‹ Un homme libre (volume 2)Chapitre 11 sur 52 · EXAMEN MORAL · texte numérisé non relu

EXAMEN MORAL

Nous continuâmes notre examen ; et laissant notre corps, nous cherchions à éclairer notre conscience.

Silencieux et retirés, d’après un plan méthodique, nous avons passé en revue nos péchés, nos manques d'amour. A ce très long labeur je trouvai infiniment d'intérêt. Et Simon, au diner du dernier jour, une heure avant la confession solennelle, me disait :

« Aujourd'hui, comme le malade arrive à connaître la plaie dont il souffre et qu'ilinspecte à toute minute, je suis obsédé de la

laïideur qu'a prise mon âme au contact des

hommes. »

Nous avions décidé de passer nos fracs,

cravates noires, souliers vernis. de boire du

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thé en goûtant des sucreries, et de nous coucher seulement à l’aube, afin de marquer cette grande journée de quelques traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il faut considérer qu’un décor trop familier rapetisse les plus vives sensations).

Quand nous fûmes assis dans les deux

ganaches de la cheminée, toutes lampes

allumées et le feu très clair, Simon, qui sans doute attachait une grande importance à ces premières démarches de notre régénération, était ému, au point que, d’énervement

presque douloureux mêlé d’hilarité, il fit

avec ses doigts crispés en l'air le geste d’un épileptique. |

Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages d’être deux, car par contagion je goûtai, avant mème les premiers mots, une chaleur, un entrain un peu

grossiers, mais très curieux,

PALERME FETE Re M DRE ITR ue: — s RE

bétians

Et d’abord parcourons, lui dis-je, les lieux où nous avons demeuré.

1° Dans le groupe de la famille (c’est-àdire au milieu de ces relations que je ne me suis pas faites moi-même), j'ai péché: | Par pensée (les péchés par pensée sont :

les plus graves, car la pensée est l’homme même); c’est ainsi que je m’abaissai jusqu'à avoir des préjugés sur les situations sociales et que je respectai malgré tout celui qui avait. | réussi. Oui, parfois j’eus cette honte de n’en- F : fermér dans les catégories.

Par parole (les péchés par parole sont dangereux, Car par ses paroles on arrive à sine À

fluencer soi- RARE c'est ainsi ne ] “ai on à

direles actions, n’ont pas grande de si la pensée proteste) ; toutefois il y a des ca

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fauteuil à oreillettes où j'aurais médité plus __ noblement.

2° Dans la vie active(c’est-à-dire au milieu

tative), j'ai péché:

2 Par pensée : m'être préoccupé de lopimon. Je fus tenté de trouver les gens moins ‘ignobles quand ils me ressemblaient.

Par parole : avoir renié mon âme, jolie volupté de rire intérieur, mais qui demande

un tact infini, car l’âme ne demeure intense

FA

qu'à s’affirmer et s’exagérer toujours.

Par œuvre: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me plus à inventer des hommes supérieurs, pour le plaisir de les louer et de m’humilier. C’est une fausse démarche; on ne profite qu'avec soi- même, méditant et s’exaspérant. |

FA L Pi : ". e ee Quand j’achevai cette confession, Simon à me dit :.

D — Il est un point où vous glissez qui im-

L'ENTENTE k du Pig NEA La > 72 UN HOMME LIBRE

porte, car nous saurions en tirer d'utiles renseignements pour telle manœuvre importante : vous avez eu un métier.

— C'est juste, lui dis-je. Un métier quel qu'il soit fait à notre personnalité un fondement solide ; c’est toute une réserve de connaissances et d'émotions. J'avais pour métier d'être ambitieux et de voir clair.

Je connais parfaitement quelques côtés de l'intrigue parisienne.

— Voulez-vous me donner des détails sur les hommes supérieurs que vous remarquiez? Vous en parlez, ce semble, ave:

chaleur. Ces liaisons intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingtième année. |

— « À dix-huit ans, mon âme était méprisante, timide et révoltée. Je visun sceptique caressant et d'une douceurinfinie ; en réalité il ne se laissait pas aborder.

« © mon ami, de qui jetais le nom,auprès

de votre délicatesse j'étais maladroitetcon-

fus ; aussi n’avez-vous pas compris combien je vous comprenais; peut-être vous n'avez pas joui des séductions qu’exerçait sur mon esprit avide l’abondance de vos richesses. Vous me faisiez souffrir quand vous preniez si peu souci d’embellir mes jeunes années qui vous écoutaient; ef paré d’un flottant désir de plaire, vous n’étiez préoccupé que de vous paraître ingénieux à vousméme. Or, cédant à l'attrait de reproduire la séduisante image que vous m’apparaissiez, je négligeai la puissance de détester et de souffrir qui sourd en moi. Vous captiviez mon âme sans daigner même savoir qu'elle est charmante, et vous l’entraîniez à votre suite en lui lançant par-dessus votre épaule des paroles flatteuses dénuées d’à-propos.

« Celui que jerencontraiensuite était amer et dédaigneux, mais son esprit, ardent el désintéressé. Je le vis orgueilleux de son vrai moi jusqu’à s’humilier devant tous, pour que du moins il ne fût jamais traité en égal.

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Je l’adorais, mais, malades l’un et l’autre,

nous ne pûmes nous supporter, car chacun

de nous souffrait avec acuité d’avoir dans l’autre un témoin. Aussi avons-nous préféré,

— du moins tel fut mon sentiment, car je

ne veux même plus imaginer ce qu'il pen-

sait, — oublier que nous nous connaissions ;

et si, rusant avec la vie, je fis parfois des

concessions, je n'avais plus à m’en impa-

tienter que devant moi-même.

« O solitude, toi seule ne m'as pas avili:

tu me feras des loisirs pour que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m’enseigne- :

ras le secret de vètir à volonté des convic- |

tions diverses, pour que je sois l'image la à: plus complète possible de l'univers. Soli- .

tude, ton sein vigoureux et morne, déjà jai

excellemment parlé. Mon émotion l’enleva.

Nous connûmes ce soir-là une ardente bonté envers mille indices de beauté qui soupirent en nous et que-la grossièreté de la vie ne laisse pas aboutir. J’aspirais à souffrir et à frapper mon corps, parce que son épaisse indolence opprime mes jolies délicatesses. Comme je me sais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n’eus ressenti aucune douleur, mais seulement l’äpre plaisir de me faire vengeance... Tout cela j'hésite à le transcrire ; ce ne sont pas des raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'émotion montante de cette scène à laquelle je ne sais pas laisser son vague mystérieux.

Qu'ils s’essayent à repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui soupçonneut la sincérité de ma description ! Simes habitudes

d'homme réfléchi n’avaient retenu mon bras,

j'eusse été aisément sublime, et, frappantmon

corps, j'aurais dit:

a Soufire, misérable, gémis. car tu cs

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