‹ Un homme libreChapitre 26 sur 35 · L'N FI 0 MME LIBRE · texte numérisé non relu

L'N FI 0 MME LIBRE

Description de ce type qui réunit, en les résumant, les caractères du développement de mon Être et de l'Être de Venise.

Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Bœdeker, le soir de notre séparation à Saint-Germain : cette image de mon Être et cette image de l'Être de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction, concordent en de nombreux points.

En les superposant, par une sorte d'addition légèrement confuse, j'obtins une image infiniment noble où je me mirai avec délice dans ma chambre solitaire et fraîche. Fragment bien petit encore de l'Être infini de Dieu ! mais le plus beau résultat que j'eusse atteint depuis mon vœu de Jersey. Voici donc que je contemplais mes émotions ! Et non plus des émotions toujours inquiètes et sans lien, mais systématisées, poussées jusqu'à la fleur qu'elles pressentaient. Hier, je les analysais avec tristesse ; aujourd'hui, par un effort de compréhension, de bonté, je les assemble et je les divinise. Je m'accouche de tous les pos-

sibles qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon type.

Durant quelques semaines, couché sur mon vaste lit des Fondamenta Bragadin, ou, plus réellement, vivant dans l'éternel, je fus ravi à tout ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi ; je fus soustrait aux Barbares. Même je ne les connaissais plus. Ayant été au milieu d'eux l'esprit souffrant, puis à l'écart l'esprit militant, par ma méthode je devenais l'esprit triomphant.

Ici se réfugièrent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit dans le marasme. Venise est douce à toutes les impériosités abattues. Par ce sentiment spécial qui fait que nous portons plus haut la tête sous un ciel pur et devant des chefs-d'œuvre élancés, elle console nos chagrins et relève notre jugement sur nous-mêmes. J'ai apporté à Venise tous les dieux trouvés un à un dans les couches diverses de ma conscience. Ils étaient épars en moi, tels qu'au soir de mon abattement d'Haroué; je l'ai priée de les concilier et de leur donner du style. Et tandis que je contemplais sa beauté, j'ai senti ma force qui, sans s'accroître d'éléments

nouveaux, prenait une merveilleuse intensité.

Venise, me disais-je, fut bâtie sur les lagunes par un groupe d'hommes jaloux de leur indépendance ; cette fierté d'être libre, elle la conserva toujours ; sa politique, ses mœurs, ses arts jamais ne subirent les étrangers. — Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir les Barbares, les étrangers ; et le perpétuel ressort de ma vertu, c'est que je me veux homme libre.

Venise, pour avoir été héroïque contre les étrangers, amassa dans l'âme de ses citoyens les plus beaux désintéressements. — Ainsi, je fus toujours ému d'une sorte de générosité naturelle, je hais l'hypocrisie des austères, l'étroitesse des fanatiques et toutes les banalités de la majorité. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en d'autres corps, jadis, mon Être a dû soutenir pour acquérir ces vertus.

Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision personnelle de l'univers que sous une légère atteinte de douceur mystique : Memling, venu d'Allemagne, fait naître Jean Bellin. — De même, c'est par ce

besoin de protection que connurent toutes les enfances mortifiées, et par l'enseignement métaphysique d'outre-Rhin, que je fus éveillé à me faire des choses une idée personnelle. A douze ans, dans la chapelle de mon collège, je lisais avec acharnement les psaumes de la Pénitence, pour tromper mon écœurement ; et plus tard, dans l'intrigue de Paris, le soir, je me suis libéré de moi-même parmi les ivresses confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza.

Si fiévreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon Être et de l'Être de Venise. — Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je suis inquiet sans trêve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure ou le regret de cette sérénité. Ma fébrilité actuelle n'est sans doute qu'un secret instinct de mon Être, qui se souvient d'avoir possédé, entrevu ces heures fortes et paisibles marquées à Venise par Titien.

Rien au plus intime de moi ne répond au génie violent de Tintoret. Mon système n'en est pas déconcerté. Aussi bien, dans cette ré-

publique magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure à part, que n'expliquent ni les arts ni les mœurs de son temps. Le Tintoret est à Venise un accident, un à côté. C'est avec Véronèse, si noble, si aisé, que la vraie Venise se développait alors. ^ Mon Être se souvient sans efPort d'avoir connu l'instant de dignité, de bonté et de puissance que Véronèse signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la vie était une fête ; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur.

Véronèse cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un maître ; je lui cache quelquesuns de mes sourires. — Mon camarade, mon vrai Moi, c'est Tiepolo.

Tiepolo,

Celui-là, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame vénitienne qui s'était accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les Véronèse s'arrêta de créer ; elle se contempla et se connut. Déjà Véronèse avait la fierté de celui qui sent sa force ; Tiepolo ne se contente plus de cet orgueil

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instinctif, il sait le détail de ses mérites, il les étale, il en fait tapage. — Comme moi aujourd'hui, Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du trésor des vertus héritées de ses ancêtres.

Je ne me suis doté d'aucune force nouvelle, mais à celles que mon Être s'était acquises dans des existences antérieures j'ai donné une intensité différente. De sensibilités instinctives, j'ai fait des sensibilités réfléchies. Mes visions du monde m'ont été amassées par mon Être dans chacune de ses transformations ; superposées dans ma conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres : si je n'y puis rien ajouter, du moins je sais que je les possède.

Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse. Ainsi s'explique la mélancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi, ainsi que les siècles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une atmosphère convenable. L'énergie de notre Être, épuisée par les efforts de jadis, n'atteint qu'à donner à notre tristesse une sorte de fantaisie trop imprévue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui nous montrent l'âme de Gianbatista Tiepolo, quel tapage éclatant

et mélancolique ! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Véronèse ; il en fait ostentation : grandes draperies, raccourcis tapageurs, fêtesj soies et sourires ! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile ! Tout le peuple des créateurs de jadis, il le répète à satiété, l'embrouille, lui donne la fièvre, le met en lambeaux, à force de frissons ! mais il l'inonde de lumière. C'est là son œuvre, débordante de souvenirs fragmentaires, pêlemêle de toutes les écoles, heurtée, sans frein ni convenance, dites-vous, mais où l'harmonie naît d'une incomparable vibration lumineuse. — Ainsi mon unité est faite de toute la clarté que je porte parmi tant de visions accumulées en moi.

Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute une race aboutit. Il ne crée pas la beauté, mais il fait voir infiniment d'esprit, d'ingéniosité ; c'est la conscience la plus ornée qu'on puisse imaginer, et chez lui la force, dépouillée de sa première énergie, invente une grâce ignorée des sectaires. Ah ! ces airs de tête, ces attitudes, ces prétentions, cet élan charmant et qui sans cesse se brise ! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumière ; il en inonde ses ta-

bleaux ; les contours se perdent, seules restent des taches colorées qui se pénètrent et se fondent divinement. — Ainsi, j'ai perdu le souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses émotions, et seule demeure, au fond de moi, ma sensibilité qui prend, selon ses hauts et ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres, livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est éraillé, fripé, dévoré par sa fièvre et par un torrent de lumière, ainsi que sont mes images intérieures que je m'énerve à éclairer durant mes longues solitudes.

Dans une suite de Caprices, livres d'eauxfortes pour ses sensations au jour le jour Tiepolo nous a dit toute sa mélancolie. Il était trop sceptique pour pousser à l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude qui suit les grandes voluptés et que leur préfèrent les épicuriens délicats. Il sentait une fatigue confuse des efforts héroïques de ses pères, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement formée par leur gloire, il en souriait. Les Caprices de Tiepolo sont des recueils héroïques, où toutes les âmes de Venise sont réunies ; mais tant de siècles se résumant en figures symboliques, ce sou-

rire inavoué, cette mélancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop délicat pour la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant paraît énigmatique.

On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas ; cela est vrai grammaticalement, mais il appartient au poète de faire sentir ce qui ne peut être compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau ! A cette page de Tiepolo, je m'arrête ; j'ai reconnu son âme, la mienne !

Ah ! celui-là, comment s'étonner si je le préfère à tout autre?

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Après Tiepolo, Venise n'avait plus qu'à dresser son catalogue. Aujourd'hui, elle est toute à se fouiller, à mettre en valeur chacune de ses époques ; ce sont des dispositions mortuaires.

Et moi qui suis Tiepolo, et qui, replié sur moi-même, ne sais plus que répandre la lumière dans ma conscience, combiner les vertus que j'y trouve, et me mécaniser, j'approche de cette dernière période. Quand ce corps où je vis sera disparu, mon Être dans une nouvelle étape ne vaudra que pour classer froidement toutes les émotions que le long des siècles il a créées. Moi, fils par l'esprit des hommes de désirs, je n'engendrerai qu'un froid critique ou un bibliothécaire. Celui-là dressera méthodiquement le catalogue de mon développement, que j'entrevois déjà, mais où je mêle trop de sensibilité. Puis la série sera terminée.

Ainsi, dans cet efïort, le plus heureux que

j'ai fourni depuis la journée de Jersey, je contemplai le détail et le développement de cette suite d'idées qu'est mon Moi.

Admirables et fiévreuses journées des Foudamenta Bragadin ! Au contact de Venise, délivré pour un instant de l'inquiétude de mes sens, je pus me satisfaire du spectacle de tous mes caractères divinisés en un seul type de gloire ! Grâce à mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon intelligence une conception nette ! J'entrevis que l'effort de tous mes instincts aboutissait à la pleine conscience de moi-même, et qu'ainsi je deviendrais Dieu, si un temps infini était donné à mon Être, pour qu'il tentât toutes les expériences où m'incitent mes mélancolies.

Dès lors que m'importe si les siècles et l'énergie font défaut à cette tâche ! j'ai tout l'orgueil du succès quand j'en ai tracé les lois. C'est posséder une chose que s'en faire une idée très nette, très précise.

Vers cette époque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune Anglais, jadis rencontré à Londres, vint s'asseoir à ma table. Je causai avec un peu de fièvre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha très vite de mes méditations familières, et vers dix heures ce jeune homme me disait ; « Je compte que j'ai lieu d'être heureux : mon père a beaucoup travaillé ; il m'a mis à Eton, où je me suis fait des amis nombreux qui me seront utiles dans la vie. »

Cette satisfaction ainsi motivée me fit toucher l'écart qui grandit chaque jour entre moi et le commun des honnêtes gens.

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