Un factum inconnu de Diderot
Diderot fut avant tout pour ses contemporains l'auteur de V Encyclopédie : son nom en est inséparable au point que la part, néanmoins si importante de d'Alembert, seul désigné sur le frontispice des premiers volumes, s'en est trouvée singulièrement amoindrie. Est-ce parce que d'Alembert lâcha pied au plus fort de l'orage et que Diderot tint bon ? Pour ne pas être tout à fait équitable, cette tardive justice n'en porterait pas moins son enseignement.
Quand bien même la conception première de VEncyclopédie n'appartiendrait pas à Diderot, l'œuvre naissante fut, dès le début, marquée de sa forte empreinte, et lorsque j'aurai sommairement rappelé par quelles crises avait passé sa mise au jour, on verra pourquoi Diderot avait plus que personne le droit de s'en attribuer la paternité.
En 1745, les libraires associéspour l'exploitation de l'A/znanacli royal, aj^ant eu vent des bénéfices encaissés par les éditeurs de la Cyclopœdia d'Ephraïm Chambers (1728, 2 vol.), sollicitèrent un privilège pour en donner une simple traduction, et traitèrent, pour cet objet, avec deux littérateurs à la toise, comme le XVIII^^ siècle en a tant produits : l'Anglais John Mills et l'Allemand Godefroy Sellius. Les retards apportés dans la remise du manuscrit et les exigences pécuniaires de Mills amenèrent entre Le Breton, l'un des libraires associés, et lui, un échange de facturas et de voies de fait qui
eut pour conclusion la rupture du traité. Toutefois Le Breton resta titulaire du privilège dont il obtint le renouvellement lorsqu'un mathématicien distingué, mais incapable d'un travail suivi, l'abbé Gua de Malves, lui fit la proposition de relier par un tableau raisonné des connaissances humaines les articles disséminés suivant la rigueur de l'ordre alphabétique. Ainsi que l'a observé M. Assézat, cette conception embrj'onnaire de Gua de Malves ne nous a été signalée que par les adversaires du philosophe, et si Diderot n'est pas nommé dans les lettres du nouveau privilège, scellées le 21 janvier 1746, c'est lui seul que Daguesseau agréa comme directeur de l'entreprise. Le pieux chancelier mourut, il est vrai, avant la publication du premier volume, mais il aida, sans s'en douter, a dit Sainte-Beuve, à introduire le cheval fatal dans les murs de Troie.
A peine lancé, le prospectus, renfermant justement le fameux arbre généalogique des diverses sciences, fut attaqué avec une égale violence par les jansénistes et les jésuites. Les premiers n'étaient pas bien redoutables, mais les seconds disposaient de hautes influences à la cour. Aussi n'épargnèrent-ils rien pour étouffer l'œuvre naissante. Dénonciations, pamphlets, chansons, caricatures, toute arme fut bonne, et la qualification iX encyclopédiste fut, suivant les camps, un honneur ou une injure avant qu'on pût juger du livre autrement que par des fragments, comme l'article Art, que Diderot avait joint à l'une de ses répliques au P. Berthier, directeur du Journal de Trévoux. En même temps, l'Académie des sciences, secouant sa torpeur, se rappelait que jadis Colbert lui avait prescrit de rédiger une vaste Description des arts et métiers ; aussitôt elle reprit ce projet oublié et, à défaut de d'Alembert, enrôlé, l'un des premiers, par Diderot, elle confia la direction du recueil à Réaumur. Celui-ci mourut en 1757, laissant toutefois en manuscrit les parties dont il s'était chargé. Après des années de tâtonnements et des frais considérables, Duhamel Du Monceau, Garsault, Fougeroux de Bondaroy, de Milly, Dudin, Roland de la Platière, etc., publièrent, à des dates indéterminées, ces Descriptions qui n'étaient pas sans mérite, mais qui suscitèrent à Diderot et à son dessinateur Goussier de perfides accusations de plagiat de la part de l'architecte Patte. La confusion entre les deux recueils était d'ailleurs inévitable et n'a jamais cessé; certains travaux
bibliographiques modernes et de nombreux catalogues de librairie en fourniraient au besoin la preuve (1).
