Un écrivain normand
La Société Normande du Livre illustré (i) croirait perdre tout ce qui fait, au milieu des autres sociétés de bibliophiles, sou caractère, son originalité, sa raison d'être, si elle venait à abdiquer son titre de normande; elle penserait se renier elle-même, si dans l'accomplissement de sa tâche elle cessait de justifier et de soutenir ce titre; et elle se reprocherait en effet d'avoir manqué à l'un des devoirs qu'il lui imposait, si dans cette galerie d'écrivains normands qu'elle entreprend de former, elle n'avait réservé l'une des premières places à la grande figure du plus normand d'entre tous, de Jules Barbey d'Aurevilly. La reconnaissance d'ailleurs lui en faisait presque une obligation. Ce dernier n'at-il pas formulé longtemps d'avance la pensée d'où notre Société procède et pressenti les intentions qui l'animent ; ne lui a-t-il pas, comme un précurseur, désigné le but qu'elle poursuit et donné la devise qu'elle souhaite de mériter, lorsqu'il adressait à Trébutien son ami cette vaillante déclaration reproduite dans l'un des Memoranda : « Quand ils disent de partout que les nationalités décampent, plantons-nous hardiment, comme des termes, sur la porte du pays d'où nous sommes, et n'en bougeons pas! » Ce précepte, qui est le nôtre, fut également celui auquel Barbey d'Aurevilly, dans ses œuvres non moins que dans sa vie, demeura constamment fidèle. Il se fit gloire d'être de sa province; aussi la grande famille normande a-t-elle le droit de s'enorgueillir de
(i) Cette étude vient de paraître en tête d'une édition de Le Bonheur dans le Crime, illustrée de douze compositions de Frédéric Résfamev, gravées par Monziès — édition tirée à quatre-vingt-cinq exemplaires et publiée aux dépens de la Société Normande du Livre illustré.
lui, cl de lui tout entier, comme de l'un de ses plus Légitimes et plus fidèles enfants.
C'est au plus profond du pays normand, au cœur de cette presqu'île du Gotentin, le donjon de la Normandie, que se cache dans le recoin d'un vallon la petite ville de Saint-Sauveur-le- Vicomte où Barbey d'Aurevilly est né. Assurément, et surtout par ce temps de confusion et d'instabilité où les hommes ne tiennent plus au sol, où tout le monde voyage et se déplace, où toutes les races s'entre-croisent au point de ne pouvoir plus être démêlées, où les générations nomades se succèdent sans se continuer les unes les autres, c'est un titre déjà que le fait d'être né ici plutôt que là, en Normandie plutôt qu'ailleurs. Celui qui n'a point de lignée, qui ne sait au juste d'où son grand-père était venu — et combien sont-ils aujourd'hui à le savoir? — s'estime encore heureux, pour pouvoir se réclamer d'un pays, d'avoir eu la chance d'y naître. Mais Barbey d'Aurevilly, lui, n'avait pas besoin de cette chance-là, et le lieu de sa naissance était le moindre des liens qui le rattachât à la Normandie. Par sa mère, autant que par son père, il était issu de deux vieilles souches dont les racines s'enfonçaient profondément dans le terroir ; fùt-il né à l'autre bout du monde, ce qui coulait dans ses veines n'en eût pas moins été le san^ normand le plus pur.
Il vécut beaucoup en Normandie. Si, pendant quelques années, on l'envoya au collège à Paris, d'où il revenait d'ailleurs aux vacances d'été, c'est cependant bien au pays, tantôt à Saint-Sauveur et tantôt à Valognes, que s'écoula la plus grande partie de sa jeunesse, ou du moins la partie la plus vivante, la plus personnelle, celle qui influa le plus sur sa formation, qui lui remplit les yeux des impressions ineffaçables et le cœur des inoubliables souvenirs. C'est là qu'il était, qu'il devenait vraiment lui-même. Il fit son droit à Caen, la vieille cité du droit ; et lorsqu'il la quitta, ses études terminées, elle ne le laissa point partir tout entier. Il dut y laisser derrière lui une bonne part de lui-même, retenue dans les liens de quelques amitiés qui restèrent les plus étroites de tonte sa vie. Dans la suite, et lorsque le labeur de l'écrivain l'emprisonnait comme un forçat dans le baçne de Paris, il réussissait encore à s'évader de temps en temps vers son a far- \\ est » ; plus même il avançait en âge, plus il fit en sorte d'y multiplier ses visites. A mesure qu'il se voyait entraîné par le courant des jours et des événements vers un monde plus diffé-
rent de celui de son enfance, loin d'oublier ses origines, il s'y attachait avec plus de passion. Vieillard, il ne se passait guère d'été qu'on ne le vît refaire son pèlerinage à Saint-Sauveur et à Valognes, et s'y retremper dans ses souvenirs. Ces voyages n'offraient cependant pour lui aucun des agréments, aucune des joies du cœur qui sont ce que les hommes vont chercher d'ordinaire, et ce qui fait paraître doux à l'exilé le chemin de la patrie. Ce que la Normandie réservait à Barbey d'Aurevilly, c'était bien plutôt des objets de tristesse et de deuil. S'il pouvait reconnaître encore les lieux où son enfance s'était écoulée, il n'y trouvait plus rien des êtres ni des choses qui l'y avaient entourée. La fidèle nature était demeurée la même; tout le reste avait changé. Depuis la mort de l'abbé Léon d'Aurevilly son frère, il n'avait plus de parents; sa famille, avant de s'éteindre, s'était vu dépouiller par la ruine de tout son patrimoine; les amis, les commensaux de sa jeunesse l'avaient précédé dans la tombe; toute cette noblesse du Cotentin. au sein de laquelle il avait grandi, et dont le foyer, concentré à \ alognes, avait résisté quelque temps aux atteintes de la Révolution, s'était à la fin consumée peu à peu dans son isolement, et le vent du siècle en avait balayé jusqu'aux cendres. Sur ce sol normand où ses ancêtres avaient possédé des domaines, il ne lui restait plus un arpent, plus un abri, plus un pied à terre, rien enfin dont il pût dire : ceci m'appartient, ici je suis chez moi. A Valognes, il louait quelques chambres dans un vieil hôtel abandonné de ses anciens propriétaires, les Granval-Coliuny. A Saint-Sauveur, voulant reposer son regard, au moins du dehors, sur la maison paternelle, sur sa maison natale, il en T'tait réduit à se loger de l'autre coté de la rue, chez le menuisier d'en face. Vraiment, ce pays où il ne gardait à lui que quelques tombes, où, pour parler son propre langage, il ne se voyait guère accueilli que par des revenants, était pour lui comme un cimetière; dans chaque maison, dans chaque site il retrouvait quelque chose de ce qu'il avait aimé, de ce qu'il avait été. Cette Normandie, pour laquelle il avait la tendre affection d'un fils, le repoussait presque. Et pourtant, elle ne parvenait point à le rebuter; malgré les affronts qu'elle lui faisait subir, il ne pouvait se passer ni se détacher d'elle, tant il l'aimait. C'était une nostalgie plus forte que lui, plus forte que la souffrance, que le deuil et que les serrements de cœur; peut-être était-ce aussi je ne sais quelle volupté, la volupté de découvrir dans les
choses un sens que la foule ignore, une poésie qui échappe au vulgaire, la volupté d'être le dernier confident d'un secret perdu, le dernier témoin d'un passé aboli, le dernier survivant d'un monde disparu. Tanière volupté de l'isolement.
Normand de naissance et de famille. Normand par le cadre et les attaches de son existence ainsi que par les influences extérieures qui agirent sur lui durant ces années décisives de la jeunesse dont le reflet colore toute une vie, il ne le fut pas moins, ce qui importe encore bien davantage, par le fond même de sa nature, par le caractère et le tempérament, par toute sa coraplexion morale. Corps et àme, il fut foncièrement Normand; et l'on peut le citer comme l'un des représentants les plus beaux, les plus typiques de sa race.
Poussée à ce point, l'affirmation prend cependant, je le reconnais, un air de paradoxe, et veut qu'on l'explique. Elle est démentie par l'opinion que l'on a communément des Normands. Les traits saillants auxquels la physionomie morale de Barbey d'Aurevilly doit son expression, et qui frappent à première vue, c'est par dessus tout la fougue d'une imagination dominatrice, triomphante, indomptable, autour de laquelle gravitent, avectoutes les autres facultés, la personne et la vie même de l'homme; c'est aussi l'intransigeance d'un esprit absolu, et d'un caractère inflexible. Il fut par excellence un homme de principes et d'idéal ; la vraie réalité, le but de l'existence, il les plaçait beaucoup moins dans les événements de la vie positive qu'il subissait avec indifférence, que dans cette belle vie imaginaire qu'il se composait avec passion. Il marchait à travers le monde des faits et des intérêts sans se commettre avec eux, sans y faire plus attention que s'ils n'eussent point existé, avec la rigidité d'un principe qui se fût incarné. Joiçnez-y la délicatesse d'une sensibilité raffinée, les aspirations élevées d'une nature tout intellectuelle, tout artistique, tout éprise de beauté, le culte exclusif et fanatique de l'esprit, le mépris du succès, du pouvoir, de l'argent, de la popularité, de tout ce qui est matière : vous aurez l'étoffe du poète et de cette sorte de héros qu'il y avait en lui. Est-il donc vrai que ce portrait soit conforme à l'idée que l'on se fait d'ordinaire des Normands? Ne faut-il pas avouer plutôt qu'il en diffère, et de tout point? Et si Barbey d'Aurevilly pouvait rappeler ses compatriotes, ne serait-ce pas seulement par l'excès du contraste?
Car on s'est mis dans la tête un certain type normand, type
comi^ah^consarré, classique, indiscutable ; et l'on ne s'en départit plus. Que le Normand ait de l'esprit, ce n'est point là certes ce qu'on songe à lui contester; par ses aptitudes intellectuelles, comme par sa vigueur physique, il peut à bon droit se vanter d'appartenir à l'une des plus fortes et des plus belles variétés du genre humain. Mais s'il a, pense-t-on, l'intelligence vive, ouverte, pénétrante, pleine de finesse et de ressources, il l'a tournée vers les choses pratiques; la spéculation, sous quelque forme que ce soit, semble peu lui convenir. Homme des réalités, homme du « temporel » et, pour emprunter à son propre langage un mot qui résume tout avec une énergique concision, homme de son « fait », il semble entraîné par un penchant inné vers le solide, vers l'utile, vers ce qui se voit et se palpe, vers ce qui rapporte. Les idées pures le touchent peu, les principes le laissent froid, les théories l'ennuient, et il se moque de la métaphysique. Ce qui lui convient, c'est de manier des affaires, c'est de gérer ou de défendre des intérêts ; là, il est passé maître, toutes ses facultés l'y préparent comme à sa fonction naturelle. Il a le jugement et l'esprit d'observation; prudent et clairvoyant, il ne cède ni aux illusions ni aux entraînements, mais se rend compte des choses, ne croit que ce qu'il constate, cherche partout la preuve et calcule ses démarches; souple et retors, il s'accommode aux circonstances et ne se fait point scrupule de courtiser la fortune; persévérant et obstiné, il ne lâche pas ce qu'il tient, ne laisse point échapper ce qu'il a pris, et défend pied à pied ce qu'il prétend être son droit ; plein de malice et de ruse, il a garde de s'engager, de se compromettre, de donner prise sur lui, mais joue sans cesse au plus fin avec les hommes, les choses et les mots. Tout, dans son organisation, le porte à la vie pratique, et le dispose à y réussir.
Assurément ces qualités ne sont pas méprisables ; mais y a-t-il rien de moins compatible avec les allures prime-sautières de l'imagination comme avec l'intégrité du caractère, rien de plus opposé à la fantaisie, à. la spontanéité, aux libres élans du cœur, aux générosités de l'enthousiasme, à ces grandes inspirations, à ces nobles mouvements de l'âme qui font les poètes et les héros? Cette finesse, cette prudence, cette clairvoyance méfiante, cette ironie continue, ces calculs et ces chicanes sont autant de formes du scepticisme ; et qu'y a-t-il de plus mortel à l'héroïsme, à la poésie? Dans tout poète, dans tout héros il y a une dupe,
sublime, si l'on veut, mais dupe. Le Normand, lui, n'est jamais dupe, il ne sait pas l'être. S'il méritait un reproche, ce serait plutôt de s'enfermer trop dans les réalités et dans les faits, de s'attacher trop à l'intérêt, de s'abaisser trop vers le lucre, vers l'argent, vers la terre, et de manquer d'idéal
Voilà comme on le dépeint d'ordinaire; voilà la psychologie du « bonhomme normand », tel à peu près que Flaubert nous le présente dans Madame Bovary et Maupassant dans ses Contes. Mais si c'est être ainsi que d'être Normand, en vérité Barbey d'Aurevilly ne l'était pas; si c'est là le sens du nom de Normand, il ne méritait point ce nom; on peut même affirmer qu'il s'en fût défendu comme d'une injure.
Que les habitants de la Normandie méritent dans une large mesure la réputation qu'on leur a faite, ce n'est g-uère contestable ; le type d'après lequel on se plaît à les représenter tous est parmi eux fort répandu. Pourtant il n'est pas le seul ; et lors même qu'il If serait aujourd'hui, on peut encore affirmer qu'il n'est point le plus authentique. Trop de mauvaises influences, trop d'agents de destruction, trop de vices, hélas ! se sont attaqués à cette pauvre race normande et la travaillent de notre époque, pour qu'il soit téméraire de supposer qu'elle a perdu la beauté originale de ses traits et dégénéré des grands ancêtres. Il existe, ou du moins il existait jadis un autre type de Normand ; et celui-là est le vrai. On le rencontrait même chez les paysans : témoin ce beau et si viril personnage de Tainnebouy, le maître fermier, que Barbey d'Aurevilly nous montre au début de YEnsorcelée et qu'il a certainement peint d'après nature, tant on le sent vivant et ressemblant. On le rencontrait plus souvent encore dans la vieille noblesse du pays, aujourd'hui déchue, ruinée, dispersée, mais autrefois l'une des plus nombreuses et des plus originales de France. Destinée par sa nature même à perpétuer le passé, à maintenir la ressemblance des aïeux, elle était particulièrement apte à conserver dans leur pureté, comme un héritage de famille, les traits primitifs de la race ; et placée, en vertu de ses privilèges, au-dessus des soucis matériels, elle pouvait développer ce qu'il y avait dans ces traits de plus fin et de plus relevé.
