‹ Un factum inconnu de DiderotChapitre 4 sur 5 · SECONDE PARTIE OU SYSTÈME DES CONNAISSANCES HUMAINES · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE OU SYSTÈME DES CONNAISSANCES HUMAINES

Les êtres physiques agissent sur les sens. Les impressions de ces êtres en excitent les perceptions dans l'entendement. L'entendement ne s'occupe de ces perceptions que de trois façons, selon ses trois facultés principales, la mémoire, la raison, l'imagination. Ou l'entendement fait un dénombrement pur et simple de ses perceptions par la mémoire ; «ou il les examine, les compare et les digère par la raison ; ou il se plaît à les imiter et à les contrefaire par l'imagination. D'où il résulte une distribution générale de la connaissance humaine qui parait assez bien fondée ; en Histoire, qui se rapporte à la mémoire ; en Philosophie qui émane de la raison ; et en Poésie, qui naît de l'imagination.

Commentaire ou note D

L'histoire est des faits ; et les faits sont ou de Dieu, ou de Vhomme, ou de la nature. Les faits qui sont de Dieu appartiennent à VHistoire sacrée. Les faits qui sont de l'homme, appartiennent à VHistoire civile; et les faits qui sont de la nature, se rapportent à VHistoire naturelle.

M. Luneau prétend qu'il fallait employer à l'ouvrage, non le caractère des discours A et B, mais le caractère C ou D du commentaire et des notes, c'est à dire, à son jugement, mettre le texte en notes, et apparemment les notes en texte ?

Il n'y a chose si ridicule qui ne se dise avec le temps dans une société nombreuse : mais j'ose assurer qu'il fallait une durée de vingt années, et une société de 800,000 âmes, pour que celle-là fût dite.

S'il était possible de rassembler tout ce qu'il y a de

gens de lettres et de typographes en Europe, et que, leur mettant sous les yeux le modèle qui précède, on leur demandât quel doit être le caractère d'un ouvrage in-folio, imprimé conformément à ce modèle, je ne pense pas qu'il y en eût un seul d'un tour de tête assez bizarre pour prononcer comme M. Luneau.

J'ai pris le Prospectus; je l'ai présenté aux plus entêtés partisans de M. Luneau, et ils sont demeurés stupéfaits de Vineptie de cette prétention ; car c'est ainsi qu'ils la traitaient.

Pour moi, je dirais : S'il est permis à un homme de manquer de sens jusqu'à un certain point, c'est toutefois à condition que son travers ne forcera pas impunément le magistrat à monter sur le tribunal et le citoyen à quitter ses affaires et à perdre son repos.

Second chef d'accusation de M. Luneau

La page de /'Encyclopédie devait avoir 77 lignes^ et la ligne devait être plus longue de quelques syllabes.

Réponse

Du ton dont ce tait est affirmé, on imaginera que le libraire ou l'éditeur s'est expressément engagé à donner une certaine longueur déterminée à sa page et à sa ligne; et l'on sera d'autant plus étonné d'apprendre qu'il n'en est pas dit un mot, mais pas un mot.

On lit, page dernière du Prospectus : Vouvrage sera imprimé du même caractère et sur le même papier, et l'on n'y lit rien de plus.

A-t-on imprimé du caractère énoncé? Assurément.

A-t-on imprimé sur le même papier? Assurément.

Qu'a-t-on à exiger de plus? Rien, ce me semble,

puisqu'on a satisfait aux deux seules conditions stipulées.

Je pourrais m'arrêter ici, et m'adressant à M. Luneau, lui demander qui il est, pour venir, au bout de vingt années, faire dire à un commerçant ce qu'il n'a point dit, blâmer une chose bien faite et généralement approuvée, en imposer au public et à la justice, prescrire des règles à la typographie, et enlever à l'auteur sa prérogative. Mais il faut qu'il me permette de le questionner un moment, lui qui est également auteur et typographe.

On n'a spécifié que le caractère et le papier : mais le caractère et le papier déterminent-ils le format? Nullement ; car avec le même caractère et le même papier, on imprime de toutes les sortes de formats.

Le caractère, le papier, et le format d'un prospectus déterminent-ils le format d'un ouvrage ? Nullement ; car on a cent fois annoncé par un prospectus in-4° un ouvrage in-folio, et par un prospectus in-12 un ouvrage in-4o.

Le caractère et le papier, même en y joignant le format du prospectus, si cela plaît à M. Luneau, déterminent-ils la longueur de la page et celle de la ligne? Nullement, puisqu'ils ne déterminent pas même le format de l'ouvrage, qu'on est alors obligé de spécifier. C'est à l'auteur à prendre son parti là-dessus, et il ne le fait qu'au moment de l'impression, et d'après plusieurs modèles que le libraire lui envoie successivement. M. Luneau sait tous ces détails comme moi.

Entre trois à quatre mille personnes qui ont souscrit à ï Encyclopédie, et trois à quatre cent mille, peut-être, qui ont feuilleté cet ouvrage, s'en est-il trouvé une seule qui se soit plainte que j'avais abusé du droit de fixer ma page et ma ligne selon mon goût? Aucune. Nulle réclamation sur ce point, ni dans le premier moment, ni dans le cours de l'édition.

