‹ Un heritage; pièce en quatre actes, en proseChapitre 46 sur 46 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

ANSELME, puis JACQUES

ANSELME (refermant la grille)..

Ce M'sieu a l'air bien triste... C’est p't’être un artiste qui cherche un abri (entre Jacques qui vient du pavillon).

JACQUES

Jean n’est pas là, père Anselme ?

| ANSELME Non, m'’sieu Jaques, mais d’puis vot’ départ, il est v'ou un M'sieu.

JACQUES Que voulait-il °?

ANSELME

Y n° la pas dit. Il reviendra. C’est un homme de l’âge de M'sieu Jean, à peu près... y n’a pas l'air heureux...

Le QUE

JACQUES

Merci, père Anselme. En attendant le déjeuner, je vais parcourir le journal (Anselme sort) | (Jacques déplie le journal; il est assis sur un fauteuil et lit ») Catastrophe financière. Un escroc de haute volée. « On est à la recherche du Directeur d’une Société financière qui avait réussi à drainer les petits capitaux par l'appât d’un prospectus sur lequel figurait un Conseil d'Administration aux noms pompeux dont un seul était réel. Il s’agit d’un certain baron T'**, personnage criblé de dettes qui avait su attirer à son affaire de forts capitaux pour lexploitation d’une -soi-disante mine d'argent n'ayant du métal que dans le prospectus de son Directeur, qui emporte dans sa fuite la fortune de son associé assez. ingénu pour lui confier la clef de son coffrefort. La Justice enquête discrètement. Il y a des personnages haut placés compromis dans l'affaire » (Il continue à lire)

JEAN (entrant, va à Jacques en sortant du. pavillon et lui frappe sur l'épaule)

Tu parais joliment absorbé par ta lecture, ami Jacques.

JACQUES (se levant, le journal à la main)

Mon vieux Jean, j'ai peur (mouvement de Jean) oui, j'ai peur... tiens... lis toi-même. (il donne le Journal à Jean en lui indiquant l'article) Est-ce un pressentiment ?.. J'ai peur que cet article annonce un malheur pour nous.

nd: hd. à

CORQ pit

JEAN (lisant bas) En effet... pourvu qu'il ne s'agisse pas de...

Tu crains comme moi... n'est-ce pas ?.… (Entre Anselme)

ANSELME M’sieu Jean, V'là l Messieu qui d'mande à vous parler.

JEAN (préoccupé) Faites entrer (Anselme sort) Voilà un visiteur qui vient bien mal à propos.

ANSELME (à la porte du pavillon) Par ici, M'sieu... ces Messieurs sont au jardin...

ANTOINE (est méconnaissable, il a toute la barbe et est couvert d’un manteau ; il s'avance les yeux baissés)

Monsieur le Directeur, je désirerais vous parler en particulier.

JACQUES (à part) Cette voix.

JEAN Vous pouvez parler devant mon ami, je n'ai pas

de secrets pour lui. Assevez-vous, je vous prie (él lui indique un siège)

ANTOINE (il lève les yeux el reconnaît ses anciens copains ; il étend les bras... et va tomber à la renverse sur le banc d'osier, en étouffant un cri.)

… Mon Dieu !…

JEAN (se précipite)

Qu'a-t-il ?... Qu'avez-vous ‘Monsieur (il reconnait Antoine) Antoine !.. Jacques, c’est Antoine! Antoine !.. reviens à toi... C’est nous, tes amis (appelant) Anselme !... (à Jacques) dis à Anselme d’appeler le médecin de l'asile... du secours... il se trouve mal, la syncope dure toujours. Antoine... (à Jacques) donne-moi un linge mouillé... Antoine... (11 lui tamponne les tempes) Ah !.. il revient à lui... Antoine. parle-nous... réponds-moi... Comment es-tu ici, chez nous ?

ANTOINE (il se soulève, passe la main sur son front et dit :)

Ne m'approchez pas... je suis un être maudit. je suis un misérable... Pardonnez-moi... je ne savais pas, en venant ici, à qui je m'adressais. Je croyais parler au Directeur de l'asile. Pardonnez-moi.. je m'en vais... (il se lève pour sortir, mais il est trop faible et retombe accablé sur le banc)

JEAN (s’assied près de lui, d'un côlé, Jacques en fait autant de l’autre côté)

Mon pauvre Antoine !

