‹ Un guet-apens judiciaireChapitre 1 sur 47 · AVIS DE L’ÉDITEUR · texte numérisé non relu

AVIS DE L’ÉDITEUR

Pour des raisons indépendantes de la volonté de l’auteur et de l’éditeur, le présent volume n’a pas pu paraître à l'époque fixée par l’auteur, qui était le mois de juin dernier.

Depuis, des événements se sont produits. Des personnes citées par l'auteur comme vivantes sont mortes, d’autres ont changé de situations.

Pour des raisons également indépendantes de sa volonté, l'auteur n’a pu jaire les corrections qu’ auraient demandées ces événements et ces changements de situation et l’ouvrage paraît aujourd’hui tel qu’il aurait dû paraître il y a sept mois.

Décembre i8g6.

Pourquoi j’écris ce mémoire.

Je n*ai jamais fait de chantage l — Faut-il me défendre ? —

La dictature judiciaire. — A qui a-t-on fait rendre gorge?

— L’envers de l’épuration.

Qui se rappelle l’affaire des Cercles et l’affaire de la Transatlantique?... C’est déjà de l’histoire ancienne.

Dans ces’ deux affaires, j’ai été condamné par défaut^ d’abord le 22 février, ensuite le 24 octobre 1895, avec confusion des peines, à cinq ans de prison, 3,000 francs d’amende et aux frais du procès.

Je me propose de démontrer ici que toutes les accusations qui ont été portées contre moi, et qui m’ont valu ces deux condamnations, sont fausses, odieuses, invraisemblables ; que je n’ai jamais fait, ni eu l’idée de faire du chantage ni contre les cercles ouverts, ni contre la Compagnie Transatlantique, ni contre personne; que le contraire n’a pas été prouvé et ne pouvait pas l’être ; que dans ces deux procès, le chantage n’a été qu’un prétexte ; qu’ils ont eu pour cause réelle soit des manœuvres politiques, soit des manœuvres financières, soit la satisfaction .d’inavouables vengeances ; que les poursuites ont été ordonnées par un ministre désireux de se débarrasser de l’opposition du X/X® Siècle; qu’elles ont été échafaudées sur des

dénonciations calomnieuses et de faux témoignages dictés par l’intérêt, la rancune ou la peur ; que pour faire cette démonstration, deux choses m’étaient indispensables : le temps et la liberté ; enfin, que pour avoir ces deux choses, c’est-à-dire pour pouvoir me défendre, je n’avais qu’un seul moyen : faire défaut et me soustraire aux recherches de la police...

Mais le souci de me justifier n’est pas la seule raison qui me détermine à écrire ce mémoire.

Le XIX^ Siècle y que j’avais recréé, que j’avais vivifié, qui m’avait coûté tant d’efforts, tant de veilles, tant d’argent, a été assassiné, assassinat d’autant plus lâche, d’autant plus odieux qu’on lui a donné les apparences d’une exécution judiciaire et que des magistrats, des mandataires de justice, des administrateurs judiciaires, des experts ont prêté les mains à ce mauvais coup. Ma vaillante rédaction est dispersée. Les braves gens qui, ayant confiance dans un journal où les droits du public étaient défendus avec intrépidité, avaient placé leurs économies dans les obligations du XIX^ Siècle y ont perdu leur argent. La veille encore, j’étais directeur politique et rédacteur en chef d^un grand journal ayant des milliers de lecteurs. J’étais honoré des miens, aimé de mes amis. Je me croyais estimé de mes collaborateurs et de mes confrères avec lesquels, sauf une seule exception bien excusable pour qui connaît le fond des choses, je n’avais jamais eu que des polémiques courtoises et d’excellents rapports. Le lendemain, sur la vague et calomnieuse dénonciation d’un tenancier de tripot qui ne m’avait jamais vu, j’étais sacrifié, anathématisé, excommunié, maudit. En récompense de trente années de travail entièrement consacrées à la défense du droit, de la liberté, de l’intérêt public, le gouvernement de la République faisait lancer contre moi un mandat d’arrestation

POURQUOI j’écris ce MÉMOIRE.

sans m’avoir interrogé, sans m’avoir demandé aucune explication, sans m’avoir confronté avec mon accusateur. Mon nom, que je m’étais toujours efforcé de porter avec honneur, était mis au pilori. On m’arrachait à ma famille, à mes affaires, on me ruinait moralement et matériellement. Mes meubles, vieux compagnons achetés jadis au fur et à mesure des trouvailles quand mes ressources me le permettaient, mes pauvres livres qui charmaient les heures tranquilles où je n’étais pas absorbé par le travail incessant du journal, tout a été vendu à vil prix à l’hotcl des ventes. Les notes que je prenais pour moi seul, ma correspondance politique depuis trente ans, mes lettres intimes parmi lesquelles tant de lettres de morts, tristes et chers souvenirs, ils ont tout pris, tout violé, tout profané. M. le commissaire de police Clément a tout jeté pêle-mêle dans des caisses, sans dresser aucun inventaire, afin sans doute que les documents gênants, les lettres de fonctionnaires et de magistrats, celles aussi de certains ministres, collègues de M. Charles Dupuy, où ils me demandaient des services, où ils me remerciaient, où ils me suppliaient de leur venir en aide dans des moments de détresse électorale, puissent s’égarer plus facilement. Tout a été emporté au palais de justice. Un substitut goguenard a procédé au dépouillement en présence de M. de Clercq, qui, sur chaque papier, trouvait moyen de faire un lazzi dont s’esclaffait le magistrat. Mon père touche à sa quatre-vingtsixième année : le reverrai-je? Ma femme avait une petite nièce dont nous avions fait notre fille : quand je reviendrai, — si jamais je reviens! — elle ne me reconnaîtra plus. J’aurai été traité tous les jours, pendant des mois, dans les journaux et par les gens qui ne me connaissent pas, dans les conversations privées, de maître-chanteur, de voleur, d’escroc, de chevalier d’industrie, d’aventurier, sans protestation possible. . .

J'admets l’hypothèse la pius favorable. On s’est aperçu que j’étais victime d’un abominable guet-apens, que les magistrats se sont faits, sans le savoir, les instruments de vengeances politiques et de rancunes particulières, que mon principal crime est de ne pas avoir admiré un ministre, M. Charles Dupuy. Mon innocence est reconnue. Des juges mieux informés l’ont proclamée. Me rendra-t-on mon honneur, ma situation, mon journal ? Les obligataires du X7X® Siècle retrouveront-ils leur argent ? Quelle compensation m’ofirira-t-on pour mon existence brisée ?

Aucune.

D’abord pour des déboires comme ceux que j’ai subis, et que je subis encore à chaque heure, à chaque minute, il n’y a pas de compensation . Et puis dans l’état actuel de nos institutions et de nos mœurs, les injustices commises par le gouvernement, la police et les magistrats ne sont susceptibles d’aucune réparation légale...

Alors, à quoi bon me défendre ? L’opinion des hommes vaut-elle qu’on se donne tant de peine ? J’ai déjà vécu plus que ma parc d’existence moyenne. Encore quelque temps et je précéderai ou je suivrai bon gré, mal gré, tous les acteurs connus ou inconnus de ce drame judiciaire au champ de repos où règne enfin l’égalité, suprême revanche de ceux qui ont tiré un mauvais numéro à la loterie de la vie (*).

Si donc il ne s’agissait que de moi, j’attendrais patiemment le dénouement fatal, et à l’humiliation de me défendre contre des accusations infâmes, je préférerais le silence qui, comme la mort, a son amère jouissance et sa dignité.

Mais il ne s’agit pas seulement de moi.

Souvent depuis quelques années on a vu apparaître à l’horizon le spectre de la dictature judiciaire. Tous les

(1) Déjà M. Chenest, qui a joué un si grand rôle dans cette affaire comme procureur de la république à Pai'is, est mort. Il était dt» plusieurs années plus j une que moi.

POURQUOI j’écris ce MÉMOIRE.

partis se sont plus ou moins menacés du juge. Plus d’uiu fois on a pu dire :

Qu’est-ce qu'on fait de Tortose à Cadix,

Et d’un bout du royaume à l’autre ? On dénonce.

