‹ Un homme libreChapitre 16 sur 35 · LA LORRAINE SE DÉVELOPPE · texte numérisé non relu

LA LORRAINE SE DÉVELOPPE

Cette Ville- Vieille, ce musée lorrain, tout incomplets, éveillent à chaque pas des traits délicats de ma sensibilité ; ils me ravissent par la clarté qu'ils apportent dans mes émotions familières, ils m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irrémédiable insuffisance de l'âme que me fit cette race.

Deux grandes causes d'échec pour la Lorraine : le pays fut si tourmenté que les artistes, c'est-à-dire une des parties les plus conscientes de la race, désertaient continuellement, s'établissaient en Italie, s'y déformaient ; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local, mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus puissants, honteuse de

sentir son provincial et prenant le bel air de France ou d' Italie.

Pourtant, le palais ducal, modifié dans le goût Renaissance et dont les quatre cinquièmes ont disparu, nous fait voir un côté de l'âme lorraine, l'esprit gouailleur ; une gouaillerie nullement rabelaisienne, jamais lyrique, mais faite d'observation, plutôt matoise que verveuse. C'est de la caricature, sans grande joie. Le sec Callot, sec en dépit de l'abondance studieuse de ses compositions, appartient à la jeunesse de la race ; le grouillement et l'émotion des guerres qu'il a vues le soutiennent. Mais Grandville, si mesquin et pénible, devait être le dernier mot de cette veine qui n'aboutit pas. On la sent pourtant bien personnelle, la malice de ce petit peuple ; si cette race eût été heureuse, elle possédait l'élément d'un art particulier. Les légendes, chansons, anecdotes, la finesse si particulière de ses grands hommes, et même aujourd'hui le tour d'esprit des campagnards établissent bien qu'un certain comique se préparait. Cette verve, toujours un peu maigre, épuisée par les guerres et l'éloignement des artistes, alla se desséchant. Il ne resta plus de cette promesse qu'une tendance déplorable au pré-

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cis, au voulu, un acharnement à l'élégance méticuleuse.

Au quinzième siècle, à côté de cette grêle malice, l'âme lorraine fait voir un sens humain de la vie très profond, une grande pitié. Ce petit peuple, qui s'agenouillait devant la Dame de Bon-Secours et qui haïssait la servitude, ne laissait pas de ressentir des frissons tragiques. Comme Michel-Ange, qui presque seul au milieu d'un peuple d'imagination riante, reçut une empreinte des horreurs de r Italie guerrière, Ligier-Richier dramatisa parmi les Lorrains, qui, sans trêve foulés, gouaillaient. Quelle simplicité, quelle franchise ! Il est bien le frère des héros naïfs de cette race ! Ah ! l'admirable voie que c'était là 1 Ne discutons pas la force sublime de l' Italien, mais à Saint-Mihiel, près de la Mise au tombeau, à l'église des Cordeliers, près du monument de Philippe de Gueldres, nous rêvons un art débarrassé de cette rhétorique qu'à certains jours on croit toucher dans Michel-Ange : un art ayant toute la saveur tragique du langage populaire, où n'atteint jamais la plus noble éloquence des poètes. Mais cette race mal consciente d'elle-même, qui venait d'enfanter obscurément le génie

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de Ligier-Richier, se mit toujours à l'école chez ses voisins. Elle ignora quel fils elle portait. Cette beauté impérieuse dont Ligier a vêtu la mort, aujourd'hui encore est mal connue. Une vague légende, d'ailleurs insoutenable, voilà tout ce que savent les Lorrains : Michel-Ange rencontrant l'artiste lui aurait fait l'honneur de l'emmener avec lui. Eh ! grand Dieu ! le sot éloge !

Ces deux Lorraines échouèrent, la Lorraine de l'ironie comme celle de la grandeur sans morgue, pour avoir ignoré leur génie et douté d'elles-mêmes timidement. Le sentiment qui donnait à cette race une notion si fine du ridicule lui fit peut-être craindre de s'épancher. A chaque génération, elle se rétrécit. Son art n'a jamais d'abandon ni d'audace, tout est voulu : suppression des détails significatifs, imitation des écoles étrangères. La meilleure partie de la Lorraeine, sa noblesse et ses artistes, toujours avaient soupiré avec une admiration naïve vers l' Italie ; à Claude Gellée il fut donné d'y vivre. Il porta dans l'école romaine nos instincts et notre discipline. Il peignit ce ciel, cette terre et cette mer dans une lumière .si vaporeuse, avec une harmonie si impossible, qu'on peut dire vrai-

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ment qu'en copiant, c'était son rêve, notre rêve, qu'il exprimait. C'était une désertion. II profitait de l'idéal de ses ancêtres, pour en fortifier l'Italie ; il n'a pas accru la conscience de sa race.

Après lui, la Lorraine, qui l'ignora, comme elle avait méconnu Ligier-Richier, dessèche de plus en plus sa veine. Et l'effort du dernier artiste sorti vraiment de l'âme populaire, le dernier travail ne devant rien à l'étranger, sera cette admirable grille du serrurier Jean Lamour : une dentelle en fer.

Qu'importe si la délicieuse statue de Hagard (1639-1709), garçonnière maligne et touchante qui porte un médaillon, nous ravit et nous retient longuement dans le rez-de-chaussée du musée lorrain! C'est une grande dame raffinée ; sa spirituelle afféterie mondaine ferait paraître un peu grossière la simplicité, la gouaillerie de nos meilleurs aïeux. Elle est bien du passé, l'âme lorraine : Bagard n'y songe guère... Et nous-mêmes, Simon, il nous faut un effort pour la retrouver sous nos âmes acquises. Cette jeune femme, cette Française, c'est toute notre sensibilité à fleur de peau, une

floraison toute neuve, pour laquelle, comme Bagard, comme la Lorraine entière d'aujourd'hui, nous avons dédaigné de cultiver le simple jardin sentimental hérité de ros.. vieux parents.

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