PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANGIENxNK MAISON MICHEL LÉVY FRERES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, l5
Droits de reproduction et d* dradurtion réservés.
D'AMOUR
Lui, sur un agenda, tous les matins et tous les soirs, sans phrases, en style télégraphique, écrivait un petit programme et un petit bulletin de sa journée. Il avait commencé à vingt ans, le 3 octobre 1869, et voici quelle était la petite note inscrite à cette date :
Je suisnomîtié sous-lieutenant au 2 \^ chasseurs.
Le 3i décembre venu, il mettait dans un tiroir Fagenda de Tannée expirante et passait à l'agenda de Tannée suivante.
Elle, avec plus de soin et de développement^ sur de gentils volumes reliés en maroquin bleu et strictement fermés à clef, tenait minulieusenucnt, quand elle était jeune fille, le journal de sa vie. Elle avait commencé à seize ans, et sa première phrase, datée du 17 mai 1876, était ainsi conçue :
Je mets aujoin^dliin ma première robe longue.
Elle se maria le 17 août 1879 et alors elle s'arrêta; elle n'écrivit plus rien sur les petits volumes de maroquin bleu ; mais elle avait conservé et caché mystérieusement dans le fond d'un tiroir à secret les cahiers qui racontaient sa vie entre le mois de mai 1 876 et le mois d'août 1 879, entre la première robe longue et le mariage.
Lui aussi s'était marié le 17 août 1879, mais il n'avait pas interrompu ses écritures quotidiennes, si bien que, dans un des tiroirs de son bureau, se trouvaient treize petits agendas où sa vie était notée jour par jour et fort exactement, malgré la sécheresse de la forme. De temps ea temps il s*amusait à prendre au hasard un de ces agendas. Il l'ouvrait, lisait quinze ou vingt pages, revivant ainsi dans le passé, mettant autrefois en présence à^ aujourd'hui.
Or, le 19 juin 1881, le- petit sous-lieutenant de 1869, devenu capitaine et porté pour chef cTescadrons^ était seul, vers dix heures du soir, dans son cabinet, devant son bureau, et, la tête dans les maîns, se demandait si c'était au printemps de 1878 où au printemps de 1879 qu'il avait publié dans le Bulletin de la réunion des officiers un article sur la nouvelle organisation du train des équipages en Autriche-Hongrie.
Cette réflexion lui vint à Tesprit qu'il retrouverait probablement dans ses carnets la date de la publication de l'article .
Il ouvrit le tiroir des agendas, et le hasard, du premier coup, lui fit mettre la main sur Tannée 1879. Il se mit à feuilleter le petit volume... Il tournait, tournait les pages, mais voici que subitement il s'arrêta et lut avec une certaine attention un passage qui le fit sourire. Il se leva, s'éloigna de son bureau, alla s'asseoir dans un grand fauteuil et, là, continua de lire. 11 ne pensait plus du tout à l'organisation du train des équipages de TAutriche-Hongrie. D'anciens souvenirs, évidemment, se réveillaient dans son cœur et mettaient à la fois delégers sourires sur ses lèvres et aus^
un peu d'attendrissement dans ses yeux ; à trois ou quatre reprises, ce capitaine de cavalerie dut arrêter du bout du doigt un petit, un tout petit commencement de larme.
Il était plongé dans sa lecture, quand une des portières de son cabinet s'entr'ouvrit tout doucement, tout doucement : une délicieuse tête blonde se montra dans Tencadrement des vieilles tapisseries...
Que faisait-il donc là, dans ce grand fauteuil? Est-ce qu'il dormirait? Il l'avait impitoyablement renvoyée une demi-heure auparavant, parce qu^il voulait travailler et que, lorsqu'elle était là, elle le gênait, le troublait, lui mettait en tête des idées qui n'étaient pas tout à fait des idées de travail.
Alors, avec des précautions infinies, mince et souple dans les longs plis de son peignoir de mousseline blanche, la petite blonde se glissa dans la chambre, fit trois ou quatre pas sur la * pointe des pieds, se pencha un peu de côté... Il ne dormait pas... Il lisait et fort attentivement, car il n'avait rien entendu et ne bougeait pas... Il était dans son droit. Lire, c'est travailler
Retenant sa respiration, elle continua sa route vers le fauteuil, lentemeq^t, bien lentement... et, tout en cheminant de la sorte, elle se posait une question. Elle était encore un peu enfant... Vingt et un ans et très amoureuse... Cela dit pour son excuse, voici la question qu^elle se posait :
— Où vais-je l'embrasser? sur le front, sur la joue... ou un peu partout, à tort et à travers ?