C'est après un silence général de vingt années que la voix d'un seul particulier se fait entendre. Qu'on vienne me dire à présent qu'il n'y a plus de patriotes; que la race des citoyens généreux est passée. Je répondrai : et M. Luneau donc ?

J'ai pris le prospectus; je l'ai fait lire au seul homme sensé, peut-être, que ses Mémoires avaient séduit; et il m'a dit : cette accusation est atroce. Je répète ses propres termes.

Pour moi, ce qui me surprend, ce n'est pas l'intrépidité de M. Luneau; c'est la légèreté avec laquelle on prononce dans une affaire sans s'être assuré des faits; c'est la force de la prévention contre certains états de la société. Hé, Messieurs, ce qu'il s'agit de juger, ce n'est pas le libraire, c'est sa cause. Il n'est pourtant pas impossible qu'un libraire ait raison, par hasard, une fois.

Troisième chef d'accusation de M. Luneau -

On a promis dix volumes de discours, et on en a publié dix-sept.

Réponse

Je voudrais bien savoir premièrement ce qu'a de commun ce reproche avec la condition du libraire. Est-ce à lui qu'il appartient de fixer l'étendue d'une entreprise de littérature? Le peut-il? C'est un pur et simple manufacturier qui parle et marche sur la foi de son auteur. Lorsqu'il est engagé, il faut qu'il se ruine ou qu'il suive jusqu'où il nous plait de le mener. Est-il honnête, est-il juste de lui imputer ce qu'il n'a pu ni prévoir, ni empêcher? Et jusqu'à présent, un autre que M. Luneau s'est-il avisé de tourner en accusation contre un commerçant, une servitude forcée, dont il peut

toujours être, et dont il a souvent été la victime ! Mais on m'a promis dix volumes et en voilà dix-sept; que m'importe que ce soit le libraire ou l'éditeur qui m'ait trompé? On m'a trompé. Oui, Monsieur Luneau, on vous a trompé; mais sans faire l'éloge de l'ouvrage, je vous montrerai tout à l'heure qu'on vous a trompé, comme vous l'auriez été par celui qui ne vous devait qu'un écu et qui vous en aurait donné deux. Cette espèce de générosité n'est ni du libraire, ni de l'éditeur.

Lorsque l'on mit sous presse le prospectus de V Encyclopédie, nous annonçâmes dix volumes de discours et environ six cents planches ; c'était en effet tout ce que nous possédions alors. Si j'assure que la nation entière s'intéressa à la perfection de l'ouvrage, et qu'il nous vint des secours des contrées les plus éloignées, c'est un fait connu et démontré par les noms des surnuméraires et la multitude de leurs articles. Nous nous trouvâmes en un instant associés à ce qu'il y avait de gens habiles en histoire naturelle, en physique, en mathématiques, en théologie, en philosophie, en littérature, en arts libéraux et mécaniques. Que fallait-il faire des matériaux de M. de Voltaire, du président de Montesquieu, de M. Turgot l'intendant, de M. le président de Brosses, de M. de Saint-Lambert, de M. de Marmontel, de M. le chevalier de Jaucourt et d'une infinité d'autres ? M. Luneau les aurait peut-être brûlés. Moi, je supprimai souvent mon travail et le remplaçai par celui de ces auxiliaires. C'est ainsi que, pour la première fois peutêtre, on a vu un ouvrage souscrit se perfectionner d'un volume à un autre. Mais qu'importe que M. Luneau m'approuve ou me désapprouve? M. Luneau n'est rien. C'est le public qu'il s'agit d'interroger là-dessus.

Le public a-t-il refusé les volumes excédents? Non. Le public s'en est-il plaint? Non. Les a-t-il acceptés

librement? Oui. Tel a été son empressement, qu'il n'est pas resté un exemplaire complet dans le magasin du libraire : aujourd'hui, l'ouvrage exposé dans une vente, monte à 250, 300, 400 livres même au-delà du prix de la souscription ; et voilà comment le libraire ou moi nous avons trompé notre souscripteur. Il y î? un exemple unique de cette nature, et il est attaqué.

Mais ce n'est pas tout. Passé le septième volume, il n'y a plus ni Encyclopédie, ni auteurs, ni éditeurs, ni libraires associés, ni souscriptions, ni souscripteurs. L'autorité souveraine, en supprimant l'ouvrage, anéantissant le privilège, fixant les droits respectifs du commerçant et de l'acquéreur, donne à celui-ci un nouveau titre qui n'a plus rien de commun avec le premier.

L'acquéreur a-t-il été le maître de faire valoir ce nouveau titre ? Certainement. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? C'est qu'il ne l'a pas voulu. Et M. Luneau le trouve mauvais? Précisément.

