PREFACE XLIII
lois qui, pour porter le nom d'esthétiques, n'en sont pas moins impératives. Que dis-je? plus impératives mille fois, puisque éternelles, que tous les codes de lois morales, écrits, traditionnels ou tacites. Ibsen nous en donne une preuve éclatante que je vais relever pour conclure.
Supposons Un Ennemi du Peuple écrit par un de ceux qui parlent d'inaugurer un genre nouveau, le théâtre d'idées. Nous pouvons être à peu près sûrs d'une chose : lors même que la scène de la réunion publique, si superbe de mouvement et de vie, n'aurait pas tourné, chez lui, à la conférence théâtrale, et je ne vois pas trop l'auteur échappant à ce casse-cou, il y en a un autre qu'il lui aurait été presque impossible d'éviter. L'apôtre, une fois déchaîné en lui, n'aurait pas manqué de jeter, à la fin, l'artiste pardessus bord. Emporté par le souffle qui déblaie le monde, il se serait senti prêtre, prophète, que saisje? Transformant le théâtre en temple, il se serait mis à prêcher, à vaticiner et nous aurions vu, 'au dernier acte, le rideau se lever non sur une action scénique, mais sur quelque péroraison dialoguée comme on nous en a servi plus d'une depuis lors.
Au lieu de cela, que voyons-nous chez Ibsen ? Les personnages apparaissent de plus en plus vivants, sous l'action des circonstances amenées par le jeu même de leurs caractères. Ces circonstances exercent
XLtV PRÉFACE
sur eux, à leur tour, un effet de réactif qui les oblige à montrer peu à peu le fond et le tréfond de leurs âmes. Le spectacle s'anime graduellement jusqu'au fantastique, jusqu'à une vraie bacchanale de bassesses, de convoitises et de perfidies. En même temps, il se concentre autour d'un môme trait et d'une même machination. Le trait qui unit les Hovstad,les Aslaksen, les Pierre Stockman dans l'abjection et dans l'impuissance c'est d'être condamnés par la vulgarité de leurs natures à voir l'âme d'autrui composée des mêmes éléments grossiers que la leur.Delà,pour eux, l'impossibilité absolue de s'élever jusqu'à la connaissance des hommes supérieurs et d'avoir prise sur eux. Leur astuce n'arrive pas et ne peut arriver plus loin que de chercher et de croire trouver le mobile secret qui a fait agir le docteur, d'imaginer ce mobile pareil à celui qui les aurait fait agir eux-mêmes et de tabler là-dessus. On a vu Martin Kùl, de qui les enfants de Thomas Stockman doivent hériter, battre la ville et, profitant de la panique, acheter à vil prix les actions de l'établissement. Nul doute : le tout était un coup monté entre l'oncle et le neveu. Et voici ce dernier excitant, tout à coup, non plus le mépris de ses mirmidons, ce mépris dont ils l'avaient accablé la veille, mais leur admiration, leur envie, leur convoitise. Les voici s'appliquant maintenant à le faire chanter et arrivant enfin à lui arracher les dernières écailles des yeux, et à lui découvrir un abîme de boue plus profond encore que celui qu'il supposait, si profond qu'il enéprouvc lui-même un vertige éphémère. Quand, du fond de cet abîme, surgit la figure presque diabo-