‹ Un manuscrit chartrain du XIe siècleChapitre 33 sur 37 · C. — CÉRÉMONIE DE l'aNATHÈME ET DE LA CLAMEUR · texte numérisé non relu

C. — CÉRÉMONIE DE l'aNATHÈME ET DE LA CLAMEUR

La cérémonie liturg'ique, dont il nous reste à parler, offre un double intérêt: d'une part, elle est fort peu connue, n'étant plus en usag'e depuis de longes siècles dans l'égalise g'allicane, et, d'autre part, elle renferme une invocation qui fut célèbre au Moyen-Ag'e, et qui est l'œuvre de Fulbert, évèque de Chartres. Elle est intimement liée et peut se confondre jusqu'à un certain point avec la cérémonie de ranathème. dont elle n'est pour ainsi dire que la conséquence.

* His dictis secunduni usum ecclesiarum parochialium diocesis Carnotensis , fit ad popitluin aliqua brevis monitio seii exhortatio , loco generalis confessionis antiquitus fieri solitae, quae, j'ustis de causis, ablata est [Rituel de Ms"" de Neufville, p. 303).

- Manuscrit de Saint-Etienne, folio 132 verso.

Dans les temps reculés du Moyen -Ag'e, et tout particulièrement durant les X' et XP siècles, l'Ég-lise fut incessamment en butte aux déprédations des seig-neurs, dont la puissance, on le sait, s'était accrue en proportion de l'affaiblissement du pouvoir royal, et dont la cupidité trop souvent ne connaissait plus de frein. Les évêques, les monastères et les chapitres voyaient fréquemment leurs propriétés dilapidées et leurs terres accaparées par ces dang-ereux voisins. A ces pillag-es et à ces envahissements rÉg*lise ne pouvait g-uère opposeï' que l'excommunication, qui n'était point alors une force nég-lig'eable. Lorsqu'un seig'neur s'était indûment emparé du bien d'une abbaye, et qu'après plusieurs monitions l'invitant à s'amender, il refusait de faire restitution, l'évêque du diocèse, dont dépendait l'abbaye ou le bien envahi, lançait l'anathème contre l'usurpateur. Pour rendre cette arme plus terrible entre leurs mains, les évêques ne se contentèrent pas de formuler publiquement l'excommunication dans leur cathédrale, ils voulurent faire de la cérémonie de l'anathème un spectacle imposant capable de jeter la terreur dans les âmes. Dans une notice, rédig-ée en 1210 par les chanoines de Chartres, on lit une description succincte des rites observés en semblable circonstance dans la cathédrale de Notre-Dame. L'autel de la Yierg'e était dépouillé de tous ses ornements, la sainte chasse était enlevée de dessus l'autel et placée près du sol sur un escabeau, les reliquaires renfermant les corps saints étaient déposés sur le pavé du chœur , le Crucifix était descendu de la poutre de g'ioire et mis à terre à côté des reliques. Enfin, pendant la messe, l'un des officiants, du haut du jubé, prononçait solennellement contre les sacrilèg'es la sentence d'excommunication, et tout le temps que durait cette lecture les cloches de la cathédrale et celles des autres églises de la ville sonnaient à toute volée K

Il V avait dans ces manifestations un certain caractère de veng^eance relig-ieuse bien fait pour émouvoir des esprits, dont la foi en

^ Denudatum est altare Béate Marie et sacrosanctuin scrinium ab altari depositum et

Dieu était alors profonde. Mais ces sig-ncs extérieurs de la colère et du deuil de l'Égalise ne parurent pas suffire à refréner des abus f{ui se renouvelaient et aug*mentaient sans cess(^ Afin d'accroître l'horreur de lanathème, on imag'ina une nouvelle cérémonie, ([ui suivait celle de rexconnnunieation et en reproduisait l'ordre g^énéral. Cette cérémonie est habit iiellement appelée CJamor ad Deiini ou Proclamât io ad Dnminum '. Voici en quoi elle consistait : à dater du jour où Tanathème avait été formulé contre les usurpateurs, si ceux-ci ne faisaient point aussitôt amende honorable, on récitait chaque malin à la messe une long-ue prière à Dieu, dans laquelle on ('nuuK'rait tous les méfaits dont l'ég-lise avait à soufYrir de la part de ses persécuteurs, et l'on suppliait le Seig'neur de faire rentrer les coupables en euxmêmes ■'. Le prêtre faisait cette clameur à haute voix, et, pendant (|u'il parlait . les enfants de chœur se rang^eaienl autour de l'autel, dont les marches avaient été couvertes d'un ciliée et près duquel avaient été posés à terre le Crucifix, les saintes châsses et le livre des Evang'iles; tout le clerg'é se tenait prosterné sur lo pavé du sanctuaire, et, lorsque

