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ment vers «la vallée de l'ombre de la mort.» Le premier Jour nous nous dirigeâmes au nord, ce qui nous fournit l’occasion d'observer une poruon considérable de la côte septentrionale de Cuba. Nous pûmes aussi prendre une idée assez exacte de l'entrée du port de Matanzas, distant d'environ quinze milles à l’est de la Havane. Les montagnes qui s'élèvent derrière ce port surpassent en élévation tous les points de Cuba que nous avions visités précédemment. Une de ces montagnes est remarquable par sa forme, qui rappelle assez exactement celle d’un pain, et à laquelle on à donné le nom de Æ£7 pan de Matanzas. Nos regards s’arrétèrent alors pour la dernière fois sur Cuba, et nous viràmes de bord au nord-est, ayant à traverser le canal qui sépare les rivages dangereux de la Floride des rochers plus redoutables encore des îles Bahamas. Nous avions le vent contraire, et nous n’eussions pu marcher que fort lentement, ballottés comme nous l'étions d’un côté du canal à l’autre, sans le courant du golfe, que plusieurs d’entre nous ne connaissaient guère que comme un ennemi fâcheux à rencontrer, mais qui, cette fois, fut pour nous un secourable ami, en nous poussant en avant, et en nous faisant faire quatre nœuds à l'heure par la seule force de son impulsion. Ce courantestce que les marins désignent par lenom
RETOUR AUX ETATS-UNIS. 347 techniquedu 2o/fe, etest surtoutremarquable par lesfréquents et soudains changements de temps auxquels il est sujet. Les marms courent souvent les plus grands dangers dans le canal que nous traversions ; les deux côtes opposées ont été le théâtre de plus d’un naufrage, et il n'y avait que quelques jours qu'un gros navire y avait péri, brisé sur la côte de la Floride.
Nous eûùmes le bonheur de le parcourir, lentement à la vérité, mais sans le moindre accident, et nous y eûmes le loisir d'arrêter nos pensées sur les grands événements qui ont laissé sur ses deux rives de si tristes souvenirs. Dans le moment où dla côte basse et verdoyante de la Floride, ainsi que ses quais, se développait graduellement à nos regards, il nous était impossible de ne pas déplorer cette guerre faite aux Séminolles, guerre impie, entreprise contre les infortunés aborigènes de cette contrée, dans la vue, tout nous porie à ke craindre, de maintenir l'esclavage; guerre qui a coûté des flots de ‘sang et d’or, et dans laquelle, par un retour étrange à l’ancienne barbarie, on emploie aujourd’hui comme auxiliaires des meutes de chiens féroces ! Et ce sujet, déjà si affligeant par luimême et dans ses circonstances propres,
amenait naturellement notre pensée à la con-
sidération générale de tous les faits analogues,
tels que les naturels de l'Amérique septentrionale, si cruellement traités ; les Cherokis de la Géorgie si impitoyablement chassés du territoire de leurs ancêtres; et cette expatriation projetée des Senecas de l’État de New-York, sous prétexte de l'exécution de je ne sais quels traités frauduleux, et en dépit de tous les principes de justice et d'humanité. Sur tous ces faits, j'en suis sûr, tes sentiments sont dans un accord parfait avec
les nôtres.
Nous ne pümes distinguer les Bahamas que dans un vague lointain, mais cependant cette vue suffit pour nous rappeler les détails pleins d'intérêt que nous devions à sir William Colebroke, sur les résultats favorables de la liberté dans ces iles. Sir William en était gouverneur, avant d’être chargé de l'administration plus importante des îles du Vent; et pendant sa résidence à Antigoa, il avait reçu d’un ami qu’il avait laissé aux Bahamas les informations dont nous parlons. Il parait qu'un grand nombre d'Africains repris aux négriers sont maintenant établis dans l'ile de la Nouvelle - Providence, comme travailleurs libres, et s'y comportent parfaitement. On peut en dire autant des anciens esclaves ou apprentis placés principalement sur les iles les plus extérieures du groupe. Des sociétés de bienfaisance et autres institutions du
même genre y fleurissent ; et des mains libres cultivent aujourd’hui le coton aux Bahamas, sous la direction des descendants de ces loyalistes américains qui allerent s'établir dans cette colonie, à l'époque de la révolution.
