ACEDIA,. —- SÉPARATION DANS LE MONASTÈRE
La brutalité du grand air, l’insomnie des nuits d’auberge sur des oreillers inaccoutumés et cette lourde nourriture me donnèrent une fièvre de fatigue. Au détour d’un chemin, la femme d’un cabaretier demandait à mon voiturier : « Est-ce qu'il ne va pas mourir ? » C’est pour avoir eu le même doute sur sa race que 'e paraissais épuisé. La nuit surtout, je m'agitais infiniment. Dès l’aube, sous le cloître, je me promenais bien avant Simon, et la journée s’allongeait dans l’ennui. Toutes pensées m’étaient chétives et
poussiéreuses. L’horizon gardait la désolante
are UN HS&AME FIPRE
médioerité des choses déjà vues. A chaque minut .ÿe calculais quand viendrait le prochain repas, où je m’asseyais sans appétit; et la viande entre toutes choses me faisait horreur. Puis s’allongeait une nouvelle bande de temps.
Je suis convaincu que, pour des êtres sensibles et raisonneurs, les maladies sont contagieuses. Simon, jusqu'alors enclin®à la voracité, fut pris d’un dégoût de nourriture; il était humilié d’une constipation malsaine que coupent des coliques précipitées. Écrasés dans nos bas fauteuils, et pareils au Pauvre Pécheur de Puvis de Chavannes, nous nous lamentionsavec minutie. Noslèvres,nos doigts, tout notre être s’agitaient dans un désir maniaque de fumer, alors que notre estomac en avait horreur. Lentes après-midi de janvier!
la campagne éclatante de neige ! notre bouche pâteuse, nus dents serrées de malades, et la peau tirée de notre visage qui nous donnait un rictus dégoûté!
4e 4h DS)
Or, nous étant regardés en face, nous eùûmes le courage amer de mépriser à haute voix l’édifice que nous avions entrepris. Cependant que je me reniais, il me parut que je commettais une mauvaise action; et une incroyable humiliation se répandit en moi comme un flot sale. J'étais réduit à un tel
enfantillage que j'aurais aimé pleurer. J’é-
‘tais blessé que Simon abondât si brutale-
ment dans mes blasphèmes; car javais une nouvelle démarche à lui proposer! Mais je sentis bien qu'il accueillerait avec défiance mes réflexions d'Haroué.
En vain essayâmes-nous, avec une excel-
lente fine champagne, de nous relever. Jy
gagnai le soir un sommeil épais, mais dès laube c'était une acuité, une surexcitation
d'esprit insupportable, avec par tout le corps
des fourmillements.
Je fus obsédé, à cette époque. d’un senti-
ment intense, qui, sans raison apvarente, se
lève en moi à de longs intervalles : l'idée qu'un jour, ne füt-ce qu’à ma dernière nuit, sur mon oreiller froissé et brülant, je regretterai den’avoir pas joui de moi-même, comme toute la nature semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer à mon âme, en irréfléchi.
Persécuté par cette idée fixe, je serrais mon front dans mes mains, et me rejelais en arrière avec une détresse incroyable. Je crois bien que je ne désire pas grand’chose, et les choses que je désire il me serait possible de les obtenir avec quelque eflort; aussi n’estce pas leur absence qui m'attriste, mais l’idée qu'il viendra un jour où, si je les désirais, ce serait trop tard. Et seule la proba-
bilité que dans la mort on ne regrette rien
. peut atténuer ma tristesse. — C’est un grand
malheur que notre instinctive croyance à notre liberté, et puisque nous ne changeons rien à la marche des choses, il vaudrait mieux
que la nature nous laissät aveugles au débat
SCT SX
qu’elle mène en nous'sur les diverses manières d'agir également possibles. Malheureux spectateur, qui n'avons le droit de rien déci-
der, mais de tout regretter!
Parfois, dans ce désarroi de mon être, d’étranges images montaient du fonds de ma sensibilité que je ne systématisais plus.
