SCÈNE IV ANTOINE. LE BARON
LE BARON (passant sa tête à la porte du fond) Je ne vous dérange pas ?.….
ANTOINE (se levant, empressé)
Du tout... du tout...
LE BARON (entrant) J'ai à vous parler. (il s'asseoit sur le canapé) ANTOINE (prend un fauteuil)
Je vous écoute...
LE BARON
Mon jeune ami — puisque vous m'avez autorisé à vous donner ce titre — (vous savez que je vous ai toujours porté dans mon cœur)... Eh bien, je dois vous dire que le changement d'habit que vous venez d'opérer est déjà quelque chose, mais cela ne suffit pas pour tenir votre nouvelle place dans ce château, au milieu d’un personnel domestique impitoyable pour le ridicute qu'il constate en la personne de ses maitres.
ANTOINE
Je ferai en sorte de l'éviter.
LE BARON
Bien... mais que diriez-vous siun coup de baguette de fée bienfaisante venait subitement changer la face des choses en vous mettant à la hauteur de votre nouvelle situation ?
ANTOINE Comment cela ?
LE BARON
Vous voilà propriétaire d'une grosse fortune et d'un château. Est-ce Antoine Bureau qui va compléter le prestige que va nécessairement lui donner son héritage ?
Pourquoi pas !
LE BARON
Vous êtes dans l'erreur. Il vous faut un nom et un titre pour cela.
Un titre... un nom... vous n’y songez pas... tout le monde se moquerait de moi. Et puis... acheter la noblesse !.. ça ne me va pas...
LE HARON (avec dignité)
- Acheter la noblesse !!! Ah ! Ah !...fi!... fi!...C'est bon pour les nouveaux riches qui ont besoin de se décrasser. Non... la noblesse ne s’achète pas. La noblesse est une illustration, une grandeur, une supériorité que nos aiïeux avec leur sang nous transmettent de père en fils.
ANTOINE Eh bien alors ? moi qui suis un enfant trouvé ?.…
LE BARON
Admirable ! Parfait! Il n'en faut pas davantage. Votre nom d'Antoine Bureau choque l'oreille.
ANTOINE (protestant)
Monsieur !... Je l’ai toujours honorablement porté, et je m'en suis contenté jusqu'à ce jour. Et où voulez-vous que j'en prenne un autre si je n’achète pas le droit d’en changer ?
Enfant que vous êtes! Et l'adoption, mon ami, l'adoption... vous n'y avez pas songé.
ANTOINE
Non... je l'avoue... mais qui pense à m’adopter (se levant) Qui voulez-vous qui m'adopte ?
LE BARON (se levant aussi)
Mon ami .. tenez... je ne peux plus résister à l’émotion qui me gagne .. Ecoutez-moi : J'ai perdu un fils qui avait à peu près votre âge... (Æssuyant un faux pleur) Jel'ai toujours pleuré. Je le retrouve en vous... Eh bien ! il me serait doux de vous transmettre, avec le nom illustre de mes ancêtres les avantagesinappréciables qui résulteraient pour. vous de cette adoption, Pensez donc! Chevalier de Trocalé ! Voyezvous comme ça sonne bien à l'oreille ! Et puis... nos armoiries, que vous ferez peindre etgraver partout... Sachez-le, les Trocalé portent d'azur au Lion d'argent, armé, lampassé, tortillé de gueules, la queue passée en sautoir, au chef d'or chargé de trois crouzilles et d’un croissant de sinople, armes simples mais combien parlantes.. de gueules au chef d’or !... pensez donc !...
ANTOINE (à part) Plus de gueules que d'or...
LE BARON
… Ce qui signifie que nous descendons des Croisés. C'est admirable... Tout riche que vous êtes, il ne vous manque qu'une chose. .
ANTOINE Laquelle ?..
LE BARON
Oh! presque rien... Votre château et ses dépendances sont splendides, mais il faut un gentilhomme pour en faire les honneurs... En vous adoptant, je réalise le rêve de ma vie. Je retrouve en vous le noble descendant des Trocalé, et je vous ouvre la porte de tous les salons de l'aristocratie... Acceptez-vous ?
ANTOINE
Monsieur le Bar5n, je suis certainement très honoré de l'offre que vous daignez me faire, mais c'est un marché, sans doute, que vous me proposez-là ?
LE BARON (vivement) Un marché qui n’a rien de révoltant, puisqu'il peut et doit se conclure entre gens qui s'estiment. ANTOINE
Soit... mais avant de vous donner ma parole, je tiens à consulter mes amis, mes frères.
LE BARON
Prenez garde, jeune homme... vos amis finiront par vous compromettre... ils ont des manières qui
pourraient vous perdre dans l'esprit des hauts personnages avec lesquels vous pouvez être appelé à vivre. Réfléchissez-v.…
ANTOINE
Je tiens à les consulter. .
ES | De LE BARON
Allez, et rapportez-moi votre acceptation.
(Antoine sort).