JACQUES

Mon vieil ami. Te voilà... c’est toi... Tu ne nous quitteras plus, n'est-ce pas, Jean ?

JEAN

Il ne manquerait plus que ça... après l'avoir retrouvé (l’examinant en luiprenant la main) Comme tu es changé !.. Sans ta voix je ne t’aurais pas reconnu... mais embrasse-nous donc... Tu n'oses pas.

ce ES Ce

attends je vais te donner l'exemple... (il l'embrasse, Jacques en fait autant) Et maintenant, allons au plus pressé. As-tu déjeuné ?

ANTOINE

Non,mes amis, mais l'émotion m'aenlevé l'appétit.

JACQUES

Toi qui étais une si belle fourchette. Te souvienstu de notre dernier plat d'oignons ?

ANTOINE (souriant tristement)

Oui... je m'en souviens. C’est déjà loin de nous.

JEAN

Tu retrouveras ton appétit, à table, tout à l'heure. À présent, dis-moi comment tu es venu échouer dans nos bras ?

ANTOINE

Ce sera vite fait car monhistoire n’est paslongue.…

Raconte…

ANTOINE

Après votre départ, je me suis laissé prendre à l'appât d'un énorme gain que me faisait entrevoir cet indigne Baron qui m'avait adopté et qui a failli me compromettre dans des combinaisons financières auxquelles je n’ai rien compris. Pour arriver à ses fins, il a réalisé mes propriétés et s’est enfuit avec les capitaux dont je lui avais laissé le manie-

ment. Grâce à la prudence du notaire qui les avait garantis contre toute Catastrophe, il me reste quelques petits biens qui pourront m'assurer un modeste revenu dont je comptais jouir dans un asile de refuge dont les journaux annonçaient la création à Barbizon. C’est en cherchant à voir le Directeur de cette institution philanthropique que nous nous sommes reconnus. Vous savez le reste. C’est dans votre asile que je vais désormais me retirer, en attendant que je trouve une combinaison pour l'avenir.

JEAN

Non, mon ami... Grâce au produit de notre travail joint à nos revenus, nous vivrons largement. Tu demeureras dorénavant avec nous. Tu vivras de notre vie... tu reprendras la blouse de l'atelier qui ennoblit celui qui sait dignement la porter mieux que le plus bel habit, et, comme nous, tu administreras l'asile qui porte le nom de notre bienfaiteur…

ANTOINE

Mais je vais être un embarras et une charge pour vous...

JEAN

Au contraire, tu nous soulageras, car la tâche est lourde... Tu verras comme il est facile d’être heureux en faisant du bien autour de soi.

JACQUES

Jamais, même au temps du pêre Münster, nous n'avons été aussi heureux. Tu le seras comme nous, avec nous...

Er JE

— ANTOINE (leur pressant les mains)

.… et par vous... Eh bien! je m'abandonne à la Providence et je vous prouverai que je suis encore digne de votre amitié. Je veux que vous retrouviez l’'Antoine d’autrefois...Je dis adieu pour toujours aux aspirations de fausses et vaines grandeurs des « Trocalés » qui m'ont fait faire tant de sottises et méconaaitre un moment bien triste vos sentiments pour votre ami.

JEAN

C’est parfait... nous ne parlerons plus jamais de ce cauchemar... (appelant haut) Hé !.. père Anselme ! Tu vas faire connaissance avec notre Intendant, à nous .. (entre Anselme) tiens, le voilà... il n'est pas beau, il n’est pas décoratif, comme tu le vois, mais il a pour nous un cœur d'or. C’est l'âme de la maison. Il nous aime bien et nous l’aimons aussi. Jacques le taquine bien un peu, de temps en temps, pour n'en pas perdre l'habitude, mais ils s’aiment bien tout de même — n'est-ce pas vieux grognard ?…

ANSELME Bien sûr et certain, mes enfants.

JEAN

Père Anselme !.. vous aurez à partir de ce jour un troisième ami à soigneret à aimer (montrant Antoine) le voilà, c'est notre Antoine dont vous nous avez entendu parler si souvent. Mettez un couvert de plus, pour toujours, à notre table et une bouteille de derrière les fagots, car nous tuons le veau gras

aujourd'hui. Nous avons retrouvé la brebis égarée…

" ANSELME

Ah !.. je ne savais pas que vous aviez perdu une brebis.

JEAN

Si, père Anselme... mais elle estrevenue au bercail pour toujours (ils serrent la main à Antoine).

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