Ls premier volume de V Encyclopédie parut enfin en 1752. Au point de vue commercial, on n'avait pas encore risqué une si grosse entreprise de librairie et il se trouva qu'elle fut tout de suite une bonne affaire. Quatre mille trois cents souscripteurs avaient répondu à l'appel, et si les registres d'inscription existaient encore, ils seraient curieux à consulter. C'était aussi un fait sans précédent que cet inventaire des connaissances humaines dressé par les hommes qu'une si glorieuse ambition avait seule unis et que mentionnait le Discours préliminaire de d'Alembert : Voltaire, qui avait tout de suite pris le tablier de « garçon encyclopédiste » ; Montesquieu, qui se réservait davantage, mais qui fit preuve de bonne volonté ; Rousseau, que sa misanthropie inquiète écarta bientqt ; puis le chevalier de Jaucourt, dont le zèle infatigable n'apportait pas assez de choix dans l'emploi des matériaux ; d'Holbach, Grimm, Marmontel, Morellet, le président de Brosses, Dumarsais, Bourgelat, Boulanger, etc.; on dénombrerait plus aisément les hommes remarquables qui s'abstinrent que ceux qui prêtèrent leur concours (2).
A ce moment même, un jeune prêtre, l'abbé de Prades, établissait dans une thèse présentée à la Sorbonne un parallèle impertinent entre Esculape et Jésus-Christ, parallèle qui provoqua la censure de la docte Faculté et l'exclusion de son auteur. L'événement eut d'autant plus de retentissement que l'abbé de Prades avait fourni à V Encyclopédie l'article Certitude et qu'il était un des familiers de Diderot. « L'abbé, dit Morellet dans ses Mémoires (tome I, p. 27), n'avait pas prétendu faire tant de bruit. » Les deux ou trois propositions
(1) Cette concurrence n'a été, à ma connaissance, l'objet d'aucune étude spéciale; je me suis efforcé, du moins, d'établir dans la Grande Encyclopédie (tome XV, pp. 1010-1011) la liste par noms d'auteurs des parties qui composent l'ensemble de ces Descriptions et des réimpressions auxquelles elles ont donné lieu.
(2) Le tableau des collaborateurs de Y Encyclopédie primitive n'a jamais non plus été dressé; mais on trouvera dans les Avertissements des tomes VI et VII de l'édition originale des listes assez détaillées, sinon complètes, des coopérateurs jusqu'en 1758.
suspectes étaient au fond, selon le même bon apôtre, « des moyens de répondre aux objections des incrédules contre rauthenticité des livres de Moïse, contre la chronologie de la Bible, contre l'autorité de l'Eglise ». Diderot n'avait pris aucune part à la thèse, mais il n'en fut i)as de même de VApoIogie, préparée par l'abbé, et dont la troisième partie lui appartenait en propre. Le seul bénéfice qu'il retira de cette collaboration intempestive fut un arrêt du 7 février 1752, supprimant V Encyclopédie, La censure de la thèse de l'abbé de Prades était du 27 janvier précédent : le rapprochement de ces deux dates est significatif. Les papiers de Diderot lui furent enlevés; « les jésuites, dit Grimm, espéraient, moyennant cette dépouille, se mettre au lieu et place des éditeurs ; ils furent un peu déconcertés quand ils ne trouvèrent dans les cartons enlevés que des fragments, des réclames, des signes inintelligibles pour tout autre que pour l'auteur. » Au bout de trois mois, le comte d'Argenson, ministre de la guerre, à qui l'ouvrage était dédié, fit lever l'interdiction.