Ç’a été le fort et le fin de la politique, le grand argument des partis, le dernier mot des polémiques. Ceux qui insultent le plus furieusement la police et la magistrature ont été les premiers à réclamer son concours. On a pu croire que la policecorrectionnellomanie avait remplacé la guillotinomanie. Je croirais dans ces conditions trahir mon devoir et donner un démenti à toute ma carrière de publiciste, si je ne protestais pas'hautement et publiquement contre des pratiques gouvernementales, policières et judiciaires dont pas un journaliste, pas un homme politique, personne ne saurait so dire complètement à l’abri, et si je laissais échapper l’occasion de montrer par mon exemple comment, sous cette république parlementaire, on prépare certains procès, comment on les bâtit, comment on les instruit, comment on les juge, comment, pour condamner les gens, on fait dire aux lois le contraire de ce que le législateur a voulu qu’elles disent et comment sont traités les malheureux qu’une louche combinaison politique ou une basse vengeance particulière fait tomber sous la main de la justice.

Le ministère radical, présidé par M. Bourgeois, a été accusé d’avoir mêlé la politique à la justice. C’est l’origine de sa brouille avec le Sénat; mais, avant lui, d’autres ministères, qui se disaient modérés, ont fait bien pis sans que le Sénat se soit insurgé.

En somme, ces bruyantes enquêtes parlementaires, ces poursuites judiciaires, ces arrestations, ces perquisitions, ces attentats à la liberté individuelle, tout ce remue-ménage qui devait régénérer un monde qu’on disait en putréfaction, n’a, que je sache, amené la punition d’aucun préva-

ricateur, d’aucun concussionnaire, d’aucun corrompu, si ce n’est celle de l’ancien ministre Baïtiaut. Les quelques autres victimes sacrifiées sur l’autel de la vertu sont d’obscurs comparses, des écloppés de la lutte pour la vie, des besogneux. On n*a fait rendre gorge à aucun voleur de marque. L’unique résultat, en somme, qu’on ait obtenu, le seul dont l’opinion publique gardera l’impression, c’est qu’on a vengé des critiques et des indiscrétions de la presse les tenanciers de tripots, les gros financiers, les détenteurs de fortunes mal acquises, les monopoles, et qu’on est arrivé à la suppression d’un journal républicain, le XIX® Siècle, qui en toutes circonstances défendait les réformes démocratiques et prenait la défense du petit contre le gros, dç l’exploité contre l’exploiteur...

On s’apercevra peut-être un jour qu’il ne serait pas sans intérêt et sans utilité d’ouvrir une contre-enquête qui pourrait être intitulée : « L’envers de l’épuration »» ou « La tartuferie de certains vertueux. »♦

Ce mémoire pourra servir à cette contre -enquête.

Il sera d’ailleurs presque entièrement consacré à l’exposition et à la discussion terre à terre des faits de mon procès qui par eux-mêmes sont assez scandaleux et, pour qui sait i*éfléchir, assez instructifs et assez effrayants. J’y apporterai toute la modération dont je puis être capable dans l’état moral où je me trouve, après tout ce que j’ai souffert depuis dix-huit mois.

J’ajouterai ensuite quelques observations qui n’ont assurément rien de neuf, mais qu’on ne répétera jamais assez sur l’instruction secrète, sur la nouvelle jurisprudence en vertu de laquelle on m’a poursuivi et condamné, sur l’épouvantable préjugé qui fait de tout aopusé un coupable, enfin, sur cette barbare et honteuse coutume, plus que jamais en honneur, de la prison préventive.

Le maximum de la diffamation.

Trois acquittements sur cinq chefs d’accusation. — Pas de preuves positives. — Un tribunal qui s’érige en cour de morale. — Vautours et colombes. — Mon crime est d’être pauvre! — Un jugement d’Émile de Girardin. — La mort d’Edmond About. — Le rêve de toute ma vie. — Ce qu’on appelle faits de moralité.

L’instruction du procès des cercles a duré deux mois et demi; l’instruction du procès de la Transatlantique, six mois.

Pendant tout ce temps, il a été fait un perpétuel appel à la délation. On a usé de tous les moyens dont peut disposer la police et la justice pour susciter des plaintes.

Au total, on n’a trouvé qu’un plaignant, un tenancier de tripot, M. Isidore Bloch, directeur du Cercle de l’escrime et des arts, à Paris, et du Casino de Dieppe, à Dieppe.

Ce plaignant de complaisance s’est plaint d’une prétendue tentative de chantage; mais saisie de sa plainte par l’appel de l’administrateur du XIX^ Siècle, M. Girard, la cour a dû reconnaître, qu’au moins en ce qui concernait M. Girard, elle n’était pas fondée.

Dans toutes les autres affaires, ce qui ne s’était jamais vu, le parquet a poursuivi d’office.

M. Clément, commissaire aux délégations judiciaires; M. Dopffer, juge d’instruction; M. Thomas, substitut du procureur de la république, ont interrogé les principaux banquiers, les directeurs de grandes sociétés, tous les tenanciers de cercles ouverts, un grand nombre de tenanciers de casinos ; ils n’ont pas pu faire dire qu’à leur connaissance le XIX^ Siècle, où par parenthèse je ne m’occupais que de politique et de rédaction, ait jamais touché un centime provenant d’une extorsion de fonds, d’un chantage.

Le seul argent, qu’après avoir fouillé ma vie et après avoir questionné tous mes ennemis, on m’ait reproché d’avoir touché, est celui que, dans un moment de gêne, j’ai emprunté à un prêteur d’argent, M. Charles Bertrand, et pour rendre une apparence de solidité à une accusation qui s’écroulait, il a fallu qu’on transformât en délit une opération très licite, très naturelle, très honnête, consistant en un prêt d’argent et une vente d’action.

Le 22 février 1895, «la 11® chambre du tribunal correctionnel de la Seine me condamnait, sur les cinq chefs d’accusation relevés contre moi par la prévention :

1® Pour tentative d'extorsion de fonds à l’égard de M. Isidore Bloch, seul plaignant dans le procès. Condamné au même titre que moi, et par les mêmes motifs, M. Girard a fait appel : il a été acquitté de ce chef par arrêt de la cour du 10 avril 1895;

2® Pour extorsion de fonds à l’égard de M. Charles Bertrand, ancien tenancier du Cercle Washington, prêteur d’argent. Condamné comme coauteur, M. Girard a fait appel. La cour a décidé, par son arrêt du 10 avril, que M. Girard ne pouvait pas être retenu comme coauteur, mais elle a maintenu la condamnation en disant qu’il devait être considéré comme recéleur des fonds que j’avais personnellement touchés, qui ne lui étaient jamais passés par les mains et qui étaient le résultat d’une opération

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qu’il n’avait connue que longtemps après. M. Girard, au surplus, n’a pas pu se défendre contre cette inculpation nouvelle qui n’est apparue que dans l’arrêt de la cour, dont il n’avait été question précédemment ni dans l’instruction, ni dans le réquisitoire définitif, ni dans le réquisitoire oral, ni à aucun moment du procès. La cour de cassation, enfin, par son arrêt du 19 juillet 1895, a jugé que la qualification donnée par la cour au délit reproché à M. Girard était erronée, qu’il pouvait ne pas y avoir eu recel, mais que la condamnation n’en devait pas moins être maintenue. M. Bertrand n’a pas porté plainte;

3® Pour tentative d’extorsion à l’égard de M. Marius Sammarcelli, tenancier du Casino de la Villa des Fleurs, d’Aix-les-Bains. Condamné au meme titre que moi et par les mêmes motifs, M. Girard a été acquitté sur ce chef d’accusation par l’arrêt ^e la cour du 10 avril 1895. M. Sammarcelli n’a pas porté plainte;

4® Pour tentative d’extorsion à l’égard de la dameHugot- Müller, marchande à la toilette et prêteuse sur gage. Condamné au même titre que moi et par les mômes motifs, M. Girard a été acquitté sur ce chef d’accusation par l’arrêt de la cour du 10 avril 1895. Hugot n’a pas porté plainte ;

5® Pour tentative d’extorsion à l’égard de la Compagnie des chemins de fer du Sud de la France, non plus comme auteur ou comme coauteur, mais comme complice de M. Girard condamné, sur une dénonciation du directeur de la Compagnie des chemins de fer du Sud, M. Félix Martin, dénonciation que ce dernier, déposant sous la foi du serment, a formellement et énergiquement rétractée à l’audience publique, en disant que sa déposition à l’instruction lui avait été extorquée, qu’elle n’était pas l’expression de sa pensée ; mais le tribunal et la cour n’ont voulu tenir compte que de la première déposition déclarée

par son auteur contraire à la vérité. M. Félix Martin n’a pas porté plainte ;

6® Enfin, le 24 octobre 1895, j’ai été condamné pour ieth tative d’extorsion de fonds au préjudice de la Compagnie Transatlantique. Dans cette affaire comme dans les précédentes, M. Girard avait été condamné en même temps que moi, mais pour lui comme pour moi, les peines avaient été confondues. Complètementépuiséparune lutte judiciaire qui durait depuis une année entière et par sept mois de prison préventive, dangereusement malade, M. Girard n’a pas fait appel; mais s’il l’eût fait, il eût sans doute été acquitté en appel, comme il Ta été pour l’affaire Bloch, pour l’affaire Sammarcelli ‘et pour l’affaire Hugot. M. Pereire n’a pas porté plainte.