Ces Normands de l'ancien temps, ils étaient bien aussi avant tout des forts, des robustes, taillés pour l'action, et fièrement campés au milieu de la vie qu'ils dominaient de leur haute stature. Un sang généreux coulait dans leurs veines et colorait leur
teint ; ils avaient le tempérament vigoureux et la poigne solide. Et les âmes qui logeaient en ces corps puissamment charpentés étaient faites pour s'y plaire. Ce n'étaient certes pas des âmes de méditatifs, de langoureux et de songe-creux ; elles n'avaient guère coutume de se livrer à la contemplation, de s'abandonner à la rêverie. Bon pour les faibles, les pâles, les chétifs et les poètes mourants, de rêver ! Eux, les grands et les forts, ils étaient fiers de leur force, et se plaisaient à la montrer; faits pour l'action, ils aimaient l'action. On ne les voyait point se perdre dans les nuages ; mais fermement appuyés sur le sol, ils y marquaient chacun de leurs pas d'une profonde empreinte. Ils ne couraient point après des chimères ; mais ils aimaient à porter la main sur des objets concrets et à leur faire sentir le poids d'une étreinte vigoureuse. Ils trouvaient leur satisfaction, ces descendants des vieux pirates, à prendre, à conquérir, à exercer autour d'eux un pouvoir redoutable sur le monde des réalités, et à en jouir. Conscients de leur force, ils se montraient jaloux de leur indépendance; attachés à leur droit, ils savaient le défendre avec obstination. Leur caractère essentiel, c'était donc bien aussi d'être des positifs, des amoureux de la vie, de grands et beaux vivants.
Mais, par un singulier retour, ce flot surabondant de santé et de force, au lieu de les entraîner vers la matière et de les y engloutir, aboutissait au contraire, par son excès même, à déborder le lit trop étroit de la vie réelle et à les relever au-dessus. L'intensité, l'exubérance de cette énergie qui s'accumulait en eux les excitait à la dépenser sans mesurer, sans épargner leurs efforts, à agir simplement pour le plaisir d'agir, et par amour de l'art. Le tropplein de leurs forces, ils le déversaient en exploits et en prouesses ; semblables à ces riches, qui, ne sachant comment épuiser leurs revenus, les prodiguent en largesses. Ils avaient l'action luxueuse; et le luxe, en toutes choses, a par lui-même je ne sais quoi de grand, de noble, de magnanime. Tout pratiques, tout positifs qu'ils fussent de leur nature, ils devenaient ainsi des généreux, des désintéressés, des chevaleresques.
Et c'était encore ce même besoin d'action, ce même épanouissement de virilité qui allumait parfois, chez certains de ces positifs, le feu sacré de l'imagination. On a coutume d'opposer le domaine de l'imaginaire à celui du réel, comme si l'un était la négation de l'autre, comme s'ils s'excluaient mutuellement. C'est qu'en effet chez les êtres faibles, maladifs, infirmes, pour lesquels
la vie esl un pesant fardeau, le rôle de l'imagination consiste à les distraire de cette vie, à leur en faire oublier les fatigues et les peines. Ces victimes de la vie tâchent de lui échapper en se réfugiant dans un inonde de rêves. Et comme elles forment la plus grande partie de l'humanité, on a Hni par croire que le véritable usage de l'imagination était celui-là; on l'a réduite à être une revanche contre la vie. Utile aux impuissants, elle ne serait d'aucun prix pour les forts; développée jusqu'à l'exaltation chez les rêveurs, les femmes, les enfants, c'est à peine si elle existerait chez les hommes d'action. L'imagination, en un mot, sérail en proportion inverse de l'énergie active.
Il est des cas cependant où elle procède d'une source et joue un rôle tout différents. Certains tempéraments puissants, loin de trouver, comme font la plupart des hommes, que le poids de la vie soit trop lourd pour leurs épaules, trouvent au contraire qu'il est encore trop léger; il ne suffit pas à épuiser leurs forces. Pour eux la simple réalité est anodine; elle ne leur procure point des sensations, des impressions, des émotions assez vives; elle ne les secoue pas assez ; il leur faut quelque chose de plus coloré, de plus savoureux, de plus fort, de plus ayité, de plus violent. 11 leur faut des surcharges; et c'est à leur imagination qu'ils vont en demander l'appoint. Celle-ci alors, au lieu de supplanter la vie, vient la redoubler, la renforcer, la surexciter; au lieu d'amortir l'action, elle la stimule. Pour ces êtres puissants, le monde imaginaire n'est plus, comme pour les faibles, la négation du réel; il en est l'exaltation. 11 renchérit encore, il est plus réel que la réalité' même. L'imagination est en proportion directe de l'activité.
Voilà bien comme elle apparaissait chez les Normands. Ils la superposaient à la réalité, non pour masquer celle-ci, mais pour la grossir, pour la colorer de tons plus chauds, pour l'animer d'un mouvement plus palpitant, plus entraînant. Ils portaient la vie réelle à une puissance supérieure; et c'est cette vie redoublée dont ils voulaient faire le théâtre de leurs exploits. L'imagination était chez eux la fleur épanouie de l'énergie vitale. Dans sa préface de Y Ensorcelée, où il revendique si justement pour les Ni >rmands le droit à la poésie, Barbey d'Aurevilly signale un autre caractère encore de leur nature : la profondeur. Ils étaient profonds : l'aspect des choses les affectait, le spectacle des phénomènes extérieurs les remuait fortement, ils en ressentaient de
vives impressions, ils en restaient frappés. Mais à elle seule, cette disposition aurait suffi à provoquer chez eux le travail de l'imagination.
Ainsi arrivaient-ils, ces positifs, ces réalistes, à se former un idéal dans le réel; ainsi, par cette porte ouverte à l'idéal, ils laissaient descendre en eux l'enthousiasme et la poésie. Avec l'enthousiasme et la poésie pénétraient dans leurs âmes le sentiment religieux, la fui. Ils étaient de grands croyants, les Normands d'autrefois. Dès l'origine, d'ailleurs, le christianisme avait exercé sur ces hommes du Nord nue action merveilleusement rapide et profonde- A peine s'étaient-ils établis dans la province de Neustrie qu'ils venaient de conquérir, qu'ils se convertissaient; et il suffisait presque au christianisme de l'espace d'une génération pour transformer ces terribles barbares en l'une des populations les plus honnêtes, les plus policées de la France. Depuis lors, leurs tils gardèrenl toujours pour leur foi le même fidèle attachement; la religion avait pris chez eux un caractère héréditaire, et réagissant à son tour sur leur tempérament moral, elle avait contribué à développer en eux toutes les tendances élevées, toutes les aspirations généreuses de leur nature. Les innombrables monuments religieux répandus sur la surface du pays qu'ils habitaient témoignent éloquemment qu'elle avait fait d'eux des artistes.
C'était une vraie race d'hommes que cette race de Normands. Ils devaient à l'exubérance même de leur force d'éviter la bassesse et la platitude, d'échapper aux laideurs et aux vulgarités communes. On ne voyait en eux rien de sordide ni de vil, ni de malpropre ; ils possédaient de naissance le secret d'une certaine tenue, d'une dignité et d'une grandeur originales. Ils montraient l'élégance de la force qui a conscience d'elle-même; ils étaient spontanément nobles. Race supérieure, race d'élite, qui par sa nature même avait je ne sais quoi d'aristocratique. Et tel était le type du véritable Normand.
Tels nous nous représentons ces hardis aventuriers, fils du sire de Hauteville, gentilhomme deCoutances, qui conquirent la Sicile, la Calabre, la Pouille, Naples, se taillèrent en Italie un royaume et plusieurs duchés, firent alliance avec le pape et s'attaquèrent à l'empire d'Orient lui-même. Tels encore, plus près de nous, les Chouans, ces héros inconnus, dont plus d'un eût été digne de l'épopée. On retrouve quelques-uns de leurs traits dans la
physionomie dos Anglais, ces cousins germains des Normands; nation pratique, positive, intéressée, mais énergique aussi, et qui donna naissance à des idéalistes farouches, comme les Puritains, ou à ces génies tumultueux de l'imagination auprès desquels nus poètes semblent bien paisibles, les Shakespeare, les Milton, les Byron et les Carlyle. C'est encore la même race que nous reconnaissons chez une Charlotte de Corday. Il ne semble pas qu'elle lût déchue chez le propre père de Barbey d'Aurevilly, cette figure d'un autre âge, cet austère gentilhomme qui gardait avec un soin religieux le culte de l'ancien régime, qui poussait la rigidité de ses principes jusqu'à reprocher à son fils, l'auteur pourtant des Prophètes du Passé, de se compromettre avec le libéralisme du siècle, et la fidélité, la générosité, le désintéressement royalistes jusqu'à engager ses biens et consommer sa ruine pour subvenir à l'expédition, pourtant chimérique, de la duchesse de Berrv.
Il existe d'ordinaire aussi un certain rapport entre les hommes et le pays où ils demeurent ; on peut, en quelque mesure, déduire de la physionomie de l'un celle des autres. Si vous appliquez cet te observation à la Normandie et que de la nature, de l'aspect de son sol vous essayiez de conclure au caractère, au tempérament dont ses habitants doivent être doués, vous serez surpris de la précision avec laquelle vous reconstituez exactement le type que l'observation directe vous avait d'abord indiqué. Lors même que les Normands n'auraient point dû au sang- d'où ils sont issus la complexion morale et l'humeur qui leur sont particulières, on pourrait croire encore que l'influence des lieux où ils se sont établis eût suffi à la longue à les leur faire acquérir. Le voyageur qui parcourt la Normandie, ce qui dès l'abord lui frappe et lui remplit les yeux, c'est la merveilleuse richesse, c'est l'incomparable fécondité de cette contrée privilégiée. Suit-il, en venant de Paris, la route de Cherbourg, à peine il a quitté la vallée de la Seine pour se diriger vers Evreux qu'il se voit entouré, même au cœur de l'été, de la plus fraîche verdure ; et cri le verdure s'attachera désormais à ses pas, comme une compagne fidèle, le long du chemin. Plus même il avancera vers le fond du Cotentin, plus elle deviendra drue et puissante; il aura bientôt l'impression de s'y enfoncer comme dans quelque chose de dense, de foisonnant, et qui, après lui avoir livré passage, se referme derrière lui. Les herbages succèdent sans relâche aux
herbacés, se déroulant connue des (apis sur les plateaux, drapant les côtes de leurs molles ondulations cl se tassant, pins épais, au fond des vallées. Des bois taillis, des arbres groupés en futaies on alignés en longues fileS qui s'entrecroisent, parsèment de taches pins sombres le fond clair de l'herbe; mais c'est encore et toujours du vert qu'ils mettent sur le vert, et le regard à la fin se noie dans cette couleur unique donl les nuances diverses ne font que proclamer pins liant l'absolue et triomphante souveraineté. Des bœufs (( dégraisse «, des vaches laitières, des poulains dont le poil luisant miroite au soleil se prélassent et jouent dans les enclos, où la douceur du climat permet qu'on les laisse nuit et joui" paître en plein aie. Devant ces plantureux pâturages où les bestiaux, à la saison des foins, ont par endroit de l'herbe jusqu'au garrot, devant la majesté de ces beaux arbres postés de tontes parts dans la campagne comme d'immuables et vigilantes sentinelles, devant tout ce ruissellement d'une luxuriante végétation, il semble vraiment ([ne l'on pénètre dans un monde pins fort, plus fécond, plus gonflé de sève et de sucs nourriciers, plus jeune d'une inépuisable jeunesse; il semble (pie la nature ait fait de cette heureuse province son séjour de prédilection, qu'elle ait voulu la combler de ses dons et la saturer de vie.
Mais si la nature est ici plus libérale, elle se montre en revanche moins docile qu'ailleurs. En d'autres contrées elle se laisse mener et forcer par la main des hommes; elle obéit à leurs ordres, se soumet à leur bon plaisir, supporte la contrainte de leurs cultures et devient pour eux une sorte d'esclave. En Normandie, surtout à mesure que vous pénétrez plus avant vers l'ouest, vers le coeur de la province, vous remarquez qu'elle n'a point cette docilité. Elle se prodigue à l'homme, mais à la condition que celui-ci la laisse faire à sa guise et ne la contraigne pas. Si elle couvre le sol d'un beau manteau d'herbe soyeuse el veloutée, ce n'est point pour que la charrue barbare vienne en déchirer les plis ; elle résiste au labour comme à un attentat. La Normandie veut qu'on lui laisse intactes ses prairies où les troupeaux de bestiaux, dont le front ne s'est jamais courbé sous le joue,- et dont le magnifique pelage n'a jamais subi les souillures de l'étable, puissent respirer et paître en liberté. Hôtesse généreuse, mais non servante, elle prétend s'appartenir et demeurer maîtresse d'elle-même.
Et elle met à défendre son indépendance une sorte d'àpreté
jalouse. Il est ailleurs de vastes plaines sans horizons, ouvertes aux quatre vents de la terre; elles s'exposent dans leur nudité à tous les regards, se laissent fouler aux pieds par le premier vagabond venu, et semblent faites pour qu'on les envahisse. N'est-il pas vrai aussi qu'on leur trouve je ne sais quoi de vil, de vulgaire, d'impudent, et que leur trivialité les déshonore? Assurément ce n'est point la Normandie qui se livrerait jamais ainsi; elle témoigne plutôt d'une pudeur ombrageuse et sauvage. Partout elle creuse des tranchées et des fossés, lève des talus, dispose l'écran des haies vives; hérissée d'obstacles, couverte de voiles, on dirait qu'elle a pris à tâche d'intercepter de tous côtés les regards et d'arrêter les pas. Partout elle tend des rideaux derrière lesquels elle puisse se cacher. C'est en vain que le promeneur étranger, espérant se glisser malgré elle dans son intimité, s'engage dans ce réseau de chemins creux dont elle est sillonnée. A quelque distance et de quelque côté qu'il porte ses pas, il se verra indéfiniment serré dans l'étau de deux murailles de terre battue et de coudres épaisses. Sa curiosité se trouvera prise au piège dans cet étroit et interminable défilé ; sur sa tête il pourra apercevoir une bande de ciel, mais à droite et à gauche ses regards se heurteront à d'impénétrables haies. Parfois même celles-ci se refermeront en voûte sur lui et lui déroberont la vue de cette petite bande de ciel ; il croira s'enfoncer dans une galerie souterraine. A peine si de loin en loin l'aboiement effaré d'un chien de yarde l'avertira qu'il passe auprès d'une maison et si, par la claire-voie, d'une barrière ou d'un saut-de-loup, il jettera un fuit if reyaixl sur quelque « cour » silencieuse et close. Ainsi jusqu'au soir il pourra, à sa convenance, prolonger ses inutiles incursions ; tandis qu'il aura parcouru l'une des campagnes les plus peuplées, les plus divisées, les mieux exploitées de France, il rapportera l'impression d'avoir erré très loin des hommes, dans un pays perdu, au milieu du silence et de la solitude, à travers les chicanes et les détours d'un labyrinthe qui jouait avec sa proie et qui ne la voulait point lâcher. Elle sait se garder, la fière Normandie, et tenir les gens à distance.
