‹ Un journal inédit du Parlement de Paris pendant la FrondeChapitre 64 sur 64 · François VI, duc de la Rochefoucauld depuis février · texte numérisé non relu

François VI, duc de la Rochefoucauld depuis février

seulement exécuté les arrêts; et d'autant que ses ennemis, en continuant leurs mauvais artifices, tàctient à donner de sinistres impressions de ses desseins, il croit être obligé de déclarer à la compagnie qu'il n'avoit pris aucune liaison dans ou dehors le royaume que pour l'expulsion du cardinal Mazarin et la paix générale, et qu'il ne fera rien que par les ordres de M. le duc d'Orléans et avis de cette compagnie, et qu'il posera les armes sitôt que le Cardinal sera éloigné du royaume et lorsque les arrêts donnés contre lui et ses adhérents auront été exécutés. Monsieur le Prince ayant prononcé cette déclaration de fort bonne grâce avec applaudissement de la compagnie, M. Le Bailleul lui a répondu t qu'il y avoit longtemps que la compagnie souhaitoit son heureux retour, pour lequel elle auroit à présent une grande satisfaction, mais après ce qui s'étoit passé depuis huit jours. ..^ ». Il vouloit continuer, mais il a été interrompu ; ces paroles ont été très mal reçues et ont donné lieu à un murmure universel, dans lequel M. Bitault ayant demandé de quel ordre ces paroles avoient été dites et si la compagnie avoit donné charge de les dire, M. Le Bailleul a répondu qu'il n'en avoit point, et lors il s'est élevé un désaveu formel de la compagnie; et sur ce que l'on a demandé qu'il ne fût fait registre de ces paroles, il a été facilement arrêté, après que M. le duc d'Orléans l'a pareillement demandé et dit que les troupes qui avoient été défaites depuis huit jours étoient celles que la compagnie avoit condamnées. Après cet incident, M. le président de Nesmond a fait relation de ce qui s'étoit passé dans sa députation pour les remontrances contre le cardinal Mazarin, avec toutes les circonstances remarquables, desquelles toute la compagnie a eu une satisfaction extraordinaire et une estime particulière de la conduite de MM. ses députés-, quoiqu'elle ait ressenti un effet tout contraire de la réponse de M. le premier président, garde des sceaux, laquelle il avoit donné par écrit en termes encore plus rudes

1. Ce passage est très intéressant; il semble, d'après l'auteur du Journal, qui peut-être, à cause du tumulte qui s'éleva, ne les entendit pas, que Le Bailleul n'eut pas le temps de prononcer les paroles que Talon, Retz et Vallier lui prêtent, en termes presque identiques, et par lesquelles, faisant allusion au récent combat de Bléneau, il aurait exprimé sa douleur de voir les mains du prince encore teintes du sang des sujets du roi. — Ce qui suit n'est pas moins curieux et nous révèle le nom du principal interrupteur : Bitault.

2. La relation du président de Nesmond est reproduite en entier dans le registre U 335 des Archives nationales, fol. 30-40. Les députés du Parlement avaient été reçus par le roi à Sully le 3 avril; ils rentrèrent à Paris le 7.

qu'ils n'avoient été prononcés, puisque MM. les députés ont assuré n'avoir entendu ce qui étoitdaus cet écrit, que.« les remontrances des Parlements avoient le plus souvent servi de prétextes aux révoltes et factions de l'État' ». Alors les gens du Roi ont pris la parole et présenté une commission du Roi en forme de déclaration pour envoyer à Sa Majesté les charges et informations faites contre le cardinal Mazarin, avec surséance, pendant ce temps, de toutes les déclarations et arrêts rendus contre lui, laquelle déclaration du 2« mars dernier ils avoient seulement reçue depuis trois semaines, et ne l'avoient pu présenter plus tôt à la compagnie, tant à raison de la qualité de l'affaire que de l'empêchement des fêtes, mais qu'à présent ils étoient obligés de le faire par un second ordre, qu'ils avoient reçu depuis peu, et par la réponse du Roi, par laquelle S. M. veut prendre connoissance des informations faites contre le cardinal Mazarin avant de prendre lecture des remontrances. Cette déclaration ayant donc été lue, il s'est élevé un bruit de mépris à ces mots : c Notre très cher et très amé cousin le cardinal Mazarin », ce qui a été redoublé, lorsque, en nommant M. le prince de Gondé, la déclaration ne lui donne que le titre de « prince de Gondé » : sur quoi l'on a dit que le Gardinal pouvoit bien être nommé « cher cousin », puisqu'il coùtoit tant à la France. Mais, au surplus des termes de la déclaration, ils ont été généralement censurés, et M. de Machault, de prima, a dit que c'étoit un attentat à l'autorité royale de publier par déclaration qu'un roi de France demande secours au cardinal Mazarin 2.

