SCÈNE PREMIÈRE
- NOURRISSON, GANACHARD.
(Gauachard est assis près de la table, lisant un journal; Nourrisson, en reste et
arec on tablier de domestique, brosse le paletot de Gauachard, qui est en
robe de chambre.)
GANACHARD, lisant à haute voix.
« M. N w , riche propriétaire de Normandie, qui était venu passer quelques semaines à Paris, a disparu de l’hôtel où il était descendu. Toutes les recherches pour retrouver sa trace avaient été infructueuses, lorsque des mariniers ont retiré hier de la Seine, à la hauteur du pont de la Concorde, un particulier qui avait séjourné plus de huit jours au fond de l’eau. Malgré les soins intelligents qui lui ont été prodigués, il a été impossible de le rappeler à vie. Il était tout à fait méconnaissable. Son domestique n’a pas hésité à le reconnaître. M. N M * était un homme de mœurs douces, que rien ne paraissait devoir pousser à une Un aussi triste... »
NOURRISSON, qui lit par derrière.
« Que douloureuse. »
GANACHARD, regardant Nourrissou.
Eh bien ! imbécile ! Que fais-tu là?
NOURRISSON, interdit.
Imbécile!., moi!.. Oui, certainement!.. Rien! rien!.. Il a reconnu le cadavre !
GANACHARD.
Tu m’écoutais malgré ma défense! ne t’ai-jc pas déclaré solennellement, le jour où tu es entré chez moi, que j’avais l’habitude de faire tous les matins à haute voix la lecture de
4 UN FAIT-PARIS
mon journal, mais que mes gens, n’ayant pas besoin d’être initiés aux affaires politiques, il leur était absolument interdit de m’entendre.
NOURRISSON
C’est vrai, Monsieur.
GANACHARD.
Et cependant tu t’es octroyé la licence de saisir au passage cet intéressant Fait-Paris, qui vient de me causer les émotions les plus vives!,. 11 est rédigé avec une habileté et une éloquence ! Il ne dit pas tout ! Il ne montre qu’une partie du tableau, et c’est à l’intelligence de suppléer à l’obscurité du récit. Pourquoi ce cultivateur de Normandie s’est-il précipité dans les Ilots de la Seine? Puisque tu as commis l’indiscrétion de m’entendre, dis-moi, Joseph, si tu as une opinion sur Cette question ? (U se lève et pose son journal sur la table.)
NOURRISSON, sortant de nouveau de son abattement.
Moi! Monsieur! moi!.. Avoir reconnu mon cadavre!.. Oh! le misérable!
GANACHARD.
Tu ne trouves rien?.. Vois, mon pauvre garçon, comme la lecture des feuilles publiques est dangereuse pour une intelligence d’une catagorie inférieure ; les grands esprits seulement peuvent résister aux fortes commotions des Faits-Paris... Allons, donne-moi mon paletot, ma canne et mon chapeau... (A lui-mème.) Pourquoi ce cultivateur de Normandie s’est-il précipité dans les flots de la Seine?... (A Nourrisson.) Je reviendrai dans une heure, serre mon journal dans ce tiroir! J’ai encore à lire deux colonnes sur les animaux reproducteurs, et trois sur le dessèchement des marais et sur les effets du drainage!... Une heure de délices. (Fausse sortie.) N’oublie pas de frotter le salon, de nettoyer les carreaux, de vernir mes chaussures et de mettre tout en ordre. Allons, travaille, mon garçon, travaille ! (A lui-mème, en sortant.) Pourquoi ce cultivateur de Normandie s’est-il précipité dans les flots de la Seine?..
(Nourrisson lui a donné, quand il les lui a demandés, son paletot, sa canne et son chapeau, et lui a pris sa robe de chambre, qu'il garde sur son bras. — Ganachard sort par le fond.)