Au mépris de la volonté du souverain, de la raison et de l'équité, M. Luneau, un homme sans autorité, sans caractère et sans poids, un inconnu, se montre, au bout de vingt années, en faveur de souscripteurs qui ne sont plus, ressuscite le titre abrogé, anéantit le nouveau, forme une accusation de son chef, la forme contre celui qui ne pouvait rien à la chose, réclame contre un effet librement offert, plus librement accepté ; contre un effet dont la valeur a successivement augmenté au-delà de la mise; contre le vœu des intéressés, entre lesquels j'en ai entendu protester qu'ils n'auraient jamais la bassesse de rien redemander au commerçant : contre l'intérêt de la nation, en renvoyant dans toutes les contrées étrangères où V Encyclopédie a été distribuée, et où, certes, on n'aura pas la délicatesse de quelques particuliers français, un argent que le succès d'une entreprise et l'in-

dustrie du commerçant ont attiré dans le royaume. Je demande s'il y a un autre modèle d'autant d'absurdités entassées les unes sur les autres. Hé oui, Monsieur Luneau, flattez-vous bien que, pour se prêter à votre ressentiment et à vos visions, les magistrats renonceront à leur qualité de juges intègres, et se dépouilleront encore du caractère d'hommes d'Etat. Contre qui plaidez-vous ? Contre votre nation . En faveur de qui ? En faveur de l'étranger. Et ce rôle vous semble digne de vous? J'y consens. Mais songez que celui qui ose ce que vous faites, est un citoyen très méchant, s'il n'est pas un homme très juste. Et vous êtes cet homme là, vous?

Quatrième chef d'accusation de M. Luneau

Lon n'a promis que 600 planches, et il y en aura plus de 2000.

Réponse

Il était impossible que le nombre des volumes de discours augmentât, et que le nombre des planches restât le même. Ainsi l'évidence et l'absurdité de l'accusation précédente entraînent l'évidence de celle-ci.

La matière des arts est immense. Celui qui nous reprochera de n'être pas entrés dans des détails suffisants sera un homme instruit. Celui qui nous reprochera la surabondance ne peut être qu'un ignorant. Qu'il feuillette le recueil de l'Académie et qu'il compare, il verra que nous n'employons pas quinze planches où l'Académie en emploie jusqu'à quatre-vingts : il verra les mêmes répétitions d'objets d'un atelier à un autre. L'Académie a bien fait et nous aussi. L'Académie travaille à un traité général et complet. Il faut que

chacun remplisse sa tache. Les arts n'étaient qu'une portion de la nôtre.

Mais qu'importe que nous ayons péché par surabondance ou par disette? A qui est-il juste de s'en prendre? C'est sans doute à celui qui a présidé aux dessins et à la gravure. Est-ce le libraire? Non. Qu'a donc le libraire à démêler dans cette afïaire? Rien. Qui est-ce qui se plaint du libraire ou de l'éditeur? Personne. Qui est-ce qui force le souscripteur à préférer son exemplaire à de l'argent? Qui l'empêche de vendre et de mettre une centaine d'écus de profit dans sa bourse? Personne. Celui qui n'a pu suivre la souscription a-t-il été lésé ? Non. Il a toujours pu, et il peut encore, la céder avec avantage. Celui qui l'a suivie jusqu'à présent, est-il, a-t-il été lésé? Non, puisque son effet gagne de valeur de jour en jour. Personne n'a donc été ni gêné, ni vexé. Le compatriote a été satisfait ; l'argent de l'étranger nons est venu ; et M. Luneau s'imagine que cet argent sera renvoyé par le magistrat, contre l'intention du ministère, qui a bien montré, par son indulgence, combien il lui aurait déplu que l'ouvrage, suspendu ici, s'achevât au loin. A qui donc en veut M. Luneau? J'ai déjà dit à M. Luneau qu'il ne savait pas tout, et il faut que je le lui répète : il croit apparemment qu'on limite le nombre des planches ; qu'il s'adresse aux habiles gens qui conduisent le recueil de l'Académie, et il apprendra ce qui en est. Le moindre artisan met une grande importance à son métier, et vous dit : « Je veux qu'on dessine et qu'on grave toutes mes figures, sans y rien changer, ou je laisse la besogne. » L'artiste me commande et je commande le libraire. Adresser son reproche à celui-ci, c'est commettre une erreur de personne; l'adresser à l'auteur, c'est supprimer son entreprise ; et supprimer son entreprise, quand elle a réussi, c'est, je crois,

préférer très ridiculement son opinion particulière au vœu général et public.

Cinquième chef d'accusation de M. Luneau

Dans le calcul des planches, on a compté la planche double pour deux planches; la triple pour trois et la quadruple pour quatre.

Réponse

Ce calcul est-il d'usage? Il est d'usage. Pour le savoir, il ne s'agissait que de s'en informer à Jombert ou à quelqu'autre commerçant. Ce calcul est-il raisonnable ? Il l'est.

La planche double coûte le double en cuivre et en gravure et quelquefois davantage.

La planche double coûte le double en papier, et même au-delà.

La planche double coûte le double et plus au tirage.

Et il en est de même, proportion gardée, de la planche triple et de la planche quadruple.

Si le sujet d'une planche triple eût été divisé en trois parties, il eût formé trois planches, et M. Luneau n'eût eu rien à dire; mais l'ensemble de l'objet partagé eût été détruit, et les trois planches en seraient devenues presqu'inutiles.

Et parce que le libraire a mieux aimé tendre à la perfection de son ouvrage que de consulter strictement son intérêt, M. Luneau part de là pour lui intenter une accusation ! Qu'il sache que je l'ai entendu, ce libraire, crier plus haut que lui contre ces planches doubles, triples et quadruples.

