LE GENERAL CAVAIGNAC
Louis-Eugène Cavaignac est âgé de UQ ans. Il est né le 15 octobre 1802. Son père, Jean-Baptiste Cavaignac, a été membre de la Convention, membre du conseil des Cinq-Cents et préfet sous TEmpire. Sa famille, originaire du département du Lot, y jouit d'une grande considération. Son oncle, le général de division Cavaignac, ancien pair de France, qui n'est pas un républicain de la veille, et dont les longs services ont laissé des souvenirs chers à l'arme de la cavalerie, s'est toujours plu à voir eii son neveu Eugène le continuateur de sa carrière militaire ; le protégeant de près et de loin, comme un second père, il l'a suivi, encouragé, soutenu de ses conseils et de ses exemples , quand jeune encore, il avait besoin d'appui. Aujourd'hui, le général de la grande-armée est à la retraite, depuis la révolution de Février, et le général de l'armée d'Afrique se trouve le premier magistrat de la République.
Un autre membre de la famille, qui a marqué sa place au premier rang des républicains de l'avant-vcille , est trop connu du public pour l'oublier dans cette biographie , c'est Godcfroi Cavaignac , frère aîné du général
Eugène. Ce républicain là était un homme intègre , un caractère ferme , un esprit organisateur et fortement trempé ; il voulait la République , il a voué sa vie à son triomphe ; mais il voulait la liépubhque grande comme dans les temps anciens, pure de tout excès et de tout désordre ; ce que Ton nomme la République rouge, n'a jamais pu entrer dans ses rêves d'honnête homme et dans ses convictions de publiciste ; et s'il eût vécu quand sonna Theure de la révolution de Février, nul doute qu'il n'eût imprimé aux masses populaires une impulsion morale et régulatrice, qui eût organisé l'atelier pour organiser le travail. Ce n'est pas lui qui aurait compromis la liberté dans les essais infructueux de l'inexpérience, de l'orgueil et de l'entêtement.
Avant d'entrer dans les événements de la vie militaire et politique du président du conseil, quelques détails sur ses dehors et sur son caractère satisferont la curiosité publique. Elle aime qu'on lui fasse voir ceux qui ont écrit leur nom dans l'histoire du pays.
Le général Cavaignac a la taille haute, droite, élancée; c'est le type de l'officier de cavalerie, il a ce quelque chose de déterminé, de net, de résolu que donne la fréquentation du champ de bataille et qu'on ne trouve pas dans l'officier qui n'a pas quitté les garnisons. Sa voix est claire, son accent est bref, sa phrase est nette.
Peu de mois, mais dits sans hésiter : la première condition pour donner de l'assurance est d'en montrer. Au premier abord, on trouve sa figure sévère et sa politique froide ; mais bientôt l'une et l'autre reprennent la bienveillance, qui est un fond de son caractère. Il pousse loin l'abnégation de lui-même; l'ambition a pu lui venir depuis qu'il est au pouvoir , mais tous ceux qui l'ont connu avant son retour d'Afrique, en rendant hommage à son mérite, disaient qu'il était le seul à l'ignorer..... Plusieurs inspirations heureuses ont été rcmarqiiées dans ses discours à l'Assemblée nationale. Ses discours ont le grand mérite d'avoir un caractère de loyauté et de franchise incontestables; il doit à cette parole simple et concise, l'influence qu'il exerce sur ses
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auditeurs. Il ne dit jamais que ce qu'il veut dire, et l'un de nos hommes de tribune le plus habilement verbeux, s'étonnait, après l'avoir entendu, de cette faculté qui, disait-il, était la plus rare et la plus précieuse pour l'homme d'État.
