‹ Un mariage au téléphone; comédie en un acteChapitre 1 sur 2 · SCENE UNIQUE RISSOLET, puis EDOUARD · texte numérisé non relu

SCENE UNIQUE RISSOLET, puis EDOUARD

An lever du rideau, Rissolet est à la porte de gauche et parle à la cantonade.

RISSOLET, une feuille de papier à la main.

Faites encore une copie du contrat... mais laissez les noms en blanc ; je les écrirai moi-même !... (Fermant

la porte et allant s'asseoir à son bureau.) Voyons si Ce Contrat

•de mariage est bien en règle... (Lisant.) l'ar devant maiire Rissolet et son collègue maitre Coibin, notaires, ont comparu...

EDOUARD, se montrant par la porte du fond.

Maître Rissolet, s'il vous plaît ?

RISSOLET.

C'est moi, monsieur 1...

EDOUARD, entrant, une valise A chaque main, un plaid «aria bras gauche et un Bottin sous le bras droit.

Je m'en doutais ! . . . Permettez-moi d'abord de déposer mes valises...

RISSOLET, se levant, ahuri, A part.

Gomment, ses valises ?

EDOUARD

Oh I ne vous dérangez pas, je vais m'asseoirl...

RISSOLET.

Ah! ça! monsieur...

EDOUARD, s'as seyant devant le bureau.

Monsieur, vous avez devant vous un homme qui a

60Îf...

RISSOLET, se levant.

Mais une étude n'est pas un café, monsieur !...

EDOUARD

Je m'en suis toujours douté t. .. De grâce, monsieur, asseyez-vous et ne m'interrompez pas !

RISSOLET, s'asseyant.

Cependant, monsieur...

EDOUARD

Je suis excessivement pressé !... Monsieur, vousavex devant vous un homme qui a soif de vengeance 1

RISSOLET, se levant.

Monsieur, il y a des heures où je ne déteste pas la plaisanterie i...

UN MAf'.IAGE AU TÉLÉPHONE 7

EDOUARD

Ça prouve que vous êtes gail... Et j'adore les notaires gais 1 . . , Mais au nom du ciel, asseyez-vous ! . . .

RISSOLET, s'aBseyant, furieux.

Monsieur...

EDOUARD

Maintenant, je continue.... Monsieur, hier à la même heure j'étais en pleine mer, mais pas à la nage, comme vous pourriez le croire ! ... Je me promenais sur le pont d'un steamer qui revenait de Buenos-Ayres, capitale de la République Argentine, 180,000 habitants, commerce considérable de cuirs, de peaux, de suif et de viandes salées 1...

RISSOLET, ahuri, à lui-mêrao.

C'est un professeur de géographie!...

EDOUARD

Nous filions donc, à toute vapeur, vers les eûtes de France, et j'étais joyeux, tout à fait joyeux, étonnamment joyeux I...

RISSOLET.

Cette histoire est sans doute fort intéressante...

EDOUARD, continuant.

A sept heures, trente-deux minutes, vingt-huit secondes du soir, nous débarquions à Bordeaux. Je ne vous cacherai pas plus longtemps que mon cœur battait fort, lorsque je me sentis sur le sol natal, car je suis Français, des pieds à la tête, de la tête, surtout .

RISSOLET.

Monsieur, la patience a un terme...

EDOUARD

Elle est bien heureuse de n'en avoir qu'un... (continnuit.) Mon premier soin, en débarquant, fut... (ch»a-

(reani de ton.) Au fait, devinez quel fut mon premier soin ?... Non I Vous ne trouverez pas !... (continuant.) .Mon premier soin fut d'acheter le Figaro !..

RISSOLET, à part.

Ça m'a l'air d'un toqué I... Ne le contrarions pas!... (Haut, comme avec intérêt.) Ah! votre premier soin fut...

EDOUARD

... D'acheter le Figaro l... (D'une voix navrée.) Hélas!

monsieur, qu'y lus-je ?...

RISSOLET, ne comprenant pas, à lui-même.

Comment? Qu'y lus-je?

