‹ Un maître de ce temps Puvis de ChavannesChapitre 26 sur 26 · A LA BIBLIOTHÈQUE PUBLIQUE DE BOSTON · texte numérisé non relu

A LA BIBLIOTHÈQUE PUBLIQUE DE BOSTON

En 1891, le conseil des Trustées (administrateurs) de la Bibliothèque publique de Boston fit proposer à Puvis de Chavannes de décorer de peintures murales l'entrée du palais de cette institution, lui laissant toute liberté pour le choix des sujets. Le travail était considérable : la décoration ne devait pas comprendre moins de neuf grands panneaux, insérés dans autant de compartiments séparés, trois de face, trois à gauche, et trois à droite. Après avoir beaucoup hésité (1), le peintre ac-

(1) Les négociations durèrent fort longtemps, par suite de changements dans le haut personnel de la bibliothèque, et furent souvent sur le point d'être définitivement rompues. Dans la correspondance de Puvis de Chavannes, il est fait fréquemment allusion à ces difficultés, et aux hésitations qu'elles provoquent. Le 21 août 1891, il écrivait à Paul Baudouin : « Quant à « Boston nous en causerons. Votre appréciation sur le « monument me paraît très juste, et je crois bien que, « toute réflexion faite, l'affaire tombera dans l'eau. Elle

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ccpta cette comiiiniido, qui «tnit un éclatant hommage rendu par l'étranger A TKcole française; seule considération (jui avait pu att»'-nuer son regret do voir ajourner lo rév(' dr décorer de nouveau quelqu(» monument public de notre pays, après raclièvement de l'escalier d'honneur de l'IIùtel de ville de Paris.

Les peintures de la Bibliothèque de Boston, conjmencées en 189.*), furent achev<''es en 1898.

Au Palais des arts de Lvon, et à la Sorboune, Puvis de Chavannes a représenté les Muses, et de la façon la plus ingénieuse, la plus variée. Pour le panneau central, d'où dériveront, comme d'une source, les compositions de tous les autres panneaux, il choisit le même sujet, avec ce titre original : a Les Muses inspiratrices acclament le Génie messager de lumière. »

Cette peinture va prouver avec éclat que

« ne me lente nullement, et j'ai soif de repos, j'entends « d'un certain repos fort apfrémenté de nombreux ta- « b.leaux où je |)ourr;iis donner cours à ma fantaisie. » Quatre ans après, presque jour pour jour, il lui adressait ce petit mot : « Voilà donc cette alTaire qui com- « mence à montrer son nez hors du marécage où elle « étoulTait. Il va falloir maintenant aviser à un t^is de • choses où mon inexpérience va se donner carrière. ^

rimagination du peintre, dont on célèbre à ce moment les noces d'or, n'a jamais été plus vivante, plus féconde, plus hardie, puisque d'un thème pictural aussi ressassé par les anciens et par les modernes, qu'il a traité luimême deux fois, il fait une œuvre de la fantaisie la plus délicieuse, la plus imprévue. Et ce n'est point l'idée seule qui présentera une originalité nouvelle; il apporte dans son exécution une habileté plus ingénieuse, une maîtrise plus forte, par l'adoption d'une ordonnance, où les audaces de toute nature ont été accumulées à plaisir. Quelle heureuse vie d'artiste, privilégiée, dont les années nombreuses, loin d'émousser en lui le sentiment semblent l'avoir rendu plus délicat, plus vibrant; loin d'alourdir sa main lui donnent plus d'énergie, plus de souplesse; et, après tant de succès et de triomphes, inspirent au maître une conscience, une activité, qui l'entraînent à un labeur dont un jeune homme se montrerait effrayé ! « Je travaille beaucoup à mon (( Boston, écrit-il, en janvier 1896, à un élève (( qui lui demande de ses nouvelles, et j'avance (( très peu. Cette impossibilité de connaître (( mille détails de l'entourage, mille choses de (( première nécessité, est vraiment terrible. »

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Les diflicultés créées par ilns dispositions architecturales, qu'il ne ptMit voir que sur des documents, le stimulent : rincertiiude des <'onditions de milieu et de lumière rai^uillonne. Par des éléments de décoration, accentués de grandes lignes et de tons vigoureux, la peinture doit résister à tous les à-coups éventuels, sans cesser cependant, suivant ses principes irréductibles de logique, d'ordre, et de moralité, d'être en parfaite harmonie avec rarcliitecture et avec la sculpture du monument.

