La Russie n'imposera pas sa religion à la population
11. La Russie aura le monopole de l'exploitation du Thibet en ce qui concerne la construction de chemins de fer et l'industrie minière ; mais les Chinois devront avoir toute facilité pour acquérir des actions de telles entreprises.
12. La construction de chemins de fer et de fortifications n'occasionnera pas la destruction de sanctuaires bouddhiques.
Les relations économiques, seules importantes au point de vue chinois, sont seules mentionnées explicitement dans ce manifeste.
Il est vrai qu'au point de vue politique, il y a les seules Puissances coloniales qui y soient intéressées.
L'énorme bloc russo-bouddhique pèsera dorénavant sur l'Asie méridionale, et tâchera d'intercepter les routes d'expansion française et anglaise. D^autre part, il embrasse, il serre, il écrase la Chine. Et l'on peut craindre que sa constitution, envisagée comme épisode dans l'ensemble de la marche silencieuse et effrayante de l'expansion russe, ne signifie le pas décisif vers l'hégémonie russe et la consolidation d'un empire mondial russo-chinois.
Projets occidentaux et russes en Chine. — Le péril russo-chinois.
Voilà donc les faits dont Tensemble constitue rétat actuel de ce qu'on appelle la Question d'Extrême-Orient. A première vue, ils semblent paradoxaux et môme invraisemblables. Mais le lien logique qui les rattache tous au gigantesque plan d'expansion russe, est si fort qu'il est désormais impossible de voir, dans cet épisode de l'histoire, autre chose que les phases successives de la réalisation d'un projet préconçu. Et c'est là comme une consolation dans cette époque oii les grandes entreprises politiques et les plans aventureux semblent d'un autre âge.
L'affaire d'Extrême-Orient est cohérente, et tout fait nouveau, politique ou autre, s'y rattachant, trouvera forcément sa place, son explication et son sens, dans l'ensemble de faits que coordonne le schéma qui vient d'être dessiné.
Il s'en est produit qui, aux esprits superficiels des diplomates occidentaux désireux de « sauver la face », semblent en contradiction avec ce schéma. On a pu. croire à une grande victoire de l'Occident sur la Chine, victoire qui aurait ruiné
les aspirations russes. Le paiement d'une indemnité de guerre, le retour, au moins temporaire, de la Dynastie de Tintérieur du pays à la résidence, Pékin fortifiée par les Occidentaux contre la Dynastie même, enfm, les accords, anglo-allemand concernant le Yang-tsé anglo-japonais, ainsi que la soi-disant convention mandcliourienne, à laquelle la diplomatie occidentale se cramponne, croyant se sauver par là du tourbillon de la politique russo-chinoise qui l'engloutit : :tout cela peut être interprété comme succès européen et défaite russo-chinoise.
Mais, en ce qui concerne l'indemnité, il est à remarquer que pour la partie fournie par la douane, elle est payée par les importateurs européens eux-mêmes qui s'ouvrent des débouchés, pour se les fermer en augmentant les droits d'entrée; et que, pour l'autre partie, elle ne servira qu'à nourrir et à exaspérer dans le peuple la haine de l'Occident, et à créer un état d'esprit fort précieux dans les contingences politiques ou militaires auxquelles on doit s'attendre.
L'accord anglo-allemand sera probablement la source de conflits intraeuropéens qui affaibliraient l'Occident en faveur de la Russie. Quant à l'alliance anglo-japonaise qui prétend garantir l'intégrité de la Chine sur la même base que la convention secrète de Canton, laquelle prévoit la suprématie nominale des Mandchous sur les pays tributaires où la Russie aurait main libre, elle ne constitue qu'un moyen habile de faire assumer à l'Angleterre la responsabilité des incontrôlables passions impérialistes de ses petits émules d'Extrême-Orient, et l'accord francorusse qu'un homme d'Etat féroce s'est plu à appeler (( France-aux-Russes » a fini, en digne com-
plém^nt de Tabîme de bêtise occidentale, par organiser cet ensemble de forces extraordinaires (m, en cas de contestations entre les deux Puissances d'Extrême-Orient, ce sont les deux Puissances occidentales qui devront jouer la partie. Ces sticcès occidentaux se manifestent en réalité comme une victoire russe presque aussi considérable que la conquête pacifique de ses nouvelles provinces chinoises.