Elle approchait... Déjà, de l'extrémité des doigts, elle frôlait presque les cheveux du capitaine, et elle allait se décider résolument pour un peu partout^ à tort et à travers^ quand elle devint tout d'un coup horriblement pâle... Sur les deux pages ouvertes du petit agenda, elle venait de lire:
i6 juin Je l'aime!
17 juin Je l'aime ! !
Un seul point d'exclamation après le premier : Je Vaiinel deux après le second... Gela avait augmenté entre le 1 6 et le 1 7 1
Elle jeta un petit cri et toute tremblante :
— - Qu'est-ce que c'est que ça ? dit-elle, qu'estce que c'est que ça?
EUe défaillait. «. lise leva, la soutint dans ses bras, mais elle, fondant en larmes et laissant échapper un flot de paroles entrecoupées par des isanglots :
— i6 juin : Je Taime! 17 juin : Je Taime!! Et •c'est aujourd'hui le 19 juin! Tu aimes une autre femme ! Ah ! c'est affreux ! c'est affreux 1
Lui, alors, essuyant ses larmes avec deux baisers :
— Regarde donc, petite folie; regarde donc.
Il ouvrit Tagcnda à la première page, qui
portait en gros chiffres imprimés: 1879.
— Ah! s'écria-t-elie joyeusement au milieu <l'un petit restant de sanglots... C'était moij c'était moi!
Puis elle ajouta naïvement, imprudemment:
— Tu tenais donc un journal, toi aussi?
— Comment! moi aussi ?... Alors, il paraît que toi/...
Elle fut bien obligée d'avouer que s^il avait écrit des : Je Vaime! sur des petits agendas de maroquin noir, elle en avait écrit, elle aussi, de
son côté, sur des petits volumes de maroquin bleu... Et, comme elle disait à son mari :
— Montre Tagenda, montre, pour que je voie s'il y a trois points d'exclamation le i8 et quatre le 19.
— Donnant, donnant, répondit-il. Va chercher tes petits cahiers et nous comparerons. Nous verrons qui de nous deux l'emporte en points d'exclamation .
La tentation était trop forte. Elle alla chercher son année 1879 et revint avec trois cahiers de taille assez respectable.
— Trois volumes! s'écria-t-il.
— Oui, les trois premiers trimestres, et toi, pour toute Tannée, tu n'as qu'un méchant petit carnet de rien du tout !
— On dit bien des choses en peu de mots...
Tu vas voir... Viens te mettre là, à côté de moi. ,. Il y a place pour deux dans le fauteuil.
— Oui, en m'asseyant sur tes genoux... Mai?
c'est impossible.
— Parce que?
— Parce qu'il y a peut être dans mes cahiers des choses que tu ne peux pas voir.
Elle montrait ses volumes bleus, et lui, montrant son agenda :
— Là aussi peut-être... Tu as raison. Tenonsnous à distance, en face l'un de Tautre. Nous lirons seulement ce que nous voudrons lire.
— Et on pourra faire des coupures...
— Cest entendu, dit-il, commence.
— Non, commence, toi, pour me donner du courage.
— Soit, mais où commencer ?
— Eh bien ! répondit-elle, où je commence.
— Non, il faut commencer un peu avant toi, il faut commencer où commence Jupiter.
— C'est parfaitement juste. . . Cherche donc où commence Jupiter...
— Attends... cela doit être dans la première quinzaine de mai... Oui, m'y voilà... « Jeudi « 1 5 ma/. Aller voir, chez Chéri, Jupiter^ cheval « bai brun, sept ans. Indications du catalogue: « Excellent cheval de selle ^ hautes actions^ saute « bien^ a été monté en dame. Doit se vendre le « 21 mai. Très recommandé par d'Estilly. » Et deux pages plus loin : « Samedi ij mai. Vu Juc< piter. Le cheval paraît très bien. Irai jusqu'à
« 2,5oo francs. » Et enfin, quatre pages plus « loin : « Mercredi 21 mai... »
— Le jour de notre rencontre en chemin de fer. Je me rappelle la date.
— Oui, tu as raison... « Mercredi 21 mai. Au <( ministère de la guerre. — Chez ma sœur. — « Acheté Jupiter, 1,900 francs... — Au retour, « dans le train, ravissante jeune fille assise en face « de moi. »
— Il y a ça ?... Tu n'arranges pas un peu par politesse.
— Je n'arrange rien.
— Montre. •
— Tiens, regarde...
— Oui... je vois... Rapissante... il y a: raidissanté.,.
— A toi maintenant... Tu dois avoir quelque chose le 21 mai...