Pour donner plus de développement aux faits qui se rattachent à la conduite politique du général Cavaignac, nous retracerons brièvemenl les premiers actes de sa vie militaire. Ce ne fut que sur la terre d'Afrique, que Cavaignac conquit ses grades supérieurs à la pointe de son épée. Le 1*' octobre 1820, il fut admis à l'école polytechnique, il en sortit deux ans après comme sous-lieulenant du génie, entra à l'école d'application de Metz, et fut placé, en 182Zi, dans le 2^ régiment du génie. Il y devint lieutenant en second le l^'' octobre 1826, et lieutenant en premier le 12 janvier 1827. >»ommé capitaine le i''" octobre de la même année, il demanda à faire partie de l'expédition de Morée ; et comme il doit être permis de rendre justice à tout le monde sous la République , nous dirons en passant que l'expéùilion en Grèce et la conquête de l'Algérie sont deux faits historiques importants, glorieux, libéraux, qui font le plus grand honneur au pays et à la monarchie.
La première affaire de guerre dans laquelle figura Cavaignac fut la prise du château de Morée. 11 s'y fit remarquer par ce courage calme et froid qui révèle l'instinct du commandement et font deviner le général sous l'épauletle du capitaine.
Revenu en France au commencement de 1830, il se trouvait avec son régiment en garnison à Arras, à l'époque de la révolution de juillet, et lorsqu'en 1831 parut le projet d'association nationale, il s'empressa d*y adhérer. Le gouvernement le punit de cette manifestation d'opposition, en le mettant en non activité pendant quelques mois.
Peu de temps aprè?, Cavaignac fut rappelé au service. Il dut cette mesure réparatrice à la sollicitude toute paternelle du général, son oncle, qui se voyait frappé dans la carrière brisée de son neveu. Il obtint son retour
au service du maréchal Soult, alors ministre de la
guerre, el qui sera toujours uoe de nos plus grandes illustrations militaires. La France est justement fière de toutes ses gloires. Elles sont de toutes les époques, elles appartiennent à tous ses gouvernements, c'est son bien, son honneur, son histoire.
Et cependant cette réparation ne se fit pas sans quelques paroles échangées en haut lien. Louis-Philippe n'oublia jamais le républicanisme de Godefroi, et celte rude réponse qu'il avait reçue de lui dans une royale conférence : « Si je suis le fils d'un conventionnel, vous êtes le fils de Phihppe-Égalité ! » Cette préoccupation de défiance monarchique s'est plus d'une fois reportée sur le jeune officier de l'armée d'x\frique, et a dû retarder son avancement.
Donc, en 1832, Eugène Cavaignac, rappelé au service, fut envoyé en garnison à Metz, et désigné, quelques mois après, pour faire partie de l'armée d'Afrique.
C'est ici que ces services militaires commencent à êtes remarqués par ses compagnons d'armes, et que dans une existence de fa ligues et de dangers qu'il devait mener pendant seize ans , il se montre constamment supérieur aux circonstances les plus périlleuses et aux plus rudes épreuves. C'est en Afrique que, fivré à luimême et en position de déployer de hautes quahtés inaperçues jusqu'alors, il va devenir le fils de ses œuvres.
[,e U juin 1833, sous les ordres du général Desmichel, qui commandait la division d'Oran, dans un combat contre Abd el-Kader, le capitaine Cavaignac se distingue par tant de sang-froid el d'intelligence que sa conduite est mise à l'ordre du jour de l'armée. Il est nommé chevalit^r de la Légion-d'llonneur.
En 183Zj, il prend part à l'expédition de Mascara.
En janvier 1836, le maréchal Clauzel lui donne le commandement de la citadelle de Tkmcen : la défense est héroïque. Le maréchal ayant annoncé au capitaine Cavaignac qu'il demanderait pour lui le grade de chef de bataillon, il répond qu'il n'acceptera rien s'il est le seul
récompensé, et si on ne lient pas la promesse qui a été faite de donner un grade à chaque ollicier de sou bataillon.
Ce fait, que nous puisons dans les Anales algériennes, annonçait Tlionime qui, tout récemment encore, disait à la tribune, en désignant le général Lamoricière.