Quant enfin au dernier refuge de la diplomatie affolée, la convention mandchourienne, elle est faite pour tranquilliser les angoisses occidentales, mais eUe ne change rien au statu quo créé par Toccupation et l'organisation des provinces. Le retrait des troupes russes des villes mandchouriennes pour garnisonner aux environs des gares, à proximité des villes, ne signifie pas que le pays soit chinois. Môme, et ce semblera assez inexplicable aux nationalistes européens, le fait que, sur les cartes géographiques, les pays en question resteront jaunes et ne seront pas assimilés aux énormes taches vertes qui marquent généralement les possessions russes, n'aura pas la moindre importance. La force militaire sera bientôt inutile en Mandchourie ; il y aura les forces de police de la troupe chinoise, mais... commandées par des ofilciers russes. Et le seul ennemi que ces troupes ou les Russes prêtés à la Mandchourie rencontreront, c'est le Japonais ou l'Européen. Il n'y aura pas de monopole commercial, bien entendu ; en France et en Russie, comme partout ailleurs, cela n'existe pas non plus, mais il faudra des concessions que l'on prendra peut-être à Pékin, mais qui seront accordées à Saint-Pétersbourg. Par contre, le régime fiscal de la Ranque russo-chinoise subsiste. La Mandchourie sera donc, une fois la convention exécutée, une province russe sous le
régime civil, comme elle Fa été pendant quelque temps sous le régime militaire.
Par surcroît, on a observé un mutisme absolu sur la Mongolie, et l'on a à peine osé publier le texte et le commentaire du traité réglant la question du Thibet.
La grande victoire de la race blanche sur la race jaune se réduit donc à quelques scènes sanglantes jouées en faveur de la politique russe.
Mais l'affaire extrême-orientale, dans son ensemble, n'est pas politique, elle est économique. La Russie poursuit des buts d'ordre économique. L'Occident a voulu faire de même, et la nation chinoise n'en a jamais poursuivi d'autres. Ainsi la question réintègre son véritable domaine, mais dans des conditions entièrement modifiées, et c'est à les modifier que tendait la politique russochinoise.
Il est évident que le rêve des Occidentaux était de créer en Chine une espèce d'Inde. Mais ils s'y sont mal pris. Car il est impossible de contraindre les Chinois à subir l'exploitation européenne sans leur offrir, tout ensemble, les moyens mêmes qui, à brève échéance, leur perm.ettront de la remplacer par une exploitation chinoise.
La Chine, en effet n'est pas une Inde. On pourrait presque dire : au contraire. Et la « mise en valeur », fût-ce d'une partie de la Chine, d'après les principes économiques qui régnent en Europe, serait, pour le peuple qui l'entreprendrait, la ruine certaine.
Encore que le a péril jaune » soit devenu un lieu commun, il importe de redire quelles seraient infailliblement les phases d'une mise en valeur di la Chine.
Dans une première période, on verra les capitaux occidentaux travailler en Chine à l'aide de machines et outils fabriqués en Occident, mais actionnés naturellement par la main-d'œuvre chinoise qui est à bon marché. Durant cette phase, la Chine pourra être un débouché excellent pour l'industrie occidentale. Mais seuls les grands capitaux bénéflcieront de cet état de choses.
Dans une deuxième période, le capital européen travaillera en Chine avec l'outillage fabriqué en Chine même, à des prix extrêmement modestes : déjà le ricochet sur le marché et la production occidentale sera terrible. Mais à ce moment encore, le capital employé sera très productif.
Dans une troisième période, ce sera le capital chinois, c'est-à-dire l'inépuisable force économique des immenses coopératives de production, ce sera l'énorme capital des travailleurs eux-mêmes, qui se substituera au capital européen. La lutte du capital contre le travail organisé est vaine : le déclin rapide et désastreux des Etats européens sera alors inévitable.
Dans une quatrième période, enfin, ce seront les pays industriels actuels qui serviront de débouchés à la production chinoise, et la ruine européenne sera définitive.
Croire que le péril jaune consiste exclusivement dans le bon marché de la main-d'œuvre actuelle, c'est faire montre d'ignorance complète des conditions sociales chinoises. Croire que le péril jaune consiste dans la possibilité pour la nation chinoise d'adopter la barbarie militaire européenne afin de noyer l'Occident sous les flots d'une immense et irrésistible invasion brutale, c'est se baser sur une
conception de la vie nationale que les Chinois ont abandonnée depuis vingt siècles. Les quelques essais de militarisation qui s'entreprennent après les horreurs de 1900, sont imputables uniquement à la Dynastie mandchoue qui, appuyée sur l'armée, ne se soutient que par un semblant de force brutale. La Chine elle-même ne se militarisera point. Elle écrasera l'Occident de sa force civilisatrice.