A l’exception de M. Charles Bertrand, que j’ai vu souvent, et de M. Pereire, que j’ai vu une fois dans ma vie, je ne connaissais aucune des personnes contre lesquelles j’étais accusé d’avoir exercé des tentatives de chantage. Le nom de M™® Hugot n’avait même jamais été prononcé devant moi, ni devant M. Girard. Je n’avais jamais eu avec ces personnes aucuns rapports ni directement, ni indirectement. Je n’avais chargé personne de les voir.

Dans tout le dossier, il n’existe pas une seule preuve positive.

On s’est rabattu sur la preuve par témoins toujours si incertaine, toujours si dangereuse, et qu’on devrait avoir vraiment la pudeur de ne pas accepter aveuglément quand parmi les témoins il n’y en a pas un seul de sérieux et d’indépendant, pas un seul qui n’ait un intérêt direct dans la cause. Qui a-t-on entendu dans l’affaire des cercles? Les tenanciers de tripot et un agent secret de la préfecture de police, jouant le rôle de mouton. Dans l’affaire des chemins de fer du Sud? Le directeur de la Compagnie, qui a lui-même rétracté sa déposition. Dans l’affaire de la

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Transatlantique? M. Pereire, ses employés et le même mouton que dans l’affaire des cercles. Tous ces témoins étaient suspects ettous ils ont fait de faux témoignages. Je puis le démontrer aujourd’hui et meme, pour la plupart, en donner la preuve certaine. J’aurais été dans l’impossibilité de le faire au moment du procès.

Ces dépositions, au surplus, ne tiennent dans les considérants du jugement qu’une place secondaire et accessoire. Les principaux motifs indiqués par le tribunal pour justifier ma condamnation sont énumérés dans un attendu qui sert de couronnement à ce monument judiciaire et dans lequel les juges de la 11® chambre s’érigeant, en une sorte de cour de morale et de tribunal d’inquisition, prétendent apprécier ma vie depuis ma sortie du collège, sinon avant, et de la juger.

Voici cet attendu :

Attendu qu’il est juste d’user de toute la rigueur de la loi envers Portalis, qui a vécu comme un homme de proie dans une société où il possédait le triple privilège du nom. de l’intelligence et de la fortune, et qp après une préférence perverse 'pour les affaires véreuses et malhonnêtes qui lui ont servi à faire des dupes sans nombre^ se dérobe aujourd! hui à V action de la justice f

Condamne par défaut Portalis à cinq ans de prison et 3,000 francs d’amende.

Ainsi, je suis condamné parce que j’aurais « vécu comme un homme de proie dans une société où je possédais le triple privilège du nom, de l’intelligence et de la fortune « .

Los Pereire, les d’Erlanger, les de Hirsch, les Stern, tous ces grands dévastateurs de l’épargne qui ont dévoré la chair et le sang des petits capitalistes français dans des opérations comme l’immobilière, comme le Crédit général français, comme les Lots ottomans, comme les Emprunts

péruviens, argentins, portugais, sont traités en bienfaiteurs de rhumanité; ils sont commandeurs ou tout au moins officiers de la Légion d’honneur ; les tenanciers de tripot qui vivent de la chair et du sang des joueurs naïfs; les usuriers qui s’engraissent de la chair et du sang des emprunteurs, tous ces grands carnassiers dont le XIX^ Siècle considérait comme un devoir de dénoncer la rapacité, sont protégés par la police; la justice est à leurs ordres ; mais moi qui me permettais de trouver que ces messieurs montraient parfois trop d’appétit, moi qui disais qu’on volait trop et qui demandais qu’on volât moins, je suis dans un arrêt de justice solennellement flétri de l’épithéte d’ « homme de proie «, je suis condamné comme « homme de proie «. Je suis le vautour et ils sont les colombes.

Je ne suis pas encore revenu de la stupéfaction où m’a plongé ce reproche. Moi « homme de proie » ! En fait de proie, hélas î je n’ai jamais mangé que mon propre patrimoine. A la différence d’un si grand nombre de mes contemporains et de mes camarades, entrés en même temps que moi dans la politique, pauvres alors, riches aujourd’hui, je suis entré riche dans la politique et j’en sors pauvre. Parmi tant de crimes dont je suis accusé, j’avoue celui-là et j’ai tort, car ne pas s’enrichir ou du moins ne pas rester riche quand on l’a été, c’est peut-être, dans notre société, le plus impardonnable de tous les crimes.

Je suis condamné parce que j’aurais eu « une préférence perverse pour les affaires véreuses et malhonnêtes ». Ce grief est-il plus fondé? Puisque c’est ma vie entière qu’on incrimine, je suis obligé de rechercher dans mes plus lointains souvenirs où, quand, comment, j’ai manifesté cette « préférence perverse » qui a frappé le tribunal. Est-ce en fondant sous l’Empire, à mon début dans la vie, avec cet homme politique intelligent, spirituel, aimable, qui s’ap-

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pelait Ernest Picard, \ Electeur libre (^), qui a le premier annoncé la défaite de Sedan et proclamé la République ? Est-ce en créant ensuite \?i.YérUéy dans laquelle, après avoir défendu la liberté sous la Commune — ce qui n’était pas sans péril — et après avoir fait tous mes efforts pour empocher la démolition de l’hôtel de M. Thiers, j’osai seul, en plein état de siège, alors qu’on fusillait encore les gens sur la simple dénonciation d’un passant, prendre en mains la cause de l’humanité, faire honte aux vainqueurs de ses violences et protester hautement contre la justice sommaire des conseils de guerre? Est-ce en publiant après la Vérité, supprimée le 4 septembre 1871 p), jour anniversaire de la proclamation de la République, la Constitution qui fut ellemême supprimée le 27 mars 1872, pour avoir demandé aux législateurs de l’Assemblée nationale de « répondre par un cri de clémence aux sentences de la justice militaire et d’abolir la peine de la déportation, cette sœur de la peine de mort « ? Est-ce en faisant renaître des cendres de la Constitution le Corsaire, qui fut supprimé deux fois, la première,

(1) Electeur-libre, qui avait envoyé un correspondant spécial sur le théâtre de la guerre, publia le 3 septembre, vingt-quatre heures avant tous les autres journaux, une dépêche annonçant la capitulation de Sedan. Le même jour il publia, dans son édition du soir, un avis annonçant que le Corps législatif se réunirait le soir à minuit. C’est en lisant cet avis que les députés, qui n’avaient pas été convoqués, se rendirent au Palais Bourbon, se firent presque de force ouvrir les grilles, allèrent tirer M. Schneider de son lit et tinrent la fameuse séance dans laquelle Jules Favre proposa la déchéance.

