui lui sont les plus chers. Mon amour? non, il ne peut rien, pas cela... Votre mère ?... Ah! oui, votre mère, que vous aimez tant, qui verra son nom flétri, qui mourra de douleur? non , ni cela non plus ! . . . Je ne sais plus que vous dire, moi , quelle prière employer; mon ame est usée, je n'ai plus que la force de pleurer et d'embrasser vos genoux.
CHALAIS
Laissez-moi , au nom du ciel !
LA DUCHKSSE.
Ne l'espérez pas, monsieur.
CHALAIS
Ah! vous ne voudriez pas me déshonorer?
LA DUCHESSE, Se relevant.
Et si je me déshonore avec toi?
CHALAIS
Marie .'
LA DUCHESSE
Si je partage ta honte?... si je pars aussi?
CHALAIS
Tais-toi, tais-toi!...
LA DUCHESSE
Partons, oui, partons à l'instant, c'est cela. Dans quelques heures, nous serons loin de France, loin de Richelieu , loin d'eux tous. 11 n'y aura plus que nous deux au monde. Comprends-tu notre féhcité? Oh! ce sera une vie toute d'amour et de bonheur, le ciel sur la terre... partons.
Malheureux I je suis perdu , si je t' écoute.
LA DUCHESSE
Tu ne peux plus me refuser... oh! tu ne le peux plus, vois-tu?... Qu'est ton sacrifice près du mien? moi je n'ai pas d'excuse, j'abandonne un mari qui m'aime, je trahis tous mes devoirs... ( Chalais la presse sur son cœur.) Oh! oui, entoure-moi de tes bras, cache-moi à tous les regards, car je suis infâme.
CHALAIS
Ne parle pas ainsi , toi qui me sacrifies tout , qui m'appartiens désormais.
LA DUCHESSE
Oui , à toi , à toi !
CHALAIS
Que m'importe le monde maintenant? elle est à moi pour la vie.
(Il la presse sur sa poitrine et la couvre de baisers. Bruit de pas dans la coulisse. Coups répétés à la porte.
LA DUCHESSE , uvcc UTi grand mouvement d'effroi. Ah! ce sont les soldats de Richelieu qui viennent te chercher !
CHALAlS.
Ils ne m'auront pas vivant.
DE suzE , en dehors.
Chalais ! Chalais ! ouvre donc !
C'est la voix de De Suze.
DE SUZE, secouant plus fortement la porte.
Ouvre donc! morbleu! (Za porte cède , il entre. La duchesse se cache le visage dans ses mains.) Es -tu fou? Chevreuse vient de partir pour se battre à ta place.
CHALAIS
Malédiction I ( // saute sur ses armes. ) Et je le déshonorais !
(II entraine De Suze; la duchesse tombe évanouie dans un fauteuil.)