Mais ce n'est pas tout. Ces considérations ne sont pas que d'un intérêt théorique. Elles ont pris place dans la pensée russe. Elles entrent dans le plan de la politique russe. Les événements exposés, la logique inébranlable qui régit l'activité des gouvernants russes, la conception même de cette activité, le démontrent. Elles sont la cheville ouvrière de la politique russo-chinoise. Elles sont désormais le péril russo-chinois, autrement redoutable, parce qu'il est plus immédiat, que le simple péril jaune caractérisé plus haut.
Et voici enfm le schéma de ce péril, fatal pour l'Europe. La Russie, la plus forte puissance militaire sera associée à la plus forte puissance travailleuse. La Russie est le seul pays occidental qui n'ait pas à craindre le ricochet d'une mise en valeur de la Chine. Il lui manque non seulement les moyens matériels de procéder à une telle entreprise, mais encore le mécanisme européen de la civilisation. Le système capitaliste, au sens occidental, comme système social en général, n'existe pas pour le peuple russe. C'est uniquement le besoin où se trouve le gouvernement russe de jouer à l'Etat européen, qui le force à faire du capitalisme à contre cœur, ce qui implique l'Empire dans des difficultés fmancières d'un caractère fort grave. C'est la base du capitalisme,
l'industrie, qui manque à la Russie. Cette base, le rêve est de la créer en Chine. Et c'est là le péril dans sa grandiose ampleur pour l'Occident : accaparer le péril jaune au profit de la Russie, se prévaloir des révolutions que comportent les quatre phases de ce péril, pour écraser l'Occident, comme aurait fait la Chine ; bref, imiter les grands empereurs mongols qui, eux aussi, savaient gouverner vingt peuples de langues différentes; posséder la Chine septentrionale non pas comme une colonie qu'on exploite, non pas comme un débouché où écouler les produits d'une future Russie industrielle, mais comme partie intégrante de l'Empire, comme centre industriel d'un empire, qui dans ses autres parties ne sera jamais qu'agricole : réaliser ce plan gigantesque, de faire que la Chine soit à la Russie ce que le département du Nord est à la France...
Et même, en incorporant ces éléments à la notion du péril russo-chinois, on omet le point qui donne à ce péril son caractère menaçant. Il faut, en effet, ajouter que ces mêmes idées sont devenues conscientes et effectives chez les Chinois mêmes, et que le Monde jaune sait maintenant qu'il constitue l'inéluctable, l'affreux Péril jaune. Plus que personne, les chefs élus des grands syndicats coopératifs se rendent compte de la véritable situation. Leur politique commerciale, comme d'ailleurs leurs paroles, le prouve...
Et tandis qu'une vile présomption basée sur l'ignorance, voile aux gens de l'Occident l'abîme où ils roulent, là-haut, sur la passe de Si-ouan- Ise qui domine Pékin et la Chine, le Tsar qui construit ses forteresses, le Tsar suzerain de la Dynastie mandchoue-chinoise et du Dalaï-Lama,
pourra dire à ses chers alliés, à l'instar du. surhumain Djinghiz-Khaghan :
— Jusqu'ici vous m'avez aidé. Je n'ai plus besoin de vous. Je tiens la clef du monde...
On a créé le péril russo-chinois.
Les Chinois comme Individus et Nation.
Ce péril, en ce qu'il est incarné par la nation chinoise, combien peu cependant le connaît-on !
Une étude sur la Chine est pour l'Européen la chose du monde la plus difficile. Il lui faut renoncer à un de ses préjugés d'Occidental pour observer avec impartialité. Muni d'une logique différente de celle qu'il va étudier, il doit à chaque instant craindre de se tromper. Décrier ou louanger la Chine d'après des prédispositions personnelles, ce sera toujours facile. Mais pour la juger, il faut une objectivité qui fasse abstraction de la civilisation occidentale. Cette objectivité acquise, on n'a plus besoin de chercher un juste milieu entre les enthousiastes et les dénigreurs superficiels de la Chine, qui pullulent en Europe. Rien n'est facile comme d'être impartial envers la Chine. Car les Chinois ont envers nous le pathos de la distance. Ils ne s'accrochent pas à la jupe (trop courte, hélas !) de la civilisation européenne; nous leur sommes indifférents. Et cette hauteur, ce calme en présence des furieuses ruades de la bête occidentale, est un trait de caractère dominant, qui doit nous les rendre sympathiques.
