Un inédit de Balzac
Les deux opuscules de Balzac que nous présentons aujourd'hui au public n'ont qu'une utilité: celle de permettre d'apprécier, par des textes établis avec certitude et datés de différentes périodes de sa vie, quelle fut la véritable pensée politique et sociale de l'auteur de la Comédie humaine.
Cette question est une de celles qui ont été le plin fréquemment traitées dans les études consacrées à Balzac, mais, pour des raisons qu'il est facile d'imaginer, elle l'a presque toujours été de la façon la plus injuste, la plus partiale et, finalement, la plus insuffisante qui se puisse concevoir.
L'attitude le plus fréquemment adoptée par la critique en cette medière est celle de l'indifférence. « Balzac dit-on volontiers, est un romancier, voilà son grand litre de gloire. Et, comme romancier, sa qualité dominante, c'est l'observation, i observation méticuleux . scientifique et impartiale des choses et des êtres. Nous savons bien, hélas! que cet observateur de génie s'est aussi piqué d'être un philosophe, un théoricien social ci un homme politique; mais il s est fait illusion sur ses
propres forces; les considérai ions philosophico-politiques dont il a surchargé son œuvre sont pour elle un véritable poids mort, et le mieux est sans doute de n'en point tenir compte. Ce qu'il appelle son « système » est plaqué sur son œuvre, ne la pénètre nullement, et — Dieu merci ! — ne réussit pas à la déformer.., »
Cette attitude par trop facile et presque malhonnête à V égard de Balzac ne date naturellement pas d'aujourd'hui. Il en a lui-même souffert toute sa vie et n'est arrivé que bien rarement à convaincre les critiques français qu'il était autre chose qu'un « amuseur public ». Il en coûte cher d'avoir dans son passé littéraire des œuvres comme Jane la Pâle ou Argow le Pirate — ou même de débuter dans la gloire par une fantaisie comme la Physiologie du mariage oh de courts récits sans prétention comme les Scènes de la vie privée — et d'obtenir aussitôt un très grand succès. On peut s'élever plus tard jusqu'à devenir « le père d'Eugénie Grandet », mais prétendre en plus au titre de penseur politique ou de prophète religieux, c'est une ambition excessive. Le public et la critique française tourneront délibérément le dos à Louis Lambert, à Séraphita, au Médecin de campagne. C'est en vain que Balzac publier a en 1846 son œuvre toute entière sous le titre général de la Comédie humaine et que, dans son magnifique Avantpropos, il inscrira les phrases fameuses:
PRE1 \( i /
I ii écrivain d»ii avoir en morale et en politique
des opinions arrêtées: il doit se regarder comme un instituteur des hommes, car i les hommes n'ont pas « besoin de maîtres pour douter >\ a dil de Bornai.
Et encore:
«J'écris à la lumière de deux vérités éternelles: la Religion et la Monarchie...
Rien n'y fera. Le public refusera de le suivre. Et V incompréhension demeurera presque totale. Elle persiste après sa mort. Lorsque, quelques années plus tard, Barbey d'Aurevilly veut publier un recueil de Pensées extraites de ses œuvres, recueil tendancieux, il est vrai (car Barbey était beaucoup plus franchement royaliste et catholique que Balzac), il rencontre la même opposition :
« Vous avez vu, écrit-il à Armand Dutacq, l'exécuteur testamentaire de Balzac, quel toile s* est élevé contre moi parce que j'ai écrit que Balzac était un grand esprit, essentiellement autoritaire, fortement catholique, monarchique, d'une moralité profonde, etc. On a dit que j'inventais un Balzac et les gens qui ont dit cela étaient des liseurs, et la grande préface de la Comédie humaine leur crevait les yeux, qui n'étaient pas, à la vérité, des yeux d'aigle.
«Partez de là, mon cher ami, pour pressentir ce qui aura lieu à la Société des Gens de lettres. Si on ne leur
donne pas dans /'Étude sur Balzac la quarantième édition de ce Balzac de pacotille qui est un gros rabelaisien, sceptique et rieur, ayant par-ci, par-là, des bribes de mysticisme et V adoration des bottes fortes de Napoléon, on n'aura aucune espèce de prix de ces gens-là, croyez-le bien » (1).
Aujourd'hui même, la critique française (2) s'obstine dans cette négation de la valeur philosophique de Balzac. Je ne parle pas de la biographie « prodigieusement » romancée qu'a écrite M. René Benjamin, où tout ce qui fait V intérêt profond de Balzac est systématiquement négligé au profit des histoires sentimentales, des repas pantagruéliques et des aventures pittoresques, mais, dans des ouvrages sérieux, longuement travaillés comme ceux de Brunetière ou d'A. Lebreton, nous retrouvons ce même dédain ironique et supérieur (3) . Enfin, il n'est pas juqu'à M.Bellessortqui, dans le livre nuancé, subtil, puissant, qu'il a consacré à Balzac, ne nous
(1) Lettre à A. Dutacq. Dimanche 8 juin 1855. Conservée à la Fondation Lovenjoul, sous la cote A 274, folios, 20-21.
(2) La critique allemande, en la personne de M. E. R. Curtius, s'est montrée infiniment plus compréhensive à l'égard de Balzac (E. R. Cuutius, Balzac, Bonn, 1923). Nous nous réjouissons d'apprendre qu'une traduction française de ce bel ouvrage paraîtra bientôt chez l'éditeur Bernard Grasset.
(3) Cf. F. Brunetière, Honoré de Balzac, Paris, Calmann-Lévy, 1906, p. 188 : « Quand nous parlons de la portée sociale du roman de Balzac, nous n'avons donc point égard à ses opinions politiques ou religieuses, qui n'ont rien eu de très profond ni de très original et surtout
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paraisse avoir négligé lui-même avec une nonchalance un peu rapide tout cet aspect, pourtant essentiel, de la pensée de Balzac.
C'est à ceux-là d'abord que s'adresse l'ouvrage que nous publions aujourd'hui. Il leur prouvera, fiooi l'espérons, que Balzac a vraiment eu, à toutes les époques de sa vie, en 1830 comme en J840, une attitude personnelle et réfléchie à l'égard des événements politiques et sociaux qui se déroulaient sous ses yeux. Le premier de ces te.rles date de 1832 : il est contemporain des débuts de Balzac dans la carrière littéraire et montre l'intérêt profond que Balzac, au moment même où il entreprend son grand œuvre, témoigne à la chose publique.
Le second opuscule, qui porte le nom de Catéchisme social, comporte une signification plus haute peut-
qui n'ont que d'assez lointains rapports avec la qualité de son œuvre et la nature de son génie ». Et André Lebreton, Balzac, l'homme et l'œuvre, A. Colin, 1905, p. 227 : « Balzac est un romancier très intelligent, un réaliste à larges vues ; il n'est pas un philosophe ; quand il veut philosopher, et la chose arrive souvent, il est aussi creux ou verbeux que Victor HugD dans les moments où celui-ci fait « office de flambeau ». L'avant-propos de la Comédie humaine qu'il a rédigé en 1842 et les deux introductions qu'il avait dictées en 1834 et 1835 à Félix Davin sont pur verbiage. i
Soit ! Cela dispense le critique de les étudier de près. La critique française universitaire est aujourd'hui plus compréhensive et moins paresseuse. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire le bel ouvrage de M. F. Baldenspei^'er sur les Orientations étrangères dli. de Balzac.
être encore. Sa date incertaine et son caractère fragmentaire (1) nous sont précisément une preuve que Balzac n'a pas été seulement un candidat malheureux aux élections, un ambitieux politique déçu, qu'il ne s'est pas occupé des questions politiques et sociales uniquement pour des raisons d'intérêt personnel, mais qu'il a vraiment essayé d'analyser les lois de l'ordre politique et de l'ordre social, de rechercher les éléments profonds de la structure de la société moderne. En un mot, qu'après Montesquieu, après Rousseau, après Bonald surtout, qui fut visiblement son guide et son maître dans ses recherches, il a essayé d'être, lui aussi, un philosophe politique.
A-t-il réussi ? C'est une question qui ne peut être ici débattue, et le public en jugera. La publication de ces quelques textes n'est pour nous qu'une pierre d'attente d'une étude importante que nous comptons publier prochainement sur /'Évolution de la pensée politique de Balzac. Nous y traiterons alors celte question dans toute son ampleur. Mais, quel que soit le jugement que l'on porte sur l'originalité ou la profondeur de la pensée politique de Balzac, nous croyons que, après la lecture du Catéchisme social, on devra reconnaître au moins que les préoccupations de ce genre ont tenu dans la
(l) Cf. notre Introduction au Catéchisme social.
PRÉ1 \»:i. 1 1
pensée de l'autan tir la Comédie humaine une place
fort importante. Son <ruvrc, sans doute, le laissait déjà suffisamment entendre, et aussi sa correspondance; mais ce texte est décisif qui nous prouve que, pendant de longues années, Balzac a sérieusement songé à écrire un important traité de philosophie politique.
Ces quelques textes s adressent encore à tous ceux qui ont bien voulu voir dans Balzac un philosophe politique ou un penseur social, mais ont examiné son œuvre sans souci de classement, ni de vérification de dates, ni de commentaire historique. Ils sont ainsi arrivés, on s'en doute bien, à tirer Balzac dans tous les sens et à en faire successivement un précurseur de iécole maurrassienne, un maître d'Action française ou, au contraire, un révolutionnaire, un apôtre du marxisme.
Le défaut commun à tous ces critiques, c'est d'avoir considéré V œuvre de Balzac comme indépendante de iauteur et, d'autre part, de l'avoir prise en un seul bloc, sans en distinguer les différentes parties. Si Von veut bien considérer attentivement ces deux textes, on verra entre eux de notables différences qui s'expliquent par les circonstances très diverses dans lesquelles ils furent écrits. Il est bien rare qu'un homme soit fidèle
toute sa vie à un même système politique, et les grands hommes sont ceux qui savent adapter leur système théorique aux circonstances. Balzac est de ce nombre. Le Catéchisme social, qu'il médite longuement et qui, d'ailleurs, n'est pas achevé, représente, si Von veut, son «système», du moins celui qu'il élaborait dans les dernières années de sa vie. Le premier article est d'un ton tout différent et il faut pour le comprendre se replacer dans la réalité historique qui l'explique. Balzac, très souple, très près de son époque et perpétuellement soucieux de la comprendre ou de la deviner, ne parle ni des mêmes choses ni sur le même ton en 1832 et en 1840. Ce qui l'intéresse surtout en 1832, c'est le problème politique ; en 1840, c'est la question sociale, et, chaque fois, il apporte des solutions qu'il est facile sans doute de rattacher à tel ou tel système, mais qui, chez lui, découlent avant tout de l'observation objective des événements.
Très variés de ton, très différents d'objet, ces deux articles de politique ou de sociologie nous sont donc une preuve de la souplesse et de la variété de la pensée de Balzac et de la nécessité qu'il y a pour celui qui veut s'en faire l'historien de l'étudier non seulement avec impartialité, — condition élémentaire, mais rarement observée, • — mais surtout avec le sens historique et sans perdre jamais le contact avec la réalité contemporaine ni avec les événements de la vie intérieure et extérieure de l'auteur
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Nous avons fait suivre le texte de Balzac d'un commentaire où nous nous sommes proposé deux buts principaux.
D'une part, nous avons essayé de (aire comprendre sa pensée en la comparant à celte des écrivains politiques contemporains auxquels il s'apparente. De plus, lorsque la chose était possible, nous avons recherché V origine de telle ou telle idée et la place quelle occupait dans les discussions politiques de ïépoque. Enfin, toutes les fois que nous avons cru voir une allusion à un fait de Vhistoire contemporaine, nous avons tenté de V expliquer.
D'autre part, nous avons tâché de montrer quels rapports les idées politiques et sociales de Balzac pouvaient avoir avec son œuvre de romancier. Lorsqu'on étudie Balzac de ce point de vue, cest là qu'est le problème capital; car il ne faut jamais oublier que son titre de gloire essentiel, c'est la Comédie humaine. Outre des rapprochements nombreux avec le Médecin de campagne (où l'article sur le Gouvernement moderne est passé presque intégralement), on en trouvera d'autres avec un grand nombre d'oeuvres du romancier: les Employés, le Curé de village, le Cabinet des antiques, Illusions perdues, les Paysans, etc.
Puisse cette étude faire tomber dans quelques esprits ce préjugé indéracinable que les idées politiques et
sociales de Balzac ou même que ses idées tout simplement n'ont aucune importance, comme si les idées, pour lui comme pour tout homme, n'étaient pas V essentiel. Comme si la Comédie humaine pouvait être ce qu'elle est sans V ossature philosophique que Balzac a voulu — toujours voulu • — lui donner.
L'article que voici n'est pas, à proprement parler, un « inédit » de Balzac. S'il est resté, en effet, enfermé dans ses cartons jusqu'à sa mort, il en a été retiré, comme tant d'autres, par le vicomte Spœlberch de Lovenjoul, qui le publia dans la Grande Revue du 1er décembre 1900 (1). Il l'avait fait précéder d'une rapide introduction dans laquelle se trouvait une précieuse lettre de Balzac à Laurentie, le directeur de la revue légitimiste le Rénovateur, où nous sont révélées à la fois la date exacte et la destination de l'article.
Voici cette lettre :
« Aix-les-Bains, 7 septembre 1832.
« Monsieur,
«Ma mère vous remettra de ma part le manuscrit d'un article assez long intitulé du Gouvernement moderne.
Je désirerais, au cas où vous ne jugeriez pas possible de l'insérer textuellement dans le Rénovateur, que vous ayez soin de le lui remettre. Alors je le convertirais en
(1) Grande Revue, l*r décembre 19U0, p. 497-51,».
brochure. S'il vous convient, j'attends de votre complaisance de le faire composer en entier et de m'envoyer l'épreuve à Aix, en Savoie. Vous feriez faire épreuve sur un papier mince. Vous ne m'enverriez pas le manuscrit, et, en mettant l'épreuve sous enveloppe, elle m'arriverait tout bonnement par la poste, et je trouverais une occasion pour vous renvoyer aussitôt l'épreuve corrigée ; il n'y aurait pas huit jours de retard.
« Agréez mes compliments empressés.
« De Balzac. »
Qu'était donc ce journal et depuis quand Balzac y collaborait-il ?
Le Rénovateur avait été fondé au début de l'année 1832, par un groupe de légitimistes décidés à faire de leur parti un parti national et à atteindre la grande masse conservatrice. A leur tête étaient Laurentie et le duc de Fitz- James. Le duc de Fitz-James, grand seigneur, ancien pair de France, s'était montré sous la Restauration un ardent royaliste. Adversaire de Decazes, il avait encouru passagèrement la disgrâce de Louis XVIII, puis, après avoir, aux côtés de Chateaubriand, énergiquement combattu le ministère Villèle et, naturellement, le ministère modéré Martignac, il avait au contraire soutenu Polignac. Depuis la Révolution, il avait brillamment combattu à la Chambre des Pairs en faveur de l'hérédité de la pairie, puis donné sa démission de pair après le vote de la loi qui la supprimait. On voit assez qu'il représentait le parti royaliste dans son extrémisme le plus parfait. A côté de lui, à la tête du journal, nous trouvons d'autres grands noms de France,
d'autres noms de nobles royalistes non ralliés au nouveau régime : ceux de Clausel de Coussergues, du marquis de Vaublanc, du marquis de Bartillat, de Peyronnet et, naturellement, du plus illustre des théoriciens de la monarchie: le vicomte de Bonald.
Mais, en réalité, le nouveau journal hebdomadaire légitimiste était dirigé par un homme qui, pour ne pas appartenir à la noblesse, n'en était pas moins un solide et fidèle défenseur de la monarchie légitime : Laurentie. Né au Houga, dans le Gers, le 21 janvier 1793, il avait, comme le duc de Fïtz-James, un important passé politique derrière lui. Arrivé à Paris en 1816, nommé en 1817 professeur de rhétorique à l'institution de l'abbé Liautard, le futur collège Stanislas, — puis répétiteur du cours de belleslettres et d'histoire à l'École Polytechnique en 1818, il entre la même année dans le journalisme en devenant un des principaux actionnaires de la Quotidienne. Dès lors. il participe a toutes les initiatives catholiques et monarchistes ; il collabore au Mémorial catholique, à la Société catholique des bons livres, à Y Association pour la défense de la religion catholique, au Correspondant, mais il refuse à son ami Lamennais de collaborer à Y Avenir dont les principes de liberté lui paraissent dangereux. En revanche, c'est en plein accord avec lui qu'il fonde, avec Gerbet, Lacordaire et Montalembert, Y Agence générale pour la diffusion de lu liberté religieuse, le 18 décembre 1830. Nul, mieux que lui, n'était donc désigné pour assumer la direction d'un nouveau journal royaliste et catholique. Ce journal hebdomadaire fut le Rénovateur.
