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CHAPITRE XI

UNE ANECDOTE d'aMOUR

j'amasse des documents

Pâle comme sa chemise.

Le huitième jour de mon arrivée à Paris, quand la petite émotion de retrouver d*anciennes connaissances et de mie composer selon l'échelle sociale et le caractère des gens que je rencontre m'eut secoué une centaine de fois, mes nerfs se montèrent et je trouvai l'émOtion vulgaire que je venais chercher.

C'était la petite fille d'une actrice, jadis fameuse par son esprit et la loyauté de ses amitiés. Jolie fille, jeune, menée uniquement

par son imagination, un peu prétentieuse d'allure et de ton, mais incapable d'un geste qui ne fût pas gracieux, elle m'émut. Je m'aperçus de mon sentiment au soin que je pris de ne pas m'avouer qu'elle ne possédait que des idées acquises et, pour son propre fonds, de la vanité. D'ailleurs, je lui vis le genre de sourire que je préfère, imprévu, fait de coquetterie et de bonté.

Quelque chose de haché dans mes discours, une apparence de franchise qui est faite de désir de plaire et d'indifférence à l'opinion, voilà les caractères qui lui plurent tout d'abord en la déroutant.

C'est une légfère tristesse de constater, chez un objet de \ângt ans qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un mélange de pudeur et de caresses, quand on réfléchit aux expériences qui la lui acquirent.

Elle usa d'un jeu de passion brisée, puis reprise, qui est le plus convenable pour m'émouvoir. Quand je me dépitais, elle ne faisait que rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir à elle. Si elle m'avait .promis de bonne grâce et dès le début du dîner ce dont je la pressais à la fin de la soirée, peut-être en aurai- je bâillé. Car allumer une dernière cigarette, — attendre dans un fauteuil l'instant de la voir jolie, fraîche d'une toilette simplifiée, et complaisante avec de beaux cheveux et des yeux tendres, — ne plus me disperser dans mille soucis, mais me réunir dans une action vive, — toutes ces fines émotions, les soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la voiture

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qui la reconduisait, je m'énervais à les évoquer et à croire que, la veille, je les avais goûtées chez elle. Mais en vérité j'y étais demeuré fort insensible. Seule nous émeut la beauté que nous ne pouvons toucher. Cette atmosphère de sensualité délicate dont mon regret emplissait sa chambre, je la composais par le procédé de l'abstraction, malhonnête au cas particulier. En réalité, les traits séduisants que j'assemble autour de son baiser ne furent jamais réunis ; cette heure-là au contraire est faite de mille détails oiseux et parfois choquants. D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fièvre contrariée les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables ; et si, trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant pris à intervalles égaux trois paquets, trente centigrammes de quinine, mon goût se dissiperait.

Je m'étais proposé pour mes fins idéales de prendre là quelque chagrin, un peu d'amertume qui me restituât le désir de Dieu. Dès les premiers jours de cet essai, j'appliquai ma méthode avec plus d'entrain que dans aucun de mes enthousiasmes précédents. Il s'agis-

sait comme toujours de résumer dans une passion ardente le vague désir, qui sans trêve tourbillonne en moi, de réaliser l'unité de mon Être. Sur ce terrain nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car après le cloître de Venise mes yeux étaient neufs pour Paris.

En moi grandit avec rapidité, conformément à mon rôle, cet appétit de se détruire, cette hâte de se plonger corps et âme dans un manque de bon sens, cette sorte de haine de soi-même qui constituent la passion ! Ah ! l'attrait de l'irréparable, où toujours je voulus trouver un perpétuel repos : au cloître, quand je me vouai à l'imitation de mes saints, — au soir d'Haroué, quand je me fis une belle mélancolie de l'avortement de ma race, — sur les canaux éclatants de Venise, quand je m'exaltais des magnificences de cette ville à qui j'avais l'esprit lié ! C'est encore ce morne irréparable que ma fièvre cherche à Paris, tandis que je veux me remettre tout entier entre des mains ornées de trop de bagues !

Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'énergies en puissance, et que pour moi il n'est pas de stabilité possible. Je le sais au

point que, sur cet axiome, j*ai fondé ma méthode de vie, qui est de sentir et d'analyser sans trêve.

Pour aiguillonner ma sensibilité et la pousser dans cette voie d'amour que j'expérimente, j'ai trouvé cinq à six traits d'un effet sûr.

1° Se représenter l'Objet, de chair délicate et de gestes caressants, aux bras d'un homme brutal, et pâmée de cette brutalité même, embellissant ses yeux de misérables larmes de volupté, qu'elle n'eût dû verser que sainte et honorant Dieu à mes côtés.

Cette trahison des sens, cette défaite de la femme, si faible contre les exigences de ses vingt ans, fournissait un thème abondant et monotone à mes entretiens du soir avec l'Objet. L'Objet surpris, choqué, puis fatigué par mon insistance, m'avoua diverses circonstances où elle avait goûté violemment ces affreux entraînements. Je l'écoutais en silence, rempli d'amertume et de trouble, tandis que, s'animant, elle mettait à ses aveux un vilain amour-propre. Cependant, vierge et intimidée, elle ne m'eût inspiré qu'une sorte de pitié, ennemie de toute passion.

2° Se représenter qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indifférents qui tous l'abîmeront un peu, elle deviendra vieille et dédaignée, sans revanche possible.

M'abandonnant à une bonté triste et sensuelle, je souffrais de cette fatalité où son beau corps engrené était chaque jour froissé, et m' appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une mélancolie facile qui m'énervait délicieusement, mais où elle ne voyait durant nos soirs d'automne que de longs silences insupportables.

