‹ Un ennemi du peupleChapitre 22 sur 82 · XXVI PREFACE · texte numérisé non relu

XXVI PREFACE

très et donnent prise sur les plus réfractaires. Il y a, en un mot, le sens politique dont Pierre Stockman est remarquablement doué et qui lui permet de manier ceux que sa présence intimide, de façon à ce que l'intimidation, lorsqu'elle ne suffit plus, fasse place à une action plus durable et plus foncièrement efficace.

Mais voyons un peu ce qu'il y a en Thomas Stockman. Les mouvements qui ont atteint jusqu'aux bases profondes de la vie impulsive des peuples, les révolutions religieuses qui ont introduit un ordre nouveau dans l'existence d'une race et un élément nouveau dans celle de l'humanité, sont toutes attribuées par l'instinct populaire à des hommes que leur naissance élève au-dessus du vulgaire. Les révélateurs sont placés par l'imagination de la foule au sommet hiérarchique de la société. On les veut fils de rois ou tout au moins issus de souche illustre. Les prophéties l'annoncent et, plus tard, les pieux chroniqueurs s'efforcent à édifier des généalogies ingénieuses à l'appui des vieilles traditions. Sous une forme accessible à la masse, cette croyance révèle une intuition psychologique subtile et juste. Les peuples ont la notion exacte de ce que, pour atteindre à un ordre nouveau, il faut d'abord s'élever jusqu'au faîte de l'ordre ancien. Sur ce faîte, l'homme est libre et peut communiquer avec l'ordre éternel, où ce qui doit venir se développe aux dépens de ce qui est. La caducité des institutions n'est sensible, en général, qu'à ceux qui ont le sentiment, conscient ou non, d'être affranchis de ces institutions. L'histoire des révolu-

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tions démontre l'extrême rareté des révolutionnaires par tempérament qui ne soient pas prédestinés à leur rôle par des causes ataviques. Un révolutionnaire parti d'en bas est, en général, révolutionnaire par état d'esprit plutôt que par état de nature. Sous diverses influences, sa raison a conçu un svstèmenouveau qui, même s'il réussit à se substituer à l'ancien, deviendra toi ou tard aussi caduc que ce dernier. Ou bien encore, il y a été entraîné par un courant révolutionnaire déchaîné, qui, déjà, commence à s'endiguer dans des formes précises. Un nouvel ordre se dessine, auquel notre homme s'associe prestement. Tout cela n'est certes pas le fait de natures vraiment libres, par essence et non par raisonnement, de natures qu'une impulsion intime élève au-dessus de toute institution, quelle qu'elle soit, ancienne ou nouvelle. Ces natures libres, Ibsen les a puissamment conçues et il se sent irrésistiblement attiré vers elles par une loi de sa propre personnalité. A propos de données biographiques, Ibsen a essentiellement tenu à faire remarquer à M. Georges Brandes qu'il appartenait au patriciat de Skien, sa ville natale. De même, Nietzsche, dans une occasion analogue, a commencé par signaler à M. Brandes sa descendance d'une famille noble de Pologne. Ainsi, l'un et l'autre ont voulu se placer non seulement en dehors de leur communauté, dont ils se sont séparés avec violence, mais encore au-dessus d'elle. Je reviendrai plus loin à cette correspondance de M. Brandes avec Ibsen et avec Nietzsche et au parallèle qui s'impose entre ces deux hommes. Il ne s'agit pas, chez Ibsen, de tendances poli-

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tiques. Personnellement, il a tenu à bien accentuer son indépendance à l'égard de tous les partis, surtout du parti radical de son pays. En de sanglantes satires, il montre l'œuvre de ce dernier construite sur les mêmes compromissions, sur les mêmes équivoques, sur les mêmes convoitises individuelles que les autres, et n'en différant que par plus d'hypocrisie et de tortuosité. Dans ses pièces, les êtres libres et autonomes qui représentent ce principe supérieur d'indépendance qu'il définit par la formule « être soimême » ne sont jamais des personnages politiques. Dissolvante à l'égard du monde tel qiïil est, leur action s'exerce non point sur un champ particulier, mais sur le terrain universel où s'érigent toutes les institutions de ce monde, qu'elles soient politiques, religieuses, économiques ou familiales.

C'est à cette catégorie d'hommes qu'appartient, tout d'abord à son insu, Thomas Stockman, frère du maire Pierre Stockman, dont il vient d'être question. Une circonstance imprévue le révèle à lui-même. Ce médecin, ce savant, a doté sa ville natale d'un établissement thermal qui fait la prospérité de la cité et sur lequel se basent toutes les espérances et toutes les spéculations de ses habitants. Or, un jour, l'analyse lui livre un résultat déconcertant. La source même d'où découle l'eau des bains contient, il est vrai, tous les principes qui la rendent salutaire, mais les conduites que la municipalité a fait construire sont contaminées. Des milliers de microbes amènent la pestilence là où il s'agissait d'accumuler la santé. La cupidité des hommes dirigeants a vicié tout le carac-

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