Il venait a son heure. Le parti légitimiste traversait
alors une crise sérieuse, dont nous retrouvons d'ailleurs les échos dans les premiers numéros de la nouvelle revue. Les uns estimaient qu'aucune compromission n'était possible pour des légitimistes avec ce gouvernement d'usurpateur. Ils affirmaient nettement leur attitude en refusant de prêter le serment qui leur était demandé, s'ils voulaient garder leur mandat de député. Près de deux cents députés et la moitié des pairs abandonnèrent alors les Chambres. Le plus illustre de ces opposants absolus fut Chateaubriand, dont on sait les paroles célèbres :
«Après tout ce que j'ai fait, dit et écrit pour les Bourbons, s'écria-t-il, je serais le dernier des misérables si je les reniais au moment où, pour la troisième et dernière fois, ils s'acheminent vers l'exil. »
Et, dans ses Mémoires d'outre-tombe, il ajoute: «Mon domestique emporta la défroque de la pairie et j'abandonnai, en secouant la poussière de mes pieds, ce palais des trahisons où je ne rentrerai de ma/ vie » (1).
D'autres, à la tête desquels se trouvait Berryer, désapprouvaient ce qu'ils appelèrent «l'émigration à l'intérieur » et ils décidèrent d'adopter une attitude toute différente, qui serait d'opposition certes, mais d'opposition active et non d'abstention stérile. Berryer précisa très fermement son attitude sur la question du serment dans son plaidoyer pour Kergolay.
(1) Mémoires d'outre-tombe, III, 193. Chateaubriand joua d'ailleurs, par la suite, un rôle de conciliateur entre les deux partis, spécialement au moment de l'aventure de la duchesse de Berry, à laquelle la princesse avait été poussée par ses partisans les plus exaltés et que Chateaubriand, au contraire, comme Berryer, avait sagement déconseillée.
« D'autres, dit-il, ont considéré que ce nouveau gouvernement lui-même déclarait officiellement que le sernn -n\ demandé n'était qu'un engagement de consacrer au bien public l'autorité dont on était revêtu... Ils ont pensé que ce serait un moindre mal pour le pays d'être gouverné par un pouvoir nouveau que de manquer entièrement de gouvernement... Ils ont compris enfin que, indépendamment de leurs devoirs envers le roi légitime, ils avaient des devoirs envers le pays et que, en protestant pour le droit qu'aucune force sur terre ne peut détruire, ils devaient se soumettre aux conditions présentes et ne pas abandonner aux hommes d'une opinion contraire les intérêts de ceux qui partagent les mêmes sentiments » (1). Telle était aussi l'opinion du duc de Fitz- James, qui, après avoir donné sa démission de pair (une fois supprimée l'hérédité qui en constituait à ses yeux l'essentiel privilège), se présenta comme député aux élections législatives suivantes (2).
C'est naturellement à ce groupe, d'ailleurs minoritaire, que se rattachait Laurentie. Il se rendait compte que, à s'enfermer dans une opposition systématique et silencieuse, le parti légitimiste risquait de mourir ignoré et incompris. Il était, d'autre part, à même d'apprécier les fautes qui avaient été commises par les royalistes pendant leur passage au pouvoir, sous la Restauration, et comprenait la nécessité urgente où se trouvait le parti de s'attacher les sympathies populaires qui l'avaient si profondément abandonné en se présentant comme un grand parti national
(1) Plaidoyers, I, 263.
(2) Cf. sur cette question les Mémoires du comte de Falloux, p. 19 et suiv.
et comme le champion des libertés françaises contre l'oppression d'une minorité bourgeoise qui se montrait de plus en plus tyrannique. Le jeu était facile ; il s'agissait d'exploiter les fautes de l'adversaire (et la monarchie de Juillet, à ses débuts si difficiles, ne manquait pas d'en commettre) et de créer ainsi un vaste mouvement d'opinion en faveur de l'héritier légitime du trône, qui apporterait au pays un ensemble de réformes ardemment désirées par l'opinion publique et que la Restauration n'avait pas su ou pas eu le temps de réaliser.
D'autre part, ce journal aurait comme conséquence secondaire de faire sortir les royalistes de leurs querelles intestines et de les unir en un vaste parti établi sur une doctrine ferme, cohérente, mais en même temps répondant largement aux aspirations des masses populaires.
C'est ainsi du moins que Laurentie présentait la nouvelle revue dans une lettre adressée au duc de Fitz-James et qui fut publiée dans la première livraison de la revue. Il fallait, écrivait-il en parlant du Courrier de l'Europe, fondé un an plus tôt, « montrer à la nation que, s'il restait quelque part une défense libre et hardie de ses vieux droits, c'était dans les rangs de ceux qui avaient défendu la monarchie de dix siècles non point dans ses faiblesses ou dans ses erreurs, mais dans son principe de conservation, de gloire et de liberté » (1). Puis il développait son programme (dans les détails duquel nous n'entrons pas ici, car nous aurons l'occasion d'y revenir dans le commentaire des pages de Balzac) et il terminait en opposant l'esprit royaliste,
(I) Rénovateur, i. I, 1, page v.
qui est un esprit national, un esprit de conservation et <U durée, à l'esprit révolutionnaire, qui est essentiellement destructif, et en développant une conception toute nouvelle de la légitimité, destinée naturellement à conquérir la grande masse :
« Nul n'imagine en France, disait-il, désormais que ce principe (la légitimité) soit autre que la loi nationale et constitutionnelle de l'hérédité. Ainsi tout se lie, le droit de la monarchieet le droit de la nation, et, par ce double droit, se constitue la loi fondamentale du pays, la loi de tradition, qui a son autorité et son prestige, quelles que soient d'ailleurs les pensées dogmatiques du philosophe et du chrétien sur la nature même du pouvoir et sur les conditions de l'obéissance » (1).
A cette lettre, le due de Fitz-James répondit par une acceptation enthousiaste, le 21 février, en insistant sur la nécessité de «réunir tous les Français dans un sentiment commun de patriotisme et de fraternité » et de « faire triompher la cause du bien public et de la France » (2). Enfin un article intitulé Préliminaire (3) et signé Laurentie et Fitz-James reprenait et précisait les différentes idées contenues dans ces deux lettres : la légitimité n'est autre chose que la nationalité. La légitimité du pouvoir est la condition de la liberté. En France, la légitimité, c'est l'hérédité et c'est par conséquent le pouvoir royal. Mais il faut établir le pouvoir sur de larges bases, il faut donc tendre à l'affranchissement des provinces et des communes
(1) Rénovateur, t. I, 1, p. IX.
(2) Ibid, p. XII, XVI.
(3) Jbid., p. 1 à 7.
par la décentralisation. Il faut aussi concilier la liberté et l'autorité dans tous les domaines et « réveiller les souvenirs de gloire et de patriotisme qui appartiennent à tous les temps ». Et le manifeste se terminait par un appel à la « mission de la France » :
a Elle a toujours été glorieuse au milieu des peuples, et il s'agit de lui rendre ce beau caractère de patronage que les rois étrangers se plurent eux-mêmes à lui reconnaître. On a mis la France à genoux, il faut qu'elle se relève. La France doit être puissante en Europe, pour que l'Europe ne soit point troublée » (1).
Laurentie envoya ce prospectus à Balzac. Celui-ci lui répondit immédiatement :
« Paris, avril 1832.
a Monsieur,
« J'avais rêvé, moi, pauvre champion de la cause sacrée que vous défendez depuis si longtemps, l'entreprise dont vous m'avez adressé le prospectus. La vénération que je porte au duc de Fitz- James, dont le caractère est l'honneur du parti légitimiste, m'a rendu votre envoi plus remarquable encore. Si donc vous croyez que je puisse être utile en ce dernier combat, dans lequel je vois la vie ou la mort des sociétés européennes, des arts et des belles choses qui font une patrie grande et noble, suivant le triomphe de tel ou tel camp, disposez de moi. Indiquez-moi un jour pour que nous puissions voir quelle part, quelles œuvres, quel poste me conviennent, et je vous prouverai, je l'espère, que, pour un simple soldat, je n'en suis pas moins fidèle
(1) Rénovateur, I, 1, p. 5.
el dévoué à ce. que je crois être les vrais intérêts de la France (1).
« Agréez, etc. ».
Balzac était, donc dès ce moment-là légitimiste. Il ne l'avait certes pas toujours été, et sa « conversion i officielle et complète était même assez récente. Nous n'avons pas l'intention d'esquisser ici, en quelques mots, son évolution politique, mais il nous suffira sans doute de dire que rien ne faisait prévoir jusqu'à la Révolution de 1830 que Balzac, deux ans plus tard, viendrait apporter son concours aux champions de la monarchie légitime. Au contraire : l'éducation qu'il avait reçue, le milieu social et familial dont il avait subi l'influence, les jeunes littérateurs qu'il avait fréquentés à Paris, les femmes ou, plus précisément, la femme, Mme de Berny, qui avait dominé d'une façon souveraine non seulement son cœur, mais son intelligence môme, toutes ces influences s'étaient exercées dans le sens contraire d'une adhésion à la doctrine monarchique. Quant à son activité politique, si nous mettons à part les deux brochures sur le Droit d'aînesse et V Histoire impartiale des jésuites, dont la sincérité est plus que douteuse et dont l'authenticité même n'est pas parfaitement assurée, elle avait été à peu près nulle jusqu'en 1830.
Une des conséquences de la révolution fut de pousser Balzac naturellement, comme tant d'autres, à faire de la politique. Il commença par une série de Lettres sur Paris publiées dans le Voleur de septembre 1830 à mars 1831 (2).
(1) Coll. Lovenjoul.
(2) Réunies dans les Œ. C, t. XXIII, p. 99-211.
Il y adoptait, à l'égard de la monarchie de Juillet, une attitude de critique très sévère sans prendre cependant franchement position à droite ni à gauche. Même attitude équivoque le mois suivant, dans une brochure intitulée Enquête sur la politique des deux ministères (1) et publiée en vue des élections générales qui devaient avoir lieu au mois de juillet suivant. Balzac, en effet, fut candidat. Fut-il candidat sérieux? Et candidat jusqu'au bout ? La chose n'est pas facile à décider. Quoi qu'il en soit, sa triple tentative à Tours, à Fougères et à Cambrai, n'aboutit pas, et, sans aucun doute, une des raisons de son échec fut qu'il n'avait pas su adopter un parti déterminé.
Est-ce pour cela qu'il se décide quelques mois plus tard en faveur du parti légitimiste ? Peut-être. Mais les raisons qui poussent Balzac à cette décision sont extrêmement nombreuses, complexes et d'ordre très différent. Il y a des raisons d'ordre intellectuel qui sont le résultat d'une longue évolution philosophique de sa pensée au cours des années 1829-1832. Elles sont, pour nous, essentielles. Il y a aussi des impulsions d'ordre plus personnel et qui tiennent à son tempérament même : artiste, il n'a que du mépris et du dégoût pour cette société bourgeoise stupide, hostile à la beauté, à l'art et à la pensée, et qui fait son dieu de l'argent ; ambitieux et jeune parvenu, attiré par l'éclat du monde et l'élégance de l'aristocratie, il est tenté de se faire le champion du parti qu'elle représente. Enfin, au début de 1832, commence entre lui et la marquise de Castries, la propre nièce du duc de Fitz-James, une liaison
(l)Cf. Œ. C., T. XXIII p. 241-274.
toute littéraire d'abord, mais qui gliste très rapidement mut le plan sentimental, au point, d'aboutir chez Balzac à un amour passionné qui ne trouva malheureusement pas d'écho dans l'àme de la marquise. Ce devait être l'une des plus cruelles déceptions qu'il connut jamais. Or, l'éclosion et le développement de ce sentiment sont étrangement contemporains de son adhésion au parti légitimiste. Commenl ne serait-on pas tenté de voir dans l'un la cause de l'autre ? Il est juste pourtant de dire que la première lettre non signée envoyée par la marquise de Castries à Balzac esl postérieure aux premières manifestations légitimistes de celui-ci. Il est donc difficile d'accuser Balzac de s'être laissé entraîner parle charme de cette femme dans les rets du royalisme. Mais qui nous dira jamais dans quelle mesure ii ne fut pas poussé dans son évolution, ancré dans ses nouvelles idées par un sentiment aussi fort que celui qui s'empara alors de tout son être ?...
Quoi qu'il en soit, comme on l'a vu par la lettre qu'il écrivait à Laurentie en avril, Balzac acceptait pleinement le programme du Rénovateur et accordait libéralement sa collaboration. Successivement, on vit paraître sous son nom des articles intitulés : Sur la destruction projetée du monument du duc de Berry (1), la Vie d'une femme (2) et Essai sur la situation du parti royaliste (3). Les deux premiers articles appartiennent à un genre très spécial et florissant à cette époque qu'on pourrait appeler « royalisme sentimental » ou « romantique » ou « littéraire ». Balzac s'y
(1) Rénovateur, 1, 1. p. 20>-2,J.
(2) Ibid., I, 2, p. 59-72.
(3) Ibid., I, 2, p. 106-117 et 153-163.
indignait en style violent contre l'injure faite au passé ou s'attristait devant le sort misérable de la duchesse de Berry, tout en admirant son héroïque courage. Tout cela était bien, mais le romancier visait à autre chose et de nouveau il pensait à une candidature possible. Il fut en effet officiellement candidat du parti royaliste, en juin, à Chinon, où Girod de l'Ain, nommé ministre, devait se faire réélire député, mais il subit un nouvel échec. Cependant cette nouvelle tentative nous a valu de lui un article de politique théorique, V Essai sur la situation du parti royaliste. Il y prenait nettement parti, dans la fameuse question du serment, en faveur de ceux qui étaient décidés à le prêter, quoique royalistes. Cet Essai comportait deux articles, dont le second se terminait ainsi : « les royalistes s'entendront avec le pays sur la mesure des libertés voulues. Ils pourront d'avance constituer le gouvernement presque oligarchique sur lequel toute société doit reposer aujourd'hui)), et on annonçait: « La suite au prochain numéro » (1). Nul doute que l'article sur le Gouvernement moderne soit précisément cette « suite » que Balzac, suivant son habitude rédigea seulement quelques mois plus tard, en septembre, à Aixles-Bains, où il se trouvait alors avec la marquise de Castries. Or l'article envoyé à Laurentie par la lettre que nous citons plus haut ne parut pas dans la revue et ne fut pas davantage converti en brochure. Pourquoi ? Dans une lettre de Balzac à sa mère datée de Genève octobre 1832, nous trouvons ces quelques mots mystérieux : « Je suis bien mécontent de M. Laurentie » (2). Il est fort probable
(1) Rénovateur, I, 2, p. 163.
(2) Coll. in. 12, t. I, p. 223.
que cette phrase fait allusion soit à des observations de Laurentie, soit à un refus d'insérer textuellement le manuscrit de Balzac. Mais quelles furent ces observations ? Quels furent les motifs de ce refus ? Il nous est assez difficile de le préciser. Certes, nous trouvons dans l'article de Balzac bon nombre de passages qui pouvaient ne pas paraître parfaitement orthodoxes au fidèle monarchiste qu'était Laurentie : toute la seconde partie de l'article comporte en effet une critique sévère de la Restauration qui devait choquer bon nombre des collaborateurs du journal et, en tête, le duc de Fitz-James. Cependant, si nous nous reportons au programme du Rénovateur, nous le trouvons lui-même suffisamment large pour qu'on ait pu accepter tel quel l'article de Balzac ; d'ailleurs, dans le prospectus, Laurentie avait affirmé que le Rénovateur serait ouvert à toutes les tendances, à toutes les doctrines, pourvu qu'il y eût entre elles un certain nombre de points communs, et l'article de Balzac devait donner à cet égard entière satisfaction. Enfin, Balzac lui-même, loin de s'éloigner de Laurentie et du Rénovateur, semble être resté en fort bons termes avec lui, si nous en jugeons par cette lettre qu'il lui écrivait quelques mois plus tard :
« Paris, décembre 1832.