Eu parlant ici des Bahamas, je ne puis m'empêcher de me rappeler le discours prononcé dans lesénat parnotre ami. C.Calhoun, relativement à l'affaire de la Comte, de l’Encomium et de l'Entre: prise : un de ces bâtiments, si je ne me trompe; avait été poussé par un gros temps dans le port de la Bermude, etles deux autres avaient fait naufrage sur les côtes des Bahamas; tous les trois contenaient des esclaves américains, qu’ils transportaient d’un des États à esclaves dans un autre. N'ayant pas sous les yeux cet excellent discours, dont l’auteur eut la bonté de me donner une copie, je craindrais de manquer d’exactitude en m'en rapportant à mes seuls souvenirs; mais je crois que dans les trois cas, les autorités britanniques de ces îles permirent aux esclaves de se prévaloir du bénéfice de la loi du pays, et de se retirer en toute liberté; qu'après une assez longue négociation , une indemnité fut accordée par notre gouvernement pour les nègres de la Comèîte et de l'Encomium, et refusée pour ceux de l'Entreprise, et que cette distinction fut appuyée sur la circonstance que les deux premiers
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cas étaient survenus avant, et le troisième apres l'acte du parlement britannique sur l’émancipation. La dissertation de J. C. Calhoun sur cette affaire est à la fois pleine d'intérêt et de talent. Il commence par démontrer de la manière la plus évidente qu’un point établi dans le droit des gens, c’est que toutes les fois qu’un bâtiment appartenant à telle nation que ce soit se trouve poussé par la tempête dans les ports ou sur les côtes d’une puissance amie, les agents de cette puissance sont tenus de protéger la propriété qu'il contient, de la remettre aux légitimes propriétaires, où du moins de leur en payer le prix. IL soutient ensuite que ce point du droit des gens ne peut changer au gré des lois municipales de chaque État en particulier, et qu'en conséquence, si la Grande-Bretagne, avant son acte d'émancipation, était obligée, en vertu du principe de jurisprudence internationale cidessus, d’indemniser les propriétaires des esclaves africains naufragés sur les côtes d’un territoire soumis à sa domination, cette obligation était entière , était la même pour elle, postérieurement à cet acte.
Rien de plus clair que ce raisonnement ; mais il est une question qui le domine et doit être décidée avant tout, celle de savoir si, en aucun cas, le droit des gens considère des créa-
tures humaines vivantes comme la propriété d’autres créatures de la même espèce. S'il en est ainsi, pourquoi l'Angleterre n'est-elle pas tenue de restituer aux États-Unis les esclaves déserteurs qui cherchent un refuge au Canada, et à la France les fugitifs qui s’échappent de la Guadeloupe et abordent à la Dominique sur un frêle radeau de bambous; et au Danemark ceux qui, armés d’une simple pagaie, traversent le canal qui sépare Saint-Thomas et Saint-Jean des rivages de Tortola où la liberté les appelle ? Pour ma part, ma conviction intime est que, dans l'esprit du droit des gens ou de la loi des nations , ces individus sont des #ers qui ont des droits distincts et dont ils ne peuvent être dépossédés. Cette loi des nations prétend avec raison tirer son autorité de la loi même de Dieu ; donc iln’y a dans son essence, dans sa nature, rien qui autorise l’idée atroce que l’on puisse traiter des êtres humains, des êtres raisonnables, comme des bêtes brutes, incapables de tout sentiment.
