‹ Un hiver en ÉgyptChapitre 9 sur 24 · ARRIVÉE A LOUQSOR · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A LOUQSOR

ous ne sommes que depuis peu de jours au Caire; et, malgré l'intérêt que nous offre cette ville , nous avons songé déjà y à partir pour la haute Egypte, La saison s'avance, en effet; les eaux du Nil sont déjà basses, et à ^ mesure qu'elles baisseront davantage la navigation va devenir plus difficile et plus lente.

Il vaut donc mieux ne pas tarder : au retour nous pourrons à loisir prolonger notre séjour au Caire. Et puis, nous sommes impatients de commencer cette seconde partie de notre voyage. Nous n'avons vu encore que l'Egypte moderne , que l'Egypte arabe, qui date d'hier : il nous reste à visiter l'Egypte antique, l'Egypte des Ptolémées, surtout celle des Pharaons; à parcourir cette vallée du Nil qui fut un des premiers berceaux de la civilisation , et le long de laquelle sont semées les ruines de tant de cités; à saluer au fond de leurs solitudes les restes de Memphis et de Thèbes aux cent portes.

On nous parle des bateaux à vapeur qui 9 une ou deux fois par an , vont jusqu'à Assouan et y transportent des voyageurs : il y a aussi des remorqueurs , qui font un service plus régulier, et par lesquels on peut faire remonter sa barque, sauf à redescendre avec le courant. Rien de tout cela ne nous tente; et, pour ma part, je ne conseillerai à personne de faire ainsi le voyage du Nil. H y a dans cette manière de voyager à la vapeur je ne sais quoi qui désenchante l'imagi-

nation et sied mal surtout au vieil Orient, au désert, aux ruines. Quelle chose déplaisante, je m'imagine, de se voir traîné sur ce beau fleuve, comme un chargement de blé ou de coton, par une machine qui vomit incessamment dans le ciel les flots d'une fumée noire , et trouble de son rauque gémissement le silence de ces rives !

II n'y a qu'un moyen raisonnable de voyager sur le Nil : c'est la congé traditionnelle, la barque pontée, aux deux grandes voiles latines, avec son équipage arabe. De la sorte, on va moins vite , mais on voit mieux : on marche au caprice du vent, mais on a tous les hasards et tous les charmes de l'imprévu ; on est chez soi , on jouit sans trouble du climat, du ciel et du fleuve. La cange , c'est le voiturin du Nil : même originalité, même lenteur, même liberté d'allures; et si vous avez eu, en Italie, le bon esprit de pré* férer le classique vetlurino au chemin de fer ou à la diligence , n'hésitez pas en Egypte à fréter une barque pour aller aux Cataractes.

Quelques voyageurs traitent directement avec le patron d'une barque , et avisent ensuite à la

munir de toutes les provisions nécessaires au voyage, (Test un grand ennui et un grand embarras. Le plus simple , et le mieux sans contredit, est de faire marché avec un drogman qui, pour un prix convenu, se charge de vous conduire et de voua nourrir. Le seul point important est de trouver un homme sûr et honnête. Sous ce rapport, la fortune nous servit bien: nous n'avons eu qu'à nous louer du drogman avec lequel nous traitâmes pour le voyage de la haute Egypte. C'était un homme plein d'intelligence et d'activité, très -expérimenté et trèsénergique, poli, empressé, attentif, enfin honnête, quoique Maltais. Son nom était Âgostino Giauni.

Nous sommes allés, il y a quelques jours, à Houlaq, choisir noire cange : il y en avait une cinquanluinc amarrées au quai, qui attendaient les voyageurs, plus rares cette année que d'habitude* Notre choix fait, les conditions du marché ont été rédigées en double écrit. Nous sommes cinq voyageurs: à nous trois, ma femme, mon

frère et moi , se sont adjoints deux jeunes Américains, M. P*** et sa femme, dont nous avons fait connaissance à bord du Gange. Agostino doit nous fournir, outre l'équipage, Un valet de chambre et un cuisinier européen; il se charge de tous les approvisionnements, et veillera à embarquer tout le matériel nécessaire. Ces préparatifs ont demandé plusieurs jours.

14 Décembre.

Aujourd'hui nous avons fait une dernière visite à la cange. Tout est prêt, ou peu s'en faut : notre équipage est au complet; les provisions de bouche sont embarquées ; nous avons des fusils et des livres, pour remplir les loisirs de la navigation. Au grand mât flotte le pavillon tricolore; à l'arrière, le drapeau étoile de l'Union. Toute barque, en effet, a ses couleurs sur le Nil : chaque voyageur arbore sa nationa-

litfc On se signale do loin ; on interroge curieusement le pavillon rie chaque barque qui pas»?; et l'on se salue, au passage, de quelques coups ili» feg,

Le vent est propice; il souffle du nord avec une régulante qui promet de se prolonger pendant plusieurs jours. Le départ est définitivement fixé à demain soir, 15 décembre,

En revenant à notre hôtel, nous parcourons les rues de Houlaq. Ce n'est, à vrai dire, qu'un faubourg du Caire, triste, noir, mal bâti, niais très-vivant h II ne s'y trouve rien de remarquable qu'une très-ancienne mosquée, et un vaste palais bâti par Isrnad-Pacha, et aujourd'hui abandonné tomme la moitié des palais de ee pays-ci.

Dans la rue principale de Boulaq , une douzaine de fellahs, sous la direction d'un homme armé d'un bâton, nettoyaient un carrefour obstrué dïmmondiees et couvert dune boue noire et infecte. J'ai vu là appliqué le système de travaux publics dont j'ai parlé plus haut ; ces malheureux enlevaient les ordures ei la boue avec les mains, en emplissaient un panier > cl , portant ce panier

sur la tète, allaient en courant le vider dans le fleuve. Ces hommes étaient de corvée. Chaque village fournit douze hommes, qui sont conduits et surveillés par un chef. Le gouvernement, bien entendu, ne les nourrit ni ne les paie. A mi-route de Boulaq au Caire, nous avons vu, en revenant, plusieurs centaines d'hommes employés ainsi aux terrassements d'une petite ligne de chemin de fer.

15 Décembre.

Vers trois heures, nous quittons l'hôtel, pour aller diner sur la cange. Montés sur nos indispensables baudets, nous parcourons gaiement la route du Caire à Boulaq. Notre drogman nous précède, escortant un cheval qui porte les bagages. Équipage et serviteurs, nous trouvons tout le monde à son poste , et nous prenons possession de la maison flottante que nous devons habiter pendant un mois.

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