Monsieur,
« Je suis revenu hier au soir de mon voyage et j'ai trouvé une lettre qui m'a donné le regret de ne pas m'être trouvé là à la dernière réunion du Rénovateur. Mais croyez que je ne manquerai pas d'y aller jeudi prochain, et j'espère vous apporter quelque chose.
« Je prends part à vos chagrins et suis fâché de ne pas m'être trouvé à portée de vous être utile au moment où la rédaction du Rénovateur pouvait vous être plus lourde qu'en temps ordinaire. Si j'ai un moment dont je puisse disposer, j'irai vous voir et causer de ce qui serait le plus utile de faire. Je n'ose pas vous proposer de venir, car je demeure un peu loin de chez vous.
«Agréez (1)... »
L'hypothèse d'une divergence d'idées entre Balzac et les directeurs du Rénovateur une fois écartée, il faut se rabattre sur des explications plus simples et plus probables. Il est très possible que cet article ait paru trop long et que Laurentie ait proposé des coupures que n'acceptait pas Balzac. Il semble qu'il faille écarter l'hypothèse, toujours vraisemblable avec Balzac, de difficultés financières entre lui et Laurentie, car les collaborateurs du Rénovateur n'étaient pas payés (2). Il est plus vraisemblable de supposer que, l'article étant promis pour quelques mois avant, comme le laisse entendre la note ajoutée à Y Essai, Laurentie estima sans doute qu'en septembre il arrivait trop tard et refusa de l'insérer. Ajoutons enfin que le Rénovateur avait publié en fin août un article de Bonald qui portait en somme sur le même sujet et s'intitulait du Gouvernement représentatif (3).
Quoi qu'il en soit, l'article ne parut ni dans le Rénova-
it) Coll. Lovenjoul.
(2) Cf. la lettre de Laurentie citée plus bas, en noir.
(3) Rénovateur, II, 2, 145-159.
leur (1) ni dans aucune autre revue. Mais, en réalité, il ne resta pas complètement inédit contrairement i < que pensait le vicomte de Lovenjoul, car Balzac le lit passer en grande partie dans le roman qu'il était en train de composer dès ce moment-là et qu'il devait publier L'année suivante, en septembre 1833 : le Médecin de campagne.
On se rappelle ee passage du roman : c'est dans le chapitre III intitulé le Napoléon du peuple. Avant d'aller entendre le vieux sergent Goguelat raconter aux paysans
(1) Le Rénovateur cessa d'ailleurs de paraître au début de l'année 1833, et Laurentie explique les raisons de son abandon dans cette lettre à Balzac du 28 janvier 1833 :
« Mon cher Monsieur,
« J'ai été obligé de renoncer au Rénovateur hebdomadaire pour quelques raisons que je n'ai pas dites au public, mais que je puis vous dire. Le succès de ce recueil ne peut être élevé au-dessus de 500 abonnés, malgré le concours de tous les hommes les plus distingués dans la politique. J'ai expliqué ce peu de réussite par le besoin qu'ont les hommes aujourd'hui de courir après les faits de chaque matin et les déceptions qu'ils produisent. Il n'en est pas moins vrai que j'étais hors d'état d'offrir aux gens de lettres un dédommagement de leurs travaux, que moi-même je donnais tout mon temps à ce recueil, et que je n'y avais d'autre privilège que de porter seul la responsabilité des dépenses ou des amendes qui auraient pu nous frapper. C'est alors que j'ai entendu des propositions qui m'ont été faites, et j'ai laissé le Rénovateur à d'autres mains qui seraient assurément charmées d'être en rapport avec vous, mais qui jusqu'ici, n'ont guère, à ce qu'il me paraît, ce qu'il faut de ressources d'argent pour payer une rédaction distinguée.
«Je vous demande pardon de ne vous avoir pas écrit plus tùt. J'avais à vous remercier à nouveau de votre généreux concours. Je me félicite de l'occasion que j'ai eue de vous connaître et je vous prie de compter sur tous mes sentiments les plus dévoués.
« Laurentie •.
réunis pour la veillée dans une grange la fabuleuse histoire de Napoléon, Bénassis, le médecin, ramène chez lui son hôte, le commandant Genestas, pour le faire dîner en compagnie des notables du bourg : le maire, le notaire, le juge de paix et M. Janvier, un prêtre à la ligure noble et émouvante et qui sans doute avait lu l'abbé de Lamennais et le journal l'Avenir. Balzac, dans la première édition de son ouvrage, avait fait de ce morceau un chapitre à part intitulé Propos de braves gens. En effet, ce chapitre n'est guère qu'une discussion qui s'engage, dès le début du repas, sur de hautes questions de philosophie sociale et religieuse. Bénassis, prenant à son tour la parole, développe devant ces quelques personnages ses idées sur la politique et sur l'ordre social. Ce passage, qui occupe aujourd'hui dans le roman environ une dizaine de pages, reproduit les idées essentielles et même des phrases textuelles de l'article sur le Gouvernement moderne. Même critique ironique et sévère du régime représentatif et du parlementarisme; même programme positif aussi : Bénassis entend baser sa politique sur les faits, sur la réalité sociale : il est essentiellement réaliste ; aussi partil de ce fait qui lui paraît indiscutable : l'inégalité entre les hommes. De là, la division de la société en trois classes sociales : la classe inférieure et souffrante, qu'il faut contenir par des lois sévères, tout en laissant accéder aux sphères supérieures les hommes de véritable valeur qui s'y trouvent ; la bourgeoisie ou classe moyenne, qui formera l'Assemblée, qu'il faut savoir ne pas irriter dans sa vanité et que le pouvoir maniera à sa guise en disposant en sa faveur de fonctions sans importance ; enfin l'aristocratie qui comprend trois sortes de supériorité, la pensée, la
naissance et l 'argent, et à qui sera confié le pouvoir véritable. Nous n'insistons pas davantage sur les ressemblances entre les deux œuvres, car nous nous sommes attaché au cours de notre commentaire à faire tous les rapprochements nécessaires.
Peut-être, si l'on compare de près les deux textes, sera-t-on frappé cependant de certaines différences importantes. Naturellement, il faut se rappeler, lorsqu'on lit le discours de Bénassis, que c'est un personnage de roman qui pari que Balzac, qui prend évidemment Bénassis comme porteparole, doit cependant le faire parler comme un être vivant et plus particulièrement comme un homme qui a déjà exercé une action sur les hommes et sur les choses et qui présente à ses hôtes moins un système théorique que le résultat d'expériences vécues. De plus, il faut tenir compte de l'époque où se passe le roman qui est celle des dernières années avant la Révolution de 1830 ; par conséquent nous ne pouvons guère nous attendre à trouver dans le discours du médecin des critiques aussi précises contre la monarchie de Juillet que dans l'article de Balzac. Cela dit, il reste cependant entre les deux morceaux deux différences fort importantes qui méritent une explication.
A la fin de son discours, le médecin conclut en invoquant la religion comme modératrice nécessaire des excès et des duretés du système qu'il vient de développer. « La nature, dit-il, a basé la vie humaine sur le sentiment de la conservation individuelle. La vie sociale s'est fondée sur l'intérêt personnel. Tels sont pour moi les vrais principes politiques. En écrasant ces deux sentiments égoïstes sous la pensée d'une vie future, la religion modifie la dureté des contrats
sociaux. Ainsi Dieu tempère les souffrances que produit le froissement des intérêts par le sentiment religieux qui fait une vertu de l'oubli de soi-même, comme il a modéré par des lois inconnues les frottements dans le mécanisme des mondes. Le christianisme dit au pauvre de souffrir le riche, au riche de soulager les misères du pauvre ; pour moi, ce peu de mots est resscnce des lois divines et humaines »(1). Ce passage est capital, car il correspond bien à l'atmosphère générale du roman, qui est essentiellement religieuse, charitable, héroïque, de ce roman où, dans sa première édition, Balzac avait placé en exergue le Christ portant sa croix, et qui n'était pour lui pas autre chose que «l'Imitation de Jésus-Christ poétisée» (2).
Rien de tel dans l'article que nous reproduisons ici. Pourquoi ? Sans doute cette lacune peut-elle s'expliquer par le précédent article de Balzac, V Essai sur la situation du parti royaliste, où il avait déjà traité la question capitale des rapports entre la religion et la politique, « Parmi tous les moyens de gouvernement, avait-il écrit, la religion n'est-elle pas le plus puissant de tous pour faire accepter au peuple ses souffrances et le travail de sa vie ?... Le catholicisme a pour lui l'autorité des faits : les pensées philosophiques les plus belles sont impuissantes à comprimer le vol, et les discussions sur le libre arbitre le conseillent peut-être, quand la vue d'une croix, quand Jésus-Christ et la Vierge, sublimes images du dévouement nécessaire à l'existence des sociétés, retiennent des populations entières dans leur voie de malheur et leur font accepter l'indi-
(1) Médecin de campagne, éd. Couard, p. 161.
(2) Lettres à l'étrangère. I, p. 6.
gence»(l). Balzac ne pouvait donc revenir sur ce point après l'avoir si nettement précisé. Cependant il reste même dans ce premier article, il ne fait pas jouer à la religion le rôle de premier plan qu'il lui accorde dans le Médecin. Il se contente de la présenter sous sa forme la plus désagréable de gendarme social ou de garde-fou métaphysique, tandis qu'il nous montrera en elle dans le Médecin le lien nécessaire de la charité qui unit tous les hommes et le modérateur parfait des excès d'un pouvoir trop absolu. Pourquoi cette différence ? Elle tient sans doute à l'événement capital qui s'est produit dans la vie de Balzac entre septembre 1832 et septembre 1833, le commencement de ses relations avec Mme Hanska. Si l'on veut serendre compte de l'influence profondément religieuse que cette noble Polonaise exerça sur lui dès le début, il suiïit de se reporter aux premières Lettres à l'Étrangère. Ce fut pour lui le commencement d'une crise religieuse et mystique qui devait se manifester dès septembre 1833 dans le Médecin de campagne pour aboutir, en 1835, à Séraphita. Une autre différence essentielle entre les deux textes se trouve dans l'attitude de Balzac à l'égard de la légitimité. Sans doute, Bénassis échafaude une théorie parfaitement orthodoxe de la monarchie absolue ; mais, à y regarder d'un peu près, ce souverain absolu qu'il réclame n'est pas forcément Charles X ni le comte de Chambord ; en aucune page du roman nous ne rencontrons le mot de légitimité. On trouvera au contraire à la fin de l'article sur le Gouvernement moderne cette phrase essentielle: I
(1) Rénovateur, II. !, p. 155, et Œuvres complète?, t. XXIII. p.
légitimité, toule absurde qu'elle puisse paraître, serait un principe à inventer s'il n'existait pas. Elle est le sceau de la propriété héréditaire, le lien secret de l'autorité qui couvre le pays et en fait un système compact. » Cette différence est plus importante peut-être encore que la première et sans doute correspond-elle, elle aussi, aune évolution de la pensée de Balzac au cours de l'année 1833. Évolution de sa pensée ou plutôt évolution dans son attitude à l'égard des partis. Notre opinion sur ce point, c'est que Balzac n'a jamais été fermement convaincu de toutes les thèses du parti royaliste. Mais ce parti était celui qui correspondait le mieux à ses tendances et à ses théories personnelles. Sa correspondance avec Mme Carraud, que M. M. Bouteron a publiée dans la Revue des Deux-Mondes, il y a quelques années (1), nous en fournit la preuve quasi certaine. Naturellement, après avoir adopté un parti et lorsqu'il écrivait des articles pour l'organe de ce parti, il était bien nécessaire qu'il en développât toutes les idées ; mais, en 1833,1e Rénovateur avait cessé de paraître, Balzac avait repris sa liberté ; il se sert alors du roman qu'il est en train de composer, le Médecin de campagne, pour faire une profession de foi politique qui touche un plus vaste public. Il profite naturellement de sa liberté reconquise : il ne dit que ce qu'il veut dire et il dit tout ce qu'il veut dire. Les journaux royalistes l'ont d'ailleurs bien senti et c'est de leur part qu'il essuya les reproches les plus ironiques lorsque son œuvre parut en librairie. Telle est l'histoire de cet article. Qu'on excuse cette
(1) Cf. Remie des Deux- Mondes, 15 déc. 1922, 15 jaiiv., 1er févr., 1er mars, l*' avril. 1er mal, l«r juin 1923.
introduction un peu longue : elle permettra, nou ions
de comprendre la place que les préoccupations politiq et sociales ont occupée dans l'esprit de Balzac dès cette
époque de sa vie, alors qu'il n'est encore qil débuts
dans la carrière littéraire. Il est étrange de penser que, si les ambitions politiques de Balzac avaient été couronnées de succès, nous n'aurions jamais eu sans doute la Comédie humaine. Mais sa destinée l'entraîne ailleurs : rebuté de la politique par des échecs successifs, candidat malheureux d'un parti vaincu et sans avenir, il se rejette dans la littérature ; et son œuvre, comme toujours, s'enrichit de ses expériences nouvelles : l'article de politique écrit pour le Rénovateur se transforme en un chapitre magnifique du Médecin de campagne.
En discutant et recherchant ici les principes sur lesquels s'appuie un gouvernement de forme représentative, nous ne voulons être ni complice ni dupe de ceux qu'a proclamés la Révolution de 1830, et même, avant d'en examiner le mécanisme, nous désirons expliquer notre opinion, juste ou fausse, sur ce nouveau mode de nationalité.
Le produit immédiat du gouvernement représentatif est de mettre le pouvoir entre les mains d'un ministère soumis à une constante discussion. Qu'arrive-t-il du ministérialisme ?... Une dynastie de premiers ministres1, tous fils des deux Chambres et de l'opinion. Quant à l'opinion publique, supposons qu'elle ne se trompe jamais et n'est jamais trompée. Maintenant, est-ce parce que le président du conseil sera directement issu des comptoirs commerciaux, des études de toute espèce, des sièges municipaux ou de la magistrature, est-ce parce
que ce ne seront plus des Bourbons, pour me Ml d'une large expression de la royauté, que le pays n'aura plus ni cour ni courtisans, les deux fléaux éternels dont se plaignent les peuples ?
Accordez à feu Casimir Périer2 dix ans de vie, de force et de ministère, et vous trouverez un petîl Richelieu sans pourpre, un tyran de bas étage, mais entouré de sa garde, de ses flatteurs, d'une cour, de courtisans, de tout un Bas-Empire constitutionnel déguisé par un masque de légalité. Il eût renouvelé tous les cinq ans sa majorité soldée ; il eût tenu sou pouvoir en parties doubles, ouvert un compte à ses lois et organisé son despotisme par doit et avoir. Au lieu de couper des tètes, il eût fait des emprunts Au lieu de jeter son Louis XIII dans des partie de chasse, il l'eût occupé de bâtisses. Il eût corrompu commercialement les hommes dangereux. Il aurait insensiblement fait filtrer sa faveur et ses créatures dans tous les rouages et dans toutes les places du gouvernement. Son grand chambellan eût été quelque obscur commis ; son capitaine des gardes, un valet de chambre, comme le Barjac du cardinal de Fleury. La France eût subi tous les malheurs d'une cour, moins les manières et la politesse, moins la gloire des arts3, incomprise par les gens qui veulent leur bienêtre personnel avant toute chose. Le gouvernement
eût fait faire un pas de plus à la masse vers l'égoïsme populaire, dont le développement amène l'indifférence politique des nations et prépare leur asservissement.
La Camarilla ne s'évite jamais, partout où il s'élève un pouvoir, si petit qu'il puisse être. Voyez de près un directeur de journal4, puissance que nous avons forgée tout nouvellement ; voyez le maître d'un théâtre ou de quelque entreprise qui produise une influence quelconque ! Vous rencontrerez là quelque petite Camarilla intéressée à entourer l'homme d'action, à l'étourdir de sa prospérité, à vivre de ses fautes, à lui en faire commettre, et toujours occupée à l'endormir en lui répétant les mêmes idées, semblable aux femmes qui, avec du temps, de la patience et la même pensée, finissent par corroder le plus ferme caractère.