Les affreux nègres, fainéants, menteurs, ivrognes, inspirent à TEuropéen (qui tient aux manifestations psychiques nobles et fortes) un profond dégoût, parce qu'ils peuvent rire pour rien comme des crétins, parce qu'ils peuvent pleurer comme des nouveau-nés, parce qu'ils ont l'ignoble faiblesse caractéristique des chiens, de lécher la main qui les tient en esclavage tout en les soignant, et parce qu'ils montrent la suprême humilité de l'âne qui reconnaît, sans révolte, que le muletier lui est supérieur... Les Chinois, eux, au contraire, n'ont jamais eu la bassesse de penser qu'ils pourraient avoir besoin de nous. Ils nous humilient profondément par la sérénité de leur conception sociale, nous prouvent que, pour être heureux, ils n'ont besoin que d'être laissés tranquilles : tandis que nous autres Occidentaux, nous n'avons manifestement pas la possibilité d'être heureux par le travail pacifique, et nous trouvons acculés à d'horribles nécessités de violence et de meurtre.
Quand nous vantons aux Chinois les fleurs de notre civiUsation, le capitalisme, le militarisme, le nationalisme, l'hypocrisie religieuse, et les moyens techniques modernes qui, au fond, servent surtout ces quatre cancers sociaux; quand nous leur vantons ces horreurs comme étant l'état de supériorité auquel ils doivent aspirer, ils nous regardent de leurs petits yeux en virgule (virgule vient de verge), ils plissent leur figure ronde, ils semblent nous dire : « Parle, mon ami, parle. Tu perds ton temps. Malgré tes téléphones et tes chemins de fer, tu n'es qu'une bête féroce et un imbécile. »
Et l'on a beau s'être muni, avant d'arriver làbas, de tous les préjugés occidentaux, cette affirmation, depuis si longtemps répétée, intrigue, et
VOUS invite à étudier au lieu de vous vanter, à moins que vos tiroirs cérébraux ne se prêtent plus à un dérangement salutaire, mais toujours désagréable.
Voilà pourquoi nous arrivons à aimer les Chinois. Il y a là, avant tout, une question de probité intellectuelle.
Notre histoire qui ne raconte que changements sur changements, catastrophes, contorsions, folies éphémères et furieuses, incohérences, regarde avec une stupéfaction honteuse leur histoire, où il ne se passe rien d'insignifiant et d'extérieur, où, depuis des siècles, le développement ininterrompu de la vie pacifique des foules résume rhistoire nationale, où les épopées prétendues grandioses, qui abêtissent les peuples, ont été évitées, où la devise du progrès européen « par le feu et le fer » se trouve remplacée par cette autre : « par le travail... )>
Ce qui constitue Foriginalité de la Chine, c'est, non pas, comme on le croit en Europe, la subordination complète de l'homme-individualité à la famille, mais ce fait que l'individu est fixé dans la société par « les trois coordonnées de l'espace social », par les « Trois Relations », père-fils, homme-femme, maître-serviteur.
C'est ce système de relations qui, sans cesse élargi, englobe enfin l'infinité de la race et devient principe d'Etat.
Vous trouverez des peuples où la première de ces « relations » est tout, mais l'Etat à peine soupçonné, comme chez les tribus nomades des Touareg.
Vous trouverez des peuples où l'ensemble des deux premières relations possède des droits portés au plus haut degré de puissance, où le père peut condamner à mort la mère ou l'enfant, mais
OÙ, en dehors de ce système patriarcal, et même en opposition complète avec lui, la troisième « relation » celle entre dirigeant et dirigé, agit sous le masque de l'Etat, gardant une autonomie d'autant plus complète qu'elle jette le désarroi dans le système patriarcal, entrave son fonctionnement, restreint et, au besoin, annule la prérogative paternelle, enfin détruit l'unité de l'organisation sociale et crée des complications psychiques qui empêchent le développement naturel des individus. (Rome.)
Vous trouverez des peuples où cet antagonisme entre l'ensemble des deux premières relations et la troisième devient aigu, l'Etat et la maison familiale luttant pour la possession de la progéniture ; c'est alors Tincohérence du système social, la contradiction constante entre la morale de l'Etat (troisième relation, arrivisme, égoïsme, suppression du sentiment, dirigeant ou. dirigé) et la morale naturelle (ensemble des deux relations purement familiales, attachement filial ou amoureux, passion, supra-utilitarisme, mouvements instinctifs) ; les peuples qui usent leurs forces dans cette lutte intérieure inconsciente sont les plus malades, les plus inquiets, les plus près de l'agonie (Occident).
Vous trouverez enfin, non plus des peuples, mais des agglomérations d'individus où les deux premières relations n'ont plus d'efficacité, où la troisième, le principe d'hiérarchie d'Etat, seule, dirige, où la base de la vie en commun est une base politique (monarchique, oligachique, communale, républicaine)...