Ce sont cette dignité, cette retenue, cette pudeur, poussées parfois jusqu'à la sauvagerie, qui lui donnent une saveur, un parfum, une poésie toute particulière. Sans doute ce n'est point là cette poésie éclatante, assez forte pour s'emparer des âmes même les plus grossières et les plus insensibles, qui sonne la fanfare au
milieu des montagnes, parmi le fracas des cascades et des roches éboulées, qui chante la sublimité des cimes, l'horreur des précipices et dont les abîmes répètent les puissants échos. C'est une poésie mâle et sérieuse, mais plus calme, plus discrète, plus recueillie. Elle n'assourdit point, elle ne donne point le vertige, elle ne se livre ni à la foule ni au passant hâtif; elle se laisse deviner au prix d'une longue attention. .Mais ses accents, s'ils sont voilés, n'en ont que plus de charme pour ceux qui les savent entendre. Et c'est la poésie de l'intimité. Il faut venir en Normandie, ou plutôt il faut être des siens et reçu dans le cercle de ses familiers; il faut avoir séjourné, ou mieux encore être né, avoir grandi dans un de ces manoirs isolés qui se blottissent au repli d'un vallon, invisibles, insoupçonnés derrière leur triple enceinte de charmilles el de pommiers, et qui surfissent tout à coup, comme par enchantement, au tournant d'un chemin dérobé; il faut s'être senti là, dans ce nid de verdure, loin, très loin de tout, à l'abri des voisins et des maraudeurs, hors l'atteinte des hommes et le contact du monde, pour connaître vraiment, pour goûter dans toute sa plénitude le bonheur d'être chez soi. Etre absolument chez soi, moins encore parce qu'on échappe au regard des autres que parce qu'on est dispensé soi-même de les voir et de les entendre; ne plus même savoir qu'il y a des autres ; ne connaître du monde que ce qui vous en appartient, et avoir le droit d'ignorer le reste; se réjouir d'enclore sa vue et son ouïe en d'étroites limites, afin de pouvoir s'imaginer qu'au delà de ce petit domaine il n'existe plus rien : tous ceux qui comprennent cette volupté du « home » vous diront qu'il n'en est point de plus profonde. Volupté de l'ermite, volupté des retraites normandes. Mais le soir, à l'heure où les ombres du crépuscule resserrent l'horizon, où le voile des nuées descend vers la terre et la recouvre d'un ciel plus bas; lorsque les brouillards blancs, qui s'envolent de la rivière et planent sur les prairies, étouffent dans leurs froids replis toutes les vibrations de l'air, ces retraites deviennent plus inviolables et cette poésie de la solitude plus pénétrante encore. Tout est immobile, tout se tait ; les corneilles ont gagné la futaie; les vaches endormies font passer sur les herbes leurs grands souffles réguliers ; si quelque aboiement lointain rompt encore le silence, on dirait, tant il est atténué et dilué par la brume, qu'il vient, à travers les espaces, d'un autre monde. Les recoins des buissons et des haies, la lisière des bois
se remplissent de nuit et de mystère. C'est alors vraiment qu'enfermé dans son enclos on se sent seul, absolument seul; on a l'impression d'être prodigieusement éloigné de tout, retranché de l'univers, unique au fond de l'infini. Cette solitude est si solennelle qu'elle effraie et donne le frisson ; et si intense cette volupté de la solitude, qu'elle en devient une souffrance. On en est écrasé, on a peur. C'est l'heure où l'enfant, où le paysan, âme d'enfant, entend les voix, et rencontre les esprits ; c'est l'heure où le poète, délivré du poids de la matière, projette plus librement sur le fond obscur des choses ses lumineuses visions; c'est l'heure où tout homme, pour peu qu'il ait conservé quelque chose d'humain, se sent envahi et troublé jusqu'au plus profond de son être par l'universelle poésie.
Il est toutefois aussi des moments et des parages où cette poésie normande, discrète d'ordinaire, enfle sa voix, élève le ton et trouve, comme sous l'étreinte d'une douleur intime, des accents plaintifs ou dramatiques. La Normandie est riche, féconde, pleine de force et de santé ; tout lui sourit, tout lui est prospère, et lorsque sa beauté s'éclaire d'un grand soleil d'été, elle paraît éblouissante de splendeur. Il semblerait qu'elle dût toujours avoir la même apparence réjouie, le même riant aspect ; que lui manque-t-il pour être heureuse? Et pourtant, il n'en est pas ainsi ; l'expression la plus fréquente de sa physionomie, c'est la mélancolie. Souvent elle prend un air sombre et soucieux; volontiers elle s'enveloppe de brumes et de nuages comme d'un grand voile de crêpe, et les vents d'ouest lui modulent de tristes soupirs. Parfois même, surtout à l'approche des côtes de l'Océan, il lui prend de grandes colères, elle éclate et s'emporte en de longues crises de révolte et de désespoir. Les tempêtes venues du large lui prêtent leurs gémissements, et la secouent ainsi que des sanglots; elle pleure, la « belle pluvieuse », d'intarissables larmes. Tantôt elle crie, se lamente et s'insurge, tantôt elle retombe dans une morne désolation. Malgré sa beauté et sa jeunesse que rien ne flétrit, on dirait qu'une fatalité mystérieuse pèse sur elle, qu'un mal secret et incurable la mine et la tourmente. Elle ressemble à une veuve qui porte le deuil éternel de l'absent ; ou c'est quelque passion d'amante insatiable dont elle est dévorée. Ces larmes, ces souffrances sont plus poignantes parce qu'elles semblent inexplicables; et l'étrange contraste de cette tristesse avec toutes les prospérités au sein desquelles elle
éclate donne parfois aux paysages normands une tragique g fandeur. \Vst-il donc pas vrai que l'on découvre entre le caractère de cette province et celui de ses habitants de singulières affinités, que l'on retrouve dans l'une comme dans les autres la même force, la même noblesse, le même poétique génie? Il était impossible <pie cette nature si original -, si expressive, n'influât pas sur les hommes et ne leur communiquât, si déjà ils n'en avaient par eux-mêmes, un peu d'élévation et de dignité. Mais en retour, sur plusieurs points de la Normandie, la main de l'homme, le travail des générations, les souvenirs et les monuments accumulés par le temps, loin d'oblitérer cette physionomie qui lui était propre, l'ont au contraire illustrée. On est particulièrement frappé de ce concours de l'homme et de la nature dans la région de Valognes et de Saint-Sauveur-le-Yicomte ; et cette région fut précisément le berceau de Barbey d'Aurevilly. A Saint- Sauveur, le vieux château fort et l'ancien monastère bénédictin résument avec l'éloquence concise des ruines toute la vie passée de la France, tout ce que les ancêtres' ont fait et tout ce qu'ils ont cru durant de longs siècles. La forteresse rappelle encore quelques-uns des épisodes les plus héroïques de la lutte contre
les Anglais; abrités derrière ces épaisses murailles q lominait
un ('norme donjon. 1rs Anglais s'y défendirent avec acharnement. Chassés une première fois de la citadelle, ils la reprirent et s'y établirent plus solidement que d'abord ; plus de vingt ans après la mort de Jeanne d'Arc, avant perdu la plupart de leurs autres places, ils gardaient encore celle-ci; et il fallut, pour les en déloger, que le roi leur dépêchât l'une de ses armées. Ces souvenirs de la grande guerre, encore vivants dans le pays, donnent au moindre objet, an moindre pli de terrain une signification, une valeur, une histoire. A Valognes, c'esl la surprise d'abord, i-'est ensuite une sorte de respect qui saisit le voyageur lorsque, dans cette petite ville obscure et ignorée, il voit réunis \iii".t beaux hôtels dont plus d'un ne déparerait pas une cité royale. Ces hôtels sont tons, on presque tons, déchus aujourd'hui; les uns dorment dans le silence et l'abandon; d'autres, plus pitoyables encore, ont été envahis par les petits locataires et par le commerce. L'éciiss mi arm >rié <|iii continue d'orner leur fronton n'est plus qu'une amère dérision. .Mais dans leur déshonneur même ils conservent une étrange majesté. Cette pauvre ville tombée garde quelque chose de vénérable ; elle en impose, malgré sa
chute, par un air de grandeur que rien ne lui peut retirer, et l'on se prend à marcher dans ses rues silencieuses et propres, le long de ses maisons closes qui répercutent le bruit «les pas. avec les mêmes précautions que sur les dalles sonores d'un sanctuaire. Vide et foulé aux pieds du vulgaire, le flacon retienl encore un peu de son parfum ; qu'était-ce donc lorsqu'il contenait la forte liqueur? Qu'était Valognes, lorsque s'y assemblait toute la noblesse du Gotentin, et que l'on y voyait rouler cinquante carrosses! Dans le pays d'alentour, couvert de châteaux et de manoirs, il n'y avait guère de bourg ni de paroisse dont l'histoire et le nom ne fussent liés à ceux de quelque vieille famille. Tout ce pays était pénétré et comme imprégné d'une double aristocratie, celle de la nature et celle des hommes. Pays de gentilshommes, terre noble, il était naturel que l'on y voulût vivre noblement...
Cherchez maintenant à vous représenter un homme qui par sa personne, sa vie, son œuvre résume et reproduise le plus complètement, le plus fortement possible tous ces éléments de race et de pays, toutes ces influences combinées des moeurs, des traditions, du climat, de la nature, toutes ces allures des hommes et des choses ; dans le tempérament duquel on reconnaisse la même vigueur, la même activité, la même fécoudité, dans le caractère la même dignité, la même noblesse, dans l'imagination la même intensité de vie, dans l'âme enfin la même poésie complexe, à la fois charmante et terrible : en pourrezvous concevoir aucun qui réponde mieux à cet idéal que Barbey d'Aurevilly ne l'a fait en réalité? Ne retrouve-t-on pas réunis en lui, avec une fidélité surprenante, les traits épars qui viennent d'être signalés? Et voit-on à présent combien il méritait, même, sinon surtout, parles côtés les plus individuels et les plus originaux de sa physionomie, le nom de Normand?
Sans doute, il nous apparaît d'abord sous l'aspect d'un homme de plume et de cabinet, d'un sédentaire ; nous avons coutume de classer les hommes d'après le genre de profession à laquelle ils se sont appliqués. Ce classement repose sur une distinction bien superficielle. L'écrivain, chez Barbey d'Aurevilly, finit par absorber l'homme tout entier; mais il n'y était apparu au d'but que comme un accident. En lui, ce qu'il y avait de primitif, ce qui existait axant l'écrivain et ce qui continua toujours de subsister sous l'écrivain, ce fut l'homme d'action. Un ardent, un fort,
sanguin et bien découplé, un amoureux de la vie, et de la vie « en dehors», de la vie à outrance, un lutteur taillé sur le modelé authentique des vieux Normands, pour toutes les aventures, toutes les prouesses et toutes les conquêtes, voilà, semble-t-il, ce que Barbey d'Aurevilly fut essentiellement.
Homme d'action, à la manière des ancêtres, il (''tait, connue eux encore, homme de convictions et de principes, homme de foi. La foi n'est aussi bien qu'une forme du caractère et de l'action. Et il ne prit pas la peine d'aller s'enquérirau loin des croyances auxquelles il dût accorder sa foi; il se contenta de garder celles qui l'avaieiil accueilli dès son entrée dans la vie, et dont il avait pu se pénétrer tout enfant en respirant la brise normande. Issu d'une famille et d'un pays restés profondément royalistes et catholiques, il conserva lui-même cet inébranlable attachement au principe d'une autorité souveraine et à la doctrine de l'Eglise. Cette tradition héréditaire, il l'accepta sans hésiter, sans même songer à discuter ni à vérifier, [tarée qu'elle convenait merveilleusement à sa propre nature, parce qu'elle était faite pour lui, parce qu'il était Normand. C'est ainsi qu'il devint un réactionnaire; il le fut de naissance, et par la force des choses; il y était prédestiné. .Mais en plus, il le fut à sa façon, avec la fougue et l'outrance de son tempérament ; il le fut dans toute l'acception du mot, en tout et partout, sans ménagement, comme un homme qui ne sait point s'arrêter à mi-chemin. Il fit profession de l'être; il eut la réaction intraitable et agressive. Au sein d'une société qui inclinait de plus en plus vers une égalité nivéleuse, il se fit gloire de proclamer que l'inégalité est naturelle el nécessaire parmi les hommes, qu'elle doit être consacrée par les institutions, et qu'il faut que les peuples obéissent à des maîtres qu'ils ne se sont pas donnés; en face de l'incrédulité générale, il déploya son catholicisme au-dessus de sa tète comme un provoquant étendard. L'Eglise n'eut jamais d'apologiste plus convaincu ni [dus systématique; il fut catholique envers et contre tout, de parti pris. Mais il ne faisait, en tout ceci, que pousser à l'extrême les propres tendances de sa race.