Malgré mandements et pamphlets, V Encyclopédie avait atteint son septième volume (1758), lorsque V Esprit d'Helvétius parut, muni de l'approbation de Tercier, censeur royal, et « commis » aux Affaires étrangères. Ni la haute situation de l'auteur, ni la valeur, aujourd'hui reconnue, du censeur que Malesherbes lui avait choisi, ne purent épargner à Helvétius un réquisitoire de Jol}^ de Fleury, l'arrct de destruction du livre au pied de l'escalier de la Grand' Chambre, la perte de sa place de maître d'hôtel de la reine et l'obligation de vendre sa charge de fermier général. UEsprit n'avait pas seul comparu devant « Messieurs » ; VEncyclopédie leur avait été également déférée. Toutefois, « usant d'indulgence », probablement à cause de la vaste circulation de fonds provoquée par cette opération, le Parlement nomma une commission qui devait en examiner le poison, dit Grimm, et qui ne s'est jamais rassemblée. Voici, au reste, dans sa partie essentielle, cet arrêt, qui fut non seulement imprimé, mais gravé au centre d'un encadrement allégorique où se voyaient l'Incrédulité proscrite et la Religion terrassant la Fausse Philosophie, couverte de peaux de bête(l).
(1) Cabinet des Estampes, collection Michel Hennin, tome CIII, p. 31.
... A regard des sept volumes de Y Encyclopédie, la Cour ordonne qu'ils seront mis entre les mains de M. Gueret (frère de M. le curé de Saint-Paul), Tandeau, archidiacre de l'église de Paris, Brute, curé de Saint-Benoît, tous trois docteurs en théologie de la Faculté de Paris; Lherminier, bâtonnier de MM. les avocats; Doutremont et Le Paige, anciens avocats; Tingr}^ professeur de philosophie au collège du Plessis; Roland, aussi professeur de philosophie au collège de Beauvais, et Bonamj^ membre de l'Académie des Inscriptions, que la Cour a choisis pour donner leur avis sur lesdits sept volumes et leur avis rapporté et communiqué. Et ce pendant défense à Durand, Briasson, David et Le Breton et à tous autres imprimeurs et libraires, et à toutes personnes de vendre et débiter aucun exemplaire des sept volumes, sous telle peine qu'il aj^partiendra jusqu'à ce qu'autrement par la Cour en ait été ordonné.
Le Conseil d'Etat renchérissant sur l'arrêt du Parlement, révoqua, le 8 mars 1759, les lettres de privilège et, le 21 juillet suivant, ordonna aux libraires associés de rendre aux souscripteurs les soixante-douze livres perçues pour les volumes restant à paraître; mais le gouvernement, dit encore Grimm, « sachant qu'il s'agissait d'une circulation de trois millions au moins, ne se souciait pas que l'ouvrage fût achevé hors du royaume et que les profits en restassent aux étrangers. Ainsi, on voulait et on ne voulait pas à la fois, ou plutôt on ne savait pas ce qu'on voulait. Pour comble d'inconséquence, on laissa subsister le privilège des volimies de planches, lesquelles n'étaient cependant pas gravées ou ne devaient l'être que pour expliquer un texte qu'on défendait d'imprimer. »
Tout semblait consommé. D'Alembert se retira, malgré les instances de Voltaire, qui ne tarda, d'ailleurs, pas à suivre son exemple. Diderot resta seul chargé de toute la besogne et de toute la responsabilité. L'une et l'autre étaient également effrayantes. D'une part, il lui fallait décider les libraires à reprendre une tâche officiellement proscrite ; de l'autre, il devait suppléer à tout ce que les collaborateurs lui avaient promis et n'avaient pu lui fournir. Il avait notamment à terminer cette description des arts et métiers qui avait été l'une des causes les plus effectives du grand succès de l'Encyclopédie, mais aussi l'objet de toutes sortes de tracas avec les commissaires et les suppôts de l'Académie des sciences ; or, sans les figures, les descriptions, si claires qu'elles fussent,
étaient lettre morte. L'impression de dix volumes in-folio dans une imprimerie qui occupait cinquante ouvriers, les fréquentes visites du dessinateur Goussier et de ses aides dans les ateliers et les manufactures, où l'on montait et démontait devant eux les machines dont ils prenaient des cro((uis, devaient éveiller d'inévitables suspicions et auraient suffi de nouveau pour entraver l'achèvement de VEncyclopédie, si Diderot n'avait eu derrière lui la protection occulte, mais réelle, de M'"*' de Pompadour, de Malesherbes et de Sartine. On approchait du but, mais, selon l'expression de Grimm, dans les ténèbres :