Il était six heures ; depuis trente minutes neut-être nous n'avions pas ouvert la bouche. Je me pris à rèver tout haut dans cette chambre éclairée seulement par le foyer :
‘Peut-être serait-ce le bonheur que d’avoir une maîtresse jeune et impure, vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle viendrait me voir avec ardeur, mais chaque fois, à la dernière minute, me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa dernière . visite. Elle reviendrait, mais perpétuelle-
ment j'aurais vingt-quatre heures d'angoisse
entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de massue de l’abandon suspendu sur ma tête. Même il faudrait qu’elle arrivât un jour après un long retard, et qu’elle prolongeñt
ainsi cette heure d’agonie où je guette son
pis dans le petit escalier. — Peut-être se- rait-ce le bonheur, car dans une vie jamais distraite,-une telle tension des sentiments ferait l'unité, Ce serait une vie systématisée.
Ma maîtresse, loin de moi, ne serait pas be heureuse; elle subiraitune passion vigoureuse à laquelle parfois elle répondrait, tant est ; faible la chair, mais en tournant son âme désespérée vers moi. Et j'aurais un plaisir È ineffable à lui expliquer avec des mots d’amertume et de tendresse les pures doctrines \ du quiétisme : « Qu'importe ce que fait notre ; corps, si notre âme n’y consent pas! » Ah! :
Simon, combien j'aimerais être ce malhoureux consolateur-là! ,
Elle serait pieuse. Elle et moi, malgré n
Lè
Et comme lamour rend indéfiniment compréhensif, 6u, mieux encore, comme elle ne connaîtrait rien de l’homme que je puis paraitre au vulgaire, elle ne soupçonnerait pas un instant ma bonne foi; en sorte que mon âme indécise pourrait être, aux plis de sa robe, franchement religieuse.
Et comme Simon ne répondait pas, je repris, à cause de ce besoin naturel de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement :
Elle serait jeune, belle fille, avec des ge
noux fins, un corps ayant une ligne franche et un sourire imprévu infiniment touchant
de sensualité triste. Elle serait vêtue d’étoffes
souples, et un jour, à peine entrée, je la vois
qui me désole de sanglots sans cause, en
cachant contre moi son fin visage.
Les nerfs nous sauvent de la banalité. Mon Moi est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le délaisse.
Cette lassitude, ce dégoût nerveux m’avaient déjà averti quand je me négligeais pour adorer. des étrangers. J'avais compris par eux que les Sainte-Beuve et les Constant ne valent que comme miroirs grossissants pour certains détails de mon àme. Cette fois encore ils me firent rentrer dans la voie, par l'absurde, qui est la raison des Saints. Ge> poussant à l’extrème mon écœurement, ie le | passionnai ; en sorte qu'ennobli d’exaltation, = ; il devint digne de moi-mème et me féconda.
Voici comment la chose se fit. Nous causions de notre crise avec Simon. « Un Système, lui disais-je, on en trouve de parfaits. Mais l'appliquer! Il faudrait des nécessités intelligentes contraignant ma vie à faire le
convenable pour qu'elle soit heureuse. »
— « Quoi! un médecin dans un hôpital?
un père supérieur dans un monastère ? Où prendrais-tu l'énergie de leur obéir? Et si tu la possèdes, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner à toi-même. »
— «Je ne voudrais pas être mené avec douceur. Je me méfie de mes défaillances, C'est peut-être que mon âme s’effémine; elle voudrait être rudoyée. Sous un cloître, dans ma cellule, je serais heureux si je savais qu'un maître terrible a brisé toutes mes amours, et qu’il n’est plus d'autre ressource que de subir la nécessité. Le rêve de ma race est mal fécondé ; je l’entrevois qui fermente dans une mer d’écumes inférieures ; je me sens épuisé et je désespère qu’à moi seul je puisse l’amener à la vie. »
— «a Va, me dit Simon, poussant son idée; les hommes sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels (c’est ainsi que toi, pour
qui chacun fut aimable, car tu es séduisant
& È és S £ 182 ; UN HOMME LIBRE ps “à et détaché, tu te figures avoir été martyrisé).
