PASQUIER QUESNEL
Pasquier Quesnel à François Quesnel, son frère!
Dijon, 20 août 1668.
Mox Très cHEer FRÈRE,
Vous aviez bien raison de croire que je serais surpris à la lecture de votre lettre?, quoique je n’aie jamais douté de la miséricorde de Dieu sur toute notre
famille, en ayant eu tant de preuves en ma personne,
comme vous le savez. Je ne croyais pas pourtant qu’il voulût faire un second miracle en votre personne, comme il l’avait fait en la mienne. Mais je connais
1. François Quesnel (surnommé l'abbé Quesnel), acolyte et confrère de l’Oratoire, se retira à Saint-Magloire en 1670. Il y était encore en 1717. Ce fut lui qui déposa à l’officialité de Paris l'acte d'appel de son frère.
2. Voici un passage de cette lettre de Francois Quesnel, écrite de Paris, en 1668 : «Je me sentis fortement poussé à prendre la résolution et le dessein qui occupent maintenant toutes mes pensées. Cette résolution s’est trouvée si conforme à mes inclinations et occupations passées et présentes que je ne pourrai jamais assez admirer la merveilleuse providence d’un Dieu qui ne dédaigne pas de s’accommoder ainsi à nos faiblesses : c’est de dédier entièrement ma personne et ce qui en dépend aux missions de la Cochinchine et du Tonkin. » (Archives d’Amersfoort, Lettres à Quesnel.)
de 1
bien maintenant que Celui dont les miséricordes sont sans nombre ne vous aime pas moins qu'il m'a fait, et s’il était permis d’être jaloux et de censurer la conduite de Dieu, j'aurais quelque sujet de me plaindre de ce qu'il ne m'a pas choisi pour une entreprise aussi sainte et aussi généreuse que celle où vous croyez qu'il vous appelle. Je la trouve si extraordinaire et si au-dessus des forces des personnes de votre complexion, de votre humeur et de la vie douce et paisible que vous avez menée jusqu'à présent, que je n’ai garde de vous donner un conseil aussi difficile et dangereux, comme est celui que vous demandez.
Vous prétendez être le Sauveur de la Cochinchine. Sans l'avoir mérité et sans avoir auparavant travaillé à vous vaincre et à surmonter vos inclinations, vous prétendez travailler à la perfection et au salut des autres; cependant vous n'avez pas presque commencé à faire le premier pas pour votre perfection. Il faut, pour n'être pas de simples canaux de la grâce, il faut être aussi des bassins, c’est-à-dire qu'il faut que vous soyez premièrement rempli pour en donner aux autres. C'est pouquoi le premier conseil que j'ai à vous donner, c'est de tâcher de mériter cette grâce, après laquelle vous aspirez, par une sérieuse retraite, par un combat intérieur que vous devez livrer à vos passions. Si les vocations les plus connues et qui n’ont besoin que des moindres grâces demandent cependant qu'on y pense plusieurs années, jugez si vous devez entreprendre une vocation comme celle où vous voulez entrer, sans y avoir pensé mürement et sérieusement. Vous dites qu'il y à longtemps que vous roulez ce dessein dans votre esprit el que vous en repassez toutes les difficultés, que toutes les relations que vous avez lues de ces missions vous y ont extraordinairement excité, et que vous avez pris depuis deux ou trois mois pour directeur le supérieur de ces missions. Tout cela n’est point une
preuve certaine des volontés de Dieu sur vous. Au - contraire, je n’y vois rien que de naturel et d'ordinaire. . Qui n’est point animé aux grandes actions, en lisant les …. belles actions ? Qui n'est point excité à la couronne du — martyre, lorsqu'on lit les combats généreux de nos chrétiens, puisque la lecture des histoires profanes fait …. la même impression et qu’on a vu souvent des insensés prendre des résolutions extravagantes après avoir “ Lu des romans? L'esprit de l’homme est une cire molle … qui prend facilement les impressions des choses qui - sont plus conformes à notre humeur et à notre tempé- …. rament. Votre humeur mélancolique peut avoir beau- . coup contribué à votre dessein. Ce tempérament porte facilement à la lecture. Ces relations étant tombées entre vos mains, vous les avez lues; elles vous ont plu; vous avez admiré le courage de quelques Jeunes . hommes, et ensuite vous avez pris feu. Pour l’allumer — davantage, vous avez pris pour directeur celui qui doit - être tout rempli du zèle de ces missions, puisqu'il en … est comme le chef, et qui n'a pas manqué de vous É parler conformément à cet esprit, mais non pas celui - dont Jésus-Christ veut vous remplir.
D'ailleurs, pour ces sortes d'emplois, il faut être expert dans les langues ; il faut un feu extérieur, une facilité de parler, une Force d'esprit, une constance inébranlable, un courage intrépide, un amour de Dieu et du prochain à l'épreuve; enfin il faut avoir sa vie entre les mains, pour la donner quand on vous la … demandera. Vous n'avez rien de tout cela! Vous êtes fort mélancolique, un peu rêveur; vous avez difficulté à parler et à vous énoncer; votre esprit, quoiqu il soit assez fort pour soutenir les premiers chocs et les accidents ordinaires, je doute s'il résisterait aux grandes adversités, à l'extrême faim, à la pauvreté, aux Incom- modités qu'il faut essuyer durant plusieurs années, et par mer et par terre. Je ne doute point que vous n ayez
IPOVE
RSS cr
beaucoup de constance pour la foi et beaucoup d'amour pour votre prochain ; mais songez à la parole de vérité qui, voulant faire comprendre la charité infinie de Jésus- Christ, dit ces paroles : Majorem carilatem nemo habet ut animam suam ponal quis pro amicis suis. Jugez si vous serez prêt de la donner pour des inconnus et des paiens. Je sais bien que Dieu donne toutes ses grâces, quand il appelle à ces états. Mais, quand on n'est pas
appelé, voyez dans quel danger vous vous mettez. Son-
gez aussi à ce que Dieu demande de vous pour le sou-
lagement et l'assistance d’une mère que vous aban-. donnez quasi sur le bord de la fosse. Car, enfin, quoique. Dieu nous commande quelquefois de quitter tout, et.
son père et sa mère, pour le suivre, vous savez aussi
le soin tout particulier qu'il à eu de sa mère dans le
fort même de ses douleurs à la croix. Il la remit entre les mains de saint Jean. Entre les mains de qui la remettez-vous? Il n’y a point d'apparence que Dieu veuille que vous l’abandonniez dans cet âge. Fermezlui Îles yeux, assistez-la jusqu’au dernier soupir, et puis alors vous irez où Dieu vous appellera. Vous aurez encore assez de moisson pour vous dans sept ou huit ans dans ce pays étranger, comme il y en a maintenant; et cependant vous vous disposerez à ce grand ouvrage. Je ne sais où vous pourrez vous retirer pour vous disposer; car les conseils que je vous donnerais
vous paraitront suspects, et vous vous laisserez facile-
ment persuader que, vous aimant beaucoup, je serais bien aise que votre retraite se fit dans quelqu’une de nos maisons, afin d'en prendre l'esprit. Mais, si vous l'avez cru, désabusez-vous. Je ne vous souhaite point plus dans l'Oratoire qu'ailleurs. Vous pourriez vous retirer à Saint-Magloire ! ou à Notre-Dame-des-Vertus ?.
1. Maison et séminaire de Saint-Magloire, dépendance de l'Oratoire, à Paris.