Le ministérialisme constitutionnel ne sortira jamais de ce dilemme, cruel pour les résultats que certains esprits en attendent :
Ou la nation sera soumise pendant longtemps au despotisme d'un homme de talent et retrouvera la royauté sous une autre forme, sans les avantages de l'hérédité ; ce seront des fortunes inouïes qu'elle payera périodiquement. Ou la nation changera souvent de ministres. Et, alors, sa prospérité sera phy-
DU GOUVE H SEMENT MODERNE il
siquement impossible, parce que rien n'est plus fun en administration que la mutation des systèmes. Or, chaque ministre n le sien, et il est dans la nature que le plus médiocre ait la prétention d'en créer un, bon ou mauvais. Puis un ministre éphémère ne saurait se livrer tout à la fois et aux intrigues né< saires à son maintien et aux affaires de l'État. Il arrive au pouvoir en voyageur, se tire de peine par un emprunt, grossit la dette et s'en va souvent au moment où il sait quelque chose de la science gouvernementale.
Ainsi : ou Napoléon inoins l'épée, Napoléon sous forme d'avocat, ou le cercle vicieux des Dupin, des Laffitte, des Louis, des Périer et des Barrot ; ou le despotisme d'un roi bourgeois, ou l'apport au pouvoir, par un mouvement de marée constitutionnelle, des capacités éteintes, des guenilles populaires, que le peuple s'est lassé d'admirer et qu'il tue avec le pouvoir.
Dans un temps donné, la dette publique, ce bilan de sottises, s'accroît. La faillite arrive. Seulement, elle se fait au nom de tous, au lieu de l'être au nom d'un seul, et un jour viendra6, ■ — ce système durant, — où les rentiers seront des espèces de gentilshommes, contre lesquels un peuple souffrant fera quelque terrible exécution. La rente sera un privilège d'oi-
siveté, haïe comme la noblesse le fut en 1790.
Qui produira la crise ? Le principe de l'élection constitutionnelle étendue à tout e, principe antigouvernemental et sur lequel on veut fonder aujourd'hui toute l'action du pouvoir
Jadis, l'élection a été excellente dans l'Église7, où se retrouve, à une époque très reculée, l'image d'un gouvernement parfait, qui a envahi le monde et a croulé par la faiblesse de sa base. Rome n'était pas une puissance territoriale, mais l'Église était une masse souverainement intelligente, mue par une même pensée, une masse de bonne foi avec ellemême, sachant bien ce qu'elle voulait, pompant toutes les supériorités et ne les craignant plus parce qu'elle se les assimilait, enseignement dont les pouvoirs modernes profitent peu.
Retrouverez-vous ces principes générateurs d'une bonne élection dans la masse ignorante que compose une loi d'élection, indéfiniment étendue en haine des privilèges et par amour d'une égalité impossible8 ? La matière électorale actuelle tend toujours, dans ses choix, à se mettre en hostilité ou en contradiction avec le pouvoir. La loi assemble les médiocrités du pays ; elles ne peuvent que produire une parfaite image de leur substance élective, car rien ne les pondère. Comparez le corps législatif, si
calomnié, de Napoléon à la Chambre de ÎJS.'VJ ; mettez chaque nom en regard, pesez les hommes et concluez !...
Maintenant, supposez à tous les arrondissements électoraux une haute vertu ; dépouillez ceux-ci de leur amour pour la localité ; faites que celui-là comprenne que son député doit être le député de la France ; rendez-les tous sourds aux petites rivalités départementales; accordez-leur une admirable entente des beaux caractères ou des grands talents que le pays doit nécessairement receler ; admettons une Chambre composée de hautes capacités ! Qu'en adviendrait-il ? Le Sénat de Venise. Les ministres seront les provéditeurs de la République. Chaque membre tendra fatalement à se perpétuer sur son banc, lui et sa famille, sans jamais se lasser de sa portion congrue de tyrannie. Le Conseil des Dix, ou le Comité du Salut public, — un pouvoir dirigeant quelconque, ■ — renaîtra sous quelque appellation légale. Il y aura, au-dessus de cette oligarchie, un doge impuissant, qui mariera ses filles à des rois bourgeois et qui enverra fort économiquement leurs trousseaux par les messageries. Et le peuple tombera sous ce despotisme organisé fortement en son nom.
A quel fatal instinct les peuples obéissent-ils doue
en voulant se gouverner par eux-mêmes ?... Est-ce possible ? Qu'au moyen âge, une commune esclave s'assemblât pour conquérir la liberté des personnes et des biens, administrât elle-même, par l'élection de quelques magistrats, une étendue de quelques lieues carrées, ce phénomène d'action populaire se conçoit. Alors, l'intérêt général est comme un intérêt de famille. Chaque citoyen en possède une intuition parfaitement lucide. Que Marseille, que la Normandie, que le Forez, le Lyonnais et le Dauphiné se déclarent républiques et gèrent leurs affaires par un conseil électif, nous comprendrons, même aujourd'hui, la constitutionnalité sur un terrain étroit9. Là, le despotisme est impossible. Car là les citoyens sont toujours en présence, et, ■ — de même que dans une petite ville où tout est à jour, — il y a une police infaillible et un bon sens général, auxquels il faut obéir. Mais qu'une grande contrée de deux cents lieues carrées, où il y a quatre ou cinq capitales et autant d'opinions que de départements, veuille marcher dans une voie de grandeur, veuille prospérer et conquérir ses limites naturelles par l'action mobile et paresseuse de la discussion parlementaire, par l'élection d'hommes purement locaux, par un système essentiellement changeant de délégations, avec une intelligence à bail de trois, six ou neuf années, par
une action presque consulaire, dont les actes sont examinés par la foule avant tout résultat, par cette foule qui se moquait des coquilles de noix du camp de Boulogne10 et ne les a comprises que vingt ans après la chute de l'inventeur, dont elle a tour à tour honni, adoré, maudit, pleuré le génie, n'est-ce pas une absurdité flagrante, une grande niaiserie nationale?
Moins étendue que ne l'est la France, l'Angleterre11 n'a prospéré, n'a conquis le tiers du monde, que sous la conduite de ses Loids, dont les Communes étaient feudataires, par une admirable combinaison que le bill de réforme tend à renverser. Maintenant, les Communes veulent être les Lords ; mais les Lords ne changeaient pas, et les Communes sont cassées, renouvelées par le peuple; donc le Gouvernement vacillera sans cesse.
Admirez un peu l'ineptie des masses et continuez à leur donner de l'influence dans le gouvernement ! La France a secoué un jour son cavalier12, ou s'est abattue sous lui de fatigue, lui refusant de faire un dernier pas sous son éperon. L'Empereur mort, toutes ses idées sont comprises. Cette civilisation française qu'il portait dans la tête, tous ces besoins européens qu'il avait devinés, qu'il voulait satisfaire, tout est adopté. Il n'y a pas un homme qui ne se porte
héritier de son génie, qui ne le continue in petto. Son « Mangeons les Russes pour qu'ils ne nous mangent pas ! » sera bientôt le mot de la diplomatie européenne et son système continental sera l'arme de l'Europe contre l'Angleterre, si l'Empire britannique n'a pas l'intelligence des limites que doivent avoir les prospérités commerciales 13.
La Restauration s'assied au milieu des orages. Sauf quelques erreurs, dont le temps eût fait justice, elle nous mettait dans la voie du torysme anglais M ; elles pressent le danger de l'élection et de la presse ; mais elle était toujours entre les mains du peuple, qui la dominait par l'impôt. Or, sans réflexion, à la voix de quelques hommes, maintenant au désespoir de leur ouvrage, la branche aînée succombe. Et, dans le moment où j'écris, les gens qui gouvernent sont occupés à faire vouloir au peuple les Ordonnances de Charles X15. La presse a fait les journées de juin, et l'élection ronge partout le gouvernement du Juste-Milieu, qui n'a de force nulle part.
Voici bientôt vingt ans d'essais constitutionnels, et nul ministre, soit venu de l'opposition, soit créé par le principe électif, n'a su régénérer l'administration16. Ils ont tous eu le génie de recourir à l'emprunt ; pas une voix n'a tonné, dans ces Chambres molles, contre ce suicide national, si niaisement
i>r GOUVI RNEMENT MODERNE
continué par une série de vieillards successivement portésau ministère. Aucun homme jeune19 n'est venu trancher hardiment dans la machine et jeter les pièces inutiles. Ils ont sacrifié aux idées, quand il fallaii penser aux Intérêts ; ils se. sont occupés des intérêts, quand ils devaient essayer de neutraliser les idées.
L'impôt en hommes et en argent, dont les citoyens s'inquiètent tant, est un moyen qui a son terme et qu'aucune espèce de gouvernement ne saurait dépasser. Il est impossible de demander au peuple plus qu'il ne peut donner ; ce serait vouloir le sang d'un squelette que d'ajouter un liard de taxe au delà de ce que l'État doit raisonnablement prélever. Donc, aujourd'hui, nulle crainte n'est admissible sur ce chef. Au xme siècle, tout plia devant l'argent ; en tous les temps, en tous les pays, l'argent fut et sera la garantie des nations contre le pouvoir.
La seule question est dans la moindre soinnn à donner, ou l'emploi le meilleur de la somme donnée. Sous ce rapport, jusqu'à présent, l'avantage n'est pas au régime de l'élection populaire et au ministérialisme qu'elle produit. Un ministre de passage n'aura jamais le temps d'opérer une réforme. Il n'a aucun intérêt à faire rendre plus à l'impôt, tout en le diminuant. Ministre populaire, il est
l'humble serviteur des intérêts particuliers, ou il s'insurge contre le principe qui l'a créé, comme Louis- Philippe contre l'Hôtel de Ville18. Un pouvoir discuté n'existe pas 19. Un homme qui se dit : « Serai-je le pouvoir demain • ne peut pas songer à la grandeur de son pays.
Il n'y a pas eu assez de porte-voix pour se plaindre des dissipations de la monarchie légitime, qui avait à payer les dettes de tout le monde, et les frais de la Révolution, que la France n'avait pas défendue, en 1814, à Fontainebleau. Aujourd'hui, le peuple se tait sur un milliard dont le ministère de la Guerre devrait donner le compte en gloire, en conquêtes ou en tranquillité. Mais le peuple est joué au nom de la France, au lieu de l'être au nom du roi Philippe I Mais il a un livre dans ses armes ! Je suppose que c'est le Grand Livre ! Heureux peuple !... Glorieux surtout30 ...
Si le pays doit se défendre par ses gardes nationales, à quoi bon l'armée ?... Si le pays se représente par une assemblée unique, — puisque la Pairie est attachée à la Chambre élective et tenue par une corde avec laquelle on lui fera faire toutes les évolutions nécessaires, suivant le bon plaisir des députés, — à quoi bon un roi ?... Juillet s'est menti à luimême n. Il devait créer un gouvernement tout
DU 90UVERNBJ4BN1 IIODBRNB
électif, sans places payées, sans armées. Tout cito\ eût été soldai, louL homme riche administrateur ou magistrat. C'eût été logique. Il n'y aurait eu que la del te à payer, les arts de moins et une famille de citoyens de plus. Seulement ce gouvernement, — sauf le mot de libellé inscrit sur les drapeaux au lieu de celui de Czar, — eût parfaitement ressemblé au régime moscovite cl, en développant l'égoïsme des masses par l'égoïsme d'un petit bien-être particulier, eût rendu le peuple indifférent, dans un lemps donne, au sentiment de la nationalité !
Mais ce chef-d'œuvre des gouvernements n'est pas éclos. Il s'est rencontré des gens des libéraux, des soi-disant gens gangrenés et pourris, dont le peuple a été la dupe et qui lui donneront la guerre étrangère et la guerre civile22, des dettes et les abus de tous les gouvernements. C'étaient, comme Ta dit si spirituellement M. le duc de Fitz-James, des libéraux pourvu que, qui se moquaient des royalistes quand même. Aussi ont-ils, eux qui ridiculisaient les voltigeurs de la Restauration, jeté sur la France les voltigeurs de l'Empire. Pauvre pays ! 11 a été en proie aux doctrinaires : il est eu proie aux banquiers el aux avocats23 ; il a eu les sept plaies de l'Egypte sous d'autres noms. La dernière accroît sa dette sans gloire et sans profit et a vicie le gouvernement
représentatif pour y substituer un non-sens, qui commence sur le trône et descend jusqu'au maire de village. Les doctrinaires lui disent froidement que c'est une époque de transition. Admirable raillerie !...
Pour nous résumer, le gouvernement constitutionnel est plus cher pécuniairement que tout autre gouvernement, précisément parce que tout y est légal. Relativement aux individus, il comporte autant d'injustices qu'un gouvernement monarchique, parce que le pouvoir s'y résout par un homme. Seulement, elles sont commises par les masses. En le considérant sous le rapport du pouvoir, le ministérialisme équivaut, dans ses actes et dans ses mœurs, à la cour la plus immorale. Barras y est la monnaie de Louis XV. La graine des Narcisses, des Tigellins et des courtisans repousse dans tous les terrains autour de tous les pouvoirs. Encore un an sous le gouvernement populaire le plus énergique de tous, et Robespierre avait son grand queux, son introducteur des ambassadeurs et ses gentilshommes de la chambre ! Olivier Cromwell n'en eût certes pas manqué. S'il avait eu sa cour de Lords, sa maison régnerait peut-être encore sur l'Angleterre.
Enfin, sous le rapport du but avoué par le gouvernement constitutionnel, il est évident, pour les esprits de bonne foi, qu'en peu de temps il change de nature
quand l'Assemblée est intelligente et forte, ou il lait dépérir la nation si l'Assemblée es! composée de médiocrités. Il mène ou au despotisme ou à la ruine
La grande question dont notre époque, si belle, si savante, si intelligente, s'occupe avec ardeur et qui l'arrête dans son chemin de progrès est donc une question de mots24. Nous croyons le gouvernement constitutionnel possible, non pas d'une durée éternelle, parce que l'expérience historique prouve contre la longévité des prospérités nationales, mais peutêtre son mécanisme, habilement compris, leur assuret-il une existence plus longue que tout autre formule gouvernementale. Aujourd'hui, Machiavel n'eût pas intitulé son livre : le Prince, mais le Poiwoii : Le Pouvoir, être moral, créature de raison, devant rester un et fort, est quelque chose de plus grand que le Prince étudié par le célèbre Florentin. Il y a progrès. Donc, ce genre de gouvernement a son machiavélisme particulier, son appareil, ses organes, sa pensée, dont il faut accepter les conséquences, et que nous allons essayer d'examiner.
Si, depuis la Révolution de 17<S9, les conditions auxquelles le pouvoir s'obtient et s'exerce ont complètement changé, le fonds, l'objet du gouvernement n'a pas varié. Ce fut une transformation du même élément dont les niasses constituantes s'étaient
assises, par la force des choses, dans un ordre plus rationnel que par le passé. Il y a eu perfection dans l'ordre social, parce qu'il s'est coordonné naturellement. Trois classes distinctes se sont dessinées franchement26, et ces trois zones se retrouveront infailliblement parmi toutes les sociétés humaines, en allant du bourg à la ville, de la ville à la contrée, de la contrée à la capitale, de la capitale au pays. Elles sont inévitables, et il n'y a pas de constitution sociale, même en faisant table rase, qui puisse les briser, les concasser perpétuellement pour obtenir des unités égales.
Ces trois natures sont : la masse pauvre et ignorante, la masse moyenne et la masse aristocratique, dans laquelle il faut comprendre toutes les supériorités créées par l'argent, le pouvoir et l'intelligence27. Ces trois classes sont la base éternelle d'une nation, et, aujourd'hui, pour établir un gouvernement parfait, durable, il faut en satisfaire les intérêts et les idées28, car les masses n'ont que ces deux expressions.
Tel est le nouveau problème que la marche inévitable des siècles 29 a proposé à tout gouvernement et qui en a changé la nature et les lois. Le génie consiste précisément à gouverner en en acceptant les termes.
DU GOUVERNEMENT MODEI.
Or, soit sous une forme purement monarchique, soit sous une forme entièrement démocratique, le pouvoir étant une entente perpétuelle des intérêts et des idées de la masse gouvernée, doit être un et fort, parce qu'il est l'action même de cette masse, et qu'il n'y a pas d'action possible avec des restrictions. C'est admettre la nécessité d'un principe et le nier, que de constituer faiblement le pouvoir. Ainsi fait, il ne prépare que des orages30.
Si les masses ne s'expriment que par des intérêts et par des idées, le pouvoir n'a que deux sortes d'ennemis : les hommes qui représentent des intérêts méconnus et ceux qui parlent au nom d'idées froissées. Ces ennemis sont de bonne foi ou de mauvaise foi ; ils réclament la reconnaissance d'intérêts réels, d'idées justes, ou égarent l'opinion des masses et les rendent hostiles en prêchant des intérêts fictifs ou des idées fausses.