i/ifcrius antc altarc positum est, non equidcm super pavinicntum , scd sicut poni solet a die Cène passionis dominice ; capsc vero sanctorum reliquias continentes similiter depositc, et inferius, ante sacrosanctum scrinium, super pavinientuni collocate sunt ; imago quoquc Cruciftxi ab alto deposita est, et antc capsas super pavinientum cliori deposita. Statutum est etiam a Capitulo ut sacerdotes ecclesie ejusdeni, singulis diebus , pulpitum ascendentes, in niemoratos sacrilegos cxcommunicationis sententiam, et ejusdeni horrende maledictionis , que excommunicatio magna dicitur, verba proferrent, accensis candellis, et pulsatis eadeni liora non tan} cjns ecclesie quant ceterarum ecclesiarum campants I de Lépinois et Merlet, Cartulairc de N.~D. de Chartres, II, 57).

* Du Gange dans son Glossaire cite plusieurs exemples de cette cérémonie au mot CL VMOK ad Deum.

- Dom Loi»ineau , dans son Histoire de Bretagne, sous la luhriquc de clameurs au ciel, mentionne une curieuse cérémonie de ce genre, qui avait été célébrée au XII^ siècle dans l'abbaye du Mont-Saint-Michel et qui causa une telle frayeur au seigneur excommunié qu'il vint se jeter aux pieds des moines pour leur demander miséricorde 'Histoire de Bretagne, tome I, p. 202l

Finvocation était achevée, on chantait à voix basse différents psaumes, accompag'nés du g^las continuel des cloches. En résumé, cette cérémonie était comme la répétition de celle de Tanathème ; mais la formule d'excommunication y était remplacée par une supplication à Dieu, et, en répétant chaque jour cette prière, on prolono-eait un sentiment de terreur, qui menaçait sans doute de s'effacer trop vite '. Diverses chartes des XP et XIP siècles nous font voir que ce simple procédé contraig-nait le plus souvent les seig^neurs à restituer aux monastères les biens dont ils s'étaient illég*itimement emparés '.

* Le cai'actère quotidien de la cérémonie de la clameur est bien indiqué dans une charte de l'abbaye de la Trinité de Vendôme , dont il nous paraît intéressant de reproduire ici les termes. 11 s'agit d'un seigneur nommé Eudes de Blaison qui, en 1074, avait usurpé sur les religieux l'église de Cheviré et ne la leur voulait pas restituer. Monachi, tanto victualium suoruin damno curtatl nullumque humani auxilii confugium jam sperantes, eo qiiod is, qui justitiain illis acquirere debcbat, raptoribus co/isentiret , cum laïUa cordis contritione conversi ad Deuin, clamorem simul et queiumom.vm Faceke CEPEKUNT, ut ipsam ctiam Doininice crucifixionis imaginem, nostre videlicet redeiuptioiiis causani , de statu suo summittentes , in pavimentuin ecclesie super spiiias deponereiit, non quide/n dedecoris sive opprobrii causa adversus Dominicuni signuni, sed ut tali facto malefactores deterriti ab ecclesie injusta invasione et rerum ablationc ccssarcnt. quotidie namque ibidem coram Crucifixi pedibus fratres illi sese in orationem prosternantes, psalmorum et letanie missarumque recitationibus caindeni Doininice humanitatis cum magna humilitatis dei'otione venerabantur imaginem (Besly, Histoire des comtes de Poitou, p. 357,v»).

- Nous citerons entre autres une charte de labbaye de Redon de l'année 1131, où l'on voit qu'Olivier de Pontchàteau ayant dilapidé les biens du monastère fut excommunié par l'évêque de Nantes, et qu'il ne consentit à réparer ses torts envers les religieux que lorsque ceux-ci l'eurent terrifié , suivant l'expression de la charte , en célébrant chaque jour à son sujet la cérémonie de la clameur : Terram nostram Oliverius, quoriimdam sceleratorum familiaritate illectus . stipalus predonum caterva , ingrcdiens dcpredatur, predamque centum solidos vendens distra/iit et in malos usus dispergit. De quo vocatus ut cmendaret , preces aeque minas despexit. Proinde a Briclio, Namnetensi episcopo, pastoralem severitatem strenue exercente , anathematc percutitur, xoniSQiE SUPEK EO INSTANTER AD DEUM CLAMANTiBt'S , de rapina quam fecerat medullitus perterretur, unde ad abbatem Herveuni recurrens suppliciter indulgentiani deprccatur. (Lobineau, Histoire de Bretagne, preuves, col. 167).

