‹ Un ennemi du peupleChapitre 5 sur 82 · VIII PREFACE · texte numérisé non relu

VIII PREFACE

nous troublait, cette idée, nous commençons à le voir, représente une raison nouvelle. Nous savons que nous la comprendrons plus tard, mais nous ne pouvons encore que la sentir. Et Ibsen veut nous la faire sentir aussi fort que possible. Pour cela, il n'y a pas de plus sûr procédé que de faire apparaître la faiblesse de la raison contraire, de notre raison usuelle et commune. Nul n'y excelle comme lui. Bon nombre de ses personnages, en vivant comme tout le monde vit et en raisonnant comme toutle monde raisonne, arriventà de tels résultats que le monde où ils s'agitent semble, — on l'a dit, — une maison de fous. Et ce qu'il yade terrible, c'est que ces personnages ne sont autres que vous et moi, que nous tous. Ce ne sont pas, en général, des êtres d'exception ni dans le bien ni dans le mal. Ils ont les forces et les faiblesses du vulgaire et, si ces forces et ces faiblesses produisent des catastrophes qu'elles ne produisent pas souvent dans le cours ordinaire de la vie, c'est que le poète, usant de son droit, les fait agir dans des conditions exceptionnelles, bien choisies pour nous en montrer le caractère véritable. Ces catastrophes sont toujours amenées par le jeu des principes qui conduisent la société et qui nous conduisent nous-mêmes. Ibsen ne combat pas ces principes par le raisonnement. Il les expose, il leur donne même une base aussi logique qu'il peut, et puis il les laisse agir. Que voyons-nous ? Les conséquences les plus monstrueuses. Oh ! pas toujours au point de vue de ceux qui représentent ces principes. Mais à celui où le poète a su nous placer, nous, spectateurs ou lecteurs, sans que nous nous en soyons

PRKFAGE IX

aperçus. Il est venu sournoisement nous bouleverser nos conceptions. Il est venu saper les bases mêmes de notre raison. Et comment? En nous faisant toucher, sentir, aimer des êtres dont l'atmosphère vitale est tout autre que celle du commun, est irrespirable pour le commun, mais devient tout à coup, par la magie de l'art, si respirable pour nous que, pendant un moment, nous ne pouvons en respirer d'autre. Pour rentrer dans notre amniance ordinaire» nous avons besoin d'un effort, que nous finissons par faire, hélas! le livre une fois fermé ou le rideau une fois baissé. Il faut bien vivre. Or, que sont ces êtres? Chose étrange ! ces êtres c'est encore vous et moi, mais un vous et un moi tout autres, et que nous sentons pourtant en nous, et que nous reconnaissons parfaitement. Les mobiles qui les déterminent pourraient fort bien nous déterminer nous-mêmes, si nous les laissions faire.

Entendons-nous : ces mobiles ne sont pas des entraînements de tempérament. Les entraînements de cette sorte, c'est encore de la dépendance. Notre tempérament est formé par les conditions où nous sommes nés. La nature de notre pays et le passé de notre race s'y réfléchissent et s'y résument. Et si nous nous laissons entraîner par lui, nous sommes les esclaves d'une force extérieure. Or, ce qui agit dans les personnages ibséniens dont je parle, dans ceux qui nous font sortir de notre orbite traditionnelle et conventionnelle pour nous entraîner dans une orbite nouvelle, ce qui agit en eux c'est la volonté, qui crée l'individu. C'est la volonté libre, qui n'a d'autre règle

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