PREMIERE PARTIE. I 'JQ
étaient recommandés , comme le Siècle de Louis XI V , les Idylles de Théocrite , les Nouveaux mélanges de littérature de M. Villemain, certains ouvrages de Rousseau et de Voltaire; et après ma rhétorique, je ne croyais déjà plus.
« La divinité du christianisme , une fois mise en « doute à mes yeux, je sus alors qu'au fond de moi- « même, il n'y avait plus rien qui fût dehout; que « tout ce que j'avais cru sur moi-même, sur Dieu « et sur ma destinée en cette vie et en l'autre, je ne «le croyais plus, (i)» Le panthéisme de M. Cousin , qui faisait le fond de toutes les leçons de mon professeur de Philosophie, vint bientôt prendre la place de ma vieille foi. Ma raison était souveraine; Dieu était tout et tout était Dieu ; une inexorable fatalité, appelée Providence par le vulgaire, entraînait et décidait tout. La grandeur consistait dans le succès, quels qu en fussent le principe et la fin. Nos penchants et tout ce que nous faisions pour les satisfaire, c'était l'humanité qui le faisait, et l'humanité , étant Dieu , avait toujours raison. Toutes ces idées se développèrent dans ma tète , après ma philosophie et pendant mon cours de droit, époque où je suivais, comme nous y étions engagés par les règlements qu'on devait bientôt même ériger en loi , les cours de la Sorbonne et du Collège de France, ceux surtout de MM. Guizot, Cousin, Lerminier, Ampère, Michelet , Chasles , etc.
(1) Jouffroy. Ibid, pag. 40.
l8o LE COMMUNISME ET SES CAUSES.
Toutes ces idées, appliquées à la société actuelle , me montrèrent bientôt à quel despotisme , à quels vices elle était en proie. Je me liai à quelques amis saint-simoniens pour y porter remède; et ce moyen n'ayant pas réussi, nous résolûmes , devenus carbonaris ou communistes , d'avoir recours à la nécessité, à la force, cette grande maîtresse des révolutions, et la première et dernière raison de toute vraie politique. Vous savez le reste.
LE TRIBUNAL
Mais la force n'est pas la loi.
LE C.nEF D'ÉMEUTE.
C'est bien plus que la loi , car c'est elle qui la fait. Quand la force a triomphé, elle se formule; cette formule c'est la loi, la première des lois, la constitution elle-même.
LE TRIBUNAL
Mais cette force, une fois constituée, devenue loi, vous convenez , du moins, qu'on lui doive soumission , obéissance.
LE CHEF D'ÉMEUTE
Soumission, quand elle vous écrase sous elle, il le faut bien; mais obéissance, assentiment de mon intelligence et de ma volonté, quand ma volonté et mon intelligence la repoussent! Ayez la bonté de m'expliquer comment la chose serait possible , sans lâcheté et sans hypocrisie.
PRE.UlKRi: PARTIT. ï3l
LE TRIBUNAL
Mais devant l'intelligence de l'état, l'intelligence particulière comprend facilement qu'elle doit s'incliner et obéir,
LE CHEF D'ÉMEUTE
Qu'est-ce que l'intelligence de l'état, M. le Président? L'intelligence sans doute de Louis-Philippe et de ses ministres, MM. Guizot, Thiers, Salvandy, ou tout autre. Mon intelligence ne comprend pas du tout qu'elle doive s'incliner devant la leur et lui obéir. L'enseignement d'état nous a constamment obligés à croire le contraire. Il m'a toujours enseigné que la raison de chaque homme était une incarnation de la Divinité, qu'il fût roi, ministre, philosophe ou simple particulier.
LE TRIBUNAL
Mais c'est l'anarchie!
LE CHEF D'ÉMEUTE
J'en suis fâché, mais ce n'est pas moi qui l'ai faite. J'ai toujours entendu dire par les maîtres d'état que ce que vous appelez anarchie, c'était l'indépendance de l'esprit humain , la liberté.
LE TRIBUNAL-
Mais pourquoi ne pas s'en tenir alors à des moyens de raison, à la discussion amicale?
lS^ LE COMMUMSME ET SES CAUSES.
LE CHEF D EMEUTE
Parce que vous-mêmes ne répondez à ces moyens de raison et de discussion amicale, quand ils touchent certains points, que par les Cours d'assises, les prisons, les amendes, le bannissement ou le bourreau, c'est-à-dire, la force, et que nécessité nous est bien alors d'employer d'autres arguments, et de répondre au code pénal par l'émeute et au bourreau par les coups de fusil. Tous les avantages des armes restent même de votre cùté.
LE TRIBUNAL
Mais alors , la société n'est plus qu'un duel entre les pouvoirs et le peuple, entre les riches et les pauvres, entre les hommes d'ordre et les factieux.
LE CHEF D EMEUTE
Un duel, M. le Président, entre la force qui jouit et la force qui veut jouir. Encore une fois , c'est l'enseignement de l'état , l'enseignement qu'on oblige tous les Français de recevoir. Ne serait-il qu'un agent provocateur pour jeter en proie à l'exil ou à la guillotine toute âme généreuse qui sait tirer une conséquence d'un principe, et unir ensemble deux idées ?
LE TRIBUNAL
Accusé, prenez garde , vous aggravez voire faute.