‹ Un enfant (volume 3)Chapitre 3 sur 11 · AVIS AUX JEUNES PERSONNES SANS FORTUNE · texte numérisé non relu

AVIS AUX JEUNES PERSONNES SANS FORTUNE

(( Un honnête homme de \o à ^5 ans en- » virorijcélibataire et rentier \ veut/aire » le bonheur cT une personne du sexe . Il » faut que cette personne soit saine de » corps et d esprit j jeune j sage j bien » constituée et d'une figure agréable.

» Si on obtient de sa société les résul- » tats quon en espère , on la renverra » dans sa famille au bout d'un an ^ m plus ou moins , avec une pension via- » gère de 1,200 livres. S 'adresser , )> poste restante j à M. D. R. »

— C est en effet assez original, dit Eugène après avoir lu , il doit y avoir quelque chose là dessous . Que signifie :« au bout d' un an, plus ou moins? » comprends-tu cela , Gustave ?

Gustave s apprêtait à répondre , lorsqu' Alfred dit : je vais vous expliquer ce mystère. C'est fort amusant.

M. Denis Rouvrard, est un ancien avoué, vieux garçon. Ma famille le connaît beaucoup. Sa fortune est immense ; et son plus grand chagrin c'est d'être riche et sansenfans. Une peut se faire à l'idée de laisser cent mille livres de rente à des collatéraux . Cela le tue.

— Je le crois bien, dit Gustave

Alfred reprit : comme notre ami Gustave, M. Rouvrard voudrait avoir

les bénéfices du mariage sans en subir les inconvéniens ; il voudrait être père sans être mari. Et voici l'expédient qu'il a imaginé.

— Ali ! ah ! dit Gustave.

— Il demande quotidiennement une maîtresse par la voie des Petites Affiches.

— Et il n'en trouve pas une? dit Eugène.

— Si , ma foi ! il lui en arrive trente au moins par jour. Mais les unes sont trop vieilles , les autres trop mal bâties, les autres trop laides , les autres trop sentimentales.

— Trop sentimentales ! et c'est un obstacle ?

— Le plus grand de tous , car alors

la proposition de M. Rouvrard ne convient pas à la demoiselle.

— J y suis.

— Tuny es pas le moins du monde, mon pauvre Eugène . Tu ne te doutes pas , je gage , de ce dont il s'agit. Lorsque le papa Rouvrard s adresse , par malheur, à une sentimentale, la demoiselle lui répond : Monsieur , si je deviens mère, je n'abandonnerai jamais mon enfant. Et elle pleure.

— Elle pleure !

— Oui, mon cher, elle pleure.

C'est très-drôle?..

— Très-drôle. Mais je t assure que je m en doutais.

— Attends , tu ne te doutes pas de celle-ci. Un beau matin, c'était l'an

dernier, je crois, une cuisinière sans place, jeune et fort gentille , ma parole d'honneur , se présente chez notre homme; il lui fait ses conditions : elle accepte. 1,200 liv.de rente, c'était superbe pour une cuisinière. Bien, monsieur, lui dit elle, je serai votre maîtresse, je vous donnerai un enfant, et , après , tout sera fini : je vous laisse le poupon et je m'en vais vivre tranquille avec mes rentes. Il est bon de vous dire que c'était la première fois que M . Rouvrard rencontrait une créature aussi accommodante. Le voilà enchanté. Au bout de quelques mois la cuisinière se trouve enceinte.

Grande joie du père Rouvrai d, grande joie de la cuisinière qui va mettre la main sur ses rentes. Tout le monde est heureux. Mais voici bien mie

autre histoire! Une fois accouchée, la cuisinière veut voir son enfant ; on le lui montre ; elle veut l'embrasser; on le lui laisse embrasser ; on veut le lui ôter; elle ne veut plus. Mais, s'écrie Rouvrard, nous avons fait un marché ! — Mais, dit la cuisinière , je suis mère de cet enfant ! — Tu n'auras pas mes belles rentes , dit Rouvrard. — Qu'est-ce que cela me fait, dit la mère, j'aurai mon bel enfant...

Et il garda ses rentes , et la cuisinière garda son enfant. N'est-ce pas que c'est original ?

— C'est tout naturel , dit Eugène.

— Certainement que c'est tout naturel , dit Gustave , mais à la place

de M. Rouvrard j'eusse agi d une tout autre manière.

— Sans doute , répliqua Alfred , mais convenez que cette femme est une créature très-romanesque. Qui diable aurait cru cela d une cuisinière ?M. Rouvrard en a presque fait une maladie. Ce qui ne l'empêche pas de continuer à faire insérer dans les Petites Affiches :

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