‹ Un duel sous le cardinal de RichelieuChapitre 4 sur 39 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

CHALAIS , LA DUCHESSE, entrant par la porte de lareine. Elle est pâle cl fort agitée.

CHALAIS

Ah ! madame , qu'ai-je fait pour mériter tant de bonheur?

LA DUCHESSE

Ecoutez-moi, monsieur de Chalais. C'est par amitié pour la reine , pour moi , peut-être, que vous avez engagé une lutte avec Richelieu.

CHALAIS

Ah! pour vous , pour vous seule. Sans vous, ce titre de favori, je l'abandonnerais à tous ceuv qui l'envient. Les insensés! ils ne savent pas ce que c'est que de passer sa vie avec un roi faible, triste, ombrageux; tl'écouter bC!>

plaintes, de souffrir ses caprices, de partager son ennui. Ils appellent cela du pouvoir , du bonheur. Ah ! je ne connais , moi, d'autre bonheur que d'être aimé de vous, d'autre ambition que de vous plaire.

LA DUCHESSE

Eh bien i ce pouvoir qui vous pèse , si je venais l'implorer ? si j'avais un service, une grâce à vous demander?

CHALAIS

A moi ? oh ! ne me trompez pasl

Oui , c'est à votre pitié que je m'adresse. Apprenez que ce matin même , monsieur de Chevreuse a eu le malheur de tuer en duel de Launay , le neveu du cardinal. Les lois sur le duel sont terribles et Richelieu inexorable : vous êtes tout-puissant sur l'esprit du roi ; suppliez-le d'assoupir cette affaire , obtenez du moins des délais; donnez à monsieur de Chevreuse le temps de fuir , de se soustraire aux poursuites dirigées contre lui ; enfin, monsieur, sauvez-le! sauvez-le!

CHALAIS

Est-ce la reine, madame , qui prend au duc de Chevreuse un si vif intérêt, ou bien?... Pardon... mais ce trouble, celte douleur... sans doute mes craintes sont nijustes.

LA DUCHESSE

ÎMonsieur de Chalais , vous avez mon amitié , mais mon cœur doit être fermé pour vous à tout autre sentiment : mon devoir me l'ordonne.

CHALAIS

Voire devoir? et cependant vous êtes veuve et maîtresse de votre main. Ah ! vous n'êtes pas franche. Mieux valait me dire que j'avais un rival , un rival préféré, et ne pas feindre de partager des sentimens que vous n'éprouviez pas.

LA DUCHESSE

Ah! monsieur! que vous me reprochez durement l'intérêt que je vous ai témoigné! Voilà notre sort, à nous autres pauvres femmes ; on s'empare d'un mot , d'un regard, on tourmente notre pensée , on interprète nos sentimens, et plus tard on se croit en droit de nous adresser des reproches ; ou bien, lorsqu'on est sûr d'avoir lu dans notre coeur, lorsqu'une émotion nous trahit, oh! alors on s'applaudit d'un aveu, auquel notre volonté est restée étrangère , sans s'in{|uiéter de savoir s'il peut blesser notre réputation , ou si nous avons osé nous le iaire à nous-mêmes.

Regardez-vous comme un outrage l'offre de ma main?

LA. DUCHESSE

Eh ! monsieur , savez-vous si la mienne est libre?

CHALAIS

Comment?

LA DUCHESSE, '

Savez-vous si je ne suis pas coupable en vous écoulant , et si monsieur de Chevreuse ne devrait pas avoir toutes mes pensées?

CHALAIS

Ah! oui, les sermens que vous lui ayez faits...

LA DUCHESSE

Ils sont sacrés, monsieur , c'est mon mari. Depuis deux ans , nous sommes secrètement unis.

CHAL\is, accablé.

Mariée !

LA DUCHESSE

Après la mort de monsieur de Luynes, je me refusai d'abord à contracter un nouveau lien; mais ma famille le voulut , et je fus obligée de céder. Monsieur de Chevreuse a caché jusqu'à ce jour son mariage , par crainte du cardinal qui voulait m'unir à son neveu, ce même de Launay qui ce malin a péri dans ce malheureux duel.

CHALAIS

Mariée ! . . .

LA DUCHESSE

Eh bien ! monsieur, vous étonnez-vous encore de ma, douleur, et refuserez-vous de me servir?

Non , madame , non.

Air : T'en souviens-tu ?

C'en est donc fait , plus d'espoir qui me flatte : II faut du sort accepter les arrêts.

Ne craignez pas que ma douleur éclate ; Non , je saurai renfermer mes regrets.

Loin de me plaindre , ah I je vous remercie , Puisqu'un aveu détruisait mon bonheur, Puisqu'un seul mot désenchantait ma vie, D'avoir au moins prolongé mon erreur. (Aii.)

Mais mon secours pourra-l-il maintenant vous cire ulilc? Monsieur de Chevreuse vient d'être arrêté.

LA DUCHESSE

Arrêté! ah ! le cardinal me l'a caché. En me refusant sa grâce , il savait que sa victime ne pouvait lui échapper. Plus d'espoir! oh ! mon Dieu!

CHALAIS

Et ne suis-je pas là, madame? n'avez-vous pas compté sur moi? [On entend le son du cor.) Le roi rentre au château : je vais me jeter à ses pieds. Dieu me donne la force de surmonter ses craintes! Lui demander l'impunité pour monsieur de Chevreuse , c'est lui demander le renvoi du cardinal. Beaucoup l'ont tenté qui se croyaient comme moi à la veille de réussir ; tous l'ont payé de leur tête. Oh ! cela ne m'effraie pas : je vous ai sacrièé mon repos, mon bonheur; ma vie de plus, qu'importe? adieu, madame. ( Il fait un mouvement pour entrer dans le cabinet du roi.)

LA. DUCHESSE

Monsieur de Chalais , ne me quittez pas ainsi; ne me laissez pas avec cette affreuse pensée que je serai la cause de votre ruine. Vos paroles, vos regards, tout me tue. Que faut-il donc que je vous dise? c'est mon mari qu'on va conduire à l'échafaud ; mon mari ... et quand je demande sa grâce, je ne fais que remplir le plus sacré des devoirs.

Oui, madame, qui oserait vous blâmer? et d'ailleurs n'est-ce pas lui dont les soins ont su vous plaire?

LA DUCHESSE

Oui , monsieur, oui.

CHALAIS

West-ce pas lui que vous nous avez préféré?

LA DUCHESSE , presquc à elle-même.

Vous n'étiez pas à la cour, alors.

CHALAIS

Ah ! j'avais besoin de ce mot.

LA DUCHESSE, très vîvement.

.Te n'ai rien dit qui vous autorise à penser...

CHALAIS, de même.

Oh ! ne craignez rien ! votre parole est là, là, dans mon cœur ; elle n'en sortira jamais. Restez ici ; adieu , madame.

( Il entre chez le roi.)

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