— J'espère bien que non ! Est-ce que tu crois que j'ai écrit : Au retour ^dans le train^ ravissant jeune homme assis en face de moi ?
— Non... pas ravissant jeune homme... mais enfin regarde tout de même.
— C'est bien par acquit de conscience...
Voyons, il Mercredi 21 mai... Au Louvre... chez « ma tante... Au Salon... » Il n'y a rien, je te dis... Tiens, si... je vois quelque chose.
— J'en étais bien sûr... Tu avais fait attention ^moi...
— Voici ce qu'il y a... « Au retour, en chemin <i de fer, assis en face de moi un jeune homme. Il « m'a regardée tout le long, tout le long de la « route... Dès que je levais les yeux, il les bais- « sait; mais dès que je les baissais, il les levait; « et, à partir de Chatou, je n'ai plus du tout osé les « lever, les yeux, tant je me sentais sous son « regard... J'avais un roman anglais dans mon « sac ; je l'ai pris, je me suis mise à lire, mais le « soir j'ai été obligée de recommencer tout ce que « je croyais avoir lu en chemin de fer. »
— Ce n'est pas tout... Je crois qu'il y a autre chose...
— Oui... mais sans le moindre intérêt.
— Lis toujours ; moi, j'ai tout lu.
— Ohl toi... toi... Je vois bien ce qui va arriver. Toi, ce sera tout le temps de petites notes sèches et arides, tandis que, moi, il y aura des détails, des développements. Je vais t'expliquer
UN MARIAGE d'aMOUR. II
pourquoi... Quand M'^^Guizard, mon institutrice, m'a quittée, elle m'a dit : « Ma chère enfant, vous n'écrivez pas mal du tout, mais il faut continuer à travailler ; il faut faire des gammes pour le st5^Ie comme pour le piano. Prenez l'habitude d'écrire tous les soirs trois ou quatre pages sur n'importe quoi... sur votre journée, sur les visites que vous aurez reçues ou rendues, etc. » Et alors, moi, je faisais ce que m'avait recommandé M"« Guizard.
— Bien, bien.
— Non, je tiens à m'expliquer nettement làdessus, parce que, je le répète, je sais ce qui va arriver... Tout à l'heure tu croiras voir des exaltationsde sentiment et des débordements de passion, là où il n'y aura que des exercices de style et des essais de narration française. Je ne veux pas que tu puisses t'y tromper.
— Je ne m'y tromperai pas.,, mais qu'est-ce qu'il y a après: Il m'a regardée tout le temps?
— Rien du tout sur toi... Tiens, écoute: «Est- « ce que ce serait vrai ce que disait grand'maman <î avant hier: — C'est extraordinaire,,., cette « petite Jeanne tout d'un coup est devenue très « jolie. » Et puis toute une conversation entre
maman et grand'maman ; maman reprochait à grand'maman de me dire des choses pareilles, de me donner de Tamour-propre, etc., etc. Aucun intérêt, je te dis..,. Continue.
— Je xl'ai rien le 22.
— Moi non plus.
— « 23 mai. Jupiter arrivé. Essayé le cheval « sur la terrasse et dans la forêt. Je le crois « excellent. »
— Et sur moi?
— Rien.
— Ah ! c'est un peu humiliant, car j'ai, moi, quelque chose sur toi, le 23. « Le jeune homme « qui m'a regardée avant-hier dans le train, c'était (( un militaire. Il a passé tout à l'heure à cheval « en uniforme. Il avait trois galons d'argent sur « les manches. Je dis qu'il a passé ; il a fait plus « que passer... C'est absurde ce que je vais écrire, « mais enfin, puisque c'est pour moi toute seule « que j'écris... Est-ce qu'il m'aurait vraiment « remarquée hier en chemin de fer ? Est-ce qu'il « se serait informé ? Est-ce qu'il saurait que je. « demeure ici ? Est-ce qu'il aurait voulu briller « devant moi? Il est resté au moins un quart
UN MARIAGE d'aMOUR. i3
(c d'heure, là, sur la terrasse, entre le pavillon « Henri IV et la grille, faisant faire des pas de « côté à. son cheval, et des pirouettes, et des chanc< gements de pieds, et des voltes sur place, etc., « etc., etc. Espérer me séduire par de tels « moyens, ce serait d'un homme bien vulgaire. »
— Quelle injustice I Tu vois, là, sur mon carnet: Essayé Jupiter. J'essayais Jupiter et je découvrais qu'il avait reçu une très brillante éducation... Mais continue.