Il est vrai, ajoute-t-il, qu'un grand nombre de gens de mérite se cliargèrent généreusement, sans intérêt comme sans gloire, puisqu'ils n'étaient ni paj'cs ni nommés, d'une grande partie de l'ouvrage... M. Diderot lui-même, chargé, comme par le passé, du fardeau entier de la révision et de l'édition, et forcé de hâter sa besogne de peur de quelque nouvel orage, fut réduit à faire plutôt le métier d'éditeur manœuvre que les fonctions d'auteur. Un grand nombre d'articles de toute espèce, et des plus essentiels, fut abandonné à M. le chevalier de Jaucourt, homme d'un grand zèle et d'un travail infatigable, mais compilateur impitoyable, qui n'a fait que mettre à contribution les livres les plus connus et souvent les plus médiocres. Le plan général de l'ouvage devait d'ailleurs infiniment souffrir de cette clandestinité forcée, et il en est arrivé qu'on lit la plupart du temps le blanc et le noir sur la même matière dans la même page, par deux plumes difïérentes, sans compter la confusion générale, les omissions devenues irréparables, les fautes et les méprises inévitables.
Une nouvelle épreuve, sans précédent dans l'histoire des lettres, attendait Diderot. Les volumes de texte, une fois imprimés, allaient s'empiler dans les magasins des associés et n'en devaient sortir que lorsque la dernière feuille du dernier tome serait tirée. Le seul exemplaire réservé était celui de Diderot lui-même :
Un jour qu'il avait eu besoin de consulter un des articles de philosophie de la lettre S, il le trouva entièrement mutilé; il resta confondu; il se mit à revoir les meilleurs articles, tant de sa main que de ses meilleurs aides, et trouva presque partout le même désordre, les mêmes vestiges du meurtrier absurde qui avait tout ravagé. Cette découverte le mit dans un état de frénésie et de désespoir que je n'oublierai jamais (1).
(1) Grimm, Correspondance littéraire ; }Sin\\er 1771.
Quel était l'auteur du mal ? Grimm va nous l'apprendre :
Le Breton^ chargé de l'impression des dix volumes qui devaient terminer l'ouvrage, et qu'on se proposait de publier ensemble pour prévenir de nouvelles persécutions, se fit d'abord donner le syndicat de la librairie, pour être instruit de toutes les saisies que la police pourrait ordonner, et à même par conséquent de prévenir les coups que de nouvelles délations pourraient attirer à la continuation de l'entreprise : car le gouvernement ne s'était expliqué sur aucune espèce de tolérance; il faisait semblant d'ignorer que V Encyclopédie s'achevait dans la plus grande imprimerie de Paris : voilà toute la faveur. Tranquille, au moj^en de ces précautions, pour le temps de l'impression, M. Le Breton voulut encore prévenir les orages dont il se croyait menacé au moment de la publication ; en conséquence, il s'érigea avec son prote, à Tinsu de tout le monde, en souverain arbitre et censeur de tous les articles de V Encyclopédie. On les imprimait tels que les auteurs les avaient fournis ; mais quand M. Diderot avait revu la dernière épreuve de chaque feuille, et qu'il avait mis au bas Tordre de la tirer, M. Le Breton et son prote s'en emparaient, retranchaient, coupaient, supprimaient tout ce qui leur paraissait hardi ou propre à faire du bruit et à exciter les clameurs des dévots et des ennemis, et réduisaient ainsi, de leur chef et autorité, le plus grand nombre des meilleurs articles à l'état de fragments mutilés et dépouillés de tout ce qu'ils avaient de précieux, sans s'embarrasser de la liaison des morceaux de ces squelettes déchiquetés, ou bien en les réunissant par les coutures les plus impertinentes. On ne peut savoir au juste jusqu'à quel point cette infâme et incro3'able opération a été meurtrière; car les auteurs du forfait brûlèrent le manuscrit à mesure que l'impression avançait, et rendirent le mal irrémédiable. Ce qu'il y a de vrai, c'est que M. Le Breton, si clairvoj'ant dans les affaires d'intérêt, est un des hommes les plus bornés qu'il y ait en France ; qu'il n'est pas bien sûr qu'il entende VAlmanach royal qui lui rapporte trente mille livres de rente par an; qu'il n'a jamais eu aucune idée de littérature, encore moins de philosophie; qu'il est aussi lâche et poltron qu'il est borné. D'après ces qualités, jugez du mal qu'il a dû faire! Et voilà la véritable clef, quoique inconnue de tout le monde, de toutes les impertinences et contradictions qu'on trouve dans les dix derniers volumes et d'une infinité de retranchements qui ne seront jamais réparés.