(2) La Vérité a été supprimée, le 4 septembre 1872, pour un article intitulé « Constituante!... « publié au lendemain du jour où l’Assemblée nationale, en adoptant le 1" paragraphe de la proposition Rivet, s’était proclamée Constituante. Il se terminait ainsi :

« La loi n’est pas votée encore dans son ensemble, elle n’a pas été promulguée au Journal officiel; nous avons le droit entier, nous nous sentons le devoir rigoureux de la combattre, de la repousser avec toute notre énergie. Au nom de tous les républicains sincères, au nom de tous ceux qui aiment leur patrie d’un amour éclairé, qui la chérissent d’autant plus qu’elle a souffert davantage et qu’elle n’a trouvé que des médecins incapables, nous refusons de reconnaître à l’Assemblee élue le 26 février le caractère de Constituante... «

pour un article d’Émile Zola (^), alors mon collaborateur avec Jean Richepin, Léon Cladel, Henry Maret, Maurice Rouvier, Jules Claretie, Charles Quentin, Tony Révillon, Gabriel Guillemot, Jules Barberet, etc. ; la seconde, après qu’il eut fait l’élection Barodet, pour la souscription de Vienne? Est-ce en remplaçant le Corsaire par l’Avemr national^ qui fut à son tour sacrifié aux fureurs royalistes de l’Assemblée de Versailles pour un magnifique article d’Alceste : A has Chambord ! Est-ce en écrivant, en 1869, mon premier livre : Le self-government et le césarisme (2), au sujet duquel M. Édouard Laferrière, aujourd’hui vice-président du conseil d’État, écrivait dans le Rappel un article se terminant par ces mots : « On aime à lire ces lignes, surtout quand elles sont signées Portalis ! « Est-ce en écrivant plus tard, en 1880, mes Beuœ Républiques (^), dont Emile de Girardin, dans un jugement trop indulgent sans doute, mais plus compétent que celui des juges de la

(1) L’article d’Émile Zola était intitulé : Le lendemain de la crise. “ Attendu, disait l’arrêté de suppression sipjné Léon Renault, préfet de police, que la publication de cet article excite à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres et attaque les droits et l’autorité de l’Assemblée nationale... »> Le lendemain de cet arrêté, le 25 décembre 1872, la République française, qui avait Gambetta pour directeur, protestait vivement contre « cette atteinte portée aux droits imprescriptibles garantis par les institutions de tous les pays libres. Ce n’est pas seulement, ajoutait-elle, la liberté de la presse qui est frappée, c’est une propriété importante qui est supprimée d’un trait de plume. Le gouvernement a-t-il bien mesuré la portée d’un acte qui a d’aussi cruelles conséquences, et les conservateurs pensent-ils que la propriété d’un journal soit moins respectable, moins sacrée que toute autre propriété?... Dès qu’il s’agir d’un journal, tout devient facile, on n'hésite pas, on frap'pe avec une parf lite sécurité de conscience .. La presse est hors la loi ». On verra, par la suite de ce mémoire, qu’on assassine toujours les journaux, mais on y met plus d’hypocrisie et la presse ne proteste plus.

(2) Le self-government et le césarisme, par A. Édouard Portai,:s. Paris, Armand Lechevalier, éditeur, 61, rue de Richelieu, 1869.

(3) Deux Républiques, par A. Édouard Portalis. Paris, G. Charpen tier, éditeur, 13, rue de Grenelle-Saint-Gerraain, 1880.

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11® chambre, disait, dans la France du 2 juillet 1880, que c’était un beau livre, un très beau livre qui me

plaçait au premier rang des publicistes français contemporains ” ? Est-ce en faisant campagne, depuis 1880, partons les moyens de propagande en mon pouvoir pour la révision de la Constitution du 25 février 1875, dont tout le monde paraît enfin reconnaître aujourd’hui les graves défauts? Est-ce, enfin, en acceptant, en 1886, de remplacer comme directeur politique et comme rédacteur en chef du X/X® Siècle^ mon ami Henry Fouquier, qui avait, dans les mêmes fonctions, remplacé Francisque Sarcey, qui luimême avait succédé à Edmond About? Pauvre Edmond About! Lui aussi a succombé sous une accusation qui ressemblait beaucoup à une accusation d’extorsion de fonds. Des spéculateurs, enrichis sous les colonnes de la Bourse étaient venus lui offrir de lui acheter la majorité des actions du X/X® Siècle. Il avait accepté et eux, avec l’infatuation habituelle aux manieurs d’argent, s’étaient imaginé que, possédant la majorité des actions du X/X® Siècle., ils devaient posséder aussi le talent de le diriger. Ils rêvaient de se carrer aux « premières » avec mesdames leurs épouses dans les loges de la direction du X/X® Siècle, à la place du brillant écrivain qu’on appelait le petit-fils de Voltaire. Ils l’accusèrent de vol. Il en est mort. En me défendant aujourd’hui contre des injustices du même genre, il me semble que je venge un peu sa mémoire et celle de beaucoup d’autres journalistes de tout temps sacrifiés à la colère ou à la jalousie des turcarets de la politique et de la finance. . .

Quand j’arrivai à l’âge d’homme, mon père était trésorier payeur général deSeine-et-Oise. Il avait de gros émoluments et possédait une belle fortune. J’aurais pu ne rien faire, me contenter de mener la vie élégante et mondaine. J’aurais pu entrer dans les fonctions publiques. C’était le con-

seil que me donnaient mes parents. Mais je voulais garder mon indépendance. Un instant, je pensai à entrer au barreau (*), puis Toccasion s’offrit d’un voyage aux États- Unis. J’étais désireux de voir de près un pays libre dont mon frère aîné, qui avait été attaché à la légation de Washington, m’avait dit des merveilles. Je partis. A mon retour, je publiai le Self-government et le Césarisme. Le succès de ce petit volume m’encouragea et je me lançai dans le journalisme.

C’était en 1869. Nous étions alors convaincus que nous vivions sous le plus intolérable despotisme. « L’Empire, disions-nous, c’est l’arbitraire. Avec lui, nous n’aurons jamais ni la liberté individuelle, la plus précieuse de toutes, ni les autres. L’Empire n’est pas perfectible. A bas l’Empire î ” Nous avions l’ambition, la religion de la liberté. Elle était à nos yeux le nécessaire instrument de toutes les

(1) En 1867, après avoir obtenu mon diplôme de licencié en droit, je me présentai à la barre du tribunal pour y prêter, selon l’usage, serment d’avocat. Le président, M. Cazenave, alors juge au tribunal de la Seine, depuis conseiller à la cour, puis conseiller à la cour de cassation, refusa d’accepter mon serment parce que j’avais négligé de raser mes moustaches, s’il est permis toutefois de décorer de ce nom majestueux un léger duvet de vingtième année. Le lendemain, mon cousin germain, le vicomte Portalis, conseiller à la cour de Paris, transmettait à mon père ce petit billet, qui paraît bien drôle aujourd’hui ;

Cour impériale.

Paris, le 10 avril 1867.

Cher collègue.

Les mânes des Portalis ont dû frémir, un licencié en droit, du nom de Portalis, a eu l’audace de se j)résenter pour prêter serment avec des moustaches! (Dans l’oi iginal, le mot moustaches est souligné deux fois.)

Je n’ai pas dù admettre cette prétention. Ne jugez-vous pas utile de vous enquérir à ce sujet?

Votre

Cazenavb

Je m’entêtai. Mon serment ne fut pas accepté. Depuis j’ai fait une vive campagne en faveur de la barbe des magistrats et des avocats. Une circulaire de M. Cazot m’a donné gain de cause, en août 1880.

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réformes politiques et de toutes les réformes sociales, le commencement et la fin de tout. La fonder, l’entourer de telles garanties qu’elle fût au-dessus des atteintes des gouvernements, des assemblées, de la police et des juges, était la tâche que s’était donnée notre génération. Je m’étais dévoué à cette tâche avec passion...

Un journaliste désabusé a dit « que tout individu qui se sacrifie sans nécessité pour des intérêts vagues et collectifs, n’est qu’un animal d’un instinct dépravé qui tôt ou tard sera corrigé par la double épreuve de l’injustice et de l’ingratitude... »»

Plus tard, après la guerre, après la défaite, apparut la nécessité d’institutions qui en même temps qu’elles nous garantiraient la liberté, nous donneraient un gouvernement assez stable et assez fort pour assurer l’indépendance et la grandeur de la nation en face de puissants ennemis. J’avais beaucoup étudié ce problème qui, encore aujourd’hui, se dresse devant les générations nouvelles. Je croyais avoir trouvé sinon sa solution, au moins la méthode qui pouvait y conduire. Cette méthode, je l’ai exposée dans mes journaux, dans les Benœ Ré'puhliques. Je n’ai jamais épargné aucun effort, aucun sacrifice ne m’a coûté, pour la faire adopter par l’opinion, par les électeurs, par les pouvoirs publics.

Emile de Girardin, avec lequel j’ai eu àce sujet plus d’une polémique, croyait à l’impuissance de la presse, ou du moins il le disait. Moi je croyais à sa puissance, je croyais même qu’à notre époque et dans un pays comme celui-ci, la presse était la plus grande puissance, et cette puissance je voulais la faire servir au triomphe de mes idées. Le journal n’était pour moi ni un moyen de faire fortune, ni un moyen de parvenir : c’était le plus puissant des instruments de propagande. Mon rêve, qui a dû être aussi, j’en suis sûr, celui de beaucoup d’autres journalistes, était d’avoir un journal bien

à moi, dans lequel je puisse exprimer ma façon de penser en toute indépendance, en toute conscience, à ma mode, à mon temps, sans avoir de comptes à rendre...