L'emplacement est le dessous d'une voussure, dans lacjuelle se trouve la porte d'entrée de la bibliothèque. Sous cette voussure, et sur un lambris en marbre rouge de Sienne, toute disposition horizontale serait fatalement écrasée. Alors, il invente cette belle composition :

A l'horizon d'un ciel d or et d'une mer bleue, — qui illumineront les parties sombres du panneau, — debout sur un blanc nuage, s'avance triomphalement un enfant radieux, tenant dans chacune de ses mains un flambeau. Les Muses, joyeuses, accourent, et se rangent en théorie sacrée, de chaque côté du Génie. La neuvième plane encore, retenue par les voiles dont elle est enveloppée, et qu'elle entrouvre aux ravons lumineux.

Elles sont superbes toutes ces figures, aux longues robes blanches flottantes, aux chevelures dorées tombant sur les épaules, et dont les pieds nus effleurent à peine le gazon. Leurs visages ont des expressions; leurs corps, des attitudes; leurs bras, des gestes, qui donnent aux yeux la vision de toutes les formes de la grâce et de la beauté. Le feu sacré, l'enthousiasme, et l'allégresse les animent, les transportent, sans que leur virginale pureté paraisse ombrée d'un sentiment qui ne soit tout entier la plus fraîche, de la plus chaste inspiration.

Dans les huit autres compositions d'une fière originalité et d'un grandiose effet décoratif, sont personnifiées la Poésie bucolique, la Poésie dramatique, la Poésie épique, l'Histoire, l'Astronomie, la Physique, et la Chimie.

Près d'un bois, au bord d'un lac aux eaux bleues, et devant des ruches d'abeilles, Virgile rêve à une de ses églogues. L'Iliade et l'Odyssée offrent le rameau d'or de l'immortalité à Homère. Eschyle écrit le « Prométhée enchaîné », dont son imagination ardente fait revivre sous les yeux le drame poignant. Melpomène évoque l'âme des ruines, que le génie de l'Erudition éclaire de son flambeau. Les bergers chaldéens étudient les étoiles. Sur

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les fils du télôgrnphc glissent deux ombres, Tune se voilant les yeux de doultnir, l'autre souriante, qui symbolisent les bonnes et les mauvaises nouvelles transmises aux linmnins par rElectricité. Kt laTerrc explique à dos enfants les mystères qu'elle recèle dans son sein.

A mesure qu'il avance dans la vie, Puvis de Chavannes s'élève hardiment au-dessus do la réalité. Il cherche, dans la représentation des figures qui peuplent ses ciels d'a|)paritions poétiques, à la fois des formes décoratives originales, et rexpression plastique d'idées issues d'une conception qui devient de plus en plus haute, sans qu'il cesse de demander à la nature, comme il le dit lui-même, « la permission » d'une interprétation sévère et fidèle.

Dans le a Bois sacré », au-dessus du lac, planent deux Muses d'une vérité idéale, tant leurs attitudes et leurs mouvements paraissent conformes à leur nature, et correspondent exactement au caractère du sujet. L'une chante, l'autre l'accompagne sur sa lyre; c'est dans l'atmosphère un murmure de voix, harmonieux, doux, léger, comme la lumière qui dore les eaux, et qui caresse de tons délicats les

nuques, les gorges, les bras, et les épaules.

Un peu plus tard, dans le plafond de Victor Hugo, quatre figures ailées, personnifiant les Muses familières du poète, Tescortent, quand il s'avance vers la Ville de Paris.

Ce qui dans les peintures précédentes n'était d'abord qu'incident, puis, peu à peu, avait pris plus d'importance, aujourd'hui constitue la composition entière.

Dans la décoration de la Bibliothèque publique de Boston, tout est clarté, rayonnement, aspiration, élan.

L'évolution spiritualiste est complète.

Puvis de Ghavannes a conquis triomphalement l'immortelle Beauté.

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