' EDOUARD, sans l'entendre

J'y lus...

RISSOLET.

J'y lus?... Ah! je comprends!...

EDOUARD, étonné.

Qu'est-ce que vous comprenez?

RISSOLET.

Qu'y lus-je ?...

EDOUARD, à part.

Dieu! que ce notaire est bête! (Reprenant avec éclat.: Eh bien, je lus qu'elle allait se marier! oui, monsieur, se marier avec un autre !... (Tout à fait furieux.) se ma rier!

RISSOLET.

Qui, se marier?

EDOUARD

Mais elle, parbleu !... Qui voulez-vous que ce soitT

RISSOLET, ahuri.

Au fait... (Apart.)Il est complètement toqué !.

EDOUARD

' Et savez-vous qui elle épouse ?... Je vous le donne en mille !...

RISSOLET.

Vous me le donneriez même en dix...

EDOUARD

Elle épouse un de mes amis, un petit gros ridicule qui mange comme quatre, boit comme dix et a de l'esprit (Avec dédain.) comme un notaire !

RISSOLET, reié.

Eh ! dites donc, monsieur!...

EDOUARD

Ah ! voilà bien les femmes !... Et j'ai été assez naïf pour croire à sa parole, à ses serments ! Oui, monsieur, j'y ai cru! Qui donc n'a pas cru à ces serments-là, au moins une fois dans sa vie. Vous-même, vous avez dû aimer?

RISSOLET, satisfait.

Mon Dieu...

EDOUARD, sévèrement.

Vous êtes trop vieux pour vous en souvenir 1

RISSOLET, furieux.

Trop vieux ?...

EDOUARD, avec chaleur.

Mais si vous l'aimez, me demanderez-vous, pourquoi ne pas l'avoir épousée, pourquoi être parti pour Bue nos-Ayres?

RISSOLAT, le plus en [ilus furieux.

Je vous ferai observer que je ne vous demande rien du tout !...

EDOUARD

Pourquoi, respectable tabellion? Parce que j'étais

sans fortune, que je n'avais pas un sou devant moi!... Si encore j'en avais eu derrière, je n'aurais eu qu'à me retourner! Mais je n'avais rien t Et vous comprenez que si j'avais osé demander sa main, son père m'eût accordé (Geste d'un coup de pied.) son pied quelque; part !... 11 fut donc convenu entre elle et moi, un soir que nous nous rencontrâmes au bal, que j'irais tenter fortune en Amérique. Je vous attendrai, me dit elle, avec cette voix douce que vous ne connaissez pasl... Je vous attendrai, partez! (Furieux.) Partez! (Très calma,

•e levant.) Je pars !...

RISSOLET, se levant, à part.

Ouf, ce n'est pas malheureux !

EDOUARD, se rasseyant.

Je pars ! lui répondis-je !... Et je partis !...

RISSOLET, furieux, à part, se rasseyant.

Il se réinstalle !

EDOUARD

Mon absence a duré un an, huit mois et deux jours, (plus vite.) J'ai visité le Brésil, le Chili, le Pérou, la Colombie, le Venezuela, le Paraguay, l'Uruguay et la Plata. J'ai spéculé sur les farines, le sucre, le café, le coton, le guano, le suif, le cacao, le caoutchouc, les bêtes à cornes et sans cornes, l'or, l'argent, le cuivre et la houille; bref, j'ai fait plus ou moins honnêtement fortune; mai* en Amérique, on n'a pas le choix I

RISSOLET, à part.

U aurait bien dû y rester !

EDOUARD, furieux.

Et quand je reviens, j'apprends qu'elle m'a trahit C'est horrible ! C'est épouvantable ! Ah ! je vous le répète, j'ai soif de vengeance... j'en ai la pépie t..* Voyons, que feriez- vous à ma place ?...

KISSOLET.

Je quitterais d'abord cette étude sans plus tarder!...

EDOUARD, se levant.

Ah ! je vous comprends I vous iriez confondre l'iniâme, lui reprocher... (Se rasseyant.) Jamais I ma dignité s'y oppose l

RISSOLE T, qui s'est levé, se rasseyant, a part.