C'est un spectacle bien affligeant que la diversité des

masques de la haine. Grâce à M. Luneau, nous les aurons tous vus.

Sixième chef d'accusation de M. Luneau

Le libraire a exigé de celui qui n'avait pas souscrit vingt-quatre livres de plus que du souscripteur.

Réponse

Qu'est-ce qu'une souscription ? C'est une avance pécuniaire, autorisée par le magistrat, et demandée au public par un auteur ou par un libraire qui n'a pas les fonds suffisants pour l'entreprise qu'il a projetée.

Si j'ai des risques et si je n'ai point d'avantages à souscrire, pourquoi souscrirais-je?

Quels sont les risques d'un souscripteur? D'avoir un mauvais ouvrage si l'auteur est mauvais, et de n'avoir qu'un ouvrage incomplet, si l'ouvrage est supprimé par autorité ou discontinué par accident. Dans tous ces cas, le libraire est bien strictement traité comme un simple manouvrier, et il n'y a pas d'exemple qu'on ait obtenu contre lui des indemnités.

Quels sont les avantages du souscripteur? Celui de retrouver au moins, sur le prix de l'ouvrage, l'intérêt de son argent et la compensation de ses risques.

La souscription est-elle licite ? Elle l'est ici et partout où l'on imprime.

Le libraire qui l'ouvre la peut-il fermer à sa volonté ? Assurément, surtout lorsque le nombre des exemplaires n'est pas limité. Quand elle est fermée, a-t-il le droit de mettre à son ouvrage une valeur au-delà de la souscription? Qui peut en douter? Cette valeur est-elle arbitraire? Pourquoi ne le serait-elle pas, puis qu'on est maître de prendre ou de laisser sa marchandise ?

Voilà, ce me semble, les notions les plus élémentaires du commerce et de sa liberté ; et s'il y avait quelque loi contraire, cette loi nuisible et abrogée de fait, le devrait être de droit.

Public impartial et sensé ; magistrats équitables, permettez que l'on s'adresse à vous, et que l'on vous demande comment il se fait qu'un homme, un seul homme, au milieu d'un peuple entier, après un laps de temps inouï, s'élève contre un usage licite et favorable à toute grande entreprise; ûxe au commerçant son profit; range sur une même ligne, dans un cas particulier du choix de son ressentiment, et le souscripteur qui fait des avances, et le non-souscripteur qui ne court aucun risque; s'inscrive contre une demande à laquelle tout acquéreur est libre d'accéder ou de se refuser, à laquelle on a accédé sans murmure et qui laisse même au nonsouscripteur un effet dont la valeur surpasse de beaucoup le prix de son achat. Voici une législation d'une espèce nouvelle, qui se propose apparemment de donner une mesure à la concurrence des acquéreurs, et des limites au profit du commerçant. Cela fait pitié.

On m'a dit : Réduisez au silence, et couvrez M. Luneau de confusion ; proposez-lui d'accepter, au prix de la souscription, autant d'exemplaires, complets ou imcomplets qu'il vous en offrira. Si l'on me pardonne l'indécence de cette proposition, je la lui fais.

En tout genre de commerce, le prix de la chose est en raison de sa rareté et du nombre des acquéreurs. Par exemple, s'il arrivait un jour à M. Luneau de n'avoir de reste en son magasin qu'un seul exemplaire de toute son édition de Racine, le donnerait-il au prix du premier qu'il a vendu? Je n'en crois rien. Il exige donc des autres ce que ni lui, ni personne, n'a fait, ne fait, ne fera et ne doit faire.

Mais, s'écrie-il, les avances des souscripteurs ont fourni au-delà des premières dépenses du libraire. Si cela est, tant mieux : mais cela n'est pas. M. Luneau est sujet à poser en fait ce qui lui passe par la tête. Je sais, moi, que les libraires associés à V Encyclopédie ont été forcés à des emprunts considérables et onéreux. Plusieurs années de suite ils n'ont pu satisfaire à mes honoraires : j'atteste leur avoir prêté jusqu'à 10,000 francs; et je l'atteste, parce que c'est la vérité.

Et puis, d'après ces assertions inconsidérées de M. Luneau, qu'on juge de la confiance que méritent ses calculs.

Septième chef d'accusation de M. Luneau

Les libraires ont demandé pour les planches d'histoire naturelle cinq livres douze sols de plus que pour les autres.

Réponse

Ils ont pu demander cette augmentation, parce qu'après l'arrêt du Conseil qui a rompu le premier pacte convenu entr'eux et le public, ils sont restés maîtres de fixer à leur marchandise le prix qui leur convenait. Je dis à leur marchandise, car un livre est l'ouvrage d'un auteur et la marchandise d'un libraire. J'ajoute qu'ils ont dû la demander, cette augmentation, et qu'ils y ont été forcés par moi. M. Luneau n'est pas heureux : il attaque les libraires encyclopédistes sur l'unique article de leur entreprise qui me soit connu, sur le seul point où je ne puisse leur refuser l'attestation d'un désintéressement dont je voudrais qu'on eût à les louer plus souvent. Il m'est facile de calculer leur dépense, parce que c'est moi qui l'ai faite.