On a cependant contesté la qualité, la sincérité de sa religion ; on s'est arm ' contre ejle de certains livres <jui ne sont pas précisément édifiants. < >n a trouvé étrange qu'un écrivain se disant catholique fervent composâtdes romans où beaucoup de lecteurs pussent trouver une occasion de scandale, et se permit des pein-
tures d'une extrême hardiesse. Il sembla qu'une telle liberté de plume tut incompatible avec les scrupules et les exigences d'une conscience vraiment chrétienne. On reprocha au catholicisme de Barbey d'Aurevilly de n'être rien de plus qu'une pose, qu'un genre littéraire; on le traita de catholique amateur. Plus d'un s'est même demandé si l'alliance insolite de la foi religieuse avec ce dérèglement de l'imagination ne cachait point une dépravation raffinée, si Barbey d'Aurevilly, en pénétrant dans le jardin sacré, ne se proposait pas seulement de mordre au fruit défendu et de cueillir le piment du péché. Le mot de sadisme fut prononcé. Il faut bien avouer (pie par certains côtés, son œuvre est déconcertante; on dirait qu'il s'est proposé, comme romancier, de chanter un hymne à la gloire de la passion et d'en célébrer sur tous les modes l'universel triomphe. Dans Une vieille Maîtresse, il nous décrit toutes les péripéties d'une longue lutte entre la passion et la volonté, et c'est à la première qu'il accorde la victoire définitive. Dans Ce qui ne meurt pas, il va plus loin; ici, plus de lutte, plus de volonté, plus même de velléité ni de bonne intention, plus rien enfin qui résiste à la passion. Celle-ci, dès le début, est la maîtresse unique, absolue, incontestée de tous les personnag-es ; ils sont ses jouets, ses esclaves; elle les ballotte, tels que les navires désemparés, au gré de ses flots troubles et tumultueux, jusqu'à ce qu'elle les fasse sombrer dans le naufrage de toute dignité et de tout honneur. Sans cesse, il nous représente la vie comme un combat entre l'homme et la bacchante échevelée ; quelques efforts que l'homme accomplisse, il est fatalement voué à la défaite ; son adversaire le terrasse et le piétine, parfois jusque dans le sang et dans la boue. La plupart de ses héros sont d'assez tristes personnages et donnent l'exemple de défaillances fort lamentables. Barbey d'Aurevilly, on est encore obligé d'en convenir, montre un goût singulier pour l'horrible et le monstrueux; il se complaît dans la recherche et la description du mal; il aime à raconter d'abominables histoires. Il aime à scandaliser. Il n'a trouvé d'autre titre pour l'un de ses livres que celui de Diaboliques.
A la vérité, il a cherché à se disculper; on comprend qu'il en ait éprouvé le besoin. Dans la préface d'Une vieille Maîtresse, il revendique pour le catholique le droit d'être homme et de ne rester étranger à rien d'humain ; pour l'écrivain, pour l'artiste catholique le droit d'exprimer toute vérité, de connaître et de
peindre la vie réelle. La religion du Fils de l'homme, s'écrie-t-il, ( »se regarder les passions en face ; elle n'a point de fausses pudeurs, elle n'est point bégueule! Et se rendant le témoignage d'avoir toujours été vrai, il prétend n'avoir pas outrepassé les limites de ce qui est permis. .Mais, en dépit de ce plaidoyer, sa cause, sur le terrain où il se place, ne semble guère défendable. Décrire avec la complaisance qu'il y a mise tous les effets de la passion, jusqu'aux emportements extrêmes et jusqu'aux derniers spasmes, représenter la passion elle-même comme la force fatale qui mène les hommes, s'abandonner enfin à l'attrait du mal, à la fascination du satanisme, c'est là trop manifestement se jouer de la morale chrétienne. Que Barbey d'Aurevilly professât ces idées sur la vie, sur l'homme, sur le rôle delà passion, sans doute il en avait le droit ; qu'il doive à ces idées d'avoir conçu et exécuté quelques admirables peintures du cœur humain, cela se peut encore ; mais, ce faisant, qu'il se donnât pour un catholique exemplaire et conséquent, voilà qui ne se peut plus. « Je mets mes passions au-dessus de mes principes ! » aurait-il un jour déclaré. C'était une boutade ; peut-être bien était-ce aussi un aveu. Faut-il en conclure, avec les mauvaises langues, que son catholicisme ne fût qu'une attitude d'artiste, une sensation d'art? C'est une prétention fort commune et non moins étrange, lorsqu'on juge le prochain, que de vouloir, au risque de le diminuer, de le mutiler et de le nier en partie, le ramener à toute force à une rigoureuse logique, à une parfaite unité morale. Comme si pourtant il ne nous suffisait pas de jeter un coup d'oeil sur notre propre conscience pour constater que nous sommes des êtres complexes, doubles et triples plutôt qu'uns, partagés entre des sentiments et des désirs opposés, sujets aux incertitudes et aux contradictions et que la chose du inonde la plus malaisée comme la plus rare est de nous mettre toujours exactement d'accord nous-mêmes ! La vérité, c'est qu'il y avait en Barbey d'Aurevilly deux hommes, d'une part l'homme d'imagination, l'artiste, et de l'autre l'homme de doctrine et de convictions, le penseur. Parlet-on du premier? On peut suspecter son catholicisme. Mais, par contre, si c'est au second que l'on fait allusion, on n'a plus alors qu'à s'incliner devant un catholique parfaitement orthodoxe, sincère, droit, irréprochable. L'erreur que l'on commet, et dans laquelle Barbey d'Aurevilly tout le premier est tombé, c'est de confondre ces deux hommes et d'appliquer à l'un ce qui n'est
vrai que de l'autre. Barbey d'Aurevilly a voulu prêter à l'artiste la foi, la docilité, la rectitude «lu penseur; en quoi il s'est fait illusion. L'artiste, chez lui, n'a été qu'un pur et libre artiste, sans autre préoccupation que de satisfaire aux exigences de son art, sans autre lait que de réaliser ses conceptions esthétiques, sans autre règle que la fantaisie d'une imagination oratrice. On ne s'aperçoit vraiment pas que des scrupules d'origine religieuse l'aient jamais gêné. S'il a parfois eu recours à la religion, s'il s'est servi d'impressions religieuses, ce n'a (Hé qu'à titre de procédé d'art et de la même façon qu'un peintre emploie une couleur. Ne lui serait-il même jamais arrivé de trouver dans le mélange de l'immoralité et de la religion un secret plaisir, et de goûter ou du moins de comprendre, sans peut-être se l'avouer, le charme pervers du sadisme? Rien, sans doute, n'autorise positivement à l'affirmer; mais oserait-on jurer du contraire? Les problèmes de la conscience sont obscurs et délicats. Comme artiste, en un mot, il ne s'est refusé aucun droit ; il a crû, ou du moins il s'est comporté comme s'il croyait que l'art légitime tout, qu'au nom de l'art on peut se permettre de tout comprendre et de tout exprimer, même ce qui est infernal et damné. Telle est, en dépit de ses déclarations, la seule théorie qui se dégage de ses œuvres. Semblable d'ailleurs en cela à tous les vrais artistes, il n'a pas eu d'autre religion qu ; la religion de l'art, ni d'autre culte que celui de son propre talent.
En revanche, élever jusqu'au penseur les soupçons que l'artiste pouvait provoquer, ce serait commettre eu sens inverse une erreur non moins certaine. Le [tenseur ne s'est jamais départi du plus respectueux attachement à la foi ; en toute occasion, en toute matière, il a parlé, raisonné, jugé en bon catholique. Quand il allait à la messe, un gros livre sous le bras, il était parfaitement sincère; encore n'est-ce pas assez dire. Il ne s'est point contenté d'accepter strictement unCredo, quitte à n'en revendiquer qu'avec plus d'opiniâtreté, en dehors de ce domaine réservé, sa pleine liberté d'opinion. Il s'est donné au dogme sans réserve, sans mesure, tout entier; il l'a exalté ainsi que la vérité suprême, absolue, universelle; il v a vu la solution de tous les problèmes hum, uns; il l'a établi au centre de son intelligence comme un maître sans rival. Le dogme catholique s'était, en quelque sorte, incorporé à lui pour devenir la loi, la forme, la substance de sa raison; à tel point qu'il ne lui était même plus possible, pour
ainsi dire, de penser en dehors du catholicisme. Pas de discussion, pas de concession; tout ce qui n'était point catholique lui paraissait insensé et damnable; hors l'Eglise point de salut. C'est d'après ce critérium, aussi simple que catégorique, qu'il déterminait en toutes choses ses jugements. On est obligé, pour rencontrer des croyants de sa trempe, de remonter jusqu'aux juges de la Sainlr Inquisition. Il eût bien été homme, lui aussi, à faire brûler les gens.
Ces deux hommes, qui existaient en lui, ne se ressemblaient guère e1 ne pouvaient s'entendre. Jamais pourtant l'un ne chercha à nuire à l'autre; jamais l'artiste émancipé n'étouffa le penseur orthodoxe. Chacun vivait chez soi, dans sa sphère propre, sans contact avec le voisin; comme ils ne se rencontraient point, ils ne se querellaient point. L'un et l'autre entraient en scène et parlaient à tour de rôle. Et c'est même apparemment parce qu'il sentait que sa foi, juchée au sommet de sa tête, y était à l'abri de toute surprise, que Barbey d'Aurevilly se faisait si peu de scrupule d'accorder tant de licences à son imagination. Qu'importaient les frasques, les incartades, les provocations de l'artiste! Kl les se passaient en une région inférieure el ne pouvaient atteindre les cimes olympiennes où planait le penseur. Celui-ci continuait à dominer toutes ces agitations de son imperturbable sérénité; elles ne montaient point jusqu'à lui. Voilà, sans doute, ce qui explique la sécurité de conscience de Barbey d'Aurevilly; il savait que son catholicisme tenait à lui comme une tunique de Nessus, el ipie lors même qu'il voulut l'arracher, il n'y parviendrait jamais. Il ressemblait en cela bien plutôt aux catholiques des siècles pissés qu'à ses contemporains; nos pères, eux aussi, joignaient fréquemment une liberté de conduite, dont nous serions scandalisas, à une foi autrement solide et profonde que la nôtre. Leur indulgence était un témoignage non de la faiblesse, mais bien de l'indéfectible fermeté de leurs convictions. Barbey d'Aurevilly nous apparaît une fois de plus comme un homme d'un autre âge; tout en lui rappelle les ancêtres. Il avait le catholicisme dans le sang, dans son sang de vieux Normand.
Même dans les traits les plus spéciaux, les plus exceptionnels de cette originale physionomie, c'est encore et toujours le Normand que l'on retrouve. On sait combien toute sa vie il aima l'isolement, quelle attitude réservée et quelle hautaine dignité il sut toujours garder. Il se tenait à l'écart des hommes; partout
où il passait, il avait soin de se ménager une retraite cachée, et il la voulait inviolable comme un sanctuaire. Il se plaisait à être seul, cl à n'être point connu. La foule lui répugnait; le coudoiement, la promiscuité, les saints de la foule lui étaient odieux; entre elle et lui, il avait soin de maintenir une distance, semblable à ces forteresses qui s'entourent d'une zone militaire dont l'abord est interdit. Jamais il ne la laissait s'approcher de lui; il déroutait les importuns, il baissait sa herse et tirait son pont-levis au nez des visiteurs indiscrets. Tout visage nouveau lui était d'abord fâcheux, tout inconnu lui semblait un espion. Mais s'il ne permettait pas à la foule de pénétrer ni de surprendre le secret de sa vie, encore moins lui faisait-il aucune avance. On ne le vit jamais, à l'exemple de tant d'autres, livrer aux curiosités avilissantes des badauds la moindre partie de sa personne. En un temps où chacun s'efforce, par tous les moyens, d'occuper de soi le public, où tout le monde se croit obligé de lui adresser des confidences, des confessions, des mémoires, des boniments, Barbey d'Aurevilly, lui, ne fit jamais rien pour attirer les regards, pour faire parler de lui. Il avait horreur de tout procédé qui ressemblât à de la réclame, à de la publicité, à de la mise en scène ; il se moquait de la célébrité et tournait le dos à la gloire. Il préférait même être méconnu, incompris, défiguré par la malveillance et la bêtise des racontars, que de sortir de son silence et de prendre la peine de rectifier les erreurs. II laissait dire, et haussait les épaules. El pourtant, il n'était rien moins que misanthrope de parti pris; loin de là, il se montrait capable de vives sympathies, d'affections chaleureuses, d'attachements profonds. Et lorsqu'on avait su gagner sa confiance, séduire son esprit, trouver le chemin de son cœur, on était surpris et touché de voir ce solitaire allier et insociable s'ouvrir, se livrer, se donner à vous sans réserve, avec une simplicité presque ingénue. Barbey d'Aurevilly sut être un ami sûr et fidèle. On se souvient de celte belle liaison qu'il avait formée avec Trébutien au temps où il étudiail à Gaen, et qui se poursuivit durant de longues années. Il axait aimé Trébutien comme un frère; plus tard, vers la fin de sa vie, il trouva encore dans son cœur de vieillard assez de ressources et de chaleur pour y entretenir quelques touchantes affections quasi paternelles. Dans le cercle de ses amis il n'était pins le même ; il se montrait bon, plein de sollicitude et d'attentions; lui, le mystérieux, le renfermé, il aimait alors à se répandre
en libres entretiens, et à prodiguer les trésors de son esprit ; il se révélait, au témoignage de ceux qui l'ont écouté, comme un merveilleux causeur. 11 savait donc se plaire dans la compagnie des hommes. Mais il fallait que ce fussent des hommes choisis; il triait ses amis, et ses choix étaient sévères. Il n'initiait à son intimité que ses quelques vrais intimes; eux seuls connaissaient le mot qui pût faire ouvrir les portes de Sésame. Par cette réserve, par cette morgue hautaine envers les étrangers, comme par cette ouverture et cette libéralité de cœur à l'égard de ses véritables amis, il était bien un fils de cette Normandie, ombrageuse elle aussi et d'un abord difficile, mais souriante, largement hospitalière et toute charmante enfin pour ceux qu'elle connaît. Gomme elle, il demeurait fermé, il entourait sa vie de barrières et de haies ; toutefois, derrière ces impénétrables clôtures se cachait le fonds d'une riche et généreuse nature.