Vous ne trouverez pas un autre peuple pareil "au peuple chinois : les Trois Relations se confondant à titre égal pour former non pas un Etat, qui serait une amplification de la famille, mais
une vaste société coopérative et mutuelle de civilisation, qui n'a pas besoin d'être dirigée dans son ensemble, qui n'a pas besoin d'Etat, qui institue la relativité mutuelle, même dans la catégorie « dirigeant et dirigé » et qui, pour cela, constitue une unité au point de vue civilisation, mais ne connaît même pas le point de vue Etat ou politique.
L'esprit européen est, à ce qu'il semble, encore trop grossier pour savoir faire la distinction, nécessaire et assez palpable déjà aux Chinois, entre « peuple », « nation », u Etat » et « patrie ». Tout cela est, pour le pauvre Occidental, plus ou moins la même chose ; mais ce n'est peut-être pas une raison pour en faire pâtir les Orientaux. Il est absolument nécessaire d'ériger une infranchissable barrière logique au moins entre les groupes (( peuple, nation » et « Etat, patrie ». Car si les deux premiers sont considérés comme unités sociales basées sur la coopération des « Trois Relations », voire des groupements qui se distinguent par des atavismes, croyances, mœurs, habitudes, civilisations caractéristiques, les deux derniers sont des unités créées exclusivement sur la base de la troisième relation « dirigeant et dirigé » ; ils n'ont, comme tels, aucune signification pour la vie, la force, la valeur, l'avenir d'un peuple ou d'une nation. Aussi longtemps que la pseudo-science occidentale pataugera dans la confusion (due aux sophismes d'Etat des Romains) entre nation et Etat, entre civilisation et politique, entre vie populaire et artifice de désœuvrés,, il sera impossible de sortir des immondices sous lesquelles des écrivains prétentieux et ridicules ont enseveli les données limpides de la simple observation ethnologique.
La Chine donc, comme unité nationale, est bien
réellement un type unique. Et cela constitue en même temps sa grande force et sa petite faiblesse.
Sa faiblesse, parce que la rigidité du système des trois coordonnées sociales maintient une discipline morale et sociale, en la faisant reposer exclusivement sur deux éléments qui la peuvent bien rendre indestructible, mais qui peuvent aussi bien s'écrouler par suite de simples divergences de sentiments individuels : Tamour et le respect. (Et nous voyons ainsi que, ces deux dispositions sentimentales éteintes dans un individu, ce dernier se trouve, aussitôt, hors du système social, être antisocial, criminel.)
Sa force : parce que cette discipline, fortifiée par l'hérédité, la sélection, Tadaptation, devient l'immense canevas qui sert en même temps de champ de manœuvre et de guide dans la vie. Il y a dans cette discipline psychique, dans la création d'une unité psychique (laquelle seule peut être le signe distinctif d'une nation), la colonne vertébrale et le crâne, et la moelle épinière et le cerveau d'un peuple. Ses mouvements réflexes, subconscients, en dépendent comme ses actions conscientes en apparence : il y a là l'appui qui assure son unité ; il y a là aussi le réservoir de son intelligence, le schéma de sa logique, les conduits de sa volonté. L'unité de la conception et du sens de la vie devient ainsi parfaite. La troisième relation, confondue dans cette unité, n'est pas ressentie comme une opposition aux deux autres. La coordonnée « dirigeant-dirigé », c'est-à-dire, dans la forme européenne, l'idée de gouvernement, politique. Etat, régime, disparaît en tant que source de dissentiments. La vie du peuple, psychiquement une et indivisible, résume tout. L'Etat, superflu, inexistant comme organisation différente de celle de la vie populaire, ne saurait être l'objet de rai-
ail UN EMPIRE RUSSO-CHLNOIS
sonnements ou d'actions populaires. Voilà pourquoi en Chine des révolutions, des révoltes, des critiques politiques sont de suite des révoltes contre Tunité civilisatrice du peuple : des crimes.
Seul, l'Occident, barbare, a pu prétendre qu'une nation qui ne se révolte pas, ne progresse pas. Au contraire, ce qui se révolte n'est pas une nation, mais une agglomération dindividus qui n'a pas su s'organiser de façon à ce que la catégorie « dirigeant-dirigé » soit coordonnée aux deux autres.
La nation commence où l'Etat cesse.
