EXAMEN PUY SIQUE
Nous inspectämes d’abord nos organes :
de leur disposition résulte notre force et
notre clairvoyance.
Un médecin compétent que nous fimes
venir de la ville nous mit tout nus et nous
examina. Ce praticien, soigneusement, de
l'oreille et des doigts réunis, nous auscul-
tait, tandis que nous comptions d’une voix
forte jusqu’à trente ; ainsi l’avait-il ordonné. « Vous êtes délicats, mais sains. » Telle
fut son opinion, qui nous plut. Nous serions
impressionnés par une difformité aussi péni-
blement que par un manque de tenue. C’est
encore du lyrisme que d’être boiteux ou
manchot; il y a du panache dans une bosse.
Toute affectation nous choque. « Avoir la
ta
pituite ou une gibbosité! disait Simon, mais j'aimerais autant qu’on me trouvât le tour d'esprit de Victor Hugo. » Simon a bien du goût de répugner aux êtres excessifs ; ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un esprit agile dans un corps simplifié : tel est notre rêve pour assister à
la vie.
Tandis qu’il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diver cs pharmacies, et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant débuté dans l’existence par l’huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement les fers et les quinquinas; mais toujours me répugna le grand air qui seul m’eût tonifié sans m'échauffer.
Maigres l’un et l’autre, mais lui plus musculeux, nous naquîimes dans des familles nerveuses, la sienne apoplectique du côté des hommes et bizarre par les femmes. Ses
sensations se poussent avec une violente
Be
vivacité dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et préteraient parfois au ridicule sans sa parfaite éducation. Il est Lilieux.
« À la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes chiens et criant après eux, dèsles six heures du matin, je jouis, je respire à l'aise. »
Cabanis observe, en effet, quel’abondance de bile met une chaleur äcre dans tout le corps, en sorte que le bilieux trouve le bienêtre seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce médecin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce tempérament, l’activité du cœur est excessive et exigeante.
«J'entends bien, merépond en souriant Simon; mes journées ne sont heureuses qu’en province, mes nuits ne sont agréables qu'à Paris... Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations séden-
taires, l’exercice exclusif des organes in-
ternes entraînent des désordres hypocon-
+. driaques et nerveux. Oh! la fàcheuse contraction de mon système épigastriquel Ma circulation s’alanguit jusqu'à faire hésiter ma vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours unechaleur active et un mouvement régulier du cerveau, et qui est si nécessaire pour venir à bout des obstacles de la vie aclive. C’est ainsi que tu me vis indifférent aux ambitions, que tu poursuivais tout au moins par saccade. »
— « Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de mes plus és belles énergies, ces hésitations et ces ré- 4 serves! | à. ….
« Toi, Simon, bilio-nerveux, tu mêles une incertitude âpre à cette multiple énergie cerébrale qui naît de ton état nerveux. Cette ? complexité est le point extrême où tu atteins k sous l’action de Paris, mais elle fut ma pre-
mière étape. Je suis né tel que cette ville te : fait. Chez moi, d’une activité musculaire tou-
jours nulle, le système cérébral et nerveux a tout accaparé. Dans ce défaut d'équilibre, les organes inégalement vivifiés se sont altérés, la sensibilité alla se dénaturant. C’est l'estomac qui partit le premier. J’offre un phénomène bien connu des philosophes de la médecine et des directeurs de conscience : je passe par des alternatives incessantes de langueur et d’exaltation. Cest ainsi que je fus poussé à cette série d'expériences, où je veux me créer une exaltation continue et proscrire à jamais les abattements.
« Dans. ma défaillance que rend extrème l’impuissance de mes muscles, parfois une excitalion passagère me traverse, et dans ces temps où je puis sentir d’une ma- nière heureuse et vive, la multiplicité et la promptitude de mes idées sont incomparables ; elles m’enchantent et me tourmentent; que ne puis-je les fixer à jamais!
Si, à l’aube, elles se retirent, me laissant
dans laccablement, c’est que je n’ai pas
su les canaliser ; si, au soir, > les attends en vain, c’est que je n’ai pas surpris le secret de les évoquer. Voilà notre tâche de
Saint-Germain. »
Nous sommes l’un et l’autre des mélancoliques. Mais faut-il nous en plaindre? Admirable complication qu’a notée le savant, les appétits du mélancolique prennent plutôt le caractère de la passion que celui du besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but devient secondaire; c’est dans notre appétit même que nous nous complaisons; et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des idéalistes.
« De cet état, disent les médecins, sortent des passions tristes, minutieuses, personnelles ; des idées petites, étroites et portant sur les objets des plus légères sensations.
Et la vie s’écoule, pour ces sujets, dans une
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UN HOMME LIBRE 6ù
succession de petites joies et de petits chagrins qui donnent à toute leur manière d'être un caractère de puérilité, d'autant plus frappant qu’on l’observe souvent chez des hommes d’un esprit d’ailleurs fortdistingué.»
N’en doutons pas, voilà comment nous juge le docteur qui, tout à l'heure, nous auscultait. « Passions tristes », dit-il; — maisgarder de l'univers une vision ardente et mélancolique, se peut-il rien imaginer ds mieux? « Minutlieuses et personnelles » ; — c’est que nous savons faire tenir l'infini dans une seconde de nous-mêmes. Nos raisonnements tortueux demeurent incomplets, c’esi que l’émotion nous a saisis au détour d’uns déduction, et dès lors a rendu toute logique superflue. Il ne faut pas demander iei des raisonnements équilibrés. Je n’ai souci que d'être ému.
Et iclicitons-nous, Simon : toi, d'être devenu mélancolique ; et moi, d'avoir été anémié par les veilles ei Les dyspepsies. Félici-
. sa Em,
és: + VAE LIBRE -
tons-nous d’être débilités, car toi, bilieux, tu aurais été satisfait par l’activité du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux délicat,