On sait aussi combien il fut aristocrate; il le fut en tout et pour tout, dans ses jugements et ses opinions, dans ses sympathies, ses inclinations et ses aversions, dans ses goûts, ses habitudes, ses attitudes, son lan^a^e, dans tout son être, jusqu'à la moelle des os et jusqu'au bout des ongles. Il eut toujours un culte pour la noblesse; s'il était né plus tôt, il se serait rangé, en politique, dans le parti des ultras, plus royaliste et surtout plus aristocrate que le roi. Sans doute, quand il nous a, dans ses récits, présenté des nobles, il ne s'est fait aucun scrupule de leur prêter des défauts, des vices, voire même des crimes ; mais encore on s'aperçoit bien que, malgré le jour peu flatteur sous lequel il les montre, sa sympathie va vers eux, et qu'il les aime jusque dans leurs défauts. Ou, pour mieux dire, ce ne sont point des défauts qu'il leur attribue, le défaut implique toujours quelque privation, quelque petitesse; ce sont des excès, des violences, des déportements, des abus de force et de puissance. Il est remarquable enfin que la plupart de ses personnages sont nobles, abondamment pourvus de titres et de particules; Barbey d'Aurevilly ne les pouvait ou ne les daignait concevoir, qu'ils ne fussent comtes ou barons. Mais c'est à la noblesse comme institution, comme corps social, bien plus encore qu'à la personne des nobles, • pie s'adressait son culte; il tenait à la noblesse par principe, par raisonnement. Il voyait en elle la clef de voûte de la société, le cœur de la nation ; il la considérait, au sein d'un peuple, comme le sièg-e des sentiments élevés, de l'honneur, du caractère, du
désintéressement, de la distinction, de l'élégance, * 1 * * l'art, comme la sauvegarde de l'idéal. Elle supprimée, détruite on avilie, le peuple tombait fatalement et s'enlisail «le plus en plus dans la bourbe «1rs intérêts et de la matière. Et par noblesse, il entendait, au sens de l'ancien régime, une classe exclusive, fermée, munie de-privilèges héréditaires et disciplinée, une véritable caste. A ses yeux, les lionnes volontés, les mérites et les talents individuels, même les plus nombreux et les plus distingués, niais isolés les uns des autres et perdus dans la foule, n'offraient point une garantie suffisante pour l'entretien et la conservation de l'idéal national. Livrés à eux-mêmes, les individus sont sujets aux défaillances ; cl d'ailleurs, ils manquent d'autorité. Il faut que l'appui d'une institution permanente vienne suppléer à leur infirmité' et réparer les conséquences de leurs fautes. Il faut que la tutelle d'une discipline, que l'assurance des privilèges et de l'hérédité viennent donner el rappeler sans cesse à l'élite des hommes le sentiment profond que, par le fait même de leur naissance, de leur existence, du nom qu'ils portent, ils sont revêtus d'une sorte de dignité officielle, qu'ils ont un devoir à remplir, un rôle à jouer, un exemple à montrer, qu'ils sont les prêtres-nés de l'honneur.
C'est assez dire (pie Barbey d'Aurevilly détestait cordialement la Révolution et, avec elle, le régime démocratique qui en était issu. Il accusait la démocratie de reposer sur un renversement de l'ordre social et d'entraîner la déchéance inévitable d'une nation. La démocratie consiste à mettre en haut ce qui devrait être en bas, à faire monter a la surface ce qui devrait rester au fond; elle retire le pouvoir à l'élite, qui ne peut jamais être que le petit nombre, pour le livrer à la multitude, qui est toujours la médiocrité ; elle est subversive par sa nature même. Ainsi se forme une nouvelle classe dirigeante, classe bâtarde et informe, sans principe, sans organisation déterminée, la classe des bourgeois. Assurément, il faut des bourgeois; et le bourgeois, aussi longtemps qu'il se tient à sa place, aussi longtemps qu'il s'occupe de sou épicerie, de ses affaires, de son office, forme dans la machine sociale un rouage utile et nécessaire. Mais il voit le pouvoir s'abaisser jusqu'à lui et tombera sa portée; il veut s'en emparer, il devient ambitieux, il prétend jouer au souverain ; alors il commence à être odieux. Tantôt ce triste souverain fera, sans y chercher malice, régner avec lui l'égoïsme, l'intérêt per-
sonnel, les grossiers appétits, la laideur, la l>t"'tise et la vulgarité l ont <> simple; tantôt, chose pire, il voudra jouer au délicat, à l'amateur, au gentilhomme, il se piquera de finesse et d'élégance, il se mêlera d'art, et ce sera le comble du grotesque ou du lamentable. Barbey d'Aurevilly avait horreur du régime bourgeois; il lui reprochait de tendre, nécessairement et par son essence même, à étouffer tout ce qui est généreux, grand, original, supérieur, à détruire ou à défigurer tout ce <|ni est beau, à rabaisser tous les sommets, à ('"tendre partout la platitude et la vilenie. Peut-être n'avait-il pas si tort.
Gentilhomme, il l'était aussi bien lui-même, et dans le sens le plus élevé de ce terme. Il l'était par la beauté physique, par ce galbe du visage, cette finesse et cette expression des traits, celte noblesse du port et cette aisance des allures qui sont les signes delà race; il l'était plus encore par le sentiment de la dignité et de l'honneur poussé jusqu'au scrupule, par la loyauté, le courage, la générosité, la galanterie chevaleresque, par le respect de luimême. Il accomplit ce tour de force, étant écrivain el pauvre, obligé de vivre de sa plume, de conserver intacte son indépendance ; encore n'est-ce pas assez dire, il la voulut tranchante, impérieuse, gênante pour les autres. Non seulement il ne dit jamais rien qu'il ne pensât, mais il dit encore tout ce qu'il pensait ; non seulement il ne mit dans sa pensée aucune complaisance, aucun compromis, mais il n'y apporta aucune atténuation et la poussa jusqu'au bout.
Du gentilhomme, et du gentilhomme provincial, il avait aussi, on doit en convenir, quelques-unes des faiblesses, des manies et des petites vanités. Le culte de la noblesse était poussé chez lui jusqu'à l'entichement. On se rappelle que la plupart de ses récits se déroulent dans ce monde de la noblesse ; mais il ne se contente pas de faire de ses personnages des gens de qualité, disant simplement comme ils se nomment et passant à un autre sujet ; il insiste sur ce fait qu'ils sont nobles et très nobles, il décline tout au long leurs noms et leurs titres, il décrit complaisamment leurs blasons, et l'on voit qu'à tous ces détails il attache un prix considérable. Mais quels noms ne sait-il pas leur choisir ! Combien ces noms sont retentissants, rares, savoureux et précieux! Jeté au milieu de ce beau monde, le lecteur se sent, ma foi, fort intimidé. Il ne quitte la diligence où voyage le vicomte de Brassard que pour assister, chez la vicomtesse de Beaumont, à la
partie de whist du marquis de Saint-Albans. Sur son chemin, il rencontre le chevalier de Tharsis et le comte d'Avice de Sortôville-en-Beaumont, croise le vicomte de Rassy, tandis que, nouveau don Juan, le comte de Ravilès de Ravila (Jules-Amédée- Hector, n'oublions pas les prénoms) l'arrête au passage pour lui narrer ses plus belles amours. A peine a-t-il pris congé de Mlles de Touffedelys et de la marquise de Polastron, qu'il lui faut saluer sans relâche la marquise Guy de Ruy, la baronne de Mascranny, la princesse Jable, la comtesse du Tremblay de Stasseville, la comtesse de Damnaglia ; Mlles de Revistal et de Triflevas veulent cependant qu'il leur fasse la cour. Encore, dans le nombre, le pauvre lecteur en a-t-il oublié, et des plus huppées. Mais lorsqu'il arrive à la douairière de Hautcardon, quelque haute et puissante dame qu'elle soit, il a peine à garder son sérieux. Il faut bien, à la fin, se rendre à l'évidence; c'était pour Barbey d'Aurevilly un véritable plaisir que de distribuer à profusion les titres nobiliaires, et de se livrer à une débauche de marquisats, de comtés et de baronnies. Sans doute, oubliant qu'il avait luimême fabriqué tous ces beaux noms, il devenait leur dupe, il les prenait pour des réalités, et s'en exaltait ; il tirait vanité de ses personnages et les citait comme de superbes et flatteuses relations. Innocente manie, et ne faisant tort à personne, mais dont on ne peut s'empêcher de sourire, et qui, à certains moments, finit tout de même par agacer un peu.
Peu d'hommes ont attaché autant d'importance à leur toilette, mis autant de recherche et de soins à la composer. Il en faisait l'objet d'une minutieuse étude, il la méditait, la raisonnait, il n'abandonnait au hasard pas un pli du manteau qu'il drapait sur son épaule. Ce furent d'abord la singularité raffinée de sa mise, la coupe spéciale de ses redingotes, la forme unique de ses chapeaux, le romantisme de sa coiffure, l'éloquence de ses manchettes, la poésie de ses cravates qui lui valurent plus de célébrité, et ses costumes furent populaires avant ses livres. Trop souvent on a parlé de ses pantalons, de ses limousines doublées de velours, de ses gants et de ses cannes pour qu'il soit besoin d'en recommencer la description. Assurément, ces détails sont assez oiseux; ils ne mériteraient point par eux-mêmes que l'on s'y arrêtât, si Barbey d'Aurevilly tout le premier ne leur avait accordé une grande place dans sa vie, dans les préoccupations de son esprit, et s'il ne les avait grossis par toute l'attention qu'il y
apportait. Encore cette coquetterie, quelque manifeste qu'elle fût, n'était-elle dans le puissant ensemble de cette personnalité qu'une insignifiante vétille ; mais le tort qu'elle lui a fait aux yeux du monde oblige qu'on la signale. Le monde juge d'ordinaire les cens sur l'extérieur et ne revient guère sur sa première impression. Il refusa d'abord de prendre au sérieux un homme qui s'attifait el se parait de la sorte; pour le gros public, Barbey d'Aurevilly fut longtemps, non pas l'auteur puissant du Chevallier des Touches ou de la Vieille Maîtresse, mais un fat excentrique qui parsemait ses moustaches de poudre d'or et qui, toutes les dix minutes, tirait de sa poche un petit miroir et un peigne. II est vrai que Barbey d'Aurevilly, de son côté, se moquait «les appréciations du monde. Mais après avoir indiqué ces petites faiblesses de l'homme, la justice veut que l'on se hâte d'ajouter qu'elles ne partaient d'aucun mobile vulgaire ni méprisable. Il n'y avait rien, chez lui, qui ressemblât à la recherche de l'effet, au « cabotinage »; de pareils soucis n'étaient point compatibles avec la noblesse de sa nature, et d'ailleurs il méprisai! trop le public des passants et des badauds pour songer à leur faire tourner la tête. Assurément, il posait ; mais c'était pour lui seul. Il cherchail uniquement, pour sa personnelle satisfaction, à se distinguer autant que possible du bourgeois abhorré, avec lequel il ne voulait avoir rien de commun, pas même la botte, et surtout à atteindre cet idéal d'élégance et d'art qu'il poursuivait obstinément et sans exception en toutes choses. Il pensait que rien n'est indifférent à la beauté. Si. en matière de toilette, cette recherche paraît malgré tout un peu excessive, futile et indigne d'un homme, du moins faut-il convenir qu'elle s'inspirait d'une idée élevée; elle était le défaut, ou plutôt l'excès d'une qualité, elle complétait en tout cas l'unité esthétique de cette rare figure. Et sans doute on y peut démêler l'influence de Bryan Brummel et du comte d'Orsay, ces célèbres dandys dont Barbey d'Aurevilly avait été dans sa jeunesse et resta toute sa vie un si grand admirateur, et au premier desquels il a consacré une pénétrante ('•lude qui est en même temps une apologie du dandysme. .Mais cette influence même ne s'expliquerait point s'il n'avait été prédisposé à la subir profondément. Par ses manies et ses petitesses. par ses entichements et ses coquetteries, il était bien toujours un fils du vieux Gotentin, un « natif » du pays de Saint-Sauveurle-Vicomte et de Valognes, de cette terre fourmillante de nobles
— et de nobliaux; il sentait la petite ville aux maisons armoriées et la société au sein de laquelle il avait été élevé. Lorsqu'il évoluait ses souvenirs d'enfant, il revoyait, dans de grands salons aux trumeaux sculptés, ces comtes et ces marquis auprès desquels il avait passé ses premières années, portant culotte courte, à l'ancienne mode, lias de soie, gilet brodé, jabot de dentelle et perruque poudrée, parés et brillants ainsi qu'on l'était au temps jadis; et il croyait sentir encore sur sa joue la caresse parfumée de leurs Hues mains. Ce sont ces beaux marquis auxquels il ressemblait lui-même, et auxquels il faisait songer. Ses originalités les plus personnelles n'étaient elles-mêmes qu'une reproduction exagérée des traits héréditaires et des caractères généraux de la race.
Supposez que la destinée eût fait naître cet homme en un autre temps et au milieu d'autres circonstances; constitué et organisé comme il Tétait, quelle vie aurait-il pu mener, sinon celle de tous les gentilshommes de sa province? Il aurait seulement donné à cette vie plus d'ampleur et de puissance, il l'aurait ajustée à sa taille. A l'époque où la race normande n'avait pas encore épuisé sa force d'expansion et son esprit d'aventures, il eût été un hardi navigateur, comme ce Jacques Angot, dont il descendait d'ailleurs par sa mère, et qui, sous François P1', ayant en son nom privé déclaré la guerre au roi de Portugal, avait bloqué avec sa flottille le port de Lisbonne. Plus tard, il eût pris du service dans les armées, ou plutôt, à l'exemple de Tourville, un autre de ses compatriotes, sur les vaisseaux du Roi; ou bien vivant de ses terres, il eût été grand coureur, grand ehevaueheur, grand bretteur, chasseur intrépide, preneur de lièvres et tueur de loups. S'il était né vingt ans avant la Révolution, on l'aurait vu prendre part à la chouannerie et devenir l'un de ses chefs; il eût été la teneur des Rleus, l'émule du chevalier des Touches ou du grand Chouan Louis de Frotté, et l'on aurait mis sa tête à prix. S'il avait atteint sous l'Empire l'âge de la conscription, peut-être, entraîné malgré lui, comme tant d'autres, par l'irrésistible tourbillon de l'épopée napoléonienne, eût-i] suivi à travers l'Europe le vol des aigles impériales. (Test pour ces rôles qu'il était taillé.
Lui-même dans sa première jeunesse, il ne songeait certes à lien moins qu'à devenir un écrivain, qu'à passer son existence assis de\ant un bureau, entre les quatre murs d'une petite chambre.
Tous les désirs, toutes les aspirations de son exubérante et bouillante nature le portaient vers la vie extérieure, expansive, en plein air, en pleine aventure, en pleine action, en pleine passion aussi. Enfant, il se destinait à la carrière des armes; ce lurent les circonstances qui l'en détournèrent. Sous un gouvernement que les traditions de sa famille, les volontés paternelles et ses propres convictions lui défendaient de serviràaucun titre, l'armée, dont il n'acceptait point le drapeau, se trouvait fermée pour lui. A plus forte raison toute autre carrière lui était-elle interdite. En le faisant naître au début du xix9 siècle, le sort s'était trompé de cent ans au moins; après l'avoir façonné sur un modèle archaïque, suranné et depuis longtemps hors d'usage, le fabrieateur souverain l'avait, par je ne sais quelle inadvertance, égaré au milieu d'un monde avec lequel il n'avait rien de commun. Par la nature même de sa complexion morale, Barbey d'Aurevilly était la vivante contradiction de la société qui l'entourait; entre elle et lui il y avait un * incompatibilité absolue, et l'un n'aurait pu s'accommoder à l'autre sans cesser aussitôt d'être lui-même. Dans ce monde il ne trouvait pas de place pour lui. Sans fortune, sans héritage, dernier rejeton d'une famille ruinée, il n'avait même pas la ressource de se retirer derrière ses haies. d'v vivre en gentilhomme et d'y trouver un but à son activité. Fait comme il l'était, de quelque côté qu'il se tournai, il ne voyait aucun emploi extérieur qui pût lui convenir. Il en prit fièrement son parti, et s'étant mis lui-même au ban d'une société à laquelle il ne voulait rien demander, il résolut de vivre au milieu des hommes ainsi qu'un solitaire.
