CHAPITRE IX
Madame Drouart attendit longtemps le général Darvin. On ne savait au juste à quelle heure il rentrerait; toutefois ce ne pouvait être plus tard que sept heures ; il en était cinq. Mais rester là deux heures encore n'était pas chose possible. Madame Drouart pensait à l'impatience , à Tin-
quiétude peut-être de sa fille. Elle préféra ne voir le général que le lendemain.
Arrivée dans sa rue , elle leva les veux aux fenêtres de sa petite chambre , et elle ny vit aucune lumière.
En mettant le pied dans la maison, elle entendit de grands éclats de joie sortir de la loge du portier. Elle pencha la tète , et aperçut mademoiselle Agathe dînant en famille.
— Je donnerai demain congé à cette fille , se dit-elle ; ce n'est pas ainsi qu'on doit se conduire .
En montant lescalier sombre , une sorte de crainte vague la prit.
Parvenue, à grandf peine , jusqu'à la porte de son troisième étage , elle tourna le bouton pour entrer . La porte résista : elle était fermée à clef.
Elle sonna ; elle sonna deux fois ; elle sonna long-temps et fort. Rien !
Elle prêtait l'oreille , personne ne bougeait dans la chambre.
Sa tète senllamma ; elle se mit à crier. Aucune voix ne répondit à la sienne.
Après tout , se dit-elle , il est possible que Louise soit endormie .
Elle descendit l'escalier à tâtons , péniblement , toujours près de rouler d étage en étage.
Elle arriva dans la cour , ouvrit la porte de la loge : tout le monde chantait buvait, était ivre, sauf mademoiselle Agathe pourtant.
Sans oser dire un mot sur sa fille , madame Drouart demanda la clef de sa chambre.
Mademoiselle Agathe prit la clef qui pendait à un clou, se saisitdune chandelle , et , précédant madame Drouart, elle monta.
Madame Drouart suivait chancelante de fatigue et d émotion.
Les trois étages montés, la porte ouverte, mademoiselle Agathe remit la chandelle entre les mains de ma-
dame Drouart , à qui elle dit : Madame serait-elle assez bonne pour me permettre d'aller finir mon dîner ? Nous n'avons pas encore tiré les Rois.
— Allez , lui dit madame Drouart.
En avançant de son cabinet dans la chambre , il lui sembla que tout était seul et vide.
Ses yeux cherchaient de tous cotés :
elle n'aperçut rien.
La chandelle lui tomba des mains; elle se baissa pour la ramasser ; elle regretta quelle ne se fût pas éteinte.
— Louise î dit-elle à voix base.
Louise !
Elle répéta : Louise ! d une voix si faible qu'on eût dit que sa voix même lui faisait peur à entendre.
Un tiroir était tout grand ouvert , elle y regarda : le schall de Louise et son bonnet de dentelle n y étaient plus .
Elle déplia un mouchoir qui lui parut dur au toucher : de ce mouchoir s échappèrent deux lettres :
Elles étaient signées Gustave,
Dans un des coins de ce tiroir , elle aperçut une troisième lettre : c'était la lettre de son mari à sa fille : Pour Louise.
Cette lettre , Louise ne devait jamais la quitter !
Elle lavait laissée là avant de sortir.
Madame Drouart tomba les deux genoux par terre , et murmura :
Louise , ma fille , mon mari , mon Dieu î
Le lendemain matin mademoiselle Agathe la trouva étendue raide au milieu de la chambre.