Une nation progresse à mesure que son unité psychique s'accentue. Un Etat qui progresse est un Etat qui détruit cette caractéristique de la nation. Un Etat qui progresse, qui accentue la relation (( dirigeant-dirigé », va à rencontre de la lâche qui incombe à la nation, empêche la nation de remplir son premier devoir qui est d'aider au développement intégral de l'individu en lui donnant le moyen de se fixer librement, sincèrement, et en conformité avec ses facultés, donc d'après son droit naturel, la place qui lui convient dans le système des trois coordonnées de l'espace social. Seule une nation qui résume son activité collective à créer une organisation de la vie aussi apte que possible à réaliser ces données, existe.
La Chine, seule, existe comme nation.
Ces principes de la psychologie nationale des Chinois une fois constatés, rien ne saurait se faire aussi logiquement et avec autant de clarté que l'étude des qualités psychiques du Chinois comme individu. A rencontre de l'âme hybride que montre la moyenne des Européens modernes, et qui, forcément, devient plus énigmatique dans ses manifestations à mesure qu'on Tétudie, il est facile d'analyser ainsi, d'après leurs manifestations extérieures, les énormes supériorités du Chi-
nois, les vigoureuses facultés issues de l'adaptation quasi-parfaite aux circonstances, qui lui assurent une vitalité bien faite pour effrayer Tinconstant Européen.
C'est, avant toutes choses, l'extraordinaire, le sublime raffinement du système nerveux. La mystérieuse supériorité d'avoir une sensibilité merveilleuse pour toutes les voluptés, et une insensibilité stupéfiante pour toutes les douleurs, une patience inlassable dans les entreprises dont la réussite dépend de circonstances en dehors de l'individu, et un élan irrésistible dans les actions issues de mouvements purement individuels, l'indestructible force inconsciente qui fait que les nerfs réagissent toujours au plus grand profit de l'organisme, la suprême perfection dans ces réactions mêmes, enfin la formidable agressivité de l'énergie nerveuse qui, à tout instant, dompte l'extérieur et qu'on a appelée stupidement de l'apathie : c'est l'organisation de vie subconsciente la plus admirable que l'on constate sur la terre chez un ensemble d'individus.
Il se couche et il s'endort n'importe où, sur une marche d'escalier, sur un tas de pierres, et il reste là, sans bouger, comme un trono d'arbre. Coupezlui un membre, c'est à peine s'il criera. Mais aussi observez sa volupté extrême à goûter d'imperceptibles nuances, dans le manger, dans le boire, dans l'amour, dans les couleurs et dans les lignes; admirez l'extase oii le jettent de savantes et lointaines allusions, des associations d'idées primesautières ; comprenez ses calembours raffinés, ses satires formidables basées sur d'infinitésimrles ridiculités, ses ironies déroutantes, son acuitv> tranchante qui est du Nietzsche cent fois nietzschisé.
Il est admirablement organisé pour vivre, pour jouir et souffrir, pour mourir. Persévérant robuste, travailleur acharné, économe, industrieux,
le côté extérieur de la vie ne ropprime pas. Et la vie lui est indifférente. A la moindre contrariété, il est capable de s'ouvrir le ventre et de mourir stoïquement, parce que lui-même il en décide ainsi. De maladie, il meurt sans regret, calme, stoïque, parce qu'il se voit dans l'enchaînement fatal et continu de la marche du monde. Dans la guerre, il fuit la mort : car la guerre, immorale, interrompt le cours de la nature ; se laisser tuer à la guerre, c'est le crime, c'est prêter assistance aux bêtes féroces qui, en tuant, s'insurgent contre l'éternelle continuité de la vie de l'univers.
Ah ! la clarté, la sublime clarté de ces... lâches !
Même clarté encore dans ce que les Européens s'obstinent à vouloir appeler la religion des Chinois.
Le Chinois est-il monothéiste, polythéiste, athée? Il n'a rien de tout cela, et, résultat splendide, il est religieux. Les idées animistes millénaires, qui n'étaient que l'anthropomorphisation simpliste des phénomènes naturels, furent subtilisées par la philosophie sociale de Kong-tse et Lao-tse au point de ne plus constituer que des symboles à l'usage des foules. Et si, plus tard, les foules populaires ont montré ce trait caractéristique de toutes les foules, qui consiste à reconstruire, derrière les symboles, des réalités, c'est un fait qui relève du folklore et non de la religion, de même que cela se présente chez tous les autres peuples.
Les superstitions populaires que les Chinois ont créées ne sont, au fond, que la concrétisation de symboles qui étaient à la philosophie sociale ce que Tart grec était à la morale chrétienne. Mais ce qui est admirable, c'est que ces superstitions se soient, sous les coups de la philosophie, mises en dehors du flux de la vie sociale, enkystées dans la rigidité du, rite, et que le système des trois coor-
données, relations, ou dimensions sociales, soit devenu en même temps croyance religieuse, théorie philosophique et pratique sociale.