Réduite, forcée à l'inaction, une nature moins virile que la sienne se fût endormie dans une stérile paresse ; la plupart des gens ne se résolvent à agir que sous l'aiguillon des stimulants externes. Mais chez lui, nature puissante. Normand de fine trempe, l'énergie, l'activité, refoulées du dehors, se replièrent et se concentrèrent sur elles-mêmes, pareilles au ressort d'acier qui, plus on le comprime, plus il a de force ; et puisqu'elles ne rencontraient point dans le monde extérieur le champ nécessaire à leur expansion, elles allèrent donc le chercher dans le monde de l'imagination. Elles lui remontèrent dans la tète, et se transformèrent toutes en travail cérébral ; c'est ainsi que, de l'homme d'action, naquit en lui un intellectuel, un penseur, un romancier, un poète, un écrivain. L'imagination, pour lui, ce fut de l'action
rentrée; le romanesque fut un dédommagement de la réalité absente; ne pouvant composer une vie, il composa des romans, ses livres furent ses exploits, et sa plume lui tint lieu d'épée, et de tout. Dans cette transformation suprême, il continuait de manifester le génie de sa race et de son pays, il ne faisait même que mieux en exprimer l'essence.
On comprend maintenant pourquoi la Normandie, malgré tous les dégoûts dont elle l'abreuvait, exerçait sur lui un si irrésistible attrait. C'est qu'il n'a jamais eu autant conscience d'être lui-même, d'être fort, vivant d'une pleine vie, maître de toutes ses ressources et de toutes ses facultés, et puissamment poète, qu'en présence de la Normandie; là, il se retrouvait, pour ainsi dire, dans son élément naturel. Il y avait, entre elle et lui, toutes sortes d'affinités et de sympathies ; de l'un à l'autre s'établissait instantanément comme un échange de rapports et de confidences. Ils avaient tous deux le même tempérament, les mêmes humeurs, la même mélancolie, la même sombre beauté, la même tension d'énergie, la même àme ; il la comprenait, elle le comprenait. Aussi bien est-ce en elle et par elle qu'il a vécu ; c'est d'elle qu'il recevait les impressions les plus fortes, les inspirations les plus originales ; c'est après s'être retrempé en elle que son imagination prenait le plus puissant essor. Il avait besoin de la voir, de la toucher, de la respirer. A peine était-il sur ce sol qu'il y jetait de tous côtés, comme il l'a dit lui-même, de pénétrantes racines, et qu'il en aspirait les sucs nourriciers. Chaque fois qu'il le quittait, il lui fallait s'en arracher. Et tout le temps qu'il en était éloigné, il vivait sur cette provision de sève qu'il en avait rapportée, et par laquelle il avait rafraîchi ses souvenirs d'enfance.
Lui-même, d'ailleurs, il avait tout le premier le sentiment d'être un vrai Normand, un type de Normand supérieur, un Normand de génie. Il comprenait que d'être Normand, c'était là son originalité, sa fonction propre; et il s'en faisait gloire plus que de tout le reste. Il ne se contenta donc pas de l'être par sa naissance, par sa nature, par ses dispositions et ses qualités non acquises; il s'efforça de le devenir encore par une constante volonté. Il en vint ainsi à cultiver, à développer tout ce qu'il y avait en lui d'autochtone, et la çrande préoccupation de sa vie fut de se montrer en tout le plus Normand possible.
Dans les plaines qui s'étendent au pied des montagnes, les regards étonnés du voyageur aperçoivent parfois, solitaire au
milieu d'un champ ou d'un pré ei dominant fièrement la verdure, un bloc de pierre singulier. Ce rocher n'a point de rapport avec la constitution du sol sur lequel il repose; l'œil ne remarque aux environs aucun accident de terrain, aucun effleurement de roche, ei le pavsau, de quelque côté qu'il pousse son sillon, n'enfonce le contre que dans l'épaisseur inconsistante des terres arables. Si l'on se contente de parcourir, même à de grandes distances, la région d'alentour, c'est en vain que l'on cherchera à découvrir l'origine de cette pierre et à en expliquer la présence. Est-ce donc quelque Titan qui l'aurait jetée là, ou bien serait-elle tombée du ciel? .Mais à présent, dirigez-vous vers la montagne, gravissez-en les lianes et explorez-les : alors vous finirez infailliblement par reconnaître, dans quelque gorge, la niasse rocheuse d'où le bloc fut arraché par un glacier, aux âges préhistoriques, pour être transporté jusqu'au fond de la plaine. Barbey d'Aurevilly fut un de ces blocs erratiques. Lorsqu'on le regarde, isolément parmi les circonstances <le sa destinée, lorsqu'on le compare au siècle dans lequel il est né, aux hommes au milieu desquels il a vécu, on ne parvient pas à le comprendre; il est inexplicable, il parait une énigme. Mais à présent, que l'on s'en aille là-bas, vers l'ouest lointain, aux confins de la terre ferme et du grand Océan, que l'on interroge les lieux où il est né, le peuple d'où il est issu, la société qui l'a façonné ; que l'on se représente, d'après les nombreux portraits qu'il nous a laissés lui-même, cette extraordinaire petite ville, inouïe d'exaltation et de fanatisme aristocratiques, où il a grandi : aussitôt l'énigme se résout. Voilà bien tous les éléments dont il est formé, voilà bien la veine rocheuse d'où ce bloc est tombé; on la reconnaît, l'identité est frappante, il n'y a plus de doute possible. Et l'on peut enfin se féliciter d'avoir suffisamment expliqué Barbey d'Aurevilly, à part ce je ne sais quoi que l'on nomme talent ou génie et que rien n'explique jamais, lorsqu'on a dit qu'il fut et qu'il resta immuablement, au milieu de l'évolution universelle du vieux monde, le dernier gentilhomme de Valoçnes.
Tel était l'homme, telle fut l'œuvre; l'une est inséparable de l'autre, et a que l'on a pu dire de celui-là reste également vrai de celle-ci. Il suffit d'avoir vu pourquoi et comment Barbey d'Aurevilly était devenu écrivain, par quelle porte il était entré dans les lettres et ce qu'il leur avait demandé, pour être assuré qu'il
ne ressemblait en rien à ces professionnels qui ont appris à manier la plume comme on apprend un métier, qui de la littérature font mie besogne, qui y appliquent leur travail, leur habiletéde main, leur talent comme à une matière extérieure à euxmêmes, el dont les ouvrages enfin, par le fond sinon même aussi parlaforme, n'ont point de rapport avec la personne de l'auteur. Barbey d'Aurevilly n'est pas allé à la littérature, il a tiré de lui-même sa littérature, il l'a inventée, il l'a créée à son usage particulier; il a formé ses livres exclusivement de sa propre substance, en y mettant ce qu'il y avait de plus intense et de plus pers mnel dans son activité. Ses livres sont les Heurs de sa vie : et bien qu'il n'y ait jamais parlé de lui, on l'y retrouve tout entier. Il n'était pas à proprement parler un écrivain ; il fut un amateur, un gentilhomme qui écrivait. C'est pour cela, d'ailleurs, qu'il fut un grand écrivain; et c'est encore pour cela qu'il occupe dans les lettres une place si absolument à part. Il n'a pas eu de maître, il n'a pas forint1 de disciples ; même à ses débuts, il n'a imité personne ; il s'est fait tout seul, et ne se rattache à aucune école ; il est resté en dehors du mouvement général ; il est bien le bloc erratique.
faites à l'image de l'homme, ses œuvres sont donc foncièrement normandes; et pour elles, non moins que pour l'homme, ce caractère normand est la source principale de leur originalité. Assurément ce serait d'une ridicule partialité de prétendre qu'il est la seule, et que ces œuvres, si riches en beautés rares et neuves, d'un bouquet si plein, si étoile, si savoureux, doivent tout leur prix à leur goût de terroir. Ces peintures puissantes et tourmentées qui donnent aux objets des proportions grandioses et des couleurs intenses jusqu'au fantastique, qui, jetant sur une face des choses des clartés éblouissantes, sur l'autre des ombres terribles et maudites, leur prêtent par l'effet de ce contraste un étonnant relief, qui répandent partout la vie, la passion, l'orage et la tempête, qui font participer la nature entière aux drames humains qu'elle encadre, et qui ont permis de comparer Barbey d'Aurevilly à Salvator l\osa ; ces descriptions évocatrices, saisissantes, inoubliables, ces récits où passe un souffle d'épopée; cette connaissance <\\[ cœur, assez ample et assez profonde pour pouvoir à la fois le suivre dans ses emportements les plus violents, le pénétrer dans ses replis les plus secrets, le saisir dans ses nuances les plus délicates; ce regard
pénétrant qui observe avec la même perspicacité la conscience et le monde, également apte à fouiller les âmes et à distinguer au dehors les traits pittoresques ou plastiques; cette précision de mémoire qui reproduit de loin les choses vues en n'en laissant échapper aucun détail caractéristique, cette érudition rare qui vient faire à propos le rapprochement suggestif, la citation probante, la remarque ingénieuse, et qui soutient la largeur des pensées ; ce don incomparable de l'expression, de l'expression trouvée, primesautière, jaillissante et frappante; ce style figuré à outrance, surabondant de métaphores, surchargé de couleurs, et où cette surcharge est néanmoins supportable parce que les images n'y sont pas des ornements postiches plaqués sur les idées, mais parce que ce sont les idées mêmes qui surgissent d'abord sous la forme d'images et s'évoquent les unes les autres par leurs côtés imagés; ce style qui fait ainsi voir et toucher, qui frappe plus fortement et procure des sensations plus intenses que les réalités concrètes elles-mêmes, et qui donne à l'esprit la fête d'un spectacle sans cesse renouvelé; toutes ces beautés que l'on rencontre dans l'œuvre de Barbey d'Aurevilly, ne sauraient être attribuées qu'au tempérament personnel de l'auteur et aussi en quelque mesure, aux âpres leçons de la vie.
Il n'en reste pas moins que ces qualités, si par leur intensité, leur association, leur combinaison, leur degré de perfection elles n'appartiennent qu'à lui, par le fond même de leur nature elles ont bien quelque chose de normand. Tantôt apparente, tantôt cachée, la Normandie, de près ou de loin, fut toujours sa grande inspiratrice, sa muse. Même dans les écrits dont le sujet ne présente avec elle aucun rapport, elle est latente et se laisse deviner. C'est elle qui a teint du reflet de ses propres couleurs le larg'e fleuve d'imagination et de passion dont les Ilots circulent à travers l'œuvre tout entière. Cette passion est aussi concentrée qu'elle est ardente; elle ne s'évapore point, comme chez les méridionaux, en grands gestes, en flux de paroles, en une agitation superficielle, mais elle s'accumule dans les retraites de l'âme; elle ne se dissipe pas en fumées et en étincelles, mais couve et monde en dessous, comme un feu intérieur. N'y reconnaît-on pas la force, la profondeur, l'énergie normandes? Cette imagination, combien vive qu'elle soit, n'est ni gaie, ni enjouée, elle ne se divertit point, elle ignore le lire; elle est sérieuse, grave, soucieuse, triste, sombre même, et terrible, et hantée par moments
de visions effroyables. N'est-il ]>as vrai que l'on y sent passer ces ouragans, ces tempêtes de l'Ouest qui se ruent avec une rage si fréquente sur le Gotentin et qui balayent la province entière? Est-ce que l'on ne croit pas y entendre les gémissements des vents du large, et la rumeur furieuse des vagues qui se brisent (•outre les falaises? N'v retrouve-t-on point les brumes normandes et ce ciel lugubre (marge de gros nuages qui oppressent la terre, et qui éclatent en pluies intarissables?
Mais, chose remarquable, cette œuvre, toute sombre et sinistre qu'elle apparaît dans l'ensemble, n'inspire pas le dégoût de la vie. Elle n'est pas déprimante; elle effraie le lecteur et lui donne des frissons, mais elle ne l'abat ni ne le démoralise. En dépit des horribles spectacles qu'elle lui fait passer sous les yeux, elle ne lui laisse point dans l'âme la tentation mortelle du désespoir. Il vous semble au contraire, au sortir de cette lecture, que vous êtes devenu plus fort, plus énergique, plus impatient d'agir; elle vous a fouetté le sang-. Loin de vous sentir diminué, affaibli, découragé, prêt à jeter les armes et à déserter la grande bataille du monde, il vous prend plutôt un désir plus ardent de vous lancer en pleine mêlée et d'y lutter avec une sorte de furie. C'est que l'œuvre de Barbey d'Aurevilly a beau représenter la vie sous d'atrocescouleurs, elle n'en est pas moins prodigieusement vivante ; elle ne va pas au froid de la nuit et de la mort, mais de toute sa puissance elle tend à la lumière, à la chaleur, à la vie, et à une vie toujours plus pleine, toujours plus intense. Voilà son caractère essentiel, voilà l'impression dernière qu'elle laisse au lecteur : elle est, à sa manière, une apothéose de la vie. Par là elle échappe au mal du pessimisme, elle reste saine, malgré tout, et fortifiante. Mais là aussi elle achève d'exprimer entièrement la grande poésie qui se dégage du pays de Normandie : pays mélancolique, tourmenté même et tragique à ses heures, mais vigoureux axant tout, inépuisable de force et de vie, jeune d'une éternelle jeunesse, et qui renaît toujours plus beau, plus magnifique des crises qu'il a traversées.