Jamais, fût-ce pour mon bonheur, je ne
reconnäitrai la domination d’un homme. Tous hors moi sont des barbares, des étrangers :
la Lorraine n’a pas abouti précisément parce qu’elle dut se soumettre à l’étranger. »
Voilà qui ne contrariait en rien ma médi-
tation d'Haroué. Moi aussi, j'avais résolu
de ne plus me conformer à des hommes; Simon partageait done, pour le fonds et sans
le savoir, mon opinion secrèle; et pourtant
. je fus mécontent : c’est que si nous arri- “vions à peu près au même point, c'était par des raisonnements très différents.
Je répliquai donc, avec mauvaise humeur :
« Encore cet odieux sentiment de la dignité!
cette morgue anglaise ! cette respectability 3
: que n’abandonne pas ton Spencer lui-mêmet En voilà une fiction, la dignité des gens d’es-
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Ici j’eus le tort de me lever. Le ton décou-
ragé de notre entretien me mettait mal à l'aise”
pour lui soumettre la nouvelle méthode que j'entrevoyais, mais j'allais être victime moimême de la dignité humaine, s’il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans -ma chambre.
— « Tout, au monde, lui dis-je avec désespoir, est mal fait, et ce grand désordre de
l’univers me blesse. »
La nuit exaltant mon indignation me fut déplorable. Petite chose accroupie sur mon lit, dans l'obscurité et le silence, j'attendais que la douleur me lâchât. Impuissant et dé-
sespéré j'eus le souvenir de saint Thomas
. d'Aquin disantà l'autel de Jésus : « Seigneur
ai-je bien parlé de vous ? » Et devant moimème qui ai méthodiquement adoré mon corps et mon esprit, je m'interrogeai : « Me suis-je cultivé selon qu’il convenait ? »
Je me levai, perdu de froid, très tard, dans une matinée de dégel. Rose, qui est trop honnête fille pour que j’en fasse des anecdotes, entraitdans ma chambre avec bonhomie, car c'était son jour. Si elle avait profité des enseignements du catéchisme, elle se fût plu, elle un peu gouailleuse, à me comparer au vieux roi David qui réchauffait sa vigueur près de jeunes Juives. Ensuite je la priai qu’elle baissàt les stores à fleurs éclatantes pour me cacher l’ignominie du monde, qu’elle activàt Le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retirät. Je me recouchai tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience.
Et dans notre conférence du soir, sans plus tarder, je dis à Simon :
« Singulière physionomie de mon âme!
La disgrâäce universelle me mécontente, au point que vous-même me blessez, mon
cher ami, mon frère, quand vous partagez
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mes façons de voir. Il ne me suffit plus qu'on m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie quand on exalte ce que j'aime.
«Je vous dirai toute la vérité : je ne puis plus supporter qu’on énonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'intéresse unique- -mentäce qui devrait exister. J’ai fini de me contempler. Comme les arbres qui poussent et comme la nature entière, je me soucie seulement de mon Moi futur. » |
Alors Simon, avec cette façon glaciale que jai souvent goûtée, mais qui me déplut à cette occasion, arrêta le débat :
— «Je crois comme vous que notre collaboration n’aboutira pas, car nous ne pouvons discuter que sur des points du passé.
Comment nous faire en commun des idées claires sur ces obscures inquiétudes et ces éclairs de pressentiment qui sont toutes les notions que nous ayons de l'avenir!
« C’est pourquoi je retournerai volontiers
à Paris, d'autant que j'ai fait des éco-
ARE ne er EN Pire, es TN “+
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nomies, et que nous approchons de Mai,
Es: saison qui égaye mon tempérament. »
és : Voilà bien la séparation que je désirais, th
a mais ce me fut un désespoir que lui-même
me limposût.
«€ repris mon rêve d'Haroué, en feuilletant des guides Bædecker sur mon oreiller. Chacun de ces titres : Belgique, Allemagne en trois parties, Italie, soudain émouvait un coin de mon être. Désireux de m’assimiler ces sommes d’enthousiasmes, quel mépris ue ressentais-je pas pour tous ces maigres 4 saints devant qui je m'étais agenouillé et à qui ne sont qu'un point imperceptible dans
le long développement poursuivi par l'âme à
“fs
du monde à travers toutes les formes!
Le lendemain je dis à Simon : — «Jen’abandonne pas le service de Dieu ; je conti-