Il ne s'en ira donc pas?

EDOUARD, se levant.

Ou bien provoquer l'autre, nousbattre!(S3 rasseyant.) Jamais, non plus : il est plus fort que moi !... Mais rassurez-vous, j'ai trouvé ma vengeance. Moi aussi, je vais me marier, à la même heure, dans la même église, à une chapelle voisine de la nef !...

RISSOLET, se levant.

Il me reste à vousprésenter les complimentsd'usage, d'autant plus que si la personne est jolie...

EDOUARD, se rasseyant.

Je ne la connais pas 1

RISSOLET, à part, furieux.

Il se rassied encore !... (Haut.) Ah 1 ça, monsieur, aurez -vous bientôt fini de me raconter toutes vos histoires?...

EDOUARD, très digne.

Ah 1 Maître Rissolet, pas un mot de plus, car vous me feriez regretter de vous avoir choisi dans le Bottin'

RISSOLET.

Enfin, monsieur, que voulez-vous ?

EDOUARD, se levant.

Ce que je veux ? J'ai l'honneur de vous demander la main de la fille d'un de vos clients, n'importe lequel '

il UN MAhlAUK AU TELEPHONE

RISSOLET, éclatant de rire.

Par exemple !

EDOUARD, très vite.

Je ne vous parlerai ni de mon physique, ni de mon caractère, car ma modestie m'empêche d'en dire tout le bien que j'en pense -, quant à ma fortune, je possède quatre cent cinquante-deux mille trois cent soixantecinq francs, (Comptant les sous qu'il a dans son gousset.) et

vingt-cinq centimes.

RISSOLET, furieux.

Vous posséderiez même un million !...

EDOUARD, digne.

Fi ISeriez-vous un homme d'argent ? Voyons, quelle est la jeune personne que vous avez à me proposer ?

RISSOLET, se levant.

Monsieur, je suis notaire et non pas agent matrimonial !...

EDOUARD

Maitre Rissolet, c'est parce que je méprise ces sortes d'agents que je m'adresse à vous! Il arrive souvent qu'un père de famille qui a une fille à caser, demande à son notaire s'il n'a pas un bon petit jeune homme dans sa clientèle!... c'est moi!... Mais dépêchons-nous, car l'autre se marie dans quinze jours, et le temps de publier les bans, d'acheter la corbeille...

RISSOLET, hors de lui, se levant.

Monsieur, voilà trente ans que je suis notaire et c'est la première...

EDOUARD, le prenant par les épaules et le forçant à se rasseoir.

Voulez-vous bien vous asseoir, une fois pour toutes I

RISSOLET, n'en pouvant plus.

De la violence ? Sortez, monsieur...

EDOUARD, tirant un revolver.

Notaire de mon cœur, si dans cinq minutes tu ne m'as pas trouvé une femme, je t'occis comme un simple bison des pampas !...

RISSOLET, d'une voix étranglé».

Je vais faire chercher la police !...

EDOUARD, très calme.

Soit, mais quand elle arrivera, elle ne trouvera plus qu'un cadavrede notaire, gisant sur ce parquet!...

Il pose son revolver sur le bureau.

RISSOLET, tremblant.

Assassiner un notaire !...

EDOUARD

Oh ! le jury acquittera !... 11 acquitte toujours pour

un notaire !... (Prenant un livre d'adresses qui se trouve sur

le bureau de Rissoiet.) Voilà ton livre d'adresses : cherche !...

RISSOLET, saisissant avec une joie sauvage le revolver d'Edouard et la vi-ant.

Misérable assassin, je te tiens !...

EDOUARD, très calme.

Il n'est pas Chargé... (TiraM un autre revolver de sa poche et visant Rissoiet.) Ce n'est pas comme celui-ci

RISSOLET, effrayé, remettant le revolver sur la table.

Sapristi ! Pas de bêtises 1...

EDOUARD, le visant.

Une fois, deux fois...

IUSSOLET, avec effroi.

Arrêtez I... Arrêtez !... (Ouvrant vivement au hasard son

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