Considérée dans ses traits généraux, l'œuvre de Barbey d'Aurevilly, quoique de langue française, ne semble pas appartenir à la tradition latine; elle ne présente ni la mesure, ni la symétrie des proportions, ni celte politesse cl celle tempérance qui constituent les caractères classiques de l'esprit français et de la littérature française. Sans doute elle se rattache bien un peu au grand
mouvemenl du romantisme, lequel, du reste, n'était pas d'origine française; mais si elle rappelle le style d'ensemble d'une littérature, c'est beaucoup plutôt encore celui de la littérature anglaise. Par ses contrastes, ses violences, ses effets heurtés, par s mi outrance continue, par le goût des émotions brutales dont elle témoigne, elle fail songer sans cesse au tempérament intelle-tue! et moral des Anglais. Ce rapprochement vient si naturellement à l'esprit qu'on l'a déjà souvent fait. Barbey d'Aurevilly l'a d'ailleurs suggéré; à maintes reprises il a déclaré que son admiration allait aux écrivains anglais, et il ne s'est point défendu d'avoir pour la nation anglaise de particulières sympathies. Non certes qu'il eût riec d'un anglomane aveugle, ni qu'il regrettât de n'être pas né de l'autre coté de la Manche. Il reconnaissait autant que personne les défauts des Anglais, <-i trouvait au bes >in, pour les «mi blâmer, des termes sévères; mais il n'en aimait pas moins leur caractère, il enviait leur énergie concentrée, leur force de volonté, leur Hegme et leur morgue; il se plaisait à rappeler leur origine normande, ci c'étaient, à tout prendre, des cousins dont la parenté lf flattait. Peu s'en fallait même, ce semble, qu'il m- vît en eux les véritables représentants de sa race; ne lui advint-il pas. reprenant l'une de leurs expressi >ns, d'appeler son propre pays une Angleterre continentale, continental England? Leur littérature taisait, en tout cas. l'objet de son admiration, et leurs poètes étaient, à ses veux, les [tins grands «lu monde. S'il a subi, comme écrivain, une influence profonde. «;'a été celle de Shakespeare, et surtout de Byron; la descendance normande de «•«' dernier n'était peut-être pas pour rien dans le culte qu'il lui avait voué. Voilà les esprits avec lesquels il se reconnaissait luimême '«■ plus d'affinités, el la famille intellectuelle à laquelle, de -on propre consentement, il devait «''ire rattaché.
Toute l'œuvre est imprégnée d'essence normande; mais il en est une partie dont la Normandie a été encore l'inspiratrice formelle el directe, la véritable héroïne ; et cette partie est précisément la plu- remarquable, la plus achevée, celle qui restera le plus, ce -ont le- roman-. Pour certains de ces romans, comme Lue vieille MnNres.se et Ce qui ne meurt pas, la Normandie a fourni, sinon le sujet, du moins des décors, de- tableaux, un «^adre. D'autres, comme Le Chevalier des Touches, L'Ensorcelée, Un Prêtre marié et quatre des Diaboliques, lui ont tout emprunté, le drame, les personnages et la scène. Le -ont là proprement des
histoires normandes; et, qui plus est, elles ont, pour la plupart, un fond de vérité. Non seulement les lieux décrits sont toujours exactement copiés d'après nature, et nommés; niais les actions racontées reposent souvent sur des faits authentiques; souvent aussi les personnages ont été directement tirés de la réalité, et en passant dans le roman ils ontgardé parfois, presque sansehangement, leurs signes particuliers et leur nom véritable. Le Chevalier des Touches est un pur roman historique. Plusieurs femmes du monde, assure-t-on, crurent se reconnaître dans certaines héroïnes des Diaboliques, et c'est à leur instigation que l'ouvrage fut déféré eu justice. Ce n'est pas à dire, assurément, que l'on puisse reprocher à Barbey d'Aurevilly d'avoir écrit des romans à clef et publié des livres à scandale : son talent le mettait au-dessus d'un tel soupçon. Les faits bruts qu'il avait pris dans la réalité, il se les appropriait par l'opération souveraine de l'imagination; il les épurait de toute vulgarité, il les amplifiait et les colorait, il leur infusait la grandeur et la beauté, il les transformait en matériaux précieux d'une œuvre d'art. Surtout, il enveloppait d'humanité et de vie le squelette des faits; il reconstituait ou créait plutôt les drames secrets de l'âme dont ces faits n'avaient été que des signes visibles. Mais s'il puisait ainsi dans son imagination créatrice la substance de ses romans, il la nourrissait en revanche d'observation ; et tout le merveilleux travail de l'imagination avait lui-même presque toujours pour point de départ une chose vue, un fait arrivé. 11 fallait que l'imagination fût mise d'abord en branle par le choc d'un événement réel. Mme Ackermann demandait un jour à Barbey d'Aurevilly, à propos des Diaboliques, comment il avait pu imaginer des cas aussi exceptionnels, des actions aussi anormales et monstrueuses, romment il avait tiré de sa tête d'aussi horribles histoires. — « Je n'ai rien inventé, répondit-il ; ces histoires sont vraies. » Le lecteur qui connaîtrait bien sa Normandie et qui serait au courant de la chronique de Valognes depuis un siècle n'aurait pas seulement la satisfaction de retrouver tous les sites dépeints par Barbey d'Aurevilly ; il pourrait encore découvrir la trace des faits et des aventures sur lesquels ce dernier a construit ses romans.
Et que voit-on de plus beau, dans ceux-ci, que les pages consacrées à la grande héroïne ellle-mème, que les descriptions et les paysages normands? Evocations, visions plutôt que descrip-
lions : souvenl il n'avait pas revu depuis son enfance les lieux et les choses qu'il représentait, et, ainsi qu'il l'a dit quelque part, il les prenait dans la perspective d'une longue absence et les coloriait par le souvenir. Comme nous sentons, lorsqu'il nous lésa dépeintes, la tristesse sauvage des dunes de Garteret, ou la lutte éternelle des vagues contre les falaises, ou la mauvaise torpeur des marais de la Douve, ou l'effrayante solitude des landes de Lessay, hantées la nuit par les sorciers et les esprits! Une fois que ces descriptions vous ont passé sous les yeux, il n'est plus possible de les effacer de la nié-moire. C'est que Barbey d'Aurevilly ne procède point comme beaucoup d'autres écrivains, et des plus grands, Flaubert par exemple, par une accumulation de petits détails, même caractéristiques et bien observés: il brosse largement ses tableaux, saisit les masse-, fend l'effet d'ensemble et dégage I impression qui reste. < . est aurai qu il y met le meilleur de son talent et, on peut bien le dire, de son cœur; la Normandie l'inspire, elle lui fait trouver des accents plus chaleureux, un souffle plus puissant, un [dus éclatant style; il vibre, il s'enthousiasme, il devient lyrique. Il se surpasse en parlant d'elle comme un amant qui chante sa maîtresse. Voilà pourquoi ses pages normandes dominent toutes les autres, inoubliables, et pourquoi il l'ut un si grand peintre de la Normandie.
Il est un dernier trait par lequel certains de ses livres prennent, au point de vue normand, plus de prix encore : ils nous parlent d'une Normandie aujourd'hui disparue. Homme de race, héritier et continuateur des ancêtres, Barbey d'Aurevilly était porté par le penchant de sa nature, par toutes ses affections et ses sympathies, par le développement même de son talent et de sa manière, à remonter sans cesse vers le passé, dont il résumait en lui les traditions et 1 esprit, à nous en entretenir, à nous le dépeindre. Ce passé, si brutalement interrompu et bouleversé, à la fin du précédent siècle, par la tourmente révolutionnaire, il avait d'ailleurs été à même de le connaître ; il avait pu, dans sa jeunesse, en voir les débris dont la terre normande était encore toute jon liée. Il avait approché de plusieurs des anciens chefs de la Chouannerie, et les récits de leurs exploits, qu'il recueillait de leur propre bouche, avaient maintes fois enflammé son imagination d'enfant. Pendant les quelques années de la Restauration, il avait vu dans sa petite ville de province, se reconstituer un semblant d'ancien régime; l'arbre sans doute n'avait plus de
racines, il était vont'' à une mort fatale el rapide, mais semblable aux arbres <le mai, il gardait si beau port et si brillant feuillage, il portait des Heurs d'un si vif éclat qu'il pouvait donner encore pour quelque temps l'illusion de la vie, et même d'une vie plus intense, plus fiévreuse que jamais. Rentrées dans leurs hôtels au retour de l'émigration, les vieilles familles du pays, quoique irrémédiablement ruinées, maintenaient malgré tout leur rang", leurs prétentions, leur train de maison; elles formaient entre elles une société hermétiquement fermée, et l'on eût dit, perdue au milieu de la démocratie présente, une colonie de l'aristocratique passé. Elles se savaient condamnées à une extinction prochaine; mais elles préféraient maintenir jusqu'au bout leur inflexible attitude et se draper dans leur ancienne grandeur, quittes à en mourir, plutôt que de vivre en s'abaissant aux concessions et en se salissant dans les mésalliances. Plus même elles avaient conscience de leur fin, plus elles renchérissaient sur leur intransigeance et s'exaltaient dans leur puritanisme ; elles donnaient l'impression d une noblesse plus noble que nature, pareilles à ces lampes dont l'huile est épuisée, mais dont la flamme, avant de s'éteindre, jette quelques lueurs d'un extraordinaire éclat. Barbey d'Aurevilly avait été ébloui de cet éclat; les premiers battements de son cœur d'adolescent, ainsi qu'il l'a plus tard raconté lui-même, avaient été pour ces tilles pauvres « qui mouraient stoïquement vieilles et vierges, appuyées sur leurs écussons qui leur suffisaient contre tout,... majestueusement tristes dès leurs premiers pas dans la vie, comme il convient à des condamnées du Destin... » Il avait connu cette époque de transition, si passionnante à étudier, où les éléments du monde ancien et du nouveau, mêlés dans un équilibre instable, luttaient entre eux jusqu'à ce que les uns eussent absorbé ou supprimé les autres. Il avait rencontré beaucoup de ces hommes dont la Révolution avait, pour ainsi dire, coupé en deux la vie et la personne, et qui ne parvenaient pas à en joindre les disparates tronçons.
C'est ainsi qu'il fut amené à nous conter, dans Le Chevalier des Touches, l'un des épisodes les plus dramatiques de la chouannerie normande. I! s'était promis de composer sur ce sujet toute une série de romans; déjà il en avait choisi les titres et dressé la liste. Rien ne manquait, pensait-il, aux exploits des chouans, pour former la matière d'une épopée, qu'un poète; ce poète, il avait rêvé de le devenir. Personne au monde, en tout
ras, n'aurait pu l'être que lui. On ne saurait trop regretter qu'il n'ait pas donné suite à son projet ; assurément l'unique volume qu'il nous a laissé est à lui seul un chef-d'œuvre; niais, par sa beauté même, le premier chant du poème ne fait que rendre plus déplorable l'absence des autres. C'est ainsi encore que, dans L'Ensorcelée et dans Un Prêtre marié, il a exposé, avec quelle puissance, on le sait, certains drames nés du trouble apporté par la Révolution dans l'état des personnes, et dépeint les situations anormales, les relations criminelles, les sacrilèges passions qui, à la faveur de cette perturbation, avaient pu se produire. (Test ainsi enfin que dans Valognes il trouva le modèle de cette étrange ville dont il s'est plu si souvent à recommencer la peinture, ville petite, obscure et néanmoins unique, parce que dans sa minuscule enceinte ne se déroulait rien moins que le plus grand et le pins émouvant des drames, l'agonie de t « » 1 1 1 un monde ; véritable phénomène dont rien d'antre ne saurait donner l'idée; sorte de météore qui m1 pouvait briller que peu d'instants dans le ciel crépusculaire d'une transition sociale, et qu'il fallait, pour en fixer l'image fugitive, avoir en la chance d'apercevoir et s'être hâté d'observer au passage.
Arriver juste à point nommé pour assister à un spectacle qui ne se présente pas deux fois dans la vie d'un peuple, pour être le témoin de l'époque la plus extraordinairement agitée, surexcitée et vivante, pour rencontrer un sujet d'étude incomparablement riche et fécond, quelle rare fortune pour un artiste du tempérament de Barbey d'Aurevilly, quel bonheur enviable pour un écrivain qui, s'il n'avait été romancier, aurait pu faire un si remarquable historien! Mais quelle fortune aussi pour nous, que cette période ait eu un pareil spectateur! Car cette Normandie d'autrefois, qui se survivait à elle-même, était vouée à une prompte destruction; elle disparut bientôt, et sans laisser de tract1, même dans la mémoire des hommes. Puissance de l'oubli, élira van te rapidité de l'œuvre du temps, il serait difficile d'en citer de plus frappant exemple. Au bout de trente ou de quarante ans, c'est à peine si l'on gardait de la chouannerie une vague idée; on ne se rappelait plus les convictions, les dévouements, les fidélités, on ne comprenait [dus les nobles sentiments, les intentions désintéressées dont elle avait été souvent animée; et la jugeant en gros sur l'apparence des actes, sur les résultats matériels, on la rabaissait au niveau d'un vulgaire et méprisable
brigandage. Aujourd'hui et depuis longtemps déjà, Valognes nVsi plus qu'un corps sans âme, un malheureux cadavre qui tombe en poussière; ses habitants on! perdu jusqu'au souvenir
de son ancienne splendeur, et si vous arrêtez un passant, dans la rue. [tour lui demander le nom d'un de ces vieux hôtels dont la porte est close, dont la corniche s'eifrite, dont l'écusson est effacé, non seulement vous aurez chance qu'il ne puisse vous répondre, mais parfois il ne saura même point ce que vous voulez dire, il ne se rendra même pas compte de son ignorance (i) ! Si quelqu'un n'avait été là, posté au tournant du fleuve de l'histoire, pour recueillir, avant qu'elles n'eussent été s'engloutir dans l'océan de l'oubli, quelques vivantes épaves de ce monde qui sombrait, que nous en resterait-il aujourd'hui? Des pierres, des ossements, des paperasses, des choses inertes, de quoi occuper les archéologues et les érudits. Mais du mouvement, de la couleur, de l'âme des choses, de la vie, de l'humanité, que subsisterait-il? Heureusement, parmi la foule des spectateurs distraits ou bornés qui remplit de tout temps les théâtres de l'histoire, se trouvait alors devant la scène normande un témoin Intelligent et attentif. Ce témoin n'était qu'un enfant, mais supérieurement doué. Il avait l'intuition qu'il assistait à une époque historique ; après avoir suivi d'un regard pénétrant les péripéties du drame, il en gravait les détails dans sa mémoire en caractères ineffaçables. Plus tard, devenu homme, il reproduisit fidèlement dans sa propre personne, au milieu d'un monde tout différent, ce passé depuis longtemps aboli. Il fit mieux : comme il était poète, comme il avait reçu le don magique de communiquer la vie aux créations de l'esprit, il évoqua ce passé dans des livres, il en ressuscita devant nous quelques morceaux qui désormais sont à l'abri des
(i) L'aventure m'est personnellement advenue. Un jour que je me promenais dans Valognes, j'aperçus à l'angle de deux rues, par-dessus le mur, à travers le Feuillage des tilleuls taillés à la française, un hôtel qui me sembla remarquable.