Le bruit fini, et les gens du Roi sortis pour concerter leurs conclusions et rentrés, ils ont dit que, après avoir entendu ce qui s'étoit passé en cette matinée et la satisfaction des esprits vers MM. les députés, pour avoir si bien défendu la compagnie et l'État, ils y ajoutoient peu de chose en faisant voir leur gratitude particulière, ce qui leur suggéroit facilement les prières qu'ils leur faisoient de retourner vers le Roi et lui remontrer sur le sujet de la présente déclaration, par laquelle il semble que S. M. veut être informée de la vérité, qu'il n'y a aucunes informations sur lesquelles la condamnation du cardinal Mazarin soit intervenue, mais que, ayant été condamné par sa bouche royale, les arrêts de son Parlement avoient suivi cette condamnation, en quoi l'on ne pou-

1. Cette réponse de Mathieu Mole fut imprimée (Paris, S. de la Fosse, 1652, in-4°; Bibl. nat., Lb^^ 2374).

2. Tous ces détails sur l'accueil fait à la déclaration royale sont nouveaux.

voit autrement procéder sans donner atteinte à son autorité, dont la justice auroit été révoquée en doute s'il avoit été permis d'informer contre le cardinal Mazarin après sa condamnation. C'est pourquoi l'on ne pouvoit apporter aucunes informations parce qu'il n'y en avoit aucunes, mais, s'il étoit nécessaire pour l'avenir d'en faire, S. M. étoit suppliée de laisser aux juges ordinaires leur juridiction, étant contre l'ordre du royaume que le cardinal Mazarin demande que des informations faites contre lui soient évoquées au Conseil du Roi ou en toute autre juridiction, puisque les crimes dont il est accusé ont été commis dans Paris à la suite du Roi et qu'il s'agit de rendre compte de sa mauvaise administration ; enfin, remontrer que la déclaration contre le Cardinal est la dernière action de la régence. Au surplus, concernant ce qui s'étoit passé dans la compagnie, ils ont demandé que le registre en soit fait, et arrêté qu'il seroit écrit au Roi pour lui faire plainte de ce que le cardinal Mazarin avoit empêché la lecture des remontrances contre l'ordre de tout temps pratiqué, afin que la présence des députés serve de témoignage au public que ses plaintes n'ont point été supprimées; a car, en effet, Messieurs, nous servons la jeunesse du Roi, mais qui sait si on lui fera voir les remontrances, ou si l'on ne lui supposera point une pièce pour une autre? î ; qu'il seroit pareillement écrit à M. le premier président, garde des sceaux de France, pour lui faire connoître qu'il est assez instruit de ce qui s'est fait en cette compagnie et le prier d'assurer le Roi qu'elle demeurera toujours dans l'obéissance ^. Ces conclusions ainsi données de vive voix ont été par après rédigées par écrit avec quelque changement, dont l'on s'est aperçu à leur lecture. M. le doyen a dit. ..2.

t. Ces conclusions furent données par Talon, dit Retz (t. IV, p. 192), « avec une force et une éloquence merveilleuses ». Talon se borne, dans ses Mémoires, à renvoyer aux registres du Parlement et ne reproduit pas son discours, dont notre auteur semble dire qu'il atténua la force en l'écrivant.

Page 1