Ce rêve, j’ai cru le réaliser plusieurs fois : d’abord avec la Yéritéy ensuite avec le Corsaire^ dont mes contemporains se rappellent l’éclatant succès, ensuite avec le XJX® Siècle, que j’avais pris tirant à 1,300 exemplaires, vendant 300 à Paris et que j’avais porté à près de 60,000, autour duquel j’étais parvenu à grouper une clientèle admirable de fidélité et de dévouement.

La poursuite de ce rêve a été la grande affaire, l’unique affaire de ma vie. Elle a eu ma constante préférence. Cette préférence était-elle perverse? Je ne le crois pas. L’affaire elle-même n’était ni «malhonnête, ni véreuse «. Elle était, au contraire, très honnête et très noble, une des plus honnêtes, à mon sens, et des plus nobles auxquelles un homme de ma condition, portant le nom que je porte, élevé comme je l’ai été, vivant au temps où j’ai vécu, ayant les idées que j’avais, pût consacrer son activité, son intelligence et son argent.

Je suis condamné parce que j’aurais fait des dupes sans f nombre. Mais ces dupes sans nombre sont d’une race à part. Elles sont invisibles et muettes. Ni la bruyante enquête policière et judiciaire dont je parlais tout à l’heure, ni les mille et une trompes de la publicité sonnant aux échos du monde entier mon hallali, n’ont pu les faire sortir de leur invisibilité et de leur silence. Aucune ne s’est plainte. M. Charles Bertrand, qui d’ailleurs ne serait parvenu à faire croire à personne qu’il ait jamais pu être dupe, a bien dit tout ce qu’il a plu au juge d’instruction de lui faire dire, mais il n’a tout de même pas osé se plaindre.

Les juges de la 11® chambre ne me connaissaient pas. Ils n’avaient probablement jamais entendu parler de moi.

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Ils n’avaient certainement lu ni mes ouvrages ni mes journaux. Comment ont-ils pu se former du premier coup sur mon caractère, sur ma vie tout entière, une opinion tellement arrêtée qu’ils n’ont pas hésité à m’infliger, en même temps que le maximum de la peine, le maximum de la diffamation, et à déclarer dans leur jugement sur le ton de l’infaillibilité que j’étais “ un homme de proie »», que j’avais « une préférence perverse pour les affaires malhonnêtes et véreuses », que j’avais « fait des dupes sans nombre «?...

Dans tout procès correctionnel et dans tout procès criminel, le dossier de l’accusation, le seul qui soit remis à l’avance au président, celui qu’il étudie en vue de l’interrogatoire, d’après lequel il se forme une opinion, contient, en outre, des pièces et des procès-verbaux de l’instruction qui se rapportent aux faits criminels, des renseignements de police et d’autres de nature diverse concernant ce qu’on appelle « les faits de moralité »» .

« Les faits de moralité, dit M. Thomas dans son réquisitoire, sont ceux qui ne sont pas de nature à être poursuivis — les délits qui pouvaient s’y rattacher étant ou mal caractérisés ou prescrits — , mais ils achèvent, affirme ce même réquisitoire, de nous éclairer sur la moralité des prévenus. « De quelle manière ces faits sont-ils parvenus à la connaissance du parquet'? Le réquisitoire répond avec franchise : « Par les renseignements de police, par des lettres anonymes et des dénonciations. » Il ajoute qu’ils ont été « vérifiés ». Vérifiés? Nous verrons comment.

M. le substitut Thomas appelle ce dossier complémentaire, concernant les faits de moralité, « le dossier annexe » . Ce dossier a une importance très grande. C’est de lui que dans le procès des cercles M. le substitut Thomas a tiré les principaux effets de son réquisitoire. C’est avec lui qu’il a écrasé les accusés. Moins la prévention est fondée, plus on

s’applique à corser le dossier annexe. Une remarque très juste a été faite à ce propos par l’avocat de M. Girard, M® Desplas, qui, n’ayant eu communication des dossiers de l’accusation que six jours avant le procès, n’avait matériellement pas eu le temps d’être édifié sur l’exactitude des faits relatés dans le dossier annexe. « Si vous mêlez vos dossiers, a-t-il dit à M. le substitut, c’est l’aveu que notre dossier principal n’est pas bien sérieux, que vous avez besoin de préparer l’esprit des magistrats, qu’il faut absolument qu’au moment où ils arriveront à l’examen des faits du procès, ils soient convaincus de la culpabilité morale, cela vous dispensera de faire la preuve de la culpabilité pénale. »

Ce que M® Desplas avait prévu est arrivé. Les juges, persuadés de l’exactitude des renseignements de police et des faits de moralité, ont cru à la culpabilité morale ; et de la culpabilité morale, ils ont conclu à la culpabilité pénale.

Si d’ailleurs on fait abstraction des causes diverses qui peuvent agir sur l’esprit des juges de police correctionnelle et qui ont fait dire qu’être condamné par les tribunaux correctionnels, c’est être condamné sans jugement, si l’on suppose chez les juges de la 11® chambre toutes les vertus que Montesquieu exigeait des magistrats quand il disait que, « pour quelque circonstance et pour quelque cause que ce soit, ils ne devaient être que des magistrats sans parti et sans passion comme les lois qui absolvent et punissent sans aimer ni haïr si l’on admet enfin — et je veux admettre — qu’ils sont restés sourds à toutes les recommandations, à ‘ toutes les sollicitations venues du dehors, il est impossible d’expliquer autrement que par l’impression produite sur leurs cerveaux par les renseignements de police et par les faits de moralité la violence,

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rexagération, Tinconvenance des termes dont ils se sont servis pour rédiger leur jugement.

Croyant à la réalité des faits de moralité dont M. le substitut Thomas garantissait l’exactitude et qu’il affirmait avoir vérifiés, ils ont cru qu’ils avaient en face d’eux un véritable malfaiteur. *« De quelque façon que nous le traitions, se sont-ils dit, oublierions-nous même d’observer les règles et les formes ordinaires, à quelque peine que nous le condamnions, nous ferons toujours œuvre de justice. *» S’ils ont écouté d’une oreille complaisante les dénonciations suspectes d’un agent secret de la préfecture de police, comme de Clercq, et des dépositions qui, comme celle de M. René de Pont-Jest, sentaient leur faux témoignage d’une lieue, c’est qu’ils avaient l’esprit prévenu et la conscience troublée par les faits de moralité. S’ils ont pris au sérieux la plainte grotesque du tenancier Isidore Bloch, et les déclarations ambiguës arrachées à M. Charles Bertrand, c’est que cette plainte et ces déclarations étaient l’unique prétexte auquel ils pussent accrocher une condamnation et qui leur permît de donner une sanction à leur opinion préconçue.

Voyons donc pour commencer ce que valent les renseignements de police et quels sont ces faits de moralité.

Premier fait de moralité : Le vol de la souscription de Vienne.

Ce que 'valent les notes de police. — L’enfant de M. et de Mme Girard. — Un élève de Fouquier-Tinville. — Le ministère public ne doit soutenir que la vérité. — Histoire d’une souscription ouvrière. — Une lettre de Victor Hugo. — L’élection Barodet. — Le scrutin des cinq sous. — Signé : Ladmirault et Léon Renault. — Une épigraphe appropriée. — Leçon donnée aux diffamateurs, — Présent, aurais-je pu me défendre?