C'est alors que Diderot écrivit à Le Breton la lettre véhémente que Grimm nous a conservée et qui a été depuis maintes fois reproduite. Il l'assignait à un an de date, quand ses collaborateurs constateraient à leur tour ce qu'on avait
fait de leur travail, et Grimni n'y comptait pas moins que lui ; mais leurs prévisions furent trompées. « Chose inouïe, dit-il, je n'ai jamais entendu aucun des auteurs maltraités se plaindre. L'intervalle des années qui s'est écoulé entre la composition et l'impression de leurs articles, leur avait sans doute rendu leur ouvrage moins présent... » Peut-être aussi ces mutilations étaient-elles moins graves et surtout moins nombreuses que Diderot ne l'avait cru tout d'abord, et qu'il le crut toujours. « Jamais, dit M'uc de Vandeul, sa fille, je ne l'ai entendu parler froidement à ce sujet; il était convaincu que le public savait comme lui ce qui manquait à chaque article et l'impossibilité de réparer ce dommage, lui donnait encore de l'humeur vingt ans après. Il exigea qu'on tirât pour lui un exemplaire avec des colonnes où tout était rétabli ; cet exemplaire est en Russie avec sa bibliothèque. » Il s'est malheureusement, jusqu'à ce jour, dérobé à toutes les recherches, de même qu'un autre exemplaire « chargé de notes marginales » que Diderot voulut, dans le premier moment de sa fureur, faire jeter « au milieu de la boutique » de Le Breton.
Enfin, le 25 juillet 1765, Diderot pouvait écrire à M'ie Volland : « Je n'3^ viendrai plus guère dans ce maudit atelier où j'ai usé mes yeux pour des hommes qui ne me donneront pas un bâton pour me conduire... Dans huit ou dix jours, je verrai donc la fin de cette entreprise qui m'occupe depuis vingt ans, qui n'a pas fait ma fortune, à beaucoup près, qui m'a exposé plusieurs fois à quitter ma patrie ou à perdre ma liberté, et qui m'a consumé une vie que j'aurais pu rendre plus utile et plus glorieuse. » Et le 18 août suivant : « J'en ai, je crois, pour le reste de la semaine après laquelle je crierai : Terre! Terre! J'ai entamé l'affaire d'intérêt qui se terminera, selon toute apparence, à mon entière satisfaction ; on m'accordera un exemplaire pour un honnête travailleur à qui je l'ai promis. On me cédera quelques volumes que je dois. On déchirera un ou deux billets que j'ai signés et l'on m'accordera quatorze cent vingt-huit livres pour un dernier volume que je n'ai pas cédé ; toutes mes dettes seront acquittées et je marcherai sur la terre léger comme une plume. »
A quelque temps de là. Le Breton commençait à distribuer les exemplaires aux seuls souscripteurs désignés par M. de
Sartine ; encore le devait-il faire, en secret « pour qu'on n'abusât point de cette facilité ! »
Diderot était en droit de se croire au bout de ses peines. Une circonstance inattendue mêla son nom à un procès dans lequel il n'aurait jamais dû paraître. Le succès que Voltaire avait obtenu en publiant par souscription une édition de Corneille, au bénéfice de sa petite nièce, suggéra à un littérateur obscur, Luneau de Boisjermain, la pensée de donner par le même procédé une édition de Racine ornée, comme celle de Corneille, de figures de Gravelot (Paris, Cellot, (1768, 7 vol. in-8). Le syndicat de la librairie vit là un abus dont il demanda justice et il s'ensuivit un premier échange de factums très vifs. Luneau crut de bonne guerre de chercher noise à son tour aux libraires. U Encyclopédie, annoncée d'abord comme devant former huit volumes