.Il- ne faisais qu'en entrevoir l'étage supérieur : mais ce que j'en découvrais, le fronton, la corniche, les chapiteaux de colonnes, la balustrade, suffisait à témoigner de son grand style. J'appris plus tard que c'était l'hôtel de Beaumont. Une femme passait. — « Savez-vous, lui demandai-jc, comment cet hôtel s'appelle? — Ce n'est pas un hôtel, me répondit-elle sans sourciller, c'est la maison du docteur [>*'*. — Mais encore, celte maison a dû garder le nom deses anciens propriétaires. Ne serait-ce point par hasard, l'hôtel Granval- Coligny? — Enfin, monsieur, puisque je vous dis que ce n'est pas un hôtel ! Il n'y a i[ue deux hôtels ici, l'hôtel du Louvre et l'hôtel Saint-Michel... » — Et voilà tout ce que j'en pus tirer.
injures du temps. Barbey d'Aurevilly mérite la reconnaissance de tous ceux qui conservenl le culte de leur vieille province, de tous ceux qui aiment à voir, à travers ce qu'elle est aujourd'hui, toute la perspective de ce qu'elle a été ; les récits normands qu'il nous a légués sont précieux comme des reliques, précieux comme le portrait d'une morte.
Et certes, la représentation qu'il nous donne ainsi de la Normandie lui est très personnelle; elle porte au plus haut point la marque individuelle de l'artiste. Il a interprété sou modèle à sa façon, qui était celle d'un Imaginatif, d'un poète épique, et qui ne ressemble g-uère, évidemment, à la manière d'un « naturaliste » comme Gustave Flaubert ou comme Guy de Maupassant. Mais laquelle de ces interprétations est la plus exacte, la plus profonde, la plus compréhensive? Laquelle pénètre le mieux, au delà des traits superficiels, jusqu'aux caractères essentiels? Laquelle exprime le mieux la physionomie d'ensemble? Laquelle montre le mieux, dans l'aspect présent de la Normandie, tout le résumé de sou passé? Laquelle enfin approche le plus, si l'on peut ainsi parler, de l'âme de cette province? Assurément Barbey d'Aurevilly agrandit, amplifie, dramatise; il nous présente une Normandie assombrie, plus colorée, plus corsée, plus capiteuse. Mais, dans ses exagérations même, jamais il ne fausse l'expression véritable; il exagère dans le sens normand; il nous peint une Normandie plus normande qu'elle ne l'est. Aussi nous la l'ait-il mieux comprendre; et réciproquement elle nous le lait mieux apprécier : le pays et l'écrivain s'éclairent l'un l'autre. Lorsque nous connaissons d'avance les lieux qu'il a décrits, ses descriptions nous en paraissent [dus belles; nous voyons qu'il a saisi et rendu avec la supériorité de son talent ce que nous avions nous-mêmes confusément senti. Et lorsque après avoir lu ses pages normandes nous visitons les sites qui les ont inspirées, nous les trouvons plus éloquents, plus pleins de sens, plus impressionnants. Ils nous disent plus de choses, ils nous émeuvent plus profondément ; nous sommes étonnés de toute la poésie i|tie nous y découvrons. Barbey d'Aurevilly fait davantage aimer la Normandie. Et si c'est que les copies transfigurent à nos yeux l'original, si c'est que nous reportons sur lui toutes leurs qualités, quel plus grand éloge encore pourrait-on faire du peintre?
« Romans, impressions écrites, souvenirs, travaux, tout doit être normand pour moi et se rattacher à la Normandie. » Tels
sont les termes, formulés par Barbey d'Aurevilly lui-même, du programme qu'il avait im j>< in»'* à sa vie d'écrivain. Ce programme, il l'a bien rempli; il mérite le titre de poète de la Normandie.
En revêtant l'une des œuvres de Barbey d'Aurevilly de la forme artistique d'une édition de luxe, c'est avant tout un hommage que la Société Normande du Livre illustré a entendu lui rendre. Et parmi les motifs qui l'ont déterminée à porter son choix sur la troisième nouvelle des Diaboliques, celui de mettre bien en lumière le caractère normand de l'auteur a été l'un des principaux. On trouve dans Le Bonheur dans le crime une énergique et curieuse peinture des mœurs de la ville de Valognes et de la noblesse du pays sous la Restauration; et la « couleur locale » du récit suffirait, sans parler de son intérêt dramatique, à lui donner du prix.
Les éditeurs doivent à M1,e Read, en la possession de laquelle se trouve une grande partie des papiers de Barbey d'Aurevilly, d'avoir pu ajouter à ce livre un précieux ornement. Ml,e Read leur a confié une lettre autographe de l'auteur des Diaboliques, en les autorisant à en faire reproduire une page. Cette lettre, adressée à Trébutien, est datée du mois de décembre 1 849- G'est une bonne fortune de pouvoir faire passer sous les yeux du lecteur un échantillon authentique de cette écriture que son originalité a rendue assez célèbre, et dont les graphologues de profession ont fait l'objet d'études spéciales. On ne rencontrera ici niées paraphes, ni ces majuscules historiées, ni cette polychromie des encres qui passent, d'ordinaire, pour en être les principaux traits distinctifs. Barbey d'Aurevilly s'est livré moins fréquemment qu'on ne se plaît à le croire à ces fantaisies graphiques; c'étaient des amusements dont il se récréait, et dont il n'a pris l'habitude que dans sa vieillesse. Couramment, il maniait la plume comme tout le monde, avec simplicité. On trouvera dans ce fac-similé un spécimen exact de son écriture usuelle dans ses manuscrits de travail et dans ses lettres. Mais, pour être plus sobre, cette écriture est loin de perdre son caractère; déchargée des ornements ; essoires, elle gagne plutôt en netteté et en énergie.
Par une heureuse rencontre, ou mieux grâce à l'ingénieuse délicatesse d'un choix fait à l'intention de la Société Normande, cette page, reproduite à titre d'autographe, présente encore par
elle-même un rare intérêt ; elle apporte, en faveur de l'esprit et des sentiments foncièrement normands de l'écrivain, le plus éclatant témoignage. Ce dont Barbey d'Aurevilly entretient dans cette lettre son fidèle Trébutien, c'est précisément du projet qu'il forme de composer toute une série de romans consacrés à la Normandie, c'est de la résolution qu'il a prise d'accomplir — l'expression même est de lui — œuvre normande. Et non seulement il pose ce principe général destiné à diriger désormais tonte sa carrière, mais il va, entrant dans le détail, jusqu'à en indiquer les applications particulières; déjà il a trouvé les sujets de ses récits normands, et il les communique à son ami caennais. Parmi ces sujets nous reconnaissons ceux qui fourniront pins tard la matière du Chevalier des Touches et de Y Ensorcelée ; nous en voyons aussi qui malheureusement resteront à l'étal d'ébauches et ne seront point développés. Ainsi, nous le constatons, dès l'année 1849, presque à ses débuts dans la vie littéraire, Barbey d'Aurevilly était maître de sa pensée, il avait pleine conscience de sa vocation normande; et l'on peut dire que, par la suite, les circonstances, loin d'aider à l'épanouissement de celte vocation, n'ont pins servi qu'à la contrarier. Cette lettre nous apprend encore quelle idée Barbey d'Aurevilly se faisait du roman historique, et par là elle nous permet de pénétrer jusqu'à la conception des œuvres de ce genre qu'il a écrites ; elle nous laisse enfin saisir sur le vif sa méthode de travail, elle nous montre avec quel soin scrupuleux il préparait et documentait ses livres. Point n'était besoin de tant de titres pour donner à cette pièce une haute valeur; nous ne pouvons résister à la tentation d'en citer en entier le passage dont quelques lignes ont été autographiées.
Jeudi, — 1849. — décembre.
Rue Neuve-de-1'Université, 12.
... Je viens de vous dire, cher ami, que j'ai quelques travaux en train. Il est un livre surtout parmi les autres que je veux recommandera vos bontés paternelles. Ce livre est un livre profondément normand. Or, vous êtes normand, un savant odrmand, un membre de la Société des Antiquaires de Normandie. Vous pouvez donc m'être immensément utile. Ce livre que je pourrais (pour vous en donner une idée) comparer aux Chroniques île lu Canongate (avec les différences de faire, île sujet, de couleur, etc., etc..) contient, réunis par un nœud, plusieurs romans d'invention et d'observation, mais dont les mœurs et l'époque sont celles
delà Guerre des Chouans de notre pays. Fils de Chouan moi-même, ou plutôt neveu de Chouans, élevé dans la niais, m paternelle avec un père en qui flambe le feu sacré des anciens jours, je sais beaucoup sur cette époque et sur mon pays en général; mais comme je tiens à savoir le plus possible et surtout à faire œuvre normande, je m'adresse à vous pour tous les renseignements que vous voudrez bien me donner. Indiquez-moi les livres que je n'aurais pas lus; mais en un tel sujet il va bien mieux que des livres, ce sont les récits, les traditions domestiques, les choses qu'on se raconte de génération en génération, les commérages, tout ce qui peut bien n'avoir pas l'exactitude bête du fait brut, mais qui a la grande vérité humaine d'imagination, le sentiment de la réalité de mœurs et d'histoire. Je vous en supplie, envoyez-moi tout ce que vous aurez, soit par vous ou vos amis sur ce sujet. Je prends tout : bruits sur les hommes d'alors, préjugés, superstitions, légendes des légendes surtout, Trébutien !) Je veux écrire un livre tpii fasse bouillir la moelle de vos os d'antiquaire — ce qui semble ne jamais devoir bouillir — ; quant à l'homme d'imagination en vous, ma belle âme immortelle, j'en réponds toujours, je sais à quel point j'y peux compter. Pour bien vous faire comprendre ce que je vous demande et commencer mes importunités dès aujourd'hui, permettez-moi de vous poser quelques questions. Verbi gratin .
J'ai beaucoup de renseignements sur le fameux chef chouan des Touches, pouvez-vous y ajouter"? Avez-vous connu ou rencontré des hommes qui l'eussent vu, qui eussent fait partie de ses expéditions, ou par exemple qui eussent eu le suprême honneur de compter parmi les douze (tous gentilshommes) qui l'ont délivré à Coutances — un des faits les plus merveilleux d'audace que la guerre des Chouans ait produits?
Comme vous n'êtes pas de la Manche, mais du Calvados, vous n'aurez peut-être rien sur des Touches; mais à coup sûr vous aurez sur d'Aché ri Madame de I aubadon. Envoyez-moi tout ce que vous aurez. Je vous répète que j'aime mieux l'impression brûlante d'-un contemporain que le détail glacé et matériellement exact d'un faiseur de procès-verbaux historiques.
En votre qualité d'antiquaire, vous m'enverrez aussi, et le plus tôt qu'il vous sera loisible, tous les renseignements historiques sur l'ancienne Abbaye de Blanchelande. Ce n'est pas votre département que Blanchelande, mais c'est Normandie. Caumont a-t-il écrit là-dessus? Il y avait là un couvent de religieuses et de moines; à quel ordre appartenaientils'? Etc., etc., etc.
Comme vous êtes l'intelligence même, mon cher Trébutien, vous verrez tout de suite avec votre regard profond et fin ce qu'il nie faut pour le livre que j'ai sur le métier. Les personnages historiques n'y sont pas en première ligne (ce sont les personnages d'invention), mais je veux qu'on les y voie passer dans les lointains avec leurs grandes mines, rendues plus idéales encore dans celte vapeur des lointains qui grandit tout et semble l'auréole du mystère. Autre observation : ne limitez pas vos renseignements à l'époque que je vous signale. Tout ce qui sera caractéristique de notre pays, mœurs, langages, habitudes, coules à dormir
debout, je le prends avec reconnaissance. Et maintenant, Seigneur, votre serviteur vous écoute!
Le livre dont je vous parle, et dont certaine partie vous sera dédiée, portera pour tout litre le mot Ouest
A \ . mis /'or everf
Jules B. d'Aurevilly.
(Test encore au même bienveillant appui que la Société Normande esl redevable d'avoir obtenu «le M. Ernest Chaze, bibliophile distingué, la permission de reproduire la dédicace que son ami Barbey d'Aurevilly avait inscrite, en le lui offrant, sur un exemplaire des Diaboliques. La teneur de cette dédicace est connue; M. Charles Buet l'a Citée dans son livre de Souvenirs sur Barbey d'Aurevilly. La forme rimée, l'allusion au procès des Diaboliques et au magistrat qui les fit condamner, tout contribue à la rendre remarquable. Elle est assurément lune «les plus piquantes que le maître ait signées. Tandis que le premier autographe nous montrait son écriture «le travail, celui-ci nous offre un échantillon, bariolé et empanaché à souhait, <!<> son écriture d'apparat ; le rapprochement de ces Acnx « mains » ne laisse pas d'être curieux.
Barbey d'Aurevilly aimait beaucoup et soignait les dédicaces; il les taisait particulières à l'ouvrage et personnelles au destinataire ; à chacune il donnait une idée et un tour nouveaux. En réunissant toutes celles qu'il a distribuées autour «le lui, on formerait une intéressante et amusante collection. S'il les composait et les variait avec tant de soin, c'est qu'il y trouvait une évidente satisfaction; il se plaisait à voir, en tête «le ses livres, quelques lignes «le sa main. C'était comme son sceau qu'il leur mettait au front.
En plaçant le fac-similé de l'une de ses meilleures dédicaces au seuil «le celui-ci, les éditeurs, par une heureuse coïncidence, ont donc imité son propre exemple. Cette pensée, qu'ils ont suivi son »«>ùt, qu'ils se sont conformés à l'un «les usages auxquels il tenait, redouble le plaisir qu'ils éprouvent «l'avoir pu faire faire cette reproduction. Car ils peuvent espérer qu'elle aurait contribué à lui rendre agréable leur entreprise, s'il l'avail connue; et rien ne saurait leur être plus précieux qu'un pareil
espoir. La Société Normande du Livre illustré s'est proposé d'élever, dans la mesure de ses moyens, un monument à la mémoire du grand écrivain normand; la première condition qu'elle dû! remplir, c'était, lui a-t-il semblé, de l'honorer comme il eût souhaité lui-même qu'on l'honorât. Sa constante préoccupation a été d'apporter à Barbey d'Aurevilly un hommage dont il lui eût su gré, s'il avait encore été de ce monde.
Paul Festugière.
Lisieux, i5 août 1896.
5(>00i9cl/
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