Avant que d'envoyer aux graveurs nos dessins d'histoire naturelle, il me vint en pensée de les soumettre à l'examen du plus célèbre naturaliste de l'Europe, M. Bernard de Jussieu, qui les proscrivit tous. Je ne balançai point à les déchirer; et, sans consulter aucun des associés, en mon nom, de mon autorité privée, je traitai pour cette partie avec un homme dont le mérite est bien décidé dans ce genre, M. Daubenton le jeune.

Au bout de trois années consacrées à ce travail surérogatoire, j'assemblai les libraires et je leur produisis l'ouvrage et le traité. Je ne dirai point que mon procédé leur fut agréable ; mais la proposition de publier ce volume à mes frais et dépens arrêta sur le champ leurs plaintes. J'exigeai, en leur cédant mon traité, que cette partie serait exécutée comme je le désirerais, et il leur fallut encore souscrire à cette condition.

En conséquence, 2000 écus stipulés dans le traité avec M. Daubenton, furent payés.

Au lieu d'imprimer sur du papier à 16 francs, on imprima sur du papier à 24.

Le prix du tirage fut augmenté d'1/4 en plus.

Et je touchai trois ans de mes honoraires.

Le libraire a-t-il été libre de suivre le prix courant de ses planches ? On voit que non.

Libre ou contraint, s'il eût donné à l'histoire naturelle toute la perfection dont cette intéressante partie était susceptible, quelqu'un aurait-il osé lui en faire un reproche, et refuser à son volume une augmentation de prix? Le singulier M. Luneau, peut-être. L'augmentation qu'il y a mise excède-t-elle la dépense dans laquelle je l'ai constitué? Je ne l'aurais pas souffert. Il a vendu son volume, ce que je l'aurais vendu, s'il me l'eût laissé. Ai-je bien fait de lacérer les premiers dessins ? C'est aux

connaisseurs en histoire naturelle, à M. Bernard de Jussieu, à répondre. Ai-je bien fait de traiter pour cette partie à l'insu du libraire? J'en appelle à ceux qui le connaissent. Ce qu'il y a de certain, c'est que je l'ai mis dans l'alternative ou de succéder à mon traité, ou de m'abandonner la propriété d'une portion de son ouvrage, et qu'il en est résulté un volume reconnu pour très beau. Le libraire aurait pu faire entrer en compte les premiers dessins lacérés, et vingt-cinq des derniers dirigés par M. Daubenton, et égarés dans l'atelier d'un graveur négligent. Je ne l'ai pas voulu.

D'où il s'ensuit que, dans cette circonstance, le libraire a été ce qu'il appelle vexé de tout point par son éditeur, et complètement sacrifié à la perfection de l'ouvrage, au goût régnant pour l'histoire naturelle et à la satisfaction du public; et qu'en demandant plus pour ces planches, il a moins profité que sur les autres.

J'ai eu tantôt à me louer, tantôt à me plaindre du libraire. Au moment où je le défends, je n'ai point encore oublié ses torts, mais en suis-je moins obligé d'avouer mes faits et gestes, quand on les lui impute ? Si je n'écoutais que mon repos, je lui laisserais démêler sa fusée avec M. Luneau, comme d'autres feraient peut-être à ma place; mais je ne me sens pas ce courage.

M. Luneau prétend que tout ce qu'il sait de VEncyclopédie, il le tient de moi ; il est sûr que conduit chez moi par un homme de lettres, dont la présence me garantissait la probité de M. Luneau, je ne lui celai rien des détails littéraires. Quant à l'affaire de commerce, je lui dis : « Monsieur Luneau, je n'y entends rien ; je ne lirai point vos calculs, que je crois très fautifs. Je ne suis pas payé pour défendre les libraires ; ils sont durs, mais vous ne me persuaderez jamais que ce soient des

fripons » ; et sur ce propos il remporta son énorme cahier de chiffres, sans avoir pu me résoudre à le regarder. M. Luneau ne niera point ce fait, parce qu'il mentirait inutilement. Qu'on me dise à présent ce qu'il y a de commun entre la lettre que j'adressai au magistrat en faveur de tous les gens de lettres et celle que j'écrivis aux libraires, lorsqu'on se servait de mon autorité pour les inculper ; et à quoi se réduisent les conséquences qu'il plaît à M. Luneau d'en tirer.

Encore une fois, qu'on y prenne garde. Ce que je puis avoir dit ou écrit à M. Luneau n'a aucun rapport à l'affaire présente. L'exhorter à défendre bravement les privilèges des gens de lettres contre le Corps de la librairie, ou à spolier injustement deux libraires y se sont des choses très différentes, qu'apparemment il croit honnête de confondre, puisqu'il l'a déjà fait.

Huitième chef d'accusation de M. Luneau

Les sept premiers volumes étaient à 18 francs; les libraires ont fait payer 20 francs chacun des dix derniers.

Réponse

A qui a-t-on demandé ces 40 sols de plus ? A un souscripteur ? Nullement. Après le 7^ volume et la décision du souverain, l'ouvrage est supprimé ; la continuation en est défendue. Il ne subsiste de pacte entre le public et le libraire, que ce qu'il a plu au législateur d'en laisser. Il n'y a plus de souscripteurs. Si la suite de l'ouvrage paraît, à l'ombre d'une tolérance tacite, inspirée par l'intérêt national, le commerçant et l'acquéreur sont par rapport aux dix derniers volumes, proscrits avant que d'être nés, comme si l'un demandait à l'autre un Bayle, ou quelqu'ouvrage de cette nature.