« Pour moi , si j'avais une surprise à exprimer ici , moi qui l'ai vu pendant quinze ans sur la terre d'Afrique, c'est de le voir au second rang quand je suis au premier. »
C'est là plus que de l'éloquence. Quand on n'a que d'aussi nobles sentiments à exprimer, ou n'a pas besoin de chercher ses paroles : celles qui vous arrivent sont les meilleures.
En 1837, eu même temps que ses sous-offlciers recevaient des récompenses bien méritées, il était nommé chef de bataillon.
C'était à cette occasion que le maréchal Bugeaud écrivait :
« Cavaignac est un officier instruit, ardent, zélé, susceptible d'un grand dévouement , qui , joint à sa haute capacité, le rend propre aux grandes choses, et lui assure de l'avenir, si sa santé n'y met obstacle. »
Sa santé, en effet, avait été gravement altérée par les fatigues et les privations. Il obtint un congé , rentra en France , et profita de ce temps de repos pour écrire un livre qui fit alors sensation, et qui avait pour titre : de la Régence d'Alger,
Cependant Cavaignac paraissait décidé à renoncer à la carrière militaire , lorsque Abd-el-Kader, violant le traité de la Tafna, nous déclara la guerre. Au premier bruit de nos désastres, il demanda à aller servir de nouveau en Afrique.
Le ministre de la guerre le désigna pour commander le 2^ bataillon d'infanterie légère d'Afrique.
Dans une sortie faite contre les Arabes, il est blessé d'une balle à la cuisse. On l'apprend à Paris par lettres particulières ; Cavaignac n'en avait pas parlé sur son bulletin officiel.
En 18/jO, Cavaignac est nommé lieutenant colonel des zouaves.
Le général Changarnicr , allant ravitailler Milianah avec une poignée d'hommes, au milieu de populations belliqueuses dans un pays montagneux, Cavaignac est chargé de faire Tarrière-garde avec des zouaves.
11 est blessé d'une balle au pied. Son cheval est tué sous lui.
11 soutient la retraite avec une bravoure, un sangfroid et une habileté qui excitent l'admiration générale.
Au mois d'août isil, il fut nommé colonel et maintenu à la tête du régiment des zouaves.
Le gouvernement, bien conseillé en cela par le maréchal Bugeaud et le général Lamoricièrc, à qui il faut en reporter l'idée première, résolut de construire, au printemps de Tannée 18/i3, des postes destinés à devenir avec le temps des villes populeuses, à Ténès, à Es-Snam, Tenit-el-Had et Tiaret.
Cavaignac fut chargé de l'étabUssement d' Es-Snam.
11 se porta là avec 2,500 hommes à peine, et un an après, au milieu d'une plaine où l'on ne voyait d'abord que quelques lambeaux de terres cultivées, des lotus et des vestiges informes de constructions romaines, s'étaient élevés des établissements militaires de tout genre, des maisons de colons, un aqueduc, une église, rudidiments avancés de la civilisation chrétienne. Pendant que d'une main il bâtissait cette ville qui devait prendre le nom d'un prince de la dynastie régnante, de l'autre il combattait et amenait à soumission les tribus qui l'environnaient. A la fin de 18Zi4, la paix était complètedans la nouvelle subdivision dont Orléansville était devenu le chef-lieu.
Ce fut alors qu'un nouveau grade fut donné à Cavaignac et qu'il reçut le commandement de la subdivision de Tlemcen.
Le 2 mars, un navire étranger, abordant à Oran, jeta sur le rivage la première nouvelle de la llépublique à Paris. Cavaignac, qui avait succédé au général de Lamoricière dans le commandement de cette province, fil
connaître à l'armée et à la population que la France venait de changer la forme de son gouvernement.
Avec la nouvelle de la Révolution du 23 février, il apprit qu'il était nommé général de division et gouverneur de l'Algérie.