Ces théorèmes, de la vérité desquels chacun est juge, étant admis, il est facile de déduire les principes fondamentaux du gouvernement et ses maximes suprêmes.
La propriété31, son maintien sans troubles, sa transmission ont donné lieu à l'ordre social et a toutes ses lois. Elle est la base du pouvoir et l'objet de son action. Il est donc naturel de suivre la marche de la
propriété, pour indiquer la marche du pouvoir.
En vertu de ce principe, il est évident que l'intérêt bien entendu de la classe moyenne et de la classe aristocratique amène entre elles un contrat naturel 32 en vertu duquel toutes deux doivent se garantir mutuellement la possession de leurs avantages contre la classe ignorante et pauvre, à elle seule matériellement plus forte que les deux premières et qui, déchaînée, renverserait inutilement l'ordre social, car, plus tard, il se retrouverait équilibré comme par le passé.
Donc, l'élection, la participation au pouvoir ne doivent jamais descendre aux mains inexpérimentées des individus de cette masse. Mais, aussi, les deux autres classes ont l'obligation envers elle de lui donner un bonheur tout fait33. Il leur faut du travail et du pain.
Ici se présentent des questions soulevées par bien des écrivains pleins de tendresse pour les malheurs et disposés à bouleverser un pays pour des utopies34. Il y aura des hommes qui viendront parler philanthropie, propagation des lumières, humanité, morale, progrès, civilisation, etc.. Ces gens sont ou des scélérats qui veulent faire égorger un État à leur profit, ou des apôtres de bonne foi. S'ils sont consciencieux, ils doivent aller panser de leurs
DU OOUVERXEMIM MI
mains les plaies du pauvre, essayei de l'instruire, de lui
apprendre l'économie, et le secourir. Ou ils se la ront de leurs œuvres, ou ils y persévéreront. Dans aucun cas, leur zèle ni leurs opinions ne sont dangereux. Mais, si l'orateur est un sycophante, il faul le détruire à tout prix, l'acheter, le séduire ou l«persécuter. Il mérite également une prélecture <>u la prison. C'est un homme de gouvernement ou un fou.
Quant à l'instruction primaire, à la propagation des lumières, il est parfaitement indifférent de la proscrire ou de l'encourager. Que vous mettiez ou non la science à la portée de la classe indigente au moyen du frère de la doctrine chrétienne, ou du frère de la doctrine libérale, elle ne sera jamais absorbée que par l'homme appelé par son instinct, par son génie, à sortir de sa sphère de malheur. Il y aura toujours des hommes destinés à un travail mécanique continuel, et ceux-là ne liront ni les journaux ni Voltaire 35.
Ce que non pas l'humanité, non pas la philanthropie, mais l'intérêt de l'État36 réclame et ce qui est dune civilisation bien entendue, c'est qu'il sorte de L'esprit des lois sociales la faculté, pour les hommes capables, en quelque classe où le ciel les fasse naître, de s'élever à leur destinée37; puis, de ne jamais faire peser
l'impôt directement sur le pauvre, de modérer les taxes qui frappent ses consommations, de les rendre imperceptibles. L'impôt militaire du recrutement doit peser exclusivement sur cette classe ; c'est un moyen de lui enlever ses hommes d'énergie, et de l'agréger à la nationalité. Mais, aussi, point de privilèges à l'armée. L'armée est un moyen de gouvernement et de civilisation autant qu'un moyen de défense 38. Les armes spéciales, qui veulent de la science, absorberont les ambitions de la classe moyenne, comme les grades des autres corps aspireront, pour le bien du pays, les hommes d'action delà masse des prolétaires.
Si l'armée eût été constituée ainsi, le trône ne serait pas tombé en juillet 1830, ou l'armée eût perdu plus de sept cents hommes dans la lutte. Quel intérêt les sous-officiers avaient-ils à défendre un gouvernement qui ne leur donnait que des épaulettes de laine ?... Or, les sous-officiers sont toute l'armée ! La Restauration avait fait ses soldats indifférents, et, par une fatalité presque inexplicable, le Juste-Milieu a commis la même faute dans sa loi sur l'avancement. Sous Louis-Philippe, le duc de Dantzig, le maréchal Ney, Lannes ne seraient pas généraux. Dans toute nature de gouvernement, c'est un mallieu r.
DV OeWERNEMENT IfODERVE
L'accession de la classe pauvre à la pi
nullement un danger39 dan une conti it plus
du tien en friche el dont le commerce n'esl pas encore arrivé au quart de son développement } sible. Le morcellement est une chimère dont quelq hommes d'État se sont inquiétés à tort, puisque toute propriété paie et que ses mutations sont imposées. D'ailleurs, les vices et les malheurs du pauvre, de l'ouvrier, du prolétaire, font justice de l'ien (1rs périls sociaux : puis, le paysan qui possède ami de tous les gouvernements. Enfin, il est facile de soumettre les propriétés de la Pairie à un régirn»particulier.
Donc, ni fusil aux mains du peuple, ni pouvoir, lui demandez ni mandataires ni ratificatr Il représente sa force par 1 usage qu'il en tait. s souveraineté est une farce tragique qu'il ne faut jamais lui laisser la faculté de jouer. Donc, maintenez-le entre des lois tort es et souples tout à la fois: fortes contre la partie grossière, inintelligente : souples pour en laisser surgir les hommes d'action et de talent. Enfin, que tout pouvoir soit donné à qui veut s'élever à la sphère supérieure.
A la classe moyenne commencent les intérêts et les idées politiques. Là fut le danger en 1789: là fut le dan 1830; là sera le danger pour tout système
de gouvernement qui ne lui fera pas une part large et ne la laissera pas respirer librement dans l'atmosphère politque.
Les révolutions intestines d'un pays ne sont causées que par la méconnaissance des intérêts et des idées qui y surgissent. De là est venue la pensée d'une Chambre populaire, élective et renouvelée : élue pour représenter la propriété sous toutes ses formes ; renouvelée pour donner passage aux intérêts nouveaux et empêcher l'Assemblée de devenir dirigeante ou oppressive
L'Assemblée est donc l'expression de la classe moyenne ; or, pour que la classe moyenne soit constamment satisfaite, il est nécessaire qu'elle fournisse exclusivement les membres de l'Assemblée qui la représente. Si le gouvernement n'obéit pas à cette nécessité, la classe moyenne, exclue de sa participation légale au pouvoir, n'a plus confiance aux lois et, dans un temps donné, sous l'empire de circonstances qui naissent infailliblement, accomplit une révolution. La Restauration a commis cette faute. Il y avait toute une aristocratie parmi ses députés, et souvent la Chambre élective défendait le trône, empiétait sur les attributions de la Chambre des Pairs40.
La Chambre élective n'est pas le gouvernement.
DU GOl \ i i.m \il \ l MOD1 RNE
Elle es1 un moyen de gouvernement, qu'il tant rendre le moins dangereux possible ".
Ainsi, pour représenter la classe moyenne, il est
nécessaire d'en graduer l'accession au pouvoir législatif, suivant la valeur de la propriété, prise comme signe d'intelligence. Donc, plusieurs degrés d'élection ; électeurs à cent, deux cents, à trois cents, a cinq cents, à mille francs d'impôts. Créez cinq ou six collèges. Donnez plus de députés à la plus grande somme d'intérêts, de manière à ce que le collège d'électeurs à mille francs ait deux députés, là où le collège à cent francs en élit un. Mais point de double vole. Il est un privilège, et la classe moyenne a horreur des privilèges. Il faut obéir à ses passions. Du moment où il ne dépend que de votre intelligence et de votre puissance de vous élever d'un collège à l'autre, il n'y a plus de privilèges, la loi est juste ; elle est égale pour tous.
L'Assemblée élective peut se former sans que le pouvoir royal y ait ni action ni influence. Le gouvernement, en se mêlant des scrutins, commet une faute. Il est bien plus habile en acceptant une Chambre librement élue. C'est avec elle qu'il faut traiter.
Aussi, l'une des plus grandes fautes de la Restauration est d'avoir commis le trône avec l'électeur. Il y a de quoi rire et gémir à penser que ce gouvernement
royal, ayant trente à quarante mille employés et quatre-vingt mille électeurs, a succombé par le fait d'une élection générale. Il ne fallait pas demander aux gens en place des billets de confession42, mais des cartes d'électeurs. Les ministres ont eu les moyens de corrompre le principe de l'élection et ils ont lutté contre lui ; c'étaient des aveugles ou des niais 43.
Il sort de là une sorte d'axiome pour le gouvernement représentatif. Il doit prendre ses employés dans les dernières classes électorales, car, les collèges élevés étant infailliblement à lui par le sentiment d'ordre que communique la haute propriété, la participation aux emplois accordée aux électeurs les moins riches les rend amis du gouvernement, parce qu'ils en comprennent mieux les ressorts, la pensée, les difficultés, et ne les renversent pas.
La Chambre ainsi constituée, il est impossible à un ministère, sous peine d'inhabileté, de n'en pas avoir la majorité. D'abord, posons en principe que toutes les majorités peuvent se vendre et s'acheter. Une Chambre est toujours acquise ou à la terreur, ou à la gloire, ou à l'argent, ou à des idées. Ce sont là des moyens de gouvernement.
Robespierre achetait sa majorité à l'aide du bourreau et la payait en têtes coupées. Napoléon a étouffé la voix de la sienne sous la voix du canon.
DU GOUVERNEMEN1 MODERNE ♦*>!
Louis XVIII11 savait parfaitement ce qu'ont valu les consciences qui lui ont permis de fausser la Chfl à l'endroit de L'élection4'. Certes, la conviction des 221 n'aurait pas coûté un milliard, et la France y eût gagné, car son chiffre tricolore lui en coûte déjà deux, et l'Europe nous applique habilement le système de Napoléon envers l'Angleterre. « En quinze ans, disait-il à Sainte-Hélène, j'ai augmenté sa dette de tant de milliards et je l'ai poussée d'autant vers sa ruine46 ».
Là est la faute du ministère Polignac. 11 fallait accepter la Chambre. Il a eu trop d'honneur, de peur ou d'imbécillité; qu'il choisisse !
Admettez un principe vrai : il n'y a pas de Chambre hostile au pouvoir ; mais il y a des gens ennemis des ministres, car la politique ne se fait qu'avec des hommes, et tous les hommes ont des passions.
Or, évaluez le chiffre des ambitions qui peuvent éclore dans la classe moyenne, ambitions politiques durables. Cherchez-le. Dressez une statistique exacte47 de la masse flottante, des hommes entre vingt-cinq et cinquante ans. Déduisez les gens dont toute l'ambition est satisfaite par une étude do notaire, par une présidence de tribunal, par une fortune industrielle. Otez ceux dont l'intelligence s'épuise dans l'acquisition de leur bien-être. Retranchez les
unies dont les désirs meurent par défaut de persistance. Enfin, soyez exact ; sondez à fond la classe moyenne et ses mœurs ; vous ne trouverez pas cinq cents ambitieux politiques, et, parmi ces cinq cents hommes, à peine s'en rencontrera-t-il vingt qui aient du talent, vingt qui soient dangereux. Et, pour ces quarante unités, il y aura un ou deux Brutus à détruire. Le reste se contente de quelque haute place, ou d'une faveur de cour. Les uns ont de violentes passions et faiblissent devant un peu d'or ; d'autres sont emportés par des intérêts de cœur.
Tout l'échafaudage constitutionnel, dont les rois s'effrayent, arrive à une question d'hommes. S'il s'en présente un qui ait de grands talents, donnez-lui l'État à conduire18. Il le faut nécessairement. Un petit homme expire au pouvoir. Il est déplorable de songer que l'intelligence de ce principe ait manqué au trône tombé. M. le marquis Laffitte, le comte Casimir Périer, le maréchal Foy, le chancelier Dupin eussent maintenu la légitimité. Un ennemi de mauvaise foi veut le pouvoir ; prétez-le lui pendant un moment. Il est forcé de s'asseoir pendant toute sa vie politique sur les bancs ministériels !
Mais, pour faire arriver une Chambre à cet état d'innocuité, le gouvernement ne doit donner aucun motif de plainte à la classe moyenne Ainsi la liberté
DU GOUVERNEMENT MODEF
de la conscience, celle de la pensée, de la penOMM du commerce, doivent être respectées. La noM et la religion romaine" ont été les deux causes
de la Révolution de Juillet. La classe moyenne avait soif d'égalité. Louis XVIII eùi à jamais sauvé la branche aînée, s'il eut osé continuer Robespierre moins l'échafaud. En supprimant hardiment toute noblesse, hors la Chambre des Pairs, il eût fait respirer à la classe moyenne un air libre. Décorations royales ou impériales, titres anciens et nouveaux, tout devait tomber sous le coup d'une seule loi. Lui seul a été en position d'abattre les restes d'une noblesse qui, n'ayant ni privilèges ni titres substantiels, n'existait plus. Il n'y avait plus de noblesse, mais une aristocratie51, et des suzerains de dix-sept cent mille écus. La noblesse de province ne pouvait rien pour un trône qu'elle n'a pas défendu et lui faisait des ennemis partout 52. En 1814, dans l'ivresse du retour, il devait instituer le torysme français M et couper la racine de tous les mécontentements en rattachant le clergé à l'Etat par la haute pensée de l'Église gallicane. 11 n'eut lait qu'achever, au xixe siècle, la pensée que saint Louis eut au xm Le Rénovateur aurait dû remplacer le Conservateur. Le maintien de la branche aînée était tout entier attaché à cette pensée. Alors la classe moyenne ne se
fût point défiée de prêtres français et n'eût pas rencontré de nobles hors de la Chambre des Pairs. La Pairie eût existé grande et forte. Satisfaite en sa pensée d'égalité, en sa liberté de conscience, elle n'eût jamais supposé d'arrière-pensée au Trône et elle lui eût livré volontiers la police de la presse périodique politique, si la liberté de la pensée eût existé pour les autres publications 55. La morale des quinze années de la Restauration est qu'il vaut mieux transiger avec les intérêts, les hommes et les idées, que de les combattre.
Ici, nous sommes parvenus à la part que doit avoir la classe aristocratique dans le gouvernement. La Pairie n'a encore été considérée par personne comme une garantie d'égalité pour les deux autres classes ; et cependant elle est la seule institution possible aujourd'hui pour consacrer et reconnaître, sans injustice et sans tyrannie, les supériorités nécessaires au maintien des sociétés et qui s'y élèvent par une loi dont il serait absurde de méconnaître l'action constante et invincible.
Si la politique est L'art de coordonner les intérêts et les passions sociales, n'est-il pas évident qu'il faut régler l'exercice des supériorités, au lieu de les abandonner à leur mouvement excentrique, et les faire servir à la grandeur et à la durée de l'État ? La Pairie
héréditaire est toute conçue dans cet esprit (M). Mais elle est armée d'un pouvoir qui intéresse bien autrement encore la prospérité d'un pays qui en accepte l'institution et les privilèges, comme il a accepté l'impôt ; car la Pairie et l'impôt sont deux nécessités. En effet, là doivent résider la haute pens le cœur du pays. Là se déposent traditionnellement les projets nationaux qui veulent de la persistance et souvent un siècle pour leur entier accomplissement. De là partent les irradiations du pays sur les autres contrées. Là sont les hauts magistrateurs que la nation ne doit pas solder, parce que rien ne peut les récompenser.
Les richesses héréditaires de la Pairie doivent être purement territoriales. Un Pair de France ayant des rentes inscrites était un contre-sens que la Restauration a laissé malheureusement subsister, en pouvant disposer d'une soixantaine de millions par année. Les faits prouvent que jamais un ministère de la Restauration n'a compris que la Pairie devait être un cabinet dirigeant et une barrière entre les électeurs et le roi. Ce n'était pas : le Roi ne ct'dera pas, que d'imprudents journalistes, fatals organes d'ignorance, devaient dire ; c'était : les Pairs Céderontils ? Tout le gouvernement devait être là, et Juillet finir par des vitres brisées et quelques hôtels pilles.