L'ouvrage vient, ou est censé venir de l'étranger.

Le souscripteur ne dit plus au libraire : « Voilà ma souscription, donnez-moi la suite de Y Encyclopédie ; si vous me la refusez, je porterai mon titre au tribunal des lois, et j'aurai raison de votre refus. » S'il parlait ainsi, le libraire pourrait lui répondre : « Monsieur, vous n'êtes pas dans votre bon sens. »

Mais voici l'entretien du souscripteur et du commerçant :

L'Acquéreur. J'ai les sept premiers volumes de votre ouvrage, et je voudrais en avoir la suite.

Le Libraire. Je ne me mêle plus de cette entreprise ; je vous dois des planches et je vous en fournirai quand il en paraîtra; mais pour toute ma fortune je ne vous délivrerais pas ici ce que vous me demandez.

L'AcQUP^REUR. Comment ferai-je donc?

Le Libraire. Si vous m'indiquiez quelqu'endroit au loin, on pourrait se charger de vous compléter; à vos risques et fortunes, s'entend.

L'Acquéreur. Combien le volume?

Le Libraire. Vingt francs.

L'Acquéreur. Vingt francs, soit.

Que dirait-on d'un passant, qui interviendrait dans le colloque de l'acquéreur et du commerçant, et qui leur crierait : Je m'y oppose. Hé bien, ce passant, c'est M. Luneau, à qui, ce me semble, le commerçant et l'acquéreur peuvent dire, s'ils lui répondent : a Mêlezvous de vos affaires, et laissez-nous arranger la nôtre... — Mais il vous prend W sols de trop... — Il ne me prend rien, il me demande de sa marchandise ce qu'il en veut, et son prix me convient ; je n'ai qu'un seul droit, c'est de la laisser. — Si vous la laissez, votre ouvrage sera incomplet. — Complet ou incomplet, je le garderai ou je m'en déferai avec avantage, quand je voudrai. — N'êtes vous pas souscripteur? — Je l'étais, mais ce titre

ne subsiste plus; ou s'il subsiste, ce n'est pas pour ce que je demande; je suis trop content qu'on veuille bien compléter mon livre : au lieu de 20 francs, ce marchand en pourrait, à la rigueur, exiger 24, même davantage; car enfin c'est son bien, c'est son effet : il n'est aucunement la cause de ce qui est arrivé ; il a vu sa fortune sur le point d'être renversée, et le fruit de vingt années de travaux perdu ; il me demande 40 sols en dédommagement des hasards qu'il a courus, et des dépenses accidentelles dans lesquelles il a été constitué bien innocemment. Je les lui accorde sans répugnance. Monsieur^ ne nous importunez pas davantage, et permettez que nous finissions notre affaire. — Non, je ne permets pas, je veux crier, je crierai. — Criez, mais allez crier plus loin. »

Je me trompe fort, ou l'acquéreur et le commerçant se diraient à l'oreille : « Que ce passant radote ! » Pour moi, je demande au public et aux magistrats si ces deux libres et paisibles contractants n'ont pas raison ?

Mais l'absurdité et le ridicule, c'est que ce n'est pas au premier instant, c'est au bout de vingt années, lorsque l'acquéreur et le commerçant se souviennent à peine de s'être parlé, que ce passant se met de la conversation. En vérité cela ferait rire, si la perspective effrayante que ce procédé montre à tous les citoyens qui ont quelque fortune, n'excitait l'indignation.

Neuvième chef d'accusation de M. Luneau

// existe des reconnaissances où le libraire Briasson s'engage à fournir le ¥ volume de planches et les suivants, au prix de 28 livres; cependant on y a mis un tout autre prix.

Réponse

Je ne sais pourquoi je m'arrête à ce chef d'accusation ;

car il est aussi clair que le jour que c'est une méprise d'un des associés. Je laisse à juger de l'évidence de cette méprise par ce qui suit :

Les porteurs de ces reconnaissances mal libellées possédaient un titre qui leur permettait pas d'ignorer que le prix du volume était pour eux de 28 francs; cependant il ne s'en est pas trouvé un seul qui ait fait difficulté de le payer 36. En vérité ces porteurs de reconnaissance étaient des hommes comme il n'y en eut jamais ; car c'est la première fois, depuis qu'on commerce, qu'il soit arrivé, sans réclamation juridique ou particulière, qu'on ait payé 36 francs, quand on savait n'en devoir que 28, et qu'on se soit généralement et paisiblement soumis à une concussion aussi énorme et aussi souvent réitérée.

Mais rendons, s'il se peut, cette méprise plus frappante encore. Pour cet effet, je supplie le public et les magistrats de jeter les yeux sur un avis publié antérieurement à la reconnaissance objectée. Voici comment les libraires s'y énoncent.

(( Nous avons promis au souscripteur 1000 planches à raison de 226 livres le mille.

