LETTRE TRENTE-CINQUIÈME
Albert ine à Adèle.
Paris, 7 septembre 18. .
Merci de ton cadeau, merci mille fois, ma chère Adèle. Mon étonnement, ma stupéfaction, je n'essaierai même pas de te les dépeindre; tu me vois, d'ailleurs, j'en suis sûre, absolument comme si tu assistais à la scène; tu suis tous mes mouvements : je reçois le paquet, je l'emporte dans ma chambre, je le débarrasse de ses enveloppes, je découvre une jolie boîte, je l'ouvre... et me voilà plantée devant, bouche béante et les yeux écarquillés.
Qu'est-ce que cela? Je me décide à prendre l'objet qui s'offre à moi, couché sur un lit moelleux; je le tourne et retourne, je le considère, je l'examine curieusement, et tout à coup, me rappelant certain portrait que tu m'esquissas jadis, je finis par reconnaître le favori de ta tante, la doublure de son mari, l'original personnage, en un mot, dont je t'en-
tretenais dans ma dernière lettre et dont je parlais alors presque aussi savamment qu'un aveugle des couleurs. A la bonne heure! lorsqu'on veut surprendre les gens, on s'y prend ainsi ou l'on ne s'en mêle pas.
Dis-moi, chère petite, ta tante, que va-t-elle penser, que va-t-elle dire? Ne te soupçonnerat-elle pas? Comment as-tu réussi à t'emparer de ce précieux talisman?
En attendant que tu satisfasses ma curiosité sur tous ces points, sois fîère de ton ouvrage : ton envoyé extraordinaire a obtenu un succès d'enthousiasme. Il a réalisé les rêves enfantés par mon imagination, il leur a donné un corps; pour tout dire, il a aussi complètement que possible rempli l'objet auquel je le destinais.
La prudence avec laquelle j'ai sondé le terrain, mes hésitations, mes tâtonnements, les précautions infinies dont j'ai usé avant d'en venir au fait, avant de démasquer mes batteries, tout cela, tu peux aisément te le figurer; mais ce qui est moins facile à comprendre, ce que tu ne saurais t'imaginer, ce dont je ne suis pas revenue encore moi-même, c'est que j'ai trouvé, une fois le premier et inévitable ébahissement passé, l'écolière la plus docile, la plus curieuse, la plus avide d'apprendre.
Il y avait là toute une révolution !
Cette Jeanne, que je parvenais si rarement à animer, que je décidais si difficilement à une réciprocité long-temps implorée, dès qu'elle sut, ou plutôt lorsqu'elle devina l'usage du joyau que j'osais à peine exposer à sa vue, se montra héroïquement décidée à tenter l'aventure; les risques à courir ne l'épouvantaient pas ; au contraire, le danger semblait l'attirer, avoir des charmes pour elle.
Je n'hésitai pas plus longtemps, tu penses ; je me transformai à l'instant en amant passionné, et, ton oncle aidant, je me présentai vaillamment dans l'arène, armée de toutes pièces. Je te l'avouerai pourtant, mon inexpérience dans ce genre de combat me nuisit beaucoup lors des premières escarmouches, et si Jeanne eût opposé la moindre résistance, il m'eût sans doute été impossible de mener à bonne fin une œuvre si témérairement entreprise; mais loin d'entraver mon élan, elle le secondait de tout son pouvoir. La douleur mêlée de plaisir qu'elle ressentait lui servait d'aiguillon; son ardeur excitait, ranimait la mienne; enfin, grâce surtout à l'emploi du cokl-crean/, je surmontai toutes les difficultés, je franchis tous les obstacles.
Pénétrée comme je l'étais de mon rôle, je n'avais plus rien de mon sexe ; les souffrances que j'infligeais à Jeanne, ses plaintes, les
étreintes désespérées par lesquelles elle s'efforçait d'abréger son martyre, tout cela, loin de m'apitoyer, éveillait en moi d'indéfinissables sensations de jouissance bizarre et d'acre volupté.
Ah! je comprends maintenant pourquoi les hommes attachent tant de prix à une conquête dont ils sont d'autant plus glorieux qu'elle a causé plus de douleur !
Que te dirai-je de plus, ma chère petite; j'ai atteint mon but, je suis satisfaite : le marin peut arriver quand il voudra, la moisson est faite. Il lui reste amplement de quoi glaner ; qu'il glane donc, je ne m'y oppose pas.
Quant à ton oncle, le bienheureux trait d'union auquel je dois la réelle, l'entière possession de Jeanne, toujours prêt au premier appel, toujours ferme, ne connaissant ni défaillance, ni repos, il pourrait, certes, à bon droit, s'enorgueillir de ses brillantes prouesses; eh bien! non, je t'assure, il n'en est pas plus fier pour cela.
Adieu, ma bonne petite Adèle, encore bien des fois merci !
Albertixe.
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