de texte et deux de planches, en comportait maintenant dix-sept d'une part et sept de l'autre. Luneau et quelques adhérents qu'il réussit à entraîner à sa suite (1), prétendaient, en leur qualité d'anciens souscripteurs, non seulement recevoir gratuitement neuf volumes, mais encore se faire rembourser cent soixante-quatorze livres huit sols, qui, selon eux, avaient été exigées indûment. Si chaque confrère de Luneau avait émis une prétention semblable, les libraires auraient été tenus de rembourser 1,948,052 livres. Diderot commit la faute de recevoir Luneau dans son cabinet, de lui fournir quelques éclaircissements, et, ce qui est pis encore, de lui écrire pour
(1) Ces (( intervenants » ne paraissent pas avoir été très nombreux. Parmi leurs noms, je relève ceux du marquis de Camille Massimo, du marquis de Lenseigne, conseiller au Parlement de Toulouse, de Daudet de Jossan, qui prend ici le titre de résident en France du prince de Hohenlohe, de Péchin, conseiller au présidial de Langres, de Grenaud, gouverneur delà ville de Nantua, de de Lalande, membre de l'Académie des sciences, de Bachelier, directeur des Ecoles gratuites de dessin, à qui, dans un de leurs mémoires, les libraires rappellent qu'ils lui avaient offert, à titre gracieux, un tirage à part à 1250 ex. in-8, de l'article [Peinture] Encaustique (sic) paru dans Y Encyclopédie.
Trois inconnus, Boitel de Richeville, de La Court et Hillou, s'étaient désistés au cours du procès.
l'engager à soutenir la lutte contre des gens dont il connaissait les vilenies mieux que personne. Il advint ce qu'il est facile à prévoir : Luneau imprima tout au long dans un de ses factums les lettres de Diderot, qui, ainsi mis en cause, dut à son tour prendre la plume. Il rédigea pour les libraires une réplique où il ne les traitait pas avec moins de hauteur que son adversaire (1). C'était une nouvelle imprudence, dont Luneau tira aussitôt partie. Il reprit phrase par phrase la lettre de Diderot, encadra chacune d'elles de remarques tantôt justes, tantôt captieuses, et toujours malveillantes, et l'inséra telle quelle à la suite de deux de ses factums (2). Blessé au vif, cette fois, Diderot ne voulut pas rester sous le coup de ces imputations et rédigea une nouvelle réplique dont un passage des Mémoires de Naigeon avait, jusqu'à présent, seul conservé le souvenir : « C'est, dit-il, à l'occasion de ce procès inique que Diderot adressa au public et aux magistrats un mémoire dans lequel il démontre par une suite de faits et de raisonnements qui ne souffrent point de réplique, que les prétentions de Luneau sont d'une injustice et d'une absurdité palpables. Ce mémoire, quoique imprimé à temps, ne fut pas rendu public. Plusieurs amis de Diderot, par un excès de zèle et de prudence que leur attachement rend très excusable, lui persuadèrent de le supprimer. Ils craignirent que ce mémoire, dans lequel Diderot avouait qu'il avait été l'éditeur des dix derniers volumes de l'Encyclopédie, discontinuée par arrêt du Conseil, ne fut le signal d'une nouvelle persécution... Gerbier, qui plaidait pour les libraires associés, a eu connaissance de ce mémoire qui ne lui a pas été inutile et dont il faisait avec raison le plus
(1) Voyez Œuvres complètes, tome XX, pp. 7 et 29. Cette lettre, datée du 31 août 1771, avait été imprimée à la suite du Mémoire pour les libraires associés à /'Encyclopédie contre le sieur Luneau de Boisjermain. Imp. Le Breton, 1771, in-4, 74 pp.