N'ayant pas eu sous les yeux les renseignements de police me concernant personnellement, je ne saurais dire exactement ce qu’ils contiennent, ni quel parti le ministère public en a tiré, mais je n’ignore pas et personne n’ignore ce qu’ils valent et conunent ils sont recueillis. L’agent de police chargé de faire une enquête sur un prévenu commence par interroger son concierge. C’est la règle, et elle s’explique dans une certaine mesure par la difficulté qu’il y aurait souvent à trouver ailleurs des renseignements. Après le concierge, ou à défaut de concierge, s’il n’y en a pas dans la maison, l’enquêteur interroge les domestiques; après les domestiques, les fournisseurs, — malheur au prévenu qui a des factures en retard! — ; ensuite il se rend chez le marchand de vin du coin, véritable centre de ses opérations, mais il peut arriver que dans ces diverses investigations, il ne lève pas le moindre lièvre. Alors il

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faudra bien que, pour ne pas rentrer bredouille, il lâche la bride à son imagination. Les petits verres qu’il absorbera chez le mastroquet l’y aideront. Il gratifiera le prévenu d’une mauvaise ou d’une bonne réputation selon l’efiet qu’ils auront produit sur son cerveau. — Un tel est célibataire ? Je vais dire qu’il vit en concubinage avec une femme mariée ; cela fait toujours bien dans le paysage ! Ceux-là sont mariés ? Ont-ils des enfants? Non! Tiens, si je leur en collais un, un enfant tout jeune, à des gens de cet âge-là, ça serait drôle ! » — C’est la farce que la police a jouée à M. et Girard, pour l’affaire des cercles. Dans les notes de police, concernant M. Girard, il est dit que M.et Girard ont un enfant en bas âge. M Girard, dans le seul intérêt de la vérité, proteste. Allons donc ! La police l’a dit : il sera père de famille. Ces notes de police sont soumises au tribunal de première instance qui les tient pour vraies. M. le commissaire aux délégations judiciaires Clément n’est-il pas venu à l’audience du 15 février 1895 déclarer comme témoin, sous la foi du serment et avec le plus grand sérieux, que les renseignements fournis par la police sur les accusés, étaient d’une rigoureuse exactitude? En appel, le rapport de M. Athalin, conseiller rapporteur, depuis procureur de la république, fait une mention scrupuleuse de cet enfant. Des amies qui assistaient à l’audience disent en sortant à Girard : « Pourquoi ne nous avez-vous jamais dit que vous aviez un enfant? Ça n’est pas bien. — Mais je n’en ai pas, je n’en ai jamais eu. — A d’autres ! M. Athelin est un homme trop sérieux pour l’avoir dit dans son rapport si cela n’était pas. Vous n’êtes qu’une cachottière ! »

C’est ainsi que s’écrit l’histoire d’après les documents judiciaires et chacun sait que, pour le public même le mieux averti, rien n’est plus vrai qu’un document judiciaire : c’est de la triple essdnce de vérité.

A défaut des notes de police qui me sont personnelles, j’ai sous les yeux le texte sténographique et authentique du réquisitoire de M. le substitut Thomas. Là sont étalés et commentés les « faits de moralité »», c’est-à-dire les faits qui, comme on l’a vu dans le précédent chapitre, sont venus à la connaissance du parquet, soit par des renseignements de police, soit par des lettres anonymes, soit par des dénonciations, soit de toute autre manière, mais que le parquet dit avoir vérifiés ^ qu’il a pris à son compte et qu’il a présentés comme des arguments décisifs nécessitant une condamnation exemplaire. Ces faits de moralité sont les colonnes qui soutiennent toute l’accusation. Si elles venaient à manquer, elle s’efFondrei’ait.

Fouquier-Tinville corsait toujours d’une accusation de vol les procès qu’il soutenait devant le tribunal révolutionnaire. M. le substitut Thomas, qui paraît s’être inspiré sur plus d’un point de la manière de cet ancêtre, s’est efforcé, dans tout son réquisitoire, de me faire passer pour un voleur. La tactique n’était pas malhabile. De voleur à maître-chanteur, il n’y a pas loin. Du moment où j’étais un voleur, la cause était entendue : on pouvait croire l’agent de la préfecture de Clercq, on pouvait croire le tenancier de tripot Isidore Bloch, le prêteur d’argent Charles Bertrand, on pouvait croire de Pont-Jest, on pouvait croire tout le monde et ma condamnation n’était plus douteuse.

Le premier vol que M. le substitut Thomas m’ait reproché est particulièrement grave : j’aurais mis dans ma poche le produit d’une souscription ouverte dans mon journal le Corsaire ^ dans un but d’utilité démocratique, pour envoyer une délégation ouvrière à l’exposition universelle de Vienne (Autriche).

Dans l’état actuel de nos lois et de nos mœurs, M. le substitut Thomas avait incontestablement le droit, il avait

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même le devoir de fouiller dans mon passé, d’y chercher des cadavres et, s’il en trouvait, de s’en faire des arguments pour obtenir ma condamnation. En Angleterre, la loi interdit de rappeler le passé des accusés, afin que les juges puissent examiner les faits incriminés en eux-mêmes, sans opinion préconçue; mais l’Angleterre, qui est une monarchie et une aristocratie, a depuis des siècles les institutions judiciaires d’un pays libre, tandis que la France, qui est une république et une démocratie, peut se vanter d’être, sous ce rapport, le plus arriéré de tous les peuples.

Toutefois, le droit du ministère public ne va pas jusqu’à lui permettre d’accuser faussement des accusés de crimes imaginaires. « Le but de ses efforts, dit Faustin-Hélie, ne doit pas être le triomphe de l’accusé, il ne plaide pas pour l’accusation. Il n’est point attaché comme un avocat à son client. Il ne défend, il ne soutient que la vérité. «

Or, voici dans quels termes le magistrat chargé d’une si haute et si noble mission a formulé contre moi l’accablante accusation du vol de la souscription de Vienne :

En 1873, Portalis organise une souscription pour permettre d’envoyer une délégation ouvrière à Vienne. 60,000 francs sont ainsi réunis par Portalis, qui conserve l’argent et n’organise aucune délégation.

Si l’accusation est fondée, elle justifie la qualification d’ « homme de proie » et de « faiseur de dupes sans nombre »» . De la part d’un homme capable d’une telle action, toutes! croyable. « Il est juste d’user envers lui de toute la rigueur des lois, w Quand j’aurais été vingt fois plus innocent que je ne le suis dans l’affaire des cercles^et dans l’affaire de la Transatlantique, la justice devait profiter de ce qu’enfin elle me tenait pour me faire expier le crime resté vingt ans impuni d’avoir, en 1873, volé une souscription ouvrière s’élevant à 60,000 francs. .

Mais si l’accusation n’est pas fondée, si elle ne repose

sur aucun prétexte, si elle est calomnieuse, si pour s’en convaincre, il suffisait de ne pas fermer systématiquement les yeux à la plus éclatante lumière, de quel nom pourrais-je qualifier, sans manquer de respect à la magistrature, le procédé dont s’est servi là M. le substitut Thomas?

Les juges n’avaient pas à douter de ce que M. le sub- ^ stitut Thomas leur affirmait avec tant d’assurance et de précision. Comment auraient-ils pu supposer qu’un de leurs collègues, un magistrat disposant de tous les moyens d’investigation et de contrôle imaginables, ait pu se tromper du tout au tout à propos d’un fait qu’il disait avoir vérifié et aussi facile à vérifier que l’emploi de fonds provenant d’une souscription qui fut en quelque sorte une souscription nationale, dont toute la presse s’est occupée et qui a donné lieu dans le Parlement à de retentissantes discussions ?

Tout le monde a montré la même crédulité que les juges. Les journaux français et étrangers ont reproduit sans broncher ce passage du réquisitoire de telle sorte que si une circonstance quelconque m’avait empêché d’écrire ce mémoire, je serais resté à perpétuité pour la foule des contemporains qui n’ont pas conservé le souvenir des événements d’il y a vingt- trois ans, le monsieur qui a volé la souscription de Vienne.

Pourtant ce qu’avait affirmé si péremptoirement M. le substitut Thomas était complètement faux.

M. le substitut Thomas m’a fait condamner pour chantage sur les dénonciations d’un agent secret de la préfecture do police et sur des dépositions extorquées à des tenanciers de tripot ; il a porté contre moi une accusation de vol sans l’ombre je ne dis pas d’une preuve, mais d’un prétexte. Moi je l’accuse de calomnie et, à l’appui de mon accusation, j’apporte des preuves qui sont autrement

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sérieuses que des dispositions suspectes, car ce sont des documents irréfutables, authentiques, publics.

M. le substitut Thomas a dit :

1° Qu'en 1873 j’avais organisé une souscription pour l’envoi d’une délégation ouvrière à Vienne ;

2° Que j’avais volé le produit de la souscription : 60,000 francs ;

3® Que je n’avais organisé aucune délégation.