Dès le premier moment de son installation, le Gouvernement provisoire avait pensé à lui confier le portetefeuille de la Guerre. Appelé à l'Hôtel de-Ville, le 24 février au soir, Lamoricière désigna son ancien lieutenant comme le plus capable de remplir ces fonctions, tonjours si difficiles au moment des grandes révolutions, et qui donnent au chef, qui en est investi, avec la force, le moyen de les dominer. La délibération fut longue, et Ton conclut à laisser Cavaignac au poste quevenaitde quitter le duc d'Aumale.
Plus tard, le ministère de la Guerre fut encore offert au nouveau gouverneur général de l'Algérie : il le refusa.
Ce refus fut motivé dans une lettre écrite au Gouvernement provisoire. D'après ce qu'on rapporte du contenu de cette lettre, rien, dit-on, n'est plus franc, plus noble, plus sympathique à la dignité de l'armée que l'expression des sentiments qui ont dicté ce message. Un de nos plus braves généraux, à qui l'on en répétait quelques passages, en fut tellement impressionné, qu'il s'écria, les larmes aux yeux : On peut dire au général Cavaignac que pour l'I^Dnneur de l'armée et le maintien des principes qu'il soutient avec tant de noblesse et de fermeté, moi, son compagnon d'armes, en Afrique, et son ancien de grade, je suis prêt à servir sous ses ordres comme simple soldat. — On se souvient que le 23 février, les troupes avaient subi l'humiliation de rendre leurs armes sans combat.
Le Gouverneur-général de l'Algérie avait eu connaissance de cette déplorable circonstance par les journaux, et ce souvenir ne pouvait manquer d'avoir une grande influence sur les dispositions militaires, que le ministre
de la guerre dût prendre le premier jour de l'insurreclion de Juin.
Noimné, aux élections g(Miéralcs d'avril, représentant du peuple, par le déparlement de la Seine et par le département du Lot, Cavaignac voulut venir remplir son mandat à l'Assemblée nationale, convoquée pour le U mai. Il demanda et obtint d'abandonner le poste émiuent qui lui avait été confié.
Il arriva à Paris, le 17 mai, et prit possession du portefeuille du ministère de la guerre.
Il entrait ainsi pour la première fois dans la vie politique , et dans un moment critique où une vieille expérience d'bomme d'état eût à peine suffi aux nécessités de la situation... L'armée était découragée, l'élite de nos généraux mise en masse à la retraite. Deux ou trois officiers d'un grade peu élevé, avaient provoqué cette mesure de désorganisation et d'ingratitude. Le nouveau ministre de la guerre n'y avait pris aucune part, et s'il se crut obligé d'accepter, comme un fait accompli, cette impolitique razzia de nos illustrations militaires, du moins l'on peut dire, que la pensée qui l'a conçue n'eût pas osé se produire sous son ministère.
11 était à peine installé depuis un mois au ministère de la guerre, quand le tocsin de la guerre civile retentit dans Paris.
Justement effrayé des périls et de l'importance de cette lutte terrible, l'Assemblée nationale voulut concentrer dans la main d'un seul toutes les forces militaires et civiles dont elle disposait. Elle investit le général Cavaignac de la dictature militaire.
Déjà, et dans l'après-midi de cette journée du 23, le général s'était porté avec une partie de ses forces disponibles dans le faubourg du Temple, et présidait à l'enlèvement de la principale barricade.
Dans cette première journée, la garde nationale avait montré beaucoup de zèle, de courage et d'empressement; le général la remercia en ces termes. Nous citons avec plaisir ces proclamations, parce qu'elles peuvent figurer à coté des modèles que nous a léguée l'éloquence
militaire de nos grands généraux. Puis on aime à entendre des voix humaines s'élever au milieu de ces tumultes de la guerre. C'est le solo qui repose du vacarme de l'orchestre et des chœurs, c'est le bon sens de la bataille.
LE GÉNÉRAL GAVAIGNAG,