(( Nous avons reçu d'avance 114 livres

(L Nous avons reçu pour un l*^*" volume

de 269 planches 28 »

ce Nous avons reçu pour un 2« et 3*^ vol.

de 434 planches 48 »

« Nous avons à recevoir pour ce 4^^ vol.

de 298 pi 36 y>

(( Total 1001 planches. ... 226 livres

Les libraires ajoutent que, quoique les prix de la main-d'œuvre et des choses soient augmentés, celui qui

UN FACTUiM INCONNU DE DIDEROT 37

a été souscripteur ne paiera jamais que 226 livres le 1000 de planches.

Ces engagements sont répétés dans tous les avertissements publiés à mesure que les volumes de planches ont paru.

Je pourrais, je crois, abandonner au public et aux magistrats le soin de conclure, et laisser là M. Luneau; mais je l'entretiendrai encore un moment, au hasard de l'ennuyer. De quoi s'agit-il? Est-ce de savoir si le libraire Briasson a mal libellé une reconnaissance, ou plutôt si c'est une méprise ou non de sa part? Si les conditions des libraires associés, avant, au temps et postérieurement à la date de la reconnaissance mal libellée, sont nettes et précises, et s'ils les ont fidèlement remplies? Trois points, j'ose le dire, sur lesquels il n'y a que la passion la plus aveugle qui puisse former le moindre doute. Je prie le lecteur de faire quelqu'attention à ce qui suit.

Le prix de la planche fut fixé à l'origine de l'ouvrage, c'est à dire, lorsque le succès en était de toute incertitude^ à 4 sols 6 deniers. Je demande si l'on à jamais vu sous le ciel un commerçant assez insensé pour baisser le prix de sa marchandise, lorsqu'elle est en plein crédit, lorsque tout le monde la lui demande, lorsqu'il a plus d'acquéreurs qu'il n'en peut fournir. Or si la reconnaissance mal libellée du libraire Briasson n'était pas une méprise, le libraire Briasson serait cet insensé et l'unique de son espèce.

Dans le cas de la denrée en faveur, quelle est la tentation du vendeur? d'en hausser le prix. Que M. Luneau s'accorde donc avec lui-même ; il dit : le libraire est avide. D'accord, mais s'il est avide,' comment a-t-il pu proposer au rabais une marchandise dont la rapidité de la vente, d'un placement assuré, épuisait son

magasin. Ah ! Monsieur Luneau, pour rendre le libraire fripon, vous le faites si bète, mais si bête, que pour vous en croire il faudrait être encore plus bête que lui.

Le commerçant en succès doit hausser le prix de son effet, à moins que la valeur n'en ait été fixée par quelque pacte ; alors, bon gré, mal gré, il faut qu'il s'y tienne. Le libraire qui avait fixé la planche au prix modique de 4 sols 6 derniers, s'y est-il tenu? La première et la dernière planche livrées ont-elles été vendues à ce prix? Assurément. Le libraire Briasson est donc un étourdi ; mais ni lui, ni ses associés ne sont des fripons.

Qu'en a pensé le public si bien averti par M. Luneau? Il n'aura pas souffert, apparemment, que des commerçants infidèles continuassent de le tromper; il aura réclamé. Point du tout. Il a retiré des sept premiers volumes ceux qui lui manquaient au prix de la souscription, et les dix derniers volumes au prix de 20 livres. Il a accepté les volumes de planches qu'on vient de lui présenter, au prix stipulé à l'origine de l'entreprise. Il a traité la criaillerie de M. Luneau, comme elle le méritait, c'est à dire avec le plus parfait mépris.

Qu'en ont pensé les juges criminels? Et le décret décerné contre M. Luneau en conséquence de ses accusations, et la sentence qui le renvoie, lui sans indemnité, les libraires sans châtiment proportionné, le disent assez. La loi vous a traité, Monsieur Luneau, comme un accusateur d'un esprit borné, mais de bonne foi. L'étourderie du libraire Briasson a été punie, et vous a sauvé. Mais s'il y avait eu dol, vol public, concussion, croyez que le décret dont vous avez été relevé aurait incontinent saisi le concussionnaire.

D'où il s'ensuit qu'il n'y a plus de logique, aucune notion fixe d'équité, ou que les chefs d'accusation de M. Lunean sont autant d'absurdités. Après l'avoir, je

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crois, démontré pour tout homme qui ne préfère pas l'esprit captieux et faux de la passion et de la chicane au pur et simple bon sens, je vais esquisser le plan de la défense de M. Luneau : il tronquera quelques uns de mes raisonnements; il se jettera à perte d'haleine dans des détails aussi hasardés que superflus sur les profits du libraire; il nous donnera le modèle de l'inquisition civile la plus odieuse ; il associera, comme il n'a pas rougi de le faire, le titre honnête de littérateur au rôle équivoque de délateur : il entassera derechef personnalités sur personnalités; il brouillera deux affaires qui n'ont rien de commun ; mais il ne répondra rien de net et de précis, parce qu'il est plus commode de blesser, d'ignorance ou de projet, la justice et les lois de la manière la plus criante, par l'attentat juridique le plus révoltant sur la propriété, sans laquelle il n'y a ni justice, ni lois.

