CONCLUSION
A cette quarante et unième lettre s'arrêtent les confidences de nos jeunes amies.
Le mariag-e n'a en rien troublé la parfaite harmonie de sentiments qui a toujours régné entre elles; elles continuent à se communiquer scrupuleusement les diverses études qu'elles ont occasion de faire, chacune de leur côté ; seulement, l'administration des postes ne servant plus d'intermédiaire entre ces dames, nous nous trouvons dans l'impossibilité d'offrir au public ces intéressantes communications.
Si par aventure, toutefois, le lecteur a pris quelque intérêt à ce que nous venons de mettre sous ses yeux, des renseignements puisés à des sources authentiques nous permettent de l'édifier sur le sort des principaux personnages qui ont fig-uré dans cette correspondance 1
Mme la vicomtesse Adèle de S... est maintenant femme aussi séduisante qu'elle était gra-
cieuse et piquante jeune fille. Après trois ans de mariage, elle aime encore son mari d'une très raisonnable affection. Le vicomte raffole de sa femme et d'un gros garçon qu'elle lui a donné dès le commencement de leur union ; c'est, dit-il, tout son portrait !
Malgré ses efforts et sa bonne volonté, Mme Albertine R... n'a pas réussi à se rallier entièrement à l'amour orthodoxe ; elle est restée quelque peu hérétique et ne peut se défendre d'une prédilection marquée pour celles de ses jeunes pensionnaires qui, à une jolie figure, joignent des formes notablement accusées. Le pensionnat R... est, du reste, un des mieux tenus de Paris, un de ceux où les jeunes personnes reçoivent la meilleure éducation.
Le colonel de M... et sa femme s'adorent comme en peine lune de miel ; plus heureuse qu'Albertine, l'aimable tante a répudié le culte des faux dieux.
Modestement caché dans sa retraite, mon oncle se repose sur ses lauriers.
Lucien a eu nombre de bonnes fortunes depuis son aventure de B... ; jamais, pourtant, de son propre aveu, il n'a rien rencontré de comparable à son Adèle ; l'ayant revue dans le monde, il a tenté de renouer avec elle ; la jeune femme lui a répondu, en souriant, qu'elle n'était plus libre. Lucien se l'est tenu pour dit.
— lbo —
La belle Jeanne de K..., depuis son mariage avec son cousin, a pu
Du faux avec le vrai faire la différence.
Aussi répète-t-elle souvent ce vers de Boileau : Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
Elle a conservé, toutefois, un grand fonds de dévotion, et lorsque son mari entreprend une de ces expéditions dont on revient s'il plaît à Dieu, le pensionnat R... reçoit fréquemment sa visite: elle reste alors enfermée durant de longues heures avec son ancienne institutrice : on pense qu'elle vient la consulter sur quelque cas de conscience.
M. J..., après avoir confortablement installé sa splendide maîtresse dans un joli appartement, lui prouva tant et si bien la violente passion qu'elle avait su lui inspirer qu'au moment où il y pensait le moins une fièvre inflammatoire le saisit et l'enleva en huit jours. Rose, depuis son veuvage, voit pleuvoir chez elle les adorateurs ; mais, en fille avisée, considérant sa beauté comme un capital, elle a soin de lui faire rapporter tout ce qu'elle est susceptible de produire; le produit se convertit en inscriptions sur le Grand-Livre.
Nous avons laissé Félicie, la brune Provençale, emportant un carabinier sous son bras ; elle monta rapidement en grade. Sa figure originale, son regard singulier, et, plus que tout cela,
les indiscrétions du carabinier touchant certaine excentrique parure, lui attirèrent les hommages d'un lieutenant; un capitaine succéda au lieutenant, etc., etc. Aujourd'hui, Félicie est une de nos célérités chorégraphiques le plus en vogue ; on fait galerie autour d'elle à Mabille, au château d'Asnières ou à la Closerie des Lilas ; elle obtient surtout un succès fou lorsqu'en dansant elle lève le pied à la hauteur de l'œil de son vis-à-vis. Sa biographie émaille les étalages de tous les libraires.
Est-ce tout?
Un mot encore. Voici de quelle façon le plus charmant poète du dix-septième siècle commence un de ses contes :
Je dois trop au beau sexe, il me fait trop d'honneur
De lire ces récits, si tant est qu'il les lise ;
Pourquoi non ? C'est assez qu'il condamne en son cœur
Celles qui font quelque sottise ;
Ne faut-il pas, sans qu'il le dise,
Rire sous cape de ses tours,
Quelque aventure qu'il y trouve?
S'ils sont faux, ce sont vains discours ;
S'ils sont vrais, il les désapprouve.
Que ce commencement soit notre conclusion et serve en même temps de passeport à nos héroïnes.