Si c’est là voir les choses sous leur véritable point de vue, nous devons, selon moi, conclure de cette doctrine, que lorsque la Grande-Bretagne alloua une indemnité aux propriétaires des esclaves naufragés de la Comète et de l'£ncomium, elle n’eut pas pour motif de se conformer aux principes du droit des gens, mais agit
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purement et simplement par une sorte de Aonte; puisque avant son acte d'émancipation elle reconnaissait elle-même le droit de propriété de l’homme sur l’homme. Mais elle n'eut pas plutôt proclamé cet acte, qu'elle s'éleva à la hauteur de ce principe éternel du droit des gens, en repoussant la possibilité légale d’une semblable propriété. À comptér de ce moment, elle cessa donc de se regarder comme tenue à aucune espèce d’indemnité ou de dédommagement , même envers ses plus intimes alliés, pour des esclaves naufragés ou déserteurs. |
J'ose espérer que tu accueilleras avec ta bonté ordinaire des observations qui se recommandent du moins par la haute importance pratique des sujets auxquels elles se rapportent, et que n'ont suggérées les divers incidents denotre voyage. Il n’était pas dit, toutefois, que ce voyage se terminerait sans encombre, et que nous pourrions, jusqu’au terme de notre navigation, nous livrer à de paisibles jouissances et à de calmes méditations. En effet, le 18 du quatrième mois (avril), étant à cinquante lieues au sud de Savannah, nous fûmes assaillis par une effroyable tempête. Vers les huit heures du soir, nous avons signalé à l'horizon quelques nuages noirs et des éclairs qui se jouaient du nord à l'ouest; nous vimes
bientôt se lever la lune, dont le disque était d’un
rouge sanglant. Pendant quelques instants nous pûmes croire que les nuages se dissipaient graduellement, et nous espérions que le fluide électrique, disséminé dans l'atmosphère sur une immense étendue, n'aurait d'autre effet que d'offrir à nos regards et à notre admiration une succession de magnifiques phénomènes. Mais deux heures s'étaient à peine écoulées , que nos espérances, à cet égard, s’'évanouirent complétement. Les nuages s’amoncelerent sur notre tête, et la lune disparut dans une obscurité profonde ; la pluie tombait par torrents ; notre vaisseau, emporté par le vent, cédait à son impétuosité; d’épouvantables éclairs sillonnaient l’espace en longs zigzags, et les roulements du tonnerre qui les suivaient sans intervalle ne nous permettaient pas de douter que l'artillerie céleste ne nous menaçât de près, et, pour ainsi dire, à bout portant. Jamais nous n'avions été témoins d’une semblable guerre entre les éléments ; heureusement notre capitaine, en habile marin, avait prévu le danger que nous allions courir, et notre vaisseau, bien préparé à la lutte, s’avançait sans trop de secousses, et n'ayant conservé que la plus petite voilure. Cependant les éclairs redoubiaient, et d’horribles coups de tonnerre éclataient, toujours plus précipités, lors-
qu'un choc affreux vint ébranler le bâtiment.
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Presque tous nos matelots furent renversés, et ne se furent pas plutôt remis sur leurs pieds, qu'ils se réfugièrent dans la cabine; il y en eut un qu'on fut obligé d'y trainer; il avait été frappé de la foudre, et nous ne savions s’il était mort ou vif. Le capitaine lui-même reçut une atteinte qui lui laissa aux jambes de longues traces noires. Nous vimes tomber sur le pont soit un cordage enflammé, soit une trainée du feu électrique sous la forme d’un cordage, et une forte odeur de soufre se fit sentir à nous; toutes les cabines furent remplies de fumée, et il n'y eut personne à bord qui ne crüt et ne criàt que le vaisseau était en feu. En même temps le cuisinier, se précipitant dans notre cabine, vint nous annoncer que la cale du bâtiment, qui était sur son lest, se remplissait d’eau; et, malgré le calme qui se maintint jusqu’à un certain point parmi les passagers, nous ne pümes nous dissimuler que nous nous trouvions dans le péril le plus imminent. Mais là devait s'arrêter la série d'émotions et de terreurs par laquelle nous venions de passer. Perquisition faite dans toutes les parties du bâtiment, on ne découvrit aucune apparence de feu; l’eau qui se trouvait dans la cale y avait pénétré seulement par les écoutilles; l’odeur de soufre et la fumée se dissipèrent peu à peu ; la tempête, dont la furie avait duré envi-
RETOUR AUX ÉTATS-UNIS. 355 ron une heure, s’apaisa en quelques minutes ; le temps s'éclaircit, et le disque argenté de la lune reparut dans tout son éclat. Le pauvre matelot qui avait été si rudement frappé commença à reprendre ses sens, et nous fûmes enfin rendus à nous-mêmes, sains et saufs de corps et d'esprit. Mais le lendemain matin nous ne tardàämes pas
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à découvrir les effets du tonnerre; les voiles étaient criblées de trous; quelques coffres avaient été défoncés; une énorme pièce de bois avait été arrachée du pont; le grand mât était fendu, la vergue de perroquet et la grande vergue étaient en pièces. Nous eùmes bien sujet de rendre d’humbles actions de grâces au Dieu de la nature, au conservateur des hommes, à celui à qui obéissent la foudre et les orages.