C'est une cérémonie de clameur à Dieu qui est décrite dans le manuscrit de Saint-Étienne. L'invocation qu'elle renferme est celle qui paraît avoir été le plus g'énéralement récitée dans les égalises de France. Elle fut même adoptée, comme nous le verrons, en Italie. Un historien de Besançon, Dunod, a le premier attribué à Fulbert la composition de cette prière. En éditant ce document, il l'a fait précéder du titre suivant : Prochwiatio antequam dicant Pax Domini , composita a domno Fulherto pro adversarus ecclesiae. Ce titre se trouvait dans le manuscrit que Dunod avait sous les yeux '. Diverses variantes, qui existent entre le texte de Dunod et le nôtre, montrent que le livre liturg'ique, où l'historien bourg'uig'non a découvert cette formule, était bisontin d'orig"ine et que la teneur de l'invocation y avait été appropriée à l'usag-e des chanoines de Saint -Jean et de Saint -Etienne de Besançon. La présence de cette même prière dans le manuscrit de Saint-Etienne, qui contient pour ainsi dire à chaque pao'e quelque souvenir personnel à Fulbert, confirme pleinement l'opinion de Dunod, et Ton peut, croyons-nous, tenir pour certain que le prélat chartrain est l'auteur de cette curieuse supplication.

Fulbert, comme sa correspondance en fait foi, eut plus d'une fois, pendant son épiscopat, recours à l'anatlième ^ Aussi est-il difficile de dire à quelle circonstance précise de sa vie se rattache cette composition liturg'ique. Toutefois, s'il nous était permis d'émettre une hypothèse à ce sujet, nous dirions volontiers que cette œuvre date de l'époque où Fulbert eut à subir les persécutions du vicomte de Chàteaudun, Geoffroi, qui plus que tout autre ravag-ea et pilla les terres de Notre-Dame de Chartres ^.

* Dunod, Histoire de Besancon, 1750, 2 vol. in-4°, preuves, n" VIII. D'après l'édition de Dunod, Migne a inséré cette invocation dans sa Patrologie latine parmi les œuvres de Fulbert (Tome CXLI, col. 354).

- Voir Opéra Fulberti, édit. de Villiers, f^ l() v°, 29, 33 r°, 61 v°, (39 v».

' Voici comment s'exprime Fulbert dans une lettre au roi Robert le Pieux au sujet

Ce serait donc en 1020 environ qu'aurait été rédig-ée la clameur, dont le manuscrit de Saint-Etienne nous a conservé la formule.

Cette formule semble s'être rapidement propag*ée et avoir été promptement adoptée par diverses ég-lises. Saint Odilon , le contemporain et l'ami de Fulbert', prescrivit aux moines de Gluny de la transcrire dans leur Rituel; et c'est ainsi que, vers le milieu du XP siècle, les relig'ieux de l'abbaye de Farfa en Italie, ayant adopté la règ-le et la discipline de Gluny, insérèrent ce même document dans un de leurs livres lituro-iques, connu sous le nom de Disciplina Farfensis '.

Nous éditons cette cérémonie de la clameur, telle qu'on la célébrait dans la cathédrale de Chartres au XP siècle, d'après le manuscrit de Saint-Etienne.

des maux que Geoffroi infligeait à son église : In tantum mœrorem prodidimus, ut signa nostra jociinditateiii et laetitiam signiftcare solita , ah intonando desinere et tristitiam nostram attestari quodani modo jusserimus , ofjiciu/nque divinum hactenus in ecclesia nostra per Del gratiam, cum magna cordis et oris jubilatione celehrari solitum, depressis modo miserabiliter vocibus et pêne silentio proximis ficri [Opéra Fulberti, f° IG v°).

^ Dans une de ses lettres adressée à Odilon , Fulbert raconte au saint abbé qu'il vient d'excommunier GeofFroi, vicomte de Châteaudun, et que celui-ci, pour se venger, a incendié plusieurs villas appartenant à l'église de Chartres. Fulbert ajoute que, ne pouvant amener son ennemi à reconnaître ses torts, il compte implorer la protection du comte de Chartres , et que , si ce dernier la lui refuse , il aura recours au duc de Normandie et au roi. Enfin, dit-il, si tous ces moyens ne me servent de rien, il ne me restera plus qu'à faire ce dont je vous ai envoyé l'explication et à rendre secrètement hommage à Dieu. Quod si isti quoque opitulari neglexerint , quid melius mihi restet non video, quam hsec mlssa facere et CItristo secretius deservire [Opéra Fulberti, f° 69 v°). Nous ne croyons pas nous tromper en disant que Fulbert fait ici allusion à la cérémonie même de la clameur et que les mots hœc missa se rapportent à celte cérémonie que nous venons de décrire.

- Cet ouvrage, rédigé vers l'année 1040, a pour auteur Gui, moine de Farfa. Il a été publié par Migne dans la Patrologie latine, tome CL, col. 1193 et suiv. La formule composée par Fulbert, ainsi c(ue la cérémonie qui l'accompagne, y est transcrite au chapitre 37 du second livre.

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