Le premier fait est vrai : la souscription pour l’envoi d’une délégation ouvrière à l’exposition universelle de Vienne en 1873 est l’acte de ma vie publique dont je m’honore le plus, mais on va voir, par le récit qui va suivre, que les deux autres sont des inventions absurdes, ridicules, grotesques, n’ayant pu être suggérées à leur auteur que par le parti pris du mensonge et la rage de la calomnie. La souscription de Vienne n’est pas, en effoL un de ces faits douteux, obscurs par lesquels il soit possible et permis de se tromper. Elle n’a rien eu de caché, ni de mystérieux, elle a été entourée d’une publicité colossale. Par les circonstances dans lesquelles j’en ai pris l’initiative, par les incidents qu’elle a provoqués, par les résultats superbes et peut-être uniques qu’elle a donnés, elle a pris les proportions d’un événement historique. M’accuser d’avoir volé en plein midi le milliard de la Banque de France eût été moins stupide. Quand on se mêle de calomnier même un accusé, même un absent, et qu’on est magistrat, on devrait au moins, par respect pour la robe, apporter dans le choix de ses calomnies plus de discernement...

Au mois de mars 1873, M. Tolain, alors député de la Seine, aujourd’hui sénateur, et M. Brelay, également député de Paris, mort depuis, avaient demandé à l’Assemblée nationale un crédit de 100,000 francs, pour l’envoi d’un certain nombre de délégués ouvriers à l’exposition

universelle qui devait avoir lieu à Vienne cette année-là. Le projet vint en discussion à Versailles le 24 mars. Soutenu par MM. Tolain, Corbon, Malartre et René Brice, il fut combattu avec fureur par M. Target qui, chargeant à fond contre les expositions en général, prétendit que la fameuse association internationale des travailleurs n’aurait jamais existé si la France n’avait pas envoyé des délégués ouvriers à l’exposition universelle de Londres en 1862. Le projet fut repoussé par 287 voix contre 216.

Le journal le Corsaire^ dont j’étais le directeur politique et le rédacteur en chef, publia le lendemain de ce vote un article dont on me permettra de citer quelques passages afin de montrer dans quel esprit fut conçue cette œuvre de la souscription de Vienne, dans laquelle un magistrat chargé de la recherche de la vérité, M. le substitut Thomas, n’a su et voulu voir qu’une vulgaire escroquerie :

Ce que l’Assemblée n’a pas fait, nous avons à le faire.

Les 100,000 francs dont elle a refusé de voter le crédit, nous avons à les trouver sans elle, sans le concours de ses délibérations et de ces votes .

Les ouvriers qu’elle n’a pas voulu envoyer à Vienne, nous avons à les envoyer afin qu’à leur retour ils puissent dire à leurs compagnons bateliers, aux grands et petits fabricants, à tous ceux qui exercent une profession : Voilà ce que nous avons vu, voilà ce qu’on fait chez les autres peuples, voilà ce qu’il nous faut faire à notre tour si nous voulons écouler nos produits et conserver notre gloire industrielle, . .

Nous tous, citoyens français, qui nous préoccupons bien moins des misérables intrigues de la politique que de la prospérité du pays et de la gloire pacifique que la science et le travail donnent aux peuples libres, nous n’avons pas à nous arrêter aux considérations qui ont servi de prétexte au refus de l’Assemblée .

Fils de la même famille, compagnons du même devoir, contribuables du même budget, abeilles de la même ruche, nous n’avons pas à sanctionner ces paroles et ces votes de défiance

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contre ceux d’entre nous qui travaillent de leurs bras, de leurs mains...

Riches et pauvres s’uniront, nous en sommes certains, dans cette manifestation pacifique et féconde qui aura pour effet d’eflfacer l'antagonisme des classes affirmé par le vote de l’Assemblée 0). . .

Dans le même numéro, le Corsaire annonçait que M. Cantagrel, ancien représentant du peuple, conseiller municipal de la ville de Paris, avait bien voulu se charger provisoirement des fonctions de trésorier et que les sommes souscrites seraient immédiatement versées à la Banque de France. Tous les journaux donnèrent la nouvelle de l’ouverture de la souscription du Corsaire^ et la commentèrent. Ce fut le grand événement du jour.

Le 23 avril, une assemblée générale des délégués des Chambres syndicales et de tous les groupes ouvriers organisés, réunie salle de la Nation, rue du Temple, 79, sous la présidence de M. Tolain, confirma M. Cantagrel dans ses fonctions de trésorier et nomma trois commissions : une commission exécutive de l’organisation de la délégation, dont je faisais partie ; une commission de contrôle, et une commission dite du travail, composée des délégués de chaque corps de métier qui furent eux-niêmes chargés de répartir les délégués par corporation et par spécialité.

C’est dans ces conditions que fut ouverte la souscription pour l’envoi d'une délégation ouvrière à l’exposition universelle de Vienne en 1873, dont jamais un centime n’a passé par mes mains. Toutes les sommes furent, comme il avait été dit, recueillies par M. Cantagrel, qui aussitôt en fit le dépôt, à son nom, à la Banque de France. M. Thomas, s’il est incrédule, peut se rendre à la Banque de France et se faire montrer les livres.

(M Le Corsaire, IR mars 1873.

Dans la première liste publiée par le Corsaire figuraient les noms de trente-quatre députés, parmi lesquels Edmond Adam, Emmanuel Arago, Paul Bert, Louis Blanc, Sadi Carnot, Denfert-Rochereau, René Goblet, Le Royer, de Mahy, Méline, Millaud, Naquet, Peytral, Edgar Quinet, Tolain, etc., etc., et de vingt-trois conseillers municipaux, parmi lesquels Floquet, Clémenceau, Lockroy, Ranc, etc. Dans les listes suivantes, on remarque les noms de Léon Gambetta, Taxile-Delord, Pelletan, Arnaud de l’Ariège, Carnot père, de Tocqueville, membres de l’Assemblée nationale ; puis, en tête de la douzième liste, le nom glorieux de Victor Hugo, qui avait envoyé 100 francs avec une lettre où il disait : ». Ma souscription n’est qu’une forme de mon adhésion. J’applaudis à la patriotique pensée du Corsaire. Envoyer à Vienne des ouvriers français, c’est élargir le rayonnement de la France. Rien de plus utile, je dis mieux : rien de plus nécessaire. «

Au commencement de mai, le montant de la souscription s’élevait à près de 50,000 francs. Le 27 avril, M. Barodet, maire révoqué de la ville de Lyon, dont la candidature avait été proposée et soutenue par le Corsaire, avait été élu député de Paris par 18,000 voix. Afin de donner à la souscription un nouvel élan, la commission exécutive de la souscription de Vienne proposa que chacun des électeurs de M. Barodet versât un sou par jour à la souscription pendant cinq jours et, pour éviter aux souscripteurs de trop lointains déplacements, elle désigna des receveurs de quartier. Ce nouveau mode de souscription prit le nom de scrutin des cinq sous.

Le 24 mai, M. Thiers était renversé, le maréchal de Mac-Mahon était élu président de la République et M. le duc de Broglie devenait président du conseil.

Un des premiers actes du nouveau gouvernement fut de

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supprimer le Corsaire^ et le prétexte de cette suppros^\ion fut la souscription de Vienne.

Voici le texte de l’arrêté de suppression :

« Le général, gouverneur de Paris, commandant la P’® division militaire, considérant que le journal le Corsaire a organisé, sous le nom do scrutin des cinq sous «, une souscription qui doit être recueillie par des receveurs institués dans tous les quartiers de Paris, et dont le but véritable est de constituer ainsi une véritable association politique permanente et contraire à la loi.

Vu la loi du 9 août 1849 sur l’état de siège, arrête :

« Art. P**. — La publication du journal le Corsaire est interdite.

« Art. 2. — M. le préfet de police est chargé de l’exécution du présent arrêté.

« Paris, le 8 juin 1873.

« (Signé) Ladmirault.

« Vu pour exécution :

« Le Préfet de police,

« (Signé) Léon Renault. «

Tout ce que m’a rapporté, en dehors de l’honneur et de la satisfaction morale, la souscription de Vienne, c’est la suppression du Corsaire^ qui avait un tirage de 75,000 exemplaires, dont le numéro se vendait 10 centimes, qui était ma propriété personnelle et qui valait au moins 1,500,000 francs.

Au moment où il fut supprimé, la souscription était en pleine activité, elle s’élevait à 70,000 francs. Encore quelques jours et elle eût atteint 100,000 francs.