(2) Précis pour le sieur Luneau de Boisjermain, servant de réponse au Mémoire distribué contre lui sous le nom des libraires associés à /'Encyclopédie et aux pièces jointes. Paris, P. -G. Simon, in-4, 28 pp. et Addition, 4 pp. Le texte de la réfutation est différent et plus développé dans la Lettre de M. Luneau de Boisjermain à M. Diderot et Réponses à la lettre aux sieurs Briasson et Le Breton, par M. Diderot (1771, in-4, 32 pp.). Cette lettre est contresignée Cournault, avocat.
grand cas (1)... » L'inventaire des manuscrits de Gerbier, dressé par M. Hauréau (2), n'a pas gardé la trace de ce plaidoyer, que d'ailleurs, l'incendie de la bibliothèque des Avocats, en mai 1871, aurait fait disparaître, ainsi que ses annexes. Il faut que la suppression de cet appel Au public et aux magistrats ait été bien rigoureuse, puisqu'il manque aux divers recueils de factums relatifs à cette interminable affaire, que possède la Bibliothèque nationale (3). Le registre des permissions tacites, conservé par le même établissement, est muet sur l'impression de cette brochure qui, détail caractéristique et absolument contraire aux habitudes de Diderot, porte son nom en toutes lettres sur le faux-litre; cette particularité et l'adresse du libraire Pissot prouvent bien cependant que l'impunité avait été un moment promise à l'écrivain. Quoiqu'il en soit, cet appel, peut-être supprimé sur le conseil de Grimm, qui désapprouvait fort la première réplique, écrite et publiée pendant qu'il voyageait en Angleterre (1771), n'a été, que je sache, signalé et décrit par aucun bibliographe et l'exemplaire relié dans le tome XVIII des manuscrits de l'auteur conservés à la Bibliothèque impériale de Saint- Pétersbourg, est une véritable rareté bibliographique.
(1) J.-A. Naigeon, Mémoires sur la vie et les ouvrages de Diderot (1821, in-8, p. 195).
Naigeon est le seul contemporain qui ait attribué une part aussi importante à Gerbier dans ces débats. En réalité son nom ne se lit qu'au bas d'un seul des divers mémoires des libraires défendus par M« Serpaud, avocat, et M^ Sage, procureur; ceux de Luneau sont signés par lui-même et par M^ Jobelin, procureur ; les « intervenants » avaient pour avocat Lacroix de Frainvillc. Peut-être Gerbier donna-t-il quelques conseils à Serpaud, de même que Linguetfut, du propre aveu de Luneau, le rédacteur de son premier factum.
(2) Catalogue chronologique des œuvres imprimées et manuscrites de J.-B. Gerbier que possède la bibliothèque des Avocats à la cour impériale de Paris, par B. Hauréau, membre de l'Institut, bibliothécaire de l'ordre des avocats. Imprimé aux frais de l'ordre. Paris, Aug. Durand, 1863, in-8, 2 ff. et 92 pp. Titre rouge et noir.
(3) On les trouvera décrits au mot Encyclopédie dans le Catalogue des factums possédés par la Bibliothèque nationale, rédigé par le regretté A. Corda. On peut également consulter le n^ 22069 de YInventaire de la collection Anisson rédigé par M. Ernest Coyecque. Paris, E. Leroux, 1900, 2 vol. in-8.
Bien que la discussion à laquelle se livre ici Diderot soit i toute technique, et qu'elle réfute un texte que le lecteur n'a pas sous les yeux, elle est de nature, ce me semble, à ne point paraître fastidieuse, parce que l'auteur n'a touché à aucune ; question, même la plus aride, sans y mettre de sa verve et j de sa flamme, et que ses réponses successives aux chefs | d'accusation de Luneau s'enchaînent et se complètent l'une l'autre.