L'hérédité de la Pairie et ses richesses répondent à deux grands besoins d'un pays : son action constante (57), son luxe et ses arts (58). La Pairie viagère n'a donné aucun résultat, et, quoique nous fassions (1) peu de cas des leçons historiques, il est cependant utile de dire que Rome, Venise et l'Angleterre (59) n'ont dû leur étonnante prospérité qu'à un Sénat héréditaire. La France est le seul pays dont la base territoriale soit assez large pour supporter longtemps, sans danger, une aristocratie ainsi constituée. La Pairie doit admettre constamment les supériorités d'argent, d'intelligence ou de talent qui se forment à la superficie de la nation (60). Les anciennes gloires ne sont pas discutables. Elles seront acceptées par la nation, parce qu'il vaut mieux un nom tout fait qu'un nom à faire.
La Pairie est l'institution que la classe moyenne admettra le plus facilement, si elle a gain de cause sur tous ses autres griefs, parce que le privilège de la Pairie, étant accessible à ses supériorités, se trouve amoindri. Mais, si l'institution ne veut jamais être discutée, un Pair devra être en dehors des élections, n'y point voter. Ses enfants, moins l'aîné, ses alliés retomberont dans la condition de la classe moyenne
(1) Il y a faisions dans le texte autographe. (Note de Lovenjoul.)
DU GOUVERNEMEN1 MODERNE
sagesse que n'a point eue la première Chambra héréditaire. Elle a jeté son frai sur le budget, elle a eu la maladie du népotisme, et les intérêts particuli ont sapé l'institution. Les Pairs étaienl obligea d'avoii
un patriotisme mieux entendu que celui des simples citoyens et ils n'ont compris ni leur mission ni |ea lois de leur existence. Cette intelligence était illisible dans une Chambre composée de vieillards (*l), échappés à tous les régimes, à toutes les tempêtes, ayant des opinions contradictoires, fanatiques d';imour-propre et d'égoïsme, se méprisant les uns lefl autres, n'ayant ni l'esprit de corps ni pensée arrêtée. La loi sur le droit d'aînesse, restreinte à la Pairie, devait être une de leurs pensées ; ils ont préféré faire de la popularité à leurs dépens, tandis qu'ils pouvaient se consolider à ceux de la Chambre élective, en proposant et provoquant des lois en harmonie avec les vrais principes du gouvernement constitutionnel. Tout a été précipice pour le trône là où tout était sécurité (62).
La royauté, principe du pouvoir, devait être lai ment défendue et hors de toute discussion. La mettre seule en présence des masses, c'est l'exposer à succomber immédiatement. Et, cependant, la chute de Louis XVI n'a pas empêché celle de Charles X. Singulière fatalité ! Aussi une royauté populaire n'est
pas viable ; elle ment trop vite à son principe. La légitimité, toute absurde qu'elle puisse paraître, serait un principe à inventer s'il n'existait pas. Elle est le sceau de la propriété héréditaire, le lien secret de l'autorité qui couvre le pays et en fait un système compact (63).
Quant à la Cour, c'est une question toute personnelle. Si un banquier a son maître d'hôtel et un huissier dans son antichambre, il doit être loisible au roi d'avoir ses gentilsnommes.
Tels sont, selon nous, les principes généraux grâce auxquels la monarchie constitutionnelle peut se maintenir et diriger une nation dans une voie de prospérité et unir la gloire du trône à celle du peuple.
Il y a, certes, des questions administratives à résoudre pour rendre le gouvernement moins cher, pour déguiser plus ou moins habilement l'impôt, pour représenter plus ou moins exactement le chiffre des fortunes, afin que toutes les forces politiques soient employées. Mais ce sont des détails secondaires.
Dans cette formule de gouvernement, le vœu de la société actuelle : A chacun selon ses œuvres (64) est la loi qui découle jusque dans les ramifications sociales les plus infimes, et la hiérarchie, au lieu d'être mouvante comme dans un gouvernement purement
électif, est fixe. Seulement, elle est facilement pénétrée par le flot des ambitions réelles et légitimes. Les catégories ne sont pas des barrières infranchissables, mais des lices ouvertes à tout venant.
De Balzac.
Selon son habitude, Balzac a jeté au courant de la plume sur les pages de son manuscrit certains aphorismes ayant trait à son travail. Nous les réunissons ici. Presque toutes ces notes ont été utilisées par lui dans le discours politique du Curé de village, comme on le verra dans notre commentaire. Nous pensons que nous nous trouvons là en présence de la première esquisse de ce discours par Balzac. Et ces notes pourraient donc bien être quelque peu postérieures à l'article sur le Gouvernement moderne.
Faire dépendre la base de la sécurité de chacun n'est pas une combinaison aussi sage que de faire dépendre la base de la sécurité des institutions (65).
Le peuple ne voit jamais ; il sent. Le gouvernement doit voir (66).
Les Stuarts, en gouvernant comme Cromwell, ont éprouvé le même sort que Cromwell.
DU GOUVERNEMEN1 MODERNE i\
Un effet universel démontre une cause universelle (87).
Rencontrer un grand prince est un eiïet du hasard ; mais se fier à une assemblée d'honnêtes gens est une folie («).
La forme : rien n'existe que par sa forme.
La liberté de conscience emporterait comme conséquence la liberté civile (60).
Du gouvernement moderne : cette forme de gouvernement n'a jamais pu convenir qu'à des États où l'action du pouvoir ne s'exerçait que sur un petit espace (70), aux villes à franchises, — lors de la lutte
des bourgeoisies contre les seigneurs frondeurs, — à Venise, à la Hollande et à l'Angleterre.
Il n'y a de solide et de durable que ce qui est naturel, et, pour le souverain, le naturel, c'est la
famille (71).
La religion est le langage de l'homme à Dieu.
Tous les êtres sont dans la forme. L'homme seul peut s'isoler des formes et les corriger.
La forme du gouvernement est : législatif, civil, industriel, religieux, militaire, judiciaire, financier.
Une assemblée ne peut rien inventer : la loi est la plus haute des inventions.
* La richesse est un but ; elle n'est plus un moyen.
I. Origine de l'œuvre. Le manuscrit. — L'œuvre inédile que nous publions ici se trouve conservée sous ce titre à la fondation Spœlberch de Lovenjoul, à Chantilly, sous la cote A 10. Le manuscrit se compose de quarante-huit feuillets de format et de papier différents et sans numérotation régulière. Ces feuillets ont cependant été réunis suivant un certain ordre et reliés par le vicomte de Lovenjoul dans un cartonnage de format in-12 qui porte au dos son chiffre : S. L. et le titre: Études de mœurs au XIXe siècle. Nous ignorons comment il s'est procuré ce manuscrit, et dans quel état il l'a trouvé ; tout ce qu'on pt'ut affirmer, c'est que le manuscrit ne se présente pas aujourd'hui à nous dans l'état où Balzac l'avait laissé à sa mort ; il a été remanié par Lovenjoul et cela est déjà important pour la composition de l'œuvre et l'ordre à mettre dans les pensées de Balzac. Ajoutons enfin que. en dehors du manuscrit de Balzac, la fondation Lovenjoul possède une copie faite par Lovenjoul lui-même que nous avons quelquefois utilisée, lorsque la lecture du manuscrit nous paraissait impossible. Ses levons ne nous ont, d'ailleurs, pas toujours satisfait, et nous ne les
avons adoptées que lorsqu'elles nous paraissaient s'imposer. Presque toujours, avec un peu de patience, nous sommes parvenu à déchiffrer les passages même les plus difficiles à lire ; cependant, dans certains cas très rares, toute lecture étant impossible, nous avons préféré avouer notre défaite que de risquer une conjecture trop personnelle.
II. La date. — Tel est donc le texte dont nous sommes parti pour établir la présente édition. Si l'origine en est sûre, si nous pouvons être certain, ne serait-ce que par les signes extérieurs de papier, d'écriture, etc., que le Catéchisme social est bien de Balzac, en revanche, il faut reconnaître que la plus grande obscurité entoure ce mystérieux ouvrage inédit de l'auteur de la Comédie humaine. La question la plus importante et à laquelle, comme on va le voir, il est très difficile de donner une réponse autre qu'approximative est celle de la date. Or, si l'on veut bien considérer que ce texte représente l'effort le plus important que Balzac ait jamais fait pour donner un aperçu systématique de sa pensée politique et sociale, on reconnaîtra volontiers qu'il est assez décevant de ne pas pouvoir lui assigner de date certaine.
Sur la copie qu'il a faite du manuscrit, à la page 1, Lovenjoul a écrit cette brève note, sans commentaires :
« Presque tous ces fragments ont été certainement écrits en 1848, après le 24 février ».
Quelle que soit l'autorité de ce grand serviteur du culte de Balzac, on nous permettra, en l'absence de preuves matérielles certaines, de ne pas nous rallier à cette opinion. Le 24 février, en effet, au moment de la Révolution, Balzac
se trouve à Paris d'où il écrit à Mme Hanska rie, lettres fort curieuses où se révèlent chez lui des réactions inattendues de découragement et de peur en fac»' de cette nouvelle tourmente sociale. Ce qu'il y a de plus clair d ces lettres, c'est qu'il ne songe qu'à une cho uvei
les débris de sa fortune menacée et fuir en Pologne où il retrouvera Mme Hanska et où, en attendant de réaliser le grand rêve de son mariage, il pourra du moins vivre en paix et achever son œuvre. Il part en effet pour la Ru d'où il ne reviendra plus que marié, mais affreusement malade, puisqu'il mourra dans son hôtel de la rue Fortunie, quelques semaines à peine après son retour, le 19 août 1850. Sarait-ce donc pendant les deux années passées auprès de Mme Hanska en Russie qu'il aurait écrit, comme le veut Lovenjoul, les notes qui composent le Catéchisme social ? Rien ne le prouve. Au contraire- Nous avons lu de très près la correspondance de Balzac à sa mère à cette époque (1). Il n'y est question que d'affaires d'intérêt et de préparatifs de mariage ; pas la moindre allusion à la composition d'un grand ouvrage de politique ou de sociologie. Quant à la Révolution de 1818. elle avait fait, comme nous venons de le dire, une impression t vive sur l'esprit de Balzac, et il serait vraiment étrange que rien n'en fût passé dans ces notes du Catéchisme social qui sont, au contraire, d'une très grande sérénité, sans la moindre allusion aux troubles politiques que subit la France à cette époque.
A quelle date alors faire remonter la composition de
(1) Cette correspondance, presque entièrement Inédite, eit D à la fondation Lovenjoul.
ces notes ? Le texte lui-même ne nous fournit-il vraiment aucune indication ? Voici les quelques points de repère que nous pouvons utiliser :
a. Balzac, à la page 112, parle d'un savant qu'il avait en effet connu et dont nous reparlerons plus loin, en l'appelant « feu Klaproth ». Klaproth mourut en 1835. Ce qui nous permet au moins d'affirmer que le manuscrit est postérieur à cette date.
b. A la page 121, Balzac cite la préface de Y Esquisse d'une philosophie de Lamennais. Cet ouvrage parut chez Pagnerre en 1840 et c'est bien en effet à cette édition que Balzac se réfère. Nouvel indice intéressant : le Catéchisme social ne serait pas antérieur à 1840.
c. A la page 128, Balzac écrit : « De là est né le mot organisation du travail. Il fait évidemment allusion à l'ouvrage fameux de Louis Blanc (dont nous savons d'ailleurs par les Lettres à V Étrangère qu'il l'avait lu). Or cet ouvrage avait paru en 1839.
d. Enfin, deux feuillets du manuscrit (les 38 et 41) sont écrits au verso de deux grands folios d'un autre manuscrit de Balzac : Les deux frères. Ce roman parut en 1843, sous le titre Un ménage de garçons en province, dans le tome II de la troisième édition des Scènes de la vie dp province. Il s'appelle aujourd'hui la Rabouilleuse, titre que Balzac lui donna dans l'édition définitive.
Ces différents petits faits ne nous amènent-ils pas presque fatalement à choisir la date de 1840-1842 pour la composition du Cathéchisme ?
Je le crois d'autant mieux que, si l'on examine d'un peu près la vie intellectuelle de Balzac au cours de ces années
Ll. CATÉCHISME SOCIAL 79
1839-1842, on s'apercevra qu'elle est toute remplie pu des préoccupations d'ordre politique et social.
Si l'on voulait esquisser à grands traits la courir de la pensée politique et sociale de Balzac, il faudrait noter qu'en 1833, après ses échecs électoraux, après L'aflai ment du parti royaliste, après les déboires que lui vaut son Médecin de campagne, il se détourne de la politique active et même de toute préoccupation politique et .se donne tout entier à son œuvre, en même temps qu'il se jette à corps perdu dans son nouveau rêve : son amour pour Mme Hanska. Mais il ne perd nullement espoir de jouer un jour un grand rôle politique et, en 1836, il fait un nouvel effort vers le pouvoir en fondant la Chronique de Paris, revue qui dure quelques mois à peine, mais qui lui permet de mettre au point et de développer largement vues sur la politique extérieure. La Chronique de Paris est un nouvel échec et Balzac, une fois de plus, semble ne vouloir se consacrer qu'à des œuvres purement littéraires. Cependant les Employés, qu'il publie en 1838, témoignent de l'intérêt constant qu'il porte aux questions politiques et sociales.
Mais c'est en 1840 qu'il fait son plus grand effort dans ce sens. Il fonde en effet la Revue parisienne, entreprise immense puisqu'il assume à lui seul toute la rédaction, m contentant d'utiliser sans doute un ou deux secrétaires. Il publie là, pendant trois mois, de copieux articles de critique littéraire, dont 1' « éreintement » du Port-Roi/al de Sainte-Beuve et la glorification de la Chartreuse de Parnu sont les plus célèbres, mais aussi de nombreuses pe sur la politique intérieure et extérieure de la France, qui
sont naturellement du plus haut intérêt pour l'histoire de sa pensée. Ce qu'il faut surtout signaler dans cette revue, c'est l'attention extrême apportée par le romancier à l'examen de la question sociale. L'article sévère contre le livre de Louis Reybaud sur les Réformateurs modernes, dont l'auteur attaquait les saint-simoniens et les fouriéristes, et celui sur les Ouvriers à propos d'un ouvrage de V. Considérant sont de la plus haute importance et nous les avons utilisés pour le commentaire de certaines pages du Catéchisme.
La Revue parisienne n'eut pas plus de trois numéros. Pour des raisons financières, comme toujours, elle dut cesser de paraître brusquement. Balzac ne s'était pas contenté d'y publier ses idées politiques et sociales sous forme d'articles, il l'avait fait aussi sous forme romanesque, dans sa nouvelle de Zaïd Marcas, mélange étrange de confession personnelle, d'aveu d'impuissance et de satire violente contre le gouvernement bourgeois, égoïste et gérontocrate de la monarchie de Juillet.
Cependant Balzac avait encore quelque chose à dire et voilà pourquoi, en la fin de cette année 1840 et au début de 1841, il reprend complètement les morceaux déjà publiés dans diverses revues de son roman le Curé de village et les transforme de façon à en faire une œuvre entièrement nouvelle. En particulier, il ajoute à cette seconde version un nombre considérable-de chapitres qui alourdissent sans doute le livre et provoquent un certain déséquilibre, mais lui donnent aux yeux de Balzac sa pleine signification. Ce sont tous les chapitres d'ordre purement économique ou sociologique formant aujourd'hui la partie centrale du
livre (1). Nous trouvons là comme un vivant commentaire de certaines pages du Catéchisme.
Les Mémoires de deux jeunes mariés, qui paraissent au début de 1842, mais que Balzac prépare pendant toute la fin de 1841, sous leur apparence fort modeste de Scène de la vie privée, sont, en réalité, un des ouvrages de Balzac les plus révélateurs des influences subies par lui au point de vue social et, en particulier, de celle du philosophe traditionaliste de Bonald. Il est hors de doute que Balzac a relu les œuvres de ce dernier et les a longuement méditées au moment où il rédigea cette œuvre importante, où nous pouvons trouver le dernier état de sa pensée sur la question capitale du mariage. Bonald, familièrement nommé par les héroïnes de Balzac le philosophe de VAveyron est invoqué à plusieurs reprises dans le roman.
Nous examinerons, tout à l'heure, plus longuement les rapports Bonald-Balzac. Ils sont très nombreux. Comment ne serions-nous pas tenté de rapprocher les deux dates, celle des Mémoires et celle du Catéchisme, puisqu'une même influence s'y fait aussi nettement sentir (2) ?