Immédiatement, MM. Gambetta, Louis Blanc, Peyrat, Lepère, Maurice Rouvier, demandèrent à interpeller le gouvernement sur la suppression du Corsaire. L’interpellation fut discutée le 11 juin. Gambetta montra le gouver-

nement de l’ordre moral suivant à l’égard de la presse une double méthode, la méthode de la terreur et celle de la corruption. Pour faire pendant à l’arrêté du général Ladmirault qui, d’un trait de plume, supprimait le Corsaire, il donna lecture de la fameuse circulaire confidentielle du sous-secrétaire d’Etat au ministère de l’intérieur, M. Pascal, qui demandait aux préfets de s’informer habilement des conditions auxquelles le gouvernement pourrait acheter le concours des journaux de leurs départements quelle que fût leur nuance. C’est aussi dans cette séance que M. Beulé, ministre de l’intérieur, eut un mot malheureux qui fit plus pour sa célébrité que tous ses ouvrages sur le Sang de Germanicus. Reprochant au Corsaire d’appeler l’Assemblée nationale « l’assemblée de Versailles v, il l’appela luimême « une assemblée élue dans un jour de malheur >». Le mot eut dans le parti républicain un succès fou. On n’appela plus autrement « l’assemblée de Versailles

M. le substitut Thomas est peut-être trop jeune pour avoir connu par lui-même tous ces événements qui préoccupaient les esprits plus noblement que les scandales d’aujourd’hui. Mais il aurait pu se renseigner ; il aurait pu se rendre à la Bibliothèque du Palais et ouvrir le Journal officiel du 12 mars 1873. Il y aurait vu que j’avais organiser la souscription de Vienne avec le concours de toute la démocratie républicaine; il se serait évité l’affront que je suis obligé de lui faire aujourd’hui en le mettant en face de ses mensonges et en le faisant rougir de sa sottise et de sa mauvaise foi, s’il est homme à rougir.

M. Lepère, qui avait été désigné pour prendre le premier la parole au nom des gauches dans cette mémorable séance, expliqua dans son discours toute l’organisation de la souscription :

Quelle est cette souscription, dit M. Lepère, dont on fait un crime au Corsaire^ Est-ce bien la souscrintion elle-même au’on

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lui reproche? Voilà trois mois que cette souscription est ouverte, que jour par jour le Corsaire enregistre les offrandes qui lui arrivent... les organes les plus accrédités de la droite ont euxmêmes confessé que cette souscription ffavait rien que de parfaitement louable. Je vous citerai des journaux que vous ne désavouerez pas ; la Gazette de France y le Français y la Liberté,,,

Licite dans son objet et dans son but, la souscription a été organisée d’une façon complètement légale et sans qu’aucune espèce de reproche puisse lui être fait à cet égard.

Cette organisation, d’ailleurs, n’est pas seulement l’œuvre du journal le Corsaire, Tous ceux qui ont suivi les renseignements détaillés donnés dans le journal sur la souscription savent que ce sont les ouvriers eux-mêmeSy que ce sont les chambres syndicales qui ont jpris V initiative de V organisation de la souscription et de l’emploi des fonds qu’elle produit. Et savezvous, messieurs, comment cette organisation a été faite? Elle a été faite en plein jour y en pleine publicité y au vu et au su de la préfecture de police, avec l’autorisation de l’administration et dans des réunions dont aucune n’a été tenue sans qu’y fut présent un agent de l’administration. Tout a été publiéy tout s’est passé sous les yeux mêmes et sous le contrôle de l’autorité et dès lors, vous le voyez bien, à tous les points de vue la souscription était licite, à tous les points de vue les moyens d’exécution étaient irréprochables, l’organisation de la souscription était légale, strictement légale.

Plus tard, qu’est-il arrivé? C’est que pour donner un plus grand développement de la souscription et pour aller au-devant des offrandes des ouvriers — pour qui surtout il est juste de dire que le temps est de l’argent — on avait voulu établir en quelque sorte dans chaque quartier des receveurs qui pourraient éviter, aux ouvriers souscripteurs, de longues démarches à travers les rues de Paris, et la perte d’un temps considérable s’ils avaient été obligés de se rendre aux bureaux du journal pour y verser leurs offrandes.

Et comment s’est faite l’institution de ces receveurs qui paraît être particulièrement incriminée par le premier considérant de l’arrêté de M. le gouverneur de Paris? Cette organisation s’est

faite de la manière la plus simple . le journal le Corsaire s’est borné à demander des receveurs de bonne volonté; ceux qui se sont présentés, du moment qu'ils étaient présentés et qu’ils étaient dans des conditions d’honorabilité, donnant toutes garanties, ont été agréés, et sans qu’il y ait jamais eu d’autre rapport entre ces receveurs et le journal que la démarche de chaque receveur qui délivrait différents bulletins de souscriptions et en rapportait le produit aux bureaux du journal : la souscription a fait son chemin dans les différents quartiers de Paris.

Voilà ce que l’on prétend appeler une association illicite...

Une souscription dont le but est d’envoyer à Vienne, pour le développement de leur instruction professionnelle, un certain nombre d’ouvriers, n’est point une association...

Si l’on trouvait véritablement dans la souscription du Corsaire un délit d’association, il était plus simple de consulter sur ce point les tribunaux du pays, il n’y avait nulle nécessité de supprimer le journal...

M. Lepère terminait en disant au gouvernement de M. le duc de Broglie :

Vous frappez le Corsaire parce que vous supposez qu’il a des doctrines qui ne vous conviennent pas, vous le supprimez parce qu’il TOUS déplaît.

Le 11 juin faillit être une revanche du 24 mai. Le gouvernement eut 368 voix contre 308.

Maintenant, où M. le substitut Thomas a-t-il pu prendre qu’aucune délégation n’avait été envoyée à Vienne? Je n’en sais rien. Quand j’ai lu son réquisitoire, d’abord dans les journaux, ensuite dans son texte officiel, je me passais à chaque instant la main sur les yeux en me demandant si je ne rêvais pas. Arrière-petit-fils, petit-fils, neveu, cousin de magistrats, ayant occupé avec éclat et dignité les plus hautes situations dans la hiérarchie judiciaire, j’avais toujours cru que l’exercice des fonctions de magistrat comportait un certain sérieux, un certain souci de la vérité ou du moins des apparences de la vérité, enfin, un certain

LE VOL DE LA SOUSCRIPTION DE VIENNE

respect de soi-même, une certaine pudeur. Il a fallu la terrible aventure de ce procès et de cette condamnation pour me faire croire <111’ un magistrat pût être capable d’un tel cynisme, d’une semblable mauvaise foi.

Une nombreuse délégation de délégués désignés par les ouvriers eux- mêmes et représentant toutes les branches de l’industrie quitta Paris pour Vienne le 21 août 1873, en 2® classe, aux frais de la souscription. A Vienne, elle fut logée, hébergée, nourrie, voiturée, défrayée des entrées à l’exposition et de tout pendant dix jours aux frais de la souscription; le retour s’effectua dans les mêmes conditions ; pendant l’absence des délégués, leurs femmes reçurent des indemnités de deux ou trois francs par jour, suivant les cas, aux frais de la souscription ; à leur retour, ils rédigèrent et firent imprimer, toujours aux frais de la souscription, soixante-dix rapports corporatifs, plus un volumineux rapport d’ensemble dans lequel il est rendu un public hommage au grand service que j’ai rendu à la démocratie ouvrière en ouvrant dans le Corsaire la souscription de Vienne et en prêtant mon concours à son organisation.

Oû est la preuve? Dans tous les journaux français et étrangers de l’époque, dans les archives du ministère du commerce et de la préfecture de police qui fut officiellement avisée du départ de la délégation, dans les archives de la Compagnie du chemin de fer de l’Est qui organisa un train spécial pour la délégation à l’aller et au retour, dans les documents relatifs à la section française de l’exposition de Vienne qui avait pour président M. du Somme-' rard, dans les rapports des délégués publiés à la librairie veuve A. Morel et C^®, 13, rue Bonaparte, dans les archives de toutes les chambres syndicales ouvrières qui existaient à Paris en 1873, enfin dans le compte définitif présenté le 15 mai 1876 par M. Cantagrel, qui n’avait pas cessé de

remplir les fonctions de trésorier et qui avait été désigné le 15 mai précédent comme liquidateur de la souscription.

Ce compte contenant l’énuméré de toutes les recettes et dépenses de la souscription a été approuvé par tous les délégués, il a été publié par tous les journaux, enfin il a paru dans le Rapport d'ensemble de la délégation ouvrière française à T exposition universelle de Tienne en 1873 (Paris, veuve A. Morel et C*®, 13, rue Bonaparte), page 645. Il est la preuve complémentaire et décisive delà monstrueuse calomnie. Je le transcris ici textuellement :

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