‹ Un homme libreChapitre 1 sur 35 · DE L'ÉDITION DE · texte numérisé non relu

DE L'ÉDITION DE

Ceux qui ne connurent jamais Vif^resse de déplaire ne peuvent imaginer les divines satisfactions de ma vingt-cinquième année : fai scandalisé. Des gens se mettaient à cause de mes livres en fureur. Leur sottise me crevait de bonheur.

Sous l'œil des Barbares parut en novembre 1887 et r Homme libre, vers Pâques, en 1889. Les maîtres de la grande espèce vivaient encore. Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle. J'avais vu, de mes yeux vu, Hugo. Jour inoubliable, celui où je causais avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la bibliothèque du Sénat et quun petit vieillard vigoureux — ■

II PRÉFACE

c'était le Père, c était V Empereur, c'était Victor Hugo — nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien çu qui mHmporte davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais mériter que V Histoire acceptât ce groupe de quatre âges littéraires! Ainsi, quand j^ étais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pensée tout avilie faisait recette auprès du public. On prenait la grossièreté pour de la force, V obscénité pour de la passion et des tableaux en trompe-V œil pour des pages « grouillantes de vie ». Autant de raisons pour quun petit livre d'analyse ne fût point remarqué. Et puis T Homme libre était peu compréhensible.

Croyez-vous donc que j'eusse voulu être entendu de n importe qui? J^ écrivais pour mettre de V ordre en moi-même et pour me délivrer, car on ne pense] ce qui s'appelle penser, que la plume à la main. Mais le premier venu allait-il pencher sa tête, par-dessus mon épaule, sur mon papier? — « Fi, Monsieur! m^écriai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez connaître mes plus délicates complications. Faites d'abord des études préliminaires ou plutôt adressezvous ailleurs, car rien ne m'assure que vous soyez né pour que nous causions ensemble. »

Cette disposition méprisante a ses inconvé-

PRÉFACE "I

nients. J'ai créé un préjugé contre mes livres. Pendant une dizaine d'années, il y eut sur /'Égotisme de M. Barres, sur le Moi de M. Barrés les plus sots jugements, et il semblait presque impossible que je les surmontasse. En effet, il n a fallu rien moins quune guerre civile.

Verdi répétait souvent : « Nous autres artistes, nous n'arrivons à la célébrité que par la calomnie. » Je ne suis ni célèbre ni calomnié, mais on a travesti mes thèses. Quand j'eus bien ri de ces malentendus, ils me donnèrent de Vennui. J'ai eu le dégoût d'entendre un ministre de l'Instruction publique amuser la Chambre avec des plaisanteries sur le Moi de M. Barrés. Ce problème de l'individualisme qui passionne nos députés quand on le leur pose sous la forme concrète d'une marmite à renversement {Vaillant) ne leur parut in abstracto qu'un phénomène de prétention littéraire. Jamais AI. Charles Dupuy, qui a beaucoup de bonhomie à la Sarcey, ne me parut mieux en verve. Je n'y reviens point pour raviver l'ennui des discordes passées, mais pour marquer comment je connus mon erreur. Cette après-midi me montra clairement que pour agir sur des intelligences la sincérité ne suffit pas.

îv PRÉl'ACK

Tai péché contre ma pensée, par trop de scrupule. J'ai craint d'introduire mon didactisme en supplément aux faits; je me suis abstenu de me régler, de me mettre au point, j'ai y>oulu me produire tout nûment. Je voyais s'éveiller mes groupes de sensations, je les notais, je les décrivais, j'acceptais ma spontanéité. J'oubliais qu'il s'agit de créer un rapport entre l'auteur et le lecteur, et qu'ainsi le plus probe philosophe doit se préoccuper de l'effet à produire. J'avais une tendance à conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon âme, car tout cela voulait intense' ment vivre; or il y a dans ma conscience un moqueur, qui surveille mes expériences les plus sincères et qui rit quand je patauge. Mes premiers livres ne dissimulent pas suffisamment ce rire. Si Jouffroy, dans sa fameuse nuity avait été capable de ce dédoublement, et s'il avait mêlé à son chant pathétique les railleries de son surveillant intérieur, il aurait déconcerté.

Mes aînés, Anatole France et Jules Lemaître, lUe comblaient; ils m'ont, dès la première minute, traité avec une grande générosité, mais ils prétendaient que je fusse un ironiste. Ils ne voyaient pas que je voulais prouver

PREFACE

quelque chose et que V ironie n était quun de mes moyens. Ces grands navigateurs^ n ayant pas encore jeté V ancre, n admettaient pas que mes inquiétudes différassent de leur curiosité. Peut-être M. Paul Desjardins résumait-il V opinion moyenne des gens de lettres autorisés dans une phrase qui me troublait par un mélange de justesse et d^ injustice. « Cet adolescent, disait le critique des Débats, cet adolescent, si merveilleusement doué pour le style, a trouvé le moule de phrases le plus savoureux et le plus plaisant; par malheur, il s'est égaré dans son propre dandysme et il lui est arrivé, ce qui n'est pas rare, quil na plus su lui-même si ce quil disait était sérieux ou non. C'est un mélange extraordinaire de sincérité naïve et d'ironie très serrée... Il a voulu prendre le monde pour jouet et il est lui-même le jouet de sa cadence verbale. Il nest pas du tout sûr de lui sous son air imperturbable {!)... »

Je Vai dit ailleurs déjà (2), je n allai point droit sur la vérité comme uni flèche sur la cible. Uoiseau plane d'abord et s'oriente; les arbres

(1) Les Débals du 13 décembre 1890 ] les Ironistes, par Paul Desjardins.

(2) Voir à l'appendice : Une réponse à M. Doumic t Pas de veau gras.

Ti PREFACE

pour s'élever étagent leurs ramures; toute pensée procède par étapes. Je çii^ais dans une crise perpétuelle; ma pensée était, que dis- je! elle est encore une chose vivante, la forme de mon âme. Qu est-ce que mon œuvre? Ma personne toute vive emprisonnée. La cage en fer d*une des bêtes du Jardin des Plantes.

A la date où f écris cette préface, je viens d'entreprendre les Bastions de l'Est : ils ne sont en moi quune vaste sensibilité. Quen tirera ma raison.'^ En 1890, au lendemain de Z' Homme libre, je sentais mon abondance, je ne me possédais pas comme un être intelligible et cerné. C'est la règle de toute production artistique. Uon ne délibère guère sur les ouvrages quon écrira; on se surprend à les avoir déjà vécus, quand on se demande si on les approuve. C'est par plénitude, par nécessité et de la manière la plus irréfléchie que se produisent les germes qui, bien soignés, deviendront de grandes œuvres droites. Magnifique geste d'une mère qui prend son fils aux mains de l'accoucheuse et le regarde. Elle l'a mis au monde et ne le connaît point.

Mais pourquoi chercher tant de raisons à ce refus de me comprendre que j'ai subi durant douze années. ^^ C'est bien simple : nous ne con-

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