(1) Aujourd'hui, dans ce rcman, cemme dans presque tous les autres, la division par chapitres a disparu, ^'c ici 1< s titres dt s chapitres nouveaux ajoulés par Balzac dans l'édition de 1841 : chap. XVI: Mœ« Graslin à Montégnac. — Chap. XVII : Le curé à l'œuvre. — Chap. XVIII : L'vsprit des forêts. — Chap. XIX : I-urrabesch- Chap. XX : La maison du garde. — Chap. XXI : Le torrent du (iatou. — Chap. XXII : La confession du forçat. — Chap. XXIII : L'nr erreur du XIXe siècle. — Chap. XXIV : La Révolution de J jugée à Montégnac. — Chap. XXV : Catherine Curieux.
(2) Ctte hypothèse se trouve confirmée par une 1. dure attmtivc du manuscrit. En ICte de la grande pape (les tilns, un lit!
peut encore se lire et c'est précisément celui-là : Mémoires de deux jeunes mariés.
Rappelons enfin quelques autres dates : en mai-juin 1842, Balzac compose et publie Albert Savants, nouvelle qui, semblable à Zaïd Marcas, est à la fois une autobiographie et un exposé d'idées politiques. En juillet, paraît Y avantpropos de la Comédie humaine, où le romancier n'hésite pas à braver la critique, l'ironie et l'énervement des commentateurs présents et futurs en posant sur son œuvre romanesque un vaste fronton philosophique et social. En septembre de la même année, il commence YEnvers de l'Histoire contemporaine qui offre la solution chrétienne et charitable aux malheurs sociaux. En janvier 1843, il écrit l'introduction de son livre Sur Catherine deMédicis, exposé définitif de ses idées sur la réforme, l'intolérance nécessaire à la politique, etc. Enfin, les Paysans ne commenceront à paraître qu'en décembre 1844, mais, depuis bien des années, Balzac porte en lui-même ce roman, que d'ailleurs il ne parviendra jamais à achever.
Nous pensons que toutes ces œuvres romanesques ou critiques, à tendances politiques ou sociales, rapprochées des quelques faits précis que nous avons cités plus haut, nous permettent de proposer la date de 1840-1842 comme date probable de la composition du Catéchisme social (1).
(1) Que, d'ailleurs, tous les feuillets du- Catéchisme ne soient pus de la même époque, que certains d'entre eux aient été rédigés par Balzac beaucoup plus tard et même après 1848, comme l'indiquait Lovenjoul, c'est, après tout, fort possible :
t Je veux être docteur en droit, dit le héros d'un roman inédit, laissé inachevé par Balzac, la Femme auteur, et qui date de 1847, et ce grade exige de très fortes études. Mais je médite un livre que j'intitulerai Théorie du pouvoir moderne et où je traiterai principalement de l'impôt. Mon père, receveur particulier de Meaux m'a laissé
i.i CATÀ HI8M IL
III. Lt système de Baizac, Nous avons parle du st/j/'. tiiiknc. Peut-être Pexp gaitrn t elle pré!
Nous ne dow trouvons pas en présence, en efl d'un ouvrage achevé; noua n'avons gui
fragments, des idées jel i « 1 « ■ papier ci dont renchatnemenl ••>! souvent difficnV établir. Cependant, Balzac lui-même, en t«"-t,- de certains de ses développements, a indiqué des titres que m >ns,
a la suite de Lovcnjoul, adoptés pour en faire des titres
de chapitres. Outre la page de garde, col
Lovenjoul lui-même sur le cartonnage qui relie l'ensemble
des notes, nous trouvons en etTet cinq tètes <l
pitiés très nettes : Dupouaoir, Dr V homme. Du libre arbitre. De l'esclavage, De la religion, A chacun chapil
correspondent une M-rie de développement]
niques et où la suite des idées, a part quelqu
est en somme facile a établir. En dehors de |ues
chapitres et à leur suite, nous trouvons dans le manuscrit une série de notes, pensées ou fragments que joui a groupés sous le titre Diva tins «le ee^ Fragments
pourraient évidemment trouve!" place dans tel ou tel des précédents chapitres. Mais nous DJC DOUS omîmes pat livré à ce petit jeu. en somme arbitraire, de replacer ainsi telle idée à la suite de telle autre, du moment qi. n'avions pas la moindre indication dans le texte ntêllM ÔV
des manuscrits sur tel flita wtti el j>- vais bonorei BitsaJ ta mémoi
Cette Théorie du pouvoir moderne paraît fort ressembler au pitre du début du Catéchisme ! MaU. quoi qu'il en s..it . m s. tns qu'il est sasjB d'adopter pour l'ensembk de fcBBvrc la dal 1840-1842.
• Coll Lovenjoal 107, ImIi„s i»;- MSJ
Balzac qui nous permît de le faire. Sans vouloir comparer ce qui n'est pas comparable, nous pourrions dire que nous nous trouvions ici en face du même problème que les éditeurs des Pensées de Pascal. Peut-être un texte aussi capital que ce dernier méritait-il que chaque éditeur s'efforçât d'y établir un ordre que le philosophe n'avait pas eu le temps d'imposer lui-même à ses pensées ; mais on sait de quelles critiques chacune de ces reconstitutions a été l'objet. Aussi avons-nous préféré laisser tout simplement au texte de Balzac son caractère fragmentaire et inachevé.
Est-ce à dire cependant qu'il soit impossible de retrouver à travers ces notes éparses ce qu'on pourrait appeler le système de Balzac ? Et, bien qu'évidemment il n'y ait aucun enchaînement logique entre les chapitres tels qu'ils se suivent dans le manuscrit, ou même parfois à l'intérieur de ces chapitres, ne nous est-il pas possible de reconstituer, à partir de ce texte, les linéaments essentiels de la pensée de Balzac et la suite logique de ses idées ? C'est ce que nous voudrions essayer de faire ici en quelques mots.
Le point de départ de Balzac, l'idée initiale de son système est une réintégration de l'homme dans la nature, une recherche constante des lois naturelles comme justification des lois sociales. On sait la place d'honneur qu'il a faite à cette idée dans Y Avant-propos delà Comédie humaine, écrit en juillet 1842, puisqu'il en fait tout simplement l'idée mère de toute son œuvre :
« Cette idée me vint d'une comparaison entre l'humanité et l'animalité... Je vis que, sous ce rapport, la société ressemblait à la nature. La société ne fait-elle pas de
l'homme, suivant les milieux où son action se déploie, autant d'hommes différents qu'i! y a de variétés en zoologie ? Il a donc exi >' le tout temps des espèces i, comm • il exi liuffnn a fait un magnifique ouvrage en i riter dans un livre l'ensemble de la zoologie, n une œuvre de ce genre à faire [><>nr le soc I) ? ■
C'est ce môme naturalisme balzacien que nous retrouvons ici, à l'origine de tout son système politique' et social. ; la première page, il en affirme av< princJ]
«Les lois de l'ordre mua! et de l'ord îque sont
similaires ».
Plus loin :
« Le gouvernement est-il une chose naturelle ? Si gouvernement est naturel, il est juste ».
« On a eu de tout temps le désir d reh-r las loi>
de la Sociélé dans celles de la nature, mais eellefl d< nature bien observées justifient complètement les lois sociales telles que toutes les socu ont imaginé
a L'ordre moral doit obéir aux mêmes lois que le monde physique, toute proportion gardée. »
Partant de ce principe, à q conclusions Balzac
va-t-il abou'ir ? Nous les devinons déjà.
D'abord à la négation de l'égalité, ptal terrible
chimère », et à celle de la bonté naturelle de l'homme: «Quj réiulte-t-il de la loi naturelle, visible, qui ré^it les créations terrestres, du droit de r dans le
milieu atmosphérique ? L'inégalité la plus frappante, la
(1) Ed. Conard, t. I, p. 25-2C.
variété qui fait le beau spectacle de l'univers » (p. 13),
Et, à la fin d'un long développement où il a montré l'inégalité visible dans tous les règnes de la nature, il écrit ces phrases terribles :
« Le droit strict et perpétuel, le seul droit social consiste dans l'universalité du droit que chaque membre a de profiter selon sa force et ses aptitudes des avantages sociaux. Nous avons tous le même droît, celui de nous développer dans le monde social où nous sommes nés.
« Si c'est là un état de guerre, c'est l'état de guerre naturelle qui existe dans les forêts, dans les mers, dans les airs et sur terre, parmi les créations terrestres. »
C'est encore par son naturalisme que Balzac, après avoir condamné l'égalité, est amené à une condamnation non moins précise et catégorique de la liberté. Ici encore il pose son principe :
« Examinons de bonne foi l'homme dans son état naturel. Si la nature, au lieu de donner à l'homme une faculté indéfinie, l'a limitée et le force d'agir dans un cercle impitoyable, la Société ne doit pas plus à ses citoyens que la nature n'a accordé à l'homme ».
Et, comme, ici encore, l'examen de « l'état naturel » de l'homme l'amène à nier le libre arbitre, il conclut :
« Si l'homme n'a pas de libre arbitre, la question de sa liberté tombe. Il ne s'agit plus de savoir s'il faut lui maintenir la faculté de tout vouloir ou de tout pouvoir, mais ce que la société lui concède de faire ».
Désormais, il suffit à Balzac de tirer les conséquences des principes qu'il a posés. Si l'égalité et la liberté sont
LE C Vil CHISMI i AI. X7
(\cnx terribles chimères et si I J doit m modeler
sur l'état naturel, qn< leil cet état social? Ce sera un i hiérarchisé, où les puissants et les f UMM dan
nature, domineront 1rs faibles, t'a état farnil: ^ l'homme est la base de la société », mais homn: dire famille >' et par homme, nous entendons tn sonnes : un homme, sa femme. 100 enfant . Lntii. sera un état monarchique e1 absolu, e*I le pouvoir poli tique, h frère de celui qui dirige les mondes i et qui doit «la pensée dirigeante de la société*, doit emanei d'un organe unique comme la pensée émane du cerveau ». Naturellement ce pouvoir ne sera pas sounn lection.
qui est une chose absurde puisque établie sur ces deux principes reconnus eux-mômes comme contra in s aux lois de la nature : la liberté et l'égalité ».
Balzac justifie enfin la religion. Kt il le fait ici de deux manières différentes. D'abord, à partir du naturaiisme. L'homme « naturel », tel que nous pouvons le connaître d'après les innombrables récits des vovagem un
homme religieux.
«La religion repose sur un sentiment Inné elle/ l'homme. dont les manifestations sont universelles, il n'a pas été rencontré de peuplade, de tribu, de horde, de sauvage*, d'hommes à l'état naturel sans une croyance ».
Mais il y a pour Halzac une justification plus importante encore de la religion et qu'il a souvent développée dans son œuvre : à savoir qu'elle est le plus solide soutien de toutes les lois sociale
(v La base de l'ordre est dans la religion. La religion, qui est l'ensemble des rapports entre les hommes et Dieu.
est le seul pouvoir qui puisse sanctionner les pouvoirs civils et politiques. »
Tel est, je panse, ramsné à ses grandes lignes et présenté avec la plus grande objectivité possible ce qu'on pourrait appeler le système de Balzac. Naturellement, nous avons élagué toute une série de propositions divergentes et que l'on retrouve dans le texte. Parfois, la pensée de Balzac trouve une expression claire et précise ; d'autres fois, elle hésite et il ne serait pas très difficile de le mettre en contradiction avec lui-même ni surtout de trouver dans son texte de nombreux passages qui, sans s'opposer directement aux idées capitales que nous venons d'isoler, s'y raccorderaient avec peine. Ce sont ces hésitations même de la pensée de l'auteur qui font précisément la richesse de ce texte imparfaitement élaboré.
Quelques pages cependant, qui échappent particulièrement à l'esprit de systématisation de Balzac, si sensible à travers cet ouvrage, méritent d'arrêter un instant notre attention. Ce sont celles qui se trouvent réunies sous le titre De Vesclavage. Balzac, pour les écrire, abandonne soudain le ton du philosophe qui médite sévèrement sur les lois abstraites de la nature et de l'ordre social, pour prendre celui du tribun qui s'indigne contre l'injustice, du poète qui souffre de la misère humaine.
« Il existe sous nos yeux des esclaves innommés, plus malheureux que les esclaves nommés, que l'esclave chez les Turcs, que l'esclave chez les anciens, que le nègre... »
Et non seulement Balzac change de ton, mais il s'écarte, semble-t-il, de l'objet même de son ouvrage, il cesse de composer un traité philosophique à la Montesquieu ; il
cesse de vivre dans le domaine des idées abstraites; il redescend dans le concret, dans le vivant; il considère d'un regard ému la profonde mUère où vivent les ouvriers de son époque. Passage infiniment précieux, car il met comme une note d'humanité dans cjs développements un peu secs d'un système qui est par lui-même d'une cruelle lo^i, et qui défend ainsi à l'avar contre c ux qui
l'accuseraient volontiers de dureté et d'indifférence à l'égard des souffrances du peuple. Passage d'autant plus précieux qu'il est un des rares de son œuvre où Balzac se montre sensible aux souffrances sociales que le Paris et la France de 1840 lui plaçaient chaque jour sous les yeux. C'est en effet un problème assez mystérieux que le silence presque absolu qui règne dans son oeuvre sur ce qu'on appelait déjà la « question sociale ». Nous savons d'ailleurs qu'il n'y était pas indifférent. Les articles de la Revue parisienne que nous citons plus haut nous le nrou. assez. Mais son œuvre reste muette sur cette question capitale, et, dans l'immense fresque de la Comédie humaine, vaste peinture de toute une époque, il demeure une grande place vide : celle des ouvriers.
IV. Méthode. Sources. Influences. — Étudier les sour des théories de Balzac serait tout simplement faire l'histoire de sa pensée jusqu'aux environs de 1810. C'e^t une enquête immense et difficile que nous avons entreprise et espérons mener à bonne fin, mais dont il ne peut être question d'exposer ici les résultats. Arrêtons-nous cependant à deux ou trois points qui nous paraissent essentiels.
Influence du XVIIIe siècle. — Il saute aux yeux d'abord que ce texte est fortement imprégné de la pensée du
xvmc siècle. Rien de plus édifiant que l'examen détaillé des différents titres auxquels Balzac a pu songer avant d'adopter celui de Catéchisme social; l'Essai sur le pouvoir, nous rappelle Y Essai sur les mœurs, le Discours sur la nature du pouvoir, les trois fameux Discours de Rousseau, et
Y Esprit du pouvoir, ou YEsprit des choses publiques,
Y Esprit des lois. Les théories, les analyses, les traités nous font invinciblement songer à la période encyclopédique où ils se multiplièrent, et il n'est pas jusqu'à ce « de » solennel et austère placé en tête de chaque chapitre qui n'ait pour nous aujourd'hui et même déjà en 1840 un savoureux parfum d'archaïsme. Il est juste d'ajouter que le titre finalement adopté par Balzac pour l'ensemble de l'ouvrage, il l'emprunte sans doute non au xvme siècle, mais à un penseur du xixe. Mais encore ce penseur du xixe est-il lui-même fortement imprégné de la culture encyclopédique, puisque, paraît-il, d'Alembert fut son maître. Il s'agit en effet du comte de Saint-Simon qui publia en 1823 un de ses opuscules les plus fameux sous ce titre : Catéchisme des industriels (1).
Les récits de voyages. — Mais, sans trop nous arrêter à
(1) Ce titre d'ailleurs est très répandu et ne date pas de Saint- Simon. Nous avons trouvé par exemple, dans le catalogue des anonymes, à la Bibliothèque Nationale, un Catéchisme politique et social universel, dès 1793. Mais les ouvrages de ce genre se multiplient au xixe siècle et le titre est employé pour toutes les matières. Par exemple un certain Catéchisme pour l'usage des grandes filles en âge d'être mariées connaît de multiples éditions. Il y a des catéchismes d'agriculture, de probité, de morale spécialement à l'usage de la jeunesse, des amants ou l'art de plaire aux belles, du XIXe siècle, etc.. En général, ces ouvrages qui s'adressent à un public populaire — d'où leur titre, — sont composés comme de véritables catéchismes, c'est-
LE CATKCHISMl \L 91
ces ressemblances trop superficielles, quoique <!• gnificatives, allons tout de suite à ce qui nouv parait l'emprunt essentiel fait par Balzac à la pensée du xvnie siècle. C'est son naturalisme menu-, c'est-à-dire cette méthode qui consiste dans un perpétuel retour «nature», dans un perpétuel examen de «l'homme naturel », pour y trouver les lois de l'humanité sociale.