Dans ces conditions, il n'est que naturel qu'une nouvelle croyance, plutôt un nouveau système de superstitions, le Bouddhisme déchu du Yogatchara et le Bouddhisme transformé du Thibet, n'ait point changé les conceptions raisonnées qui dominaient déjà en Chine. Le peuple chinois en a pris certains symboles pittoresques et mystiques, tout en les modelant à son image.
Ce sont des emprunts, c'est une superposition d'extériorités qui n'a jamais rien eu à faire ni avec le fond du Bouddhisme, ni avec le fond de la socialité chinoise ; et cela d'autant moins que les principes de la morale bouddhique, en tant qu'ils sont réalisables dans la vie, sont identiques aux principes de la philosophie chinoise.
Ainsi, à un moment où les a.utres peuples se construisaient de monstrueux échafaudages de croyances pour appuyer les règles de conduite indispensables dans la vie en commun, les Chinois basaient déjà ces mêmes règles sur le savoir. D'emiblée, il n'y eut chez eux ni mythologie toutepuissante, ni anthropomorphisation des prémisses primordiales, mais une métaphysique éblouissante, une recherche sagace, enthousiaste et victorieuse des principes premiers.
Le Chinois est positiviste. Il ne se contente pas des platitudes ataviques et vagues qui régnent sur l'esprit occidental encore de nos jours. Quand Laotse, le plus grand penseur de l'humanité, le merveilleux métaphysicien dont Kong-tse prit le principe pour en déduire sa sociologie, il y a vingtcinq siècles, formula dans toute sa splendeur l'axiome de l'évolution (contesté en Europe encore de nos jours!) la laborieuse, fantastique et roman-
tiquement inutile histoire philosophique de l'Occident se trouvait devancée avant même son commencement.
Les propositions de la nature de Dieu, spectres de l'enfantillage anthropomorphisateur indo-européen, qui hantaient jusqu'à Voltaire et Comte, et que Nietzsche lui-même était encore forcé de conjurer ; le théorème de l'immortalité de l'àme, manifestation d'un esprit rudimentaire qui ne sait encore différencier l'homme et le milieu; tout cela avait déjà été banni du cercle de la logique : c'était déjà illogique, et l'esprit se trouvait délivré d'innombrables préoccupations inutiles, sinon nuisibles, qui pèsent encore sur l'intellectualité moyenne de l'Occident.
Jamais ils n'ont eu besoin d'une critique de la raison pure ou pratique.
Ah! les rires qu'on entend, quand, à des savants chinois, on lit en chinois les platitudes éhontées et astucieuses, par lesquelles Kant arrive de son impératif catégorique illusoire à la reconstruction de tout un théisme insipide et populacicr !
Le Chinois, depuis vingt-cinq siècles, n'a pas varié... quant au fond de son intellectualité, car la critique était faite, donc inutile. Morale, conscience, caractère, les trois phénomènes psychiques les plus intéressants au point de vue social tout est intact, parce qu'inébranlable, parce que fondé sur une logique débarrassée de tout ce qui n'est pas conforme à la stricte réalité.
Les vieux sages nationaux, ceux qui sont la fm de « la lutte pour la logique » antérieure, mais non plus connue de nous, le Chinois les écoute encore : car ils lui donnent la base stable sur laquelle il érigera sa vie.
Point n'est besoin de citer les sublimes constatations de Lao-tse, les conclusions délayées, po-
pularisées et d'autant plus efficaces de Kong-tse, les théorèmes sociologiques de Meng-tse et les innombrables traités de philosophie appliquée que nous montre la bibliographie chinoise.
Piété filiale, harmonie famiUale, aspiration sociale : tenu en équilibre par les liens également forts de ces trois coordonnées, on se trouve dans l'immuable milieu. Voilà l'idéal.
Non la famille, non le respect, non l'égoïsme : aucune de ces trois choses n'est apothéosée dans la sociologie chinoise.
Le Chinois est soumis à son père, à tous ses ancêtres, à tous ses morts ; mais il est aussi bien soumis (et avec la même nécessité) à tous ses amours, à toutes ses préférences, à toutes ses sympathies ; et de même, à toutes ses ambitions, à toutes ses prévoyances, et à tous ses buts.
Il vit comme ses morts, dans la logique ; il vit comme ses aimés, dans le sentiment ; il vit comme seul lui-même, dans sa volonté.
Et plus il va, et plus il perfectionne sa faculté d'équilibrer ces trois forces psychiques vitales.