Une circonstance dont nous ne pümes que nous réjouir, c’est que le jour qui suivit cette tempête était le premier de la semaine. A l’heure indiquée, les passagers et les marins de l'équipage se réunirent sur le pont; on pouvail lire sur les visages l'émotion profonde et les pensées solennelles dont tous étaient pénétrés. On nous lut le quarantième chapitre d'Isaie, dont tu te rappelles peut-être cette exhortation, contenue au premier verset: « Consolez, consolezmon peuple», et qui finit par cette promesse si encourageante : « Ceux qui sattendent à l'Éternel reprennent
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de nouvelles forces; les ailes leur reviendront comme aux aigles; ils courront et ne se fatigueront point, ils marcheront et ne se lasseront point.» Cette lecture fut suivie de quelques instants de silence, pendant lesquels chacun de nous put se livrer aux méditations qu'inspirait naturellement une réunion religieuse sur cette mer où, la veille, nous nous étions crus si près de notre dernier Jour.
Nous nous trouvions alors près des côtes de la Géorgie, et le lendemain, 20 du quatrième mois, nous arrivâmes sans autre contrariété dans le port de Savannah. Ainsi se termina, cinq mois juste après notre départ de New-York, notre voyage aux Indes occidentales, voyage si plein d'intérêt et si fécond en enseignements précieux. APE Au moment de clore cette série de lettres, Je te ne puis m'empêcher de te rappeler ces paroles de l'Écriture : « La terre et les cieux vieilliront comme un vêtement; tu les changeras comme un habit, et ils seront changés.» — «Toute l'armée des cieux se fondra, dit Isaïe, et les cieux seront mis en un rouleau comme un livre; et toute leur armée tombera comme tombe la feuille de la vigne, et comme tombe celle du figuier. » — «Mais le jour du Seigneur, dit l’'apôtre Paul, viendra comme un larron qui vient la nuit, et en ce Jour les cieux passeront avec
le bruit d’une effroyable tempête, et les éléments embrasés seront dissous, et la terre sera entièrement brülée avec tout ce qu’elle contient.» Alors, alors, mon cher ami, nous paraitrons tous « devant le tribunal de Christ ; » lintendant rendra compte de son administration, et chacun de nous recevra des mains du juge de toute chair, la rétribution qui lui sera due, «suivant les œuvres qu'il aura faites, quand il habitait son corps, suit que ses œuvres soient bonnes, soit qu’elles soient mauvaises.»
Un des vœux les plus ardents de ma raison et de mon cœur, c’est donc que le monde apprenne un jour que l'homme distingué à qui sont adressées ces lettres s’est dépouillé de tous ses préjugés en faveur de l'esclavage, déplorable tache au milieu de toutes les brillantes qualités d’un si noble esprit. Puisse-t-il, au grand jour, pouvoir dire au juge suprême, que dans le déclin de sa vie il a travaillé de tout son pouvoir, et en fidèle serviteur de Christ, à l’extinction définitive du plus odieux, du plus atroce
des crimes contre l'humanité; qu'il s'en est
montré l’implacable, le constant adversaire dans
les diverses relations de sa vie; qu'il l’a com- >
battu comme chef de famille; qu'il la combattu
comme le citoyen le plus influent du Kentucky ;
qu'il la combattu comme un des hommes d’'E-
tat et des patriotes les plus éclairés de l'Union américaine; qu'il l’a combattu enfin comme ami du genre humain et comme citoyen de l'univers. Justement applicable à toute la race dont nous faisons partie, aux hommes de tout pays, de tout climat et de toute couleur, est ce principe fondamental de votre sublime constitution « Tous les hommes ont été créés égaux, et doués par le Créateur de certains droits imprescriptibles et inaliénables, au nombre desquels sont la vie, la liberté et la poursuite de tous les moyens de bonheur. »
Recois ici, avec les assurances de mon respect et de ma considération, un cordial et dernier adieu.
Je suis, etc.
Je
Ce.