S'il était permis d'attaquer les citoyens avec les armes qu'il emploie, je n'en connais aucun qui pût se promettre la jouissance tranquille de son état, aucun qui ne pût être spolié de la fortune la plus légitimement acquise. Il ne nous resterait qu'à passer de nos maisons dans la rue, et qu'à en abandonner les clés au premier venu à qui il prendrait en fantaisie de disputer notre domicile. Pour mettre le comble au désordre et à la rapacité, on n'aurait qu'à récompenser d'une portion de notre dépouille cette espèce de scrutateurs de nos foyers dont on peut lire l'origine et les forfaits dans Tacite, et que la sagesse du ministère et des magistrats saura sans doute arrêter et punir. Je me garderai bien de ranger M. Luneau dans la classe de cette race détestable; mais je crois que le ressentiment l'aveugle sur les suites funestes de l'exemple qu'il donne.

Je proteste que, si les hommes honnêtes et sensés que

j'ai consultés sur ce mémoire y avaient trouvé la moindre réponse, et que, si je n'avais moi-même la plus entière conviction de la vérité de tout ce qu'il contient, je ne l'aurais pas publié.

Je proteste que l'entreprise de V Encyclopédie n'a pas été de mon choix ; qu'une parole d'honneur très adroitement exigée, très indiscrètement accordée, m'a livré, pieds et poings liés, à cette énorme tâche et à toutes les peines qui l'ont accompagnée, et que, quelque médiocrement que je m'en sois tiré, j'y ai mis tout ce que j'avais de temps, de santé, de connaissance et de capacité. Si je n'ai pas mieux fait, c'est qu'il n'était pas en mon pouvoir de mieux faire. Quelque multipliés que soient les défauts de V Encyclopédie, il semble toutefois que celui qui, avec le plus beau caractère, le plus beau papier, le crayon de Gravelot, le burin de Le Mire et le texte de Racine, n'a pu faire un ouvrage estimé, me devait à moi, comme à tout autre, beaucoup d'indulgence. On m'a dit que M. Luneau, après m'avoir porté aux nues dans ses plaidoiries, m'avait accablé d'invectives dans un de ses derniers mémoires. Celui qui ne mesure ses discours ni sur la décence, ni sur la vérité a perdu le privilège de flatter par son éloge et de blesser par son injure. M. Luneau qui me loue, M. Luneau qui m'outrage, sera le même Luneau pour moi ; et je ne rétracterai point les politesses dont je l'ai comblé dans ma lettre aux libraires, parce que je crois qu'il les mérite et plus que jamais. Quitte envers le public, les magistrats, les libraires et moi-même, je me hâte de retourner à la tranquillité de mon cabinet et à la douceur de mes études, dont je ne me suis pas laissé distraire sans répugnance, et que je ne sacrifierai pas davantage à M. Luneau, quelque nouvelle insulte qu'il puisse m'adresser.

P.-S. — Il y a sur l'afYaire de commerce, une Lettre d'un souscripteur (1), qui m'en paraît mieux instruit que M. Luneau.

L'affaire se prolongea plusieurs années encore et ne se se termina que le 14 août 1778, devant la Grand'Chambre du Parlement. Sur le rapport de l'abbé de Malézieux, conseiller, Luneau et les « intervenants » qui avaient soutenu ses revendications, furent déboutés et condamnés aux dépens, parce que, dit un passage caractéristique de la Correspondance secrète de Métra (IV, 371), «jamais les plaideurs riches n'ont perdu contre les pauvres. » (2)

Le Breton, le dernier survivant des libraires associés qui avaient soutenu l'instance, ne jouit pas longtemps de son triomphe : il mourut le 4 octobre 1779. Diderot s'éteignit en 1784. Ce ne fut le tour de Luneau que le 14 janvier 1802. Une notice nécrologique, signée A.-J.-D.-B., parue dans le Magasin encyclopédique (tome XLIV, p. 28) rappela le long procès qu'il avait soutenu et « l'astucieuse impartialité de Diderot » dans cette affaire. Eusèbe Salverte, qui avait connu le philosophe et venait de publier son Eloge (Paris, Surosne, an IX, in-8), protesta contre le rôle qu'on prêtait à celui-ci (tome XLV, pp. 95-100) et ajouta incidemment qu'il possédait un exemplaire de la brochure Au public et aux magistrats ; mais cet exemplaire ne s'est pas retrouvé dans le catalogue de la vente posthume de sa bibliothèque (16-17 décembre 1839) et, jusqu'à plus informé, on peut tenir pour unique celui qui m'a permis d'ajouter un détail ignoré à ce curieux épisode de l'histoire de l'ancienne librairie française.

(1) Le véritable titre de cette brochure est Réflexions d'un souscripteur de Z'Encj'clopédie sur le procès intenté aux libraires associés à cet ouvrage par M. Luneau de Boisjermain. S. 1. ii. d., iii-S», 24 p. L'auteur est J.-G.-A. Stoupe.

(2) On trouvera le texte de cet arrêt dans la Gazette des tribunaux de 1778 (tome VI, pp. 275-277). Le rédacteur ajoute que les libraires du Palais avaient formé des recueils factices des mémoires échangés par les parties et pour lesquels on avait imprimé un titre collectif.

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