Et plus il va, et plus le mépris de tout notre appareil scientifique qui ne lui semble avoir pour conséquence que de remplacer l'humain par le matériel, le travail par l'immobilité désindividualisatrice, s'affirme sur sa face dure et placide.
Mais ne changera-t-il pas d'avis, un jour ? Il est des gens, en Europe, qui se l'imaginent. Déjà ces prophètes bornés, qui ne voient l'action d'un peuple que dans sa férocité guerrière, le voient créer une armée, couvrir son sol d'usines à matériel de meurtre ; ils le voient devenu par sa formidable masse la grande horde conquérante du nouveau Djinghiz qui engloutira l'Occident.
Ces prédictions effraient peu, basées qu'elles sont sur une ignorance absolue du caractère chi-
nois. Mais la prédiction qui devrait effrayer n'est faite que rarement : pour la voir se réaliser, point n'est besoin que le Chinois change.
La nation chinoise, si vieille, est toujours également jeune. Depuis le titan Pouan-kou, fils du Chaos, qui sculpta l'écorce du globe et>, son œuvre achevée, se fondit dans la nature ne laissant sur la terre que la vermine qui couvrait son corps, c'est-à-dire les premiers êtres..., depuis Fou-hsi, le premier roi, et le grand Yu, le fondateur de la dynastie qui régna avant la naissance d'Abraham..., depuis Hoang-ti qui refoula les Tatars et bâtit la Grande Muraille, les Jaunes ont vécu des milliers et des milliers d'années sans voir leur vitalité diminuer. Ils sont aussi frais que jamais.
Les peuples ne s'usent pas comme les individus qui les composent : les Etats s'usent comme les hommes ; car ils dépendent des hommes. Les peuples, et, avant tout, les peuples dont l'unité n'est basée ni sur la politique, ni sur l'intérêt commun, mais sur une disposition psychique caractéristique et créatrice d'une civilisation, ces peuples (mais où sont-ils en dehors des Chinois ?) non seulement ne meurent pas, mais se fortifient indéfiniment, car la sélection fera survivre toujours les dispositions caractéristiques les plus fortes, partant les éléments les plus utiles à cette unité nationale psychique.
L'Egypte est morte, basée sur la politique ; la Perse est morte, de même ; l'Inde est morte, basée sur une logique disparate ; la Mongolie est morte, basée sur l'intérêt commun mais s'affaiblissant... et c'est pour cela que la Chine à son tour, finirait! Par quelle dérogation à la loi de l'évolution?
La Chine, basée sur une unité psychique ; la Chine, incarnation de la suprême force humaine, le travail, stabilisé par cette unité ; la Chine, im-
Hiense et merveilleux réceptacle de la plus forte, de la plus juste, de la plus psychologique, de la plus logique des organisations ; la Chine, inébranlable société coopérative et mutuelle...
L'épopée gigantesque et bouffonne qui vient d'inaugurer la lutte décisive entre l'Asie et l'Occident, enseigne un fait capital que l'Europe devrait bien méditer.
C'est que, môme après le siège de Tien-Tsin et de Pékin, qui ne montre que la plus grande puissance destructive au service de la barbarie occidentale, même après les maladresses de la Dynastie mandchoue, qui ne prouve rien pour la mentalité chinoise, même après l'action magistrale de la diplomatie russe et la fondation virtuelle d'un colossal Empire russo-chinois, il faut ouvrir les yeux et reconnaître que le résultat de l'invasion en Chine est néfaste pour l'Occident, et utile uniquement à la nation chinoise, qui travaille et qui travaillera.
Et il faut enfin renoncer à croire que, dans la vie des civilisations, les engins de destruction donnent la supériorité : non, c'est l'énergie patiente qui l'emporte, le travail tranquille et acharné, la force de pouvoir supporter la paix...
La Chine-Russe pacifique, Europe guerroyante, voilà le péril I
Préface : Lettre à M. Georges ClemenceaiL, sur u l'expansion intellectuelle » 1
Introduction 21
I. __ Origines et développement des relations russo-chinoises jusqu'au traité d'Aïgoun (1860) 23
II. — Caractère économique de l'expansion russe. — Sa perspective finale. — Gravitation de l'Empire vers la Chine. — Les chemins de fer transasiatiques 3^
ni. — Raisons de l'intimité russo-chinoise. — Intimité populaire aux frontières: atavisme, commerce. — Intimité politique : situation intérieure difficile de la Dynastie mandchoue.—L'ennemi commun: l'Occident.. 47
IV. — Les principes de la civilisation chinoise. — Production coopérative. — Le système crédilaire. — Syndicats d'ouvriers. — L'empire comme coopérative des coopératives ^^