Une singulière contradiction de sentiment sans trêve tournoie en moi comme une double prière. Je m'irritai toujours du mépris qu'affectent les âmes vulgaires pour les créatures qui consacrent leur jeune beauté et leur fantaisie à servir la volupté. Leur corps si souple, leur sourire de petit animal et toutes leurs fossettes, quand elles les livrent au passant ému, c'est qu'elles sont agitées du même dieu, dieu d'orgueil et de générosité, qui fait les analystes- Les analystes prient l'inconnu qu'il veuille être leur ami, et rejetant toute pudeur, ils le provoquent à connaître leur âme et à en jouir. Les uns et les autres sont victimes d'une fatalité, car ils naquirent chargés d'attraits

singuliers. J'aime l'orgueil qui les pousse à révéler publiquement leur beauté. J'aime leur désintéressement qui leur fait dédaigner toutes ces petites préoccupations, groupées par le vulgaire sous le nom de dignité, et auxquelles Simon prêtait de l'importance. J'aime leurs emportements qui m'aident à comprendre la mort ; ils se hâtent de faire leur tâche et d'épanouir leurs vertus, car ils n'auront pas de fils, selon le sang, à qui les transmettre. Il faut qu'ils se gagnent des fils spirituels où déposer le secret de leurs émotions. La frénésie des monographistes sincères et celle de Cléopâtre abandonnée dans les bras de César, d'Antoine et de tant de soldats, n'éveillent aucune raillerie facile chez les esprits réfléchis : de telles impudeurs transmettent, de génération en génération, les vertus d'exception. Ces femmes et ces penseurs ont sacrifié leur part de dignité vulgaire pour mettre une étincelle dans des âmes sauvées de l'assoupissement. Cependant, et voilà ma contradiction, je me désespérais que l'Objet fût telle. Seule son infâme ingéniosité m'intéressait à elle, et je la lui reprochais, me plaisant à lui détailler tout haut, combien elle violait les lois ordinaires de la nature et de la bienséance.

Amoureuse d'absurde, autant que je le suis, et vaniteuse, elle prenait un goût très vif à mes irritations. Nous en plaisantions l'un et l'autre, mais parfois j'étais presque brutal, et parfois encore j'étais près de regretter qu'elle fût un objet irréparablement gâté.

Mais sans trêve, au fond de moi, quelqu'un riait disant : « Ah ! l'insignifiante parade ! Ah ! que ces choses me seraient indifférentes, s'il me plaisait d'en détourner mon regard ! »

De telles expériences, menées avec trop de zèle, présentent quelque danger. C'est le jeu un peu fébrile du pauvre enfant qui, par un jour de pluie, assis dans un coin de la chambre, examine son jouet au risque de le casser, — non loin des grandes personnes qui sont, en toutes circonstances, un châtiment imminent.

Elle avait de la générosité de cœur, et, malgré sa vanité, un convenable bohémianisme. Autrement son sourire m'aurait-il arrêté? Deux ou trois fois, dans notre jeu sentimental, nous nous sommes touchés à fond, et soudain presque sincères, nous cessions notre intrigue pour vouloir nous aimer bonnement. Nous aurions pu goûter, à l'écart, quelques semaines de vraie satisfaction.

Mais quoi ! tant de sentiments délicats, que j'ai acquis par de longs efforts méthodiques, dès lors me devenaient inutiles ! Pouvais-je accepter de me réduire à la petite sensibilité sensuelle de ma vingtième année ! Renier, pour la première fois, la journée de Jersey !

Quelque raisonnable que cela fût, tels étaient ses yeux cerclés de fatigue charmante, quand elle se soulevait d'entre mes bras, que je cédais à mon goût pour cet Objet, plus

qu'il n'était marqué dans mon programme... Ce genre d'émotions est assez connu pour que je n'en fournisse pas la description.

Dans ce désarroi de mon système, à défaut de ma volonté, quelques gestes dont j'avais pris l'habitude toute machinale me sauvèrent. Cela est louable, mais je ne puis m'en glorifier : en réalité j'étais désarmé ; ses mains fiévreuses ai'aient forcé le tabernacle de mon vrai Moi. Tandis qu'intérieurement j'étais profané, je parus encore servir avec orgueil mon Dieu. Ce fut une suprême journée.

Comme moi, elle était à limite. De découragement, soudain, elle abandonna la partie ; elle m'avait vaincu, et ne le sut jamais.

Mais n'est-ce pas aussi que je la fatiguais par la monotonie de mes propos? Mon égotisme, outre qu'il est peu séduisant, ne se renouvelle guère. — Ou bien fut-elle décidée par des choses de la vulgaire réalité? J'ai peut-être un dédain excessif des nécessités de la vie...

Toutes les inductions sont permises, mais hasardeuses, sur ces rapports d'homme à femme. Fréquemment, pour me procurer de l'amertume, j'ai réfléchi sur mon cas, et les

hypothèses les plus diverses m'ont tour à tour satisfait, selon les heures de la journée : j'ai le réveil dégoûté, l'après-dîner indulgent et un peu brutal, la soirée fiévreuse et qui grossit tout.

Le fait, c'est qu'elle fut inexacte jusqu'à l'impolitesse pendant cinq jours, toujours gracieuse d'ailleurs, puis s'en alla n'importe où avec une personne de mon sexe. Les femmes oscillent étrangement d'une complaisance maladive à la méchanceté. J'en conçus du dégoût, et, jugeant l'expérience terminée, je partis pour le littoral méditerranéen.

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