«L'homme a-t-il été seul étant sauvag rit-il a la
page 7. Cette question est très importante, car beaucoup de philosophes, tous les philosophes qui ont voulu conclure de l'homme à la société, de la société à la religion, se sont mis tout d'abord à examiner l'homme sauvage, afin de savoir s'il était bon ou mauvais, et si la société le dépravait ou le perfectionnait.
«Examinons» ajoute-t-il et, à son tour, il va nous proposer les résultats d'une enquête sur ce qu'il appelle V homme naturel, expression qui lui convient mieux que celle d'homme sauvage.
Or, cette enquête a déjà été faite tout au long du xvme siècle, où elle a servi à alimenter le vaste débat qui oppose nature et civilisation, et que Balzac reprend ici. M. G. Chinard, dans ses excellents ouvrages sur V Amérique et le rêve exotique, dans la littérature française au XVII* et au XVIIIe siècles, nous a montré que les récits authentiques des missionnaires et des voyageurs (Lettres édifiantes, Voyage de Bougainville, Dialogues curieux de
à-dire que la pensée de l'auteur s'y exprime sous GoiflM de dtSM et de réponses. Balzac, tout en conservant le titre qui lui para; propre sans doute à atteindre un vaste public, a renoncé à gardai .» l'exposé de ses Idées cette forme un peu élémentaire.
Lahonian entre l'auteur et un sauvage de bon sens) furent une source d'arguments philosophiques tout au long du xvuie siècle pour les philosophes ou leurs adversaires. Il a montré en particulier comment ce sont les jésuites euxmêmes, dans leur naïve admiration pour les vertus naturelles du « bon sauvage », qui ont précédé Rousseau dans son exaltation de la bonté de l'état de nature et sa condamnation de la société corruptrice. La méthode de Balzac reste la même; il va lui aussi examiner l'homme à l'état naturel pour en tirer des conclusions sur l'homme à l'état social.
La méthode reste la même, mais les conclusions sont toutes différentes, et c'est là sans doute qu'il faut voir la réelle originalité de Balzac. Dans la querelle entre les philosophes et leurs adversaires, on oppose toujours nature et civilisation, on préfère Tune ou l'autre, mais, dans les deux camps, on reconnaît qu'il y a entre elles opposition. Or l'originalité de Balzac, c'est que, reprenant de plus loin et d'un point de vue plus scientifique ces mêmes récits de voyage, il va s'efforcer de ramener l'état naturel à l'état sucial, l'état social à l'état naturel et de conclure en somme à l'identité essentielle de l'un et de l'autre.
« Si tel est l'homme à l'état improprement appelé sauvage, il est évident que l'état sauvage a les éléments les plus grossiers de toute société : la famille, la nécessité d'obéir, recours dans les dangers aune extension du pouvoir (p. 9). »
Et plus loin :
« Devant ce dépouillement de toutes les connaissances sérieuses et exactes acquises par les voyageurs, il en résulte qu'aucun argument contre les sociétés ne saurait être pris de l'état naturel (p. 11). »
En quoi consiste ce dépouillement, quels sont ros « deux ou trois mille récits publiés par vapeurs « et dont
Balzac se flatte de nous offrir, un t résumé » composé de «faits authentiques»? Poser Mes questions, i
poser la question même des sources de Bail il faut
avouer qu'elle est fort délicate à résoudre. Tout nu plus nous est-il possible de proposer ici quelque! hypothèses.
Il est vraisemblable d'abord que Balzac l up
puisé dans la bibliothèque paternelle. Sans doute sera-t-on frappé par l'un des titres de Balzac : Moïse, Confucius, Pylhagore, Socrate, Jésus-Christ. On le sera moins si l'on se reporte à une lettre de Laurence Balzac à sa sœur Laure du 10 juin 1821 qui dit en parlant de son pèn
« Il passe son temps dans sa chambre, à ses mémoires sur la Chine, Rollin, l'Évangile, la Bible, etc. » (1).
Qu'étaient au juste ces mémoires ? De quoi se composait la bibliothèque de cet autodidacte qu'était le père de Balzac ? Nous ne le savons pas. Mais ce que nous savons fort bien d'après les nombreuses lettres de la famill Balzac ou de Balzac lui-même qui nous sont parvenues, c'est qu'il existait alors une très grande intimilé intr tuelle entre ce vieillard à l'esprit toujours si vivant
(1) Lettre Inédite. C>11. Lovenjoul A., 373, folio 230. Cf. cl'aill sur es nom; propres un peu énfgmat Unies le passage nilvanl du Curé de village (El. Cmard, p. 227): «Est-ce noir/ faute à D< Clouai r, si Jésus-Christ n'a pas eu le temps d for m r U m>nt d'après sa m>ral\ comm> l'ont fait M ta i Confi deux plus grands législateurs humains? Car les Jull existent, les uns malgré leur dispersion sur la terre eQtièl autres malgré leur Isolement en corps de nation ».
actif et le jeune apprenti romancier, qui, fatigué de la vie monastique qu'il menait dans sa mansarde de la rue Lesdiguières, vivait alors paisiblement au sein de sa famille, dans la petite maison de Villeparisis, et profitait largement de la vaste érudition de son père sur Moïse, Confucius, Socrate et Jésus-Christ.
L'érudition de Balzac en ces matières pourrait bien d'ailleurs remonter à des sources plus lointaines, à son séjour au collège de Vendôme. Il nous a dit aussi clairement que possible que son histoire de Louis Lambert était sa propre histoire intellectuelle ; et, sans être absolument forcés de le croire, nous pouvons essayer cependant de préciser quelles furent les lectures dont son jeune esprit si avide de connaissances pouvait bien alors se repaître. Nous avons la bonne fortune de posséder une copie du catalogue de la bibliothèque de Vendôme, que Louis Lambert, nous dit-il, avait dévorée. Or, ce catalogue est précisément très riche en histoires de voyages. Nous y trouvons par exemple :
N° 469 : Nouveaux mémoires sur Vètat présent de la Chine, par L.-J., jésuite, 2 vol. in-12.
N° 470 : Relations des missions et des voyages des évêques, vicaires apostoliques es années 1672, 1673. 1674, 1676. 1676, 1677. Paris, Ch. Angol, 1780, 2 vol. in-8.
N° 19 : Abrégé de V histoire générale des voyages, par Laharpe, 29 vol. in-8.
N° 19 bis : Histoire générale des voyages par l'abbé Prévost, Paris, Didot, 1746, 17 vol. in-4.
N° 22 : Seconde partie des choses mémorables advenues tant es Indes Orientales que autres pays de la décou-
LE CATI:.(.HISMI U
verte des Portugais, par U ite à 1
deaux, 1610 in-4.
NJ 23 : Recueil des voyages mai ont servi ment et au progrès <l< lu Compagnie én\ Index Oriente par de Constantin, Rouen, W vol ///-/.'. /."".
N° 21 bis : Voyage de retour de /'///</< pur t>rr?. l'oris. an 6, in-4.
N° 21 : Voyage de Siain, par Choisit ////.-
Parmi tous ces ouvrages, >an> doute convient -il d une importance plus particulière à celui de La H lont
le titre exact est : Abrégé de Vhistsire des voyages om nanl ce qu'il y a de plus remarquante, m\ plus utile et dt mieux avisé dans 1rs pays où les voyageurs ont pénétré: les mœurs, les habitants, la religion, les usages, nri sciences, commerce, manufactures. Paris, Hôtel de T 1780-1786, 22 vol. in-S. Cette va mpilatHW ■
effet un succès considérable et K> édition multi-
plièrent au cours du xix en 1820, 1829. Kl
1836, etc..
L'Histoire de La Harpe cependant s'arrêtait a 1780. : depuis cette date, les voyagea d'exploration n'avaient cessé de se multiplier : il fallait continu. faire II
curiosité du public en ces matièi ■ quoi songea
l'un des éditeurs de V Histoire de La Harpe qui eonÉa
travail à Kyriès. L"oovrage comportait quator/e volume» in-8 et. son titre était : Abrégé des voyages mode puis
1780 jusqu'à nos jours contenant ce qu'il y a de plus remarquable, etc., par M. Kyriès, l'un des principal! i des Annales des Voyagi Cet ouvrage fut sans doufc lui de l il •
source principale de documentation de Balzac. Et, cette fois, nous sommes à peu près certain qu'il l'a lu, puisqu'en effet ces volumes lui furent cédés avec d'autres œuvres parle libraire Frémeau en 1826, au moment où le malheureux Balzac se jetait à corps perdu dans cette désastreuse aventure d'édition et d'imprimerie d'où il devait sortir ruiné deux ans plus tard (1).
Klaproth. — Faut-il nous en tenir à ces quelques indications ? Et ne pouvons-nous pas imaginer pour Balzac d'autres sources moins livresques que celles que nous venons d'énumérer ? Ce serait mal le connaître. Balzac sans doute a lu beaucoup, mais il a plus encore regardé et écouté. Or, en 1828 au moment où il se débat dans ses affaires de librairie et où il imprime toutes sortes de choses : le Cinq-Mars, de Vigny, à côté d'un prospectus pour pillules antiglaireuses, la Jacquerie, de Mérimée, à côté des pamphlets politiques de Cornemin, il reçoit un jour le livre suivant :
Principes de l'étude comparative des langues par le baron de Mérian, suivis d'observations sur les racines des langues sémitiques par M. Klaproth.
C'est évidemment à cet ouvrage que Balzac fait allusion lorsqu'il écrit dans son Catéchisme social :
« Mais les travaux philologiques sur les racines faits par un homme qui avait compris l'importance de ce détail, feu Klaproth, ont prouvé que l'analogie entre les mots appliqués aux premiers besoins n'existent que chez le langues fraternelles »(2).
(1) Cf. Hanotaux et Vicaire, la Jeunesse d'H. de Balzac, p. 333.
(2) Cf. notre commentaire sur ce passage où visiblement Balzac a interprété à contresens la pensée du savant allemand.
Peut-être, lorsqu'il rédigeait en 1810, ou plus tard, son Catéchisme social, Balzac n'eùt-il I CC !
de Klaproth qu'il avait imprimé rue des M înt-
Germain, quelques semaines avant de si- di faillite, si les hasards de la vie littéraire De I nouveau rapproché quelques années plus lard d linguiste dans une commune collaboration \ u.
luxueuse et éphémère que fut l'Europe littéraire (1). < là sans doute qu'il connut de plus pi es ce pc : énigmatique qu'était Klaprolh.
Sa biographie reste à faire et nous n'avons guère sur lui que quelques notices un peu sèches parues dans biographies générales ou des périodiques sck ntil intermédiaire intellectuel entre la Prusse et la France, entre l'Asie et l'Europe, ce savant cosmopolite mériterait pourtant une étude plus approfondie.
Il était né à Bjrlin, le 11 octobre 1783; très jeune, il s'adonna à l'étude du chinois et, dès 1802, il public à Berlin les premiers numéros de son journal asiatique. Il est invité par l'Académie impériale de Saint-Pétersbourg comme académicien-adjoint pour la langue et la littéralun tiques et il part bientôt en ambassade extraordinain Pékin, sous la direction du comte Jean Pot< 'est
pour lui l'occasion d'un immense voy* g€ & li l'Asie centrale. En 1807, il est chargé d'une nouvelle expédition scientifique en Géorgie, et ces \«; lui
(1) Sur cette revu^, Cf. une bonne monographie de TllOM la-H I FREY : l'Europe littéraire, 1833-1834, Un Citai dt | I m©-
polilc... Paris, Champion, 1927.
permettent d'édifier ses premières théories linguistiques.
Au plus fort de la gloire de Napoléon, il n'hésite pas à se mettre à son service; il vient habiter en France et, à partir de juin 1815, il s'installe définitivement à Paris où il est fortement appuyé dans les milieux scientifiques, littéraires et mondains, par son illustre compatriote G. de Humboldt. Celui-ci le fait même nommer par le roi de Prusse professeur de langues et littératures asiatiques à Berlin avec autorisation de demeurer à Paris pour y achever ses travaux scientifiques. Il publie alors toutes sortes d'ouvrage et en particulier, en 1828, celui qu'imprime Balzac.
En 1832, il retrouve à Y Europe littéraire le jeune imprimeur devenu le romancier à la mode. Balzac publie dans cette revue sa Théorie de la Démarche, un fragment de son Médecin de campagne, le fameux épisode de la Vie de Napoléon racontée par un vieux soldat dans une grange. Quant à Klaproth, il fait surtout des comptes rendus d'ouvrages; en particulier, il publie deux longs articles sur l'ouvrage de A.-G. Schlegel Réflexions sur Vétude des langues asiatiques (Bonn, 1832) (1).
Balzac a-t-il lu tous les ouvrages de « feu Klaproth » ?. Il est permis d'en douter. L'essentiel est qu'il ait eu avec lui un contact personnel et non uniquement livresque, et que, par lui, sa pensée ait été orientée non plus seulement vers les peuplades du Nouveau Monde ou vers les Chinois comme celle des philosophes du xvme siècle, mais aussi
(1) Eur. Litt.y III, 10-12 et 45-48. Cf. encore, n° 20,un article signé J.-A.-D. sur l'état actuel des littératures orientales ; n° 32, Nouveau voyage au Japon ; n° 43, Sur la vente aux enchères de la bibliothèque d'A. de Bémusat, etc.
CM I.CHISMI. SOCIAL M
i toutes ces populations mysl
traie que Klaproth el quelques au'
notoires du début «lu xi I. contribuèrent fortement
à faire mieux connaître.
Bonald. — Il est enfin un nom que Balzac pas dans le Catéchisme snriul et qu'on lerait pourtant tenté d'inscrire au bfl chaque page, tant l'influence se fait ici clairement sentir. Et ce n'est plus cette fois un nom de savant ou de voyageur, mais un nom de philosophe: de Bonald. En d'antres parties de son œuvre, Balzac n'a pas hésité a nous révéler tout ce que sa pensée devait à celle de ce philosophe. On con; en particulier la phrase fameuse de 1' Auant-prupo Comédie humaine.
«Un écrivain doit avoir en morale et en politique d opinions arrêtées, il doit se regarder comme un instituteur des hommes ; car les hommes nont pas besoin de maîtres pour douter, a dit de Bonald. J'ai pris de bonne heure pour règle ces grandes paroles, qui sont la loi de l'écrivain monarchique aussi bien que celle de 1 écrivain démocratique »(1).
Et un peu plus loin :
«Aussi regardè-je la famille et non l'individu comme le véritable élément social. Sous ce rapport, au risque d'être regardé comme un esprit rétrograde, je nie range du côté de Bossuet et de Bonald, au lieu d'aller avec les novateurs modernes» (2).
Mais ce n'est pas seulement son idée bien connue de la
(1) Ed. Conard. t. I, p. xxx.
(2) Ibid., p. xxxi.
famille opposée à l'individu que Balzac emprunte ici à Bonald, c'est, peut-on dire, presque tout son système. On s'en rendra compte facilement en lisant le commentaire dont nous avons accompagné le texte du Catéchisme et où nous avons marqué chaque fois que l'occasion s'en présentait l'emprunt précis que Balzac faisait à son devancier, à son maître. On verra môme qu'en certains endroits il s'est contenté de transcrire mot pour mot telle ou telle page du philosophe, sans d'ailleurs indiquer la source où il est allé puiser. Une série aussi précise de rapprochements entre la pensée de Balzac et celle de Bonald nous paraît très riche d'enseignements. Certes elle enlève au texte du Catéchisme une grande part d'originalité, mais qui donc a jamais songé à proclamer que Balzac fût un grand créateur en sociologie, un philosophe vraiment original? En revanche, elle nous est une preuve définitive que, lorsqu'il écrit ce fameux Avant-propos, lorsqu'il invoque les noms de tant de savants et de philosophes et se couvre du patronage d'un Bonald, il ne fait pas œuvre de charlatan, mais nous révèle des préoccupations intellectuelles d'ordre philosophique et social qui sont parfaitement sincères et réelles.
C'est précisément là que réside, selon nous, le véritable intérêt du texte que nous publions aujourd'hui. Il n'est pas achevé, il est informe et fragmentaire. Il n'a pas de réelle valeur scientifique, car rarement Balzac prend la peine de citer ses sources et les témoignages sur lesquels il s'appuie ; il n'est sans doute pas d'un grand intérêt philosophique,