— Je continue. « Le soir, après dîner, je dis à a Georgesy qui, malgré ses douze ans, passe « encore sa vie à jouer aux soldats dé plomb et « qui est très ferré sur les choses militaires : — « Georges, qu'est-ce que c'est qu'un officier qui « a trois galons d'argent sur les manches ? — « C'est un capitaine. — Est-ce beau d'être capi- « taîne ? — Ça dépend. C'est beau à vingt-cinq « ans, c'est laid à cinquante. . .
« Vingt-cinq ans, il a peut-être un peu plus, « mais pas beaucoup. Grand'maman, qui a « l'oreille fine, avait entendu ma conversation « avec Georges, et elle se met à dire: — Vous ne « savez pas ce qui se passe ? Jeanne demande
14 i^N MARIAGE D^AMOUR.
« â Georges des renseignements sur les mili- « taîres.,,
« Je deviens rouge comme une pivoine. De là « toute une longue discussion. Grand'maman dé <t clare qu'elle a un penchant pour les militaires^ « et maman s'écrie qu'elle ne pourrait jamais se « résigner à me donner à un monsieur qui me « trimbalerait de garnison en garnison. Je me « demande pourquoi j'écris toutes ces folies sur ft ce cahier. C'est bien, pour obéir à M'^^Guizard.» Là, tu vois, c'est écrit... A toi; j'ai fini.
— Le 24, deux lignes... « Rencontré à cheval « dans la forêt la jeune fille de mercredi dernier. « Bien jolie décidément et pas mal à cheval. »
— Voilà tout... C'est d'une concision ! Cela aurait besoin d'un petit commentaire.
— Le voici, mon amour, le petit commentaire.
Tu as raison... Elles sont d'une affreuse sécheresse, mes notes... mais, vois-tu, si je n'avais pas peur d'avoir l'air de vouloir faire un madrigal...
— N'aie donc pas peur... il n'y a personne...
— Jeté dirais que tout ce qui n'est pas écrit sur le petit cahier est écrit là... dans mon cœur. Cette matinée de mai, cette rencontre dans la fo-
UN MARTAGE d'aMOUR. i5
ret... aujourd'hui, après deux années écoulées, je me rappelle tout cela, et dans les moindres détails. Nous avions manœuvré de cinq à sept heures, sur le terrain des Loges, dans une horrible poussière. Je ramène mon escadron au quanier .. je change de cheval et je repars sur Jupiter.
— Cher Jupiter !
-p- Un quart d'heure après, j'étais au galop dans une longue allée montante, tout près du Val. Je voîs venir une petite cavalcade, toi sur Jenny, ta jument noire, Georges sur son poney rouan, et le vieux Louis, par derrière, sur un grand cheval gris... Tu vois.. . je me souviens même de la robe des chevaux. Tout d'^un coup, à cinquante mètres, j'ai un éblouissement... Je te reconnais... Durement, brusquement, je mets au pas ce pauvre Jupiter. La petite cavalcade passe à côté de moi... Je te vois encore avec ton amazone grise, ton chapeau noir et les boucles blondes qui frisottaient sous ton voile. . . Et pendant que tu passais. je me disais : « Non, vraiment, il n'y a rien au monde de plus charinant, que cette jeune fille ! » . .. Et toi, que te disais-tu ?
l6 UN MARIAGE d'aMOUR.
— Ce que je me disais... je ne me rappelle plus... mais voici ce que j'écrivais.
Et d'une voix un peu tremblante, car elle avait été très émue par le petit commentaire^ Jeanne lut ce qui suit :
— « Je l'ai rencontré ce matin près du Val. Il « arrivait au galop, et tout d'un coup, en me re- « connaissant, il a arrêté son cheval... Oui, en « me reconnaissant... J'ai bien vu le mouvement. « Je sais ce que c'est qu'arrêter un cheval au ga- « lop... On le prévient. •. Eh bien ! il a arrêté son « cheval sans préparation, brutalement, d'un seul « coup, presque sur place. . . Il a passé tout près de « nous. Je n'ai pas osé le regarder, mais j'ai bien M senti qu*il me regardait. Il n'était pas à dix pas « de nous que ce petit nigaud de Georges me dit: « — Oh ! Jeanne, as-tu vu ? Comme il était drôle « avec toute cette poussière ! Il avait l'air d'un « pierrot! C'est un capitaine du 2i*. Il y avait « le numéro 21 sur le collet de son uniforme...
« J'étais furieuse contre Georges... Pourvu « qu'il n*ait pas entendu I »
— J'avais entendu... Je me rappelle maintenant.
UN MARIAGE d'aMOUR. I7
— Allons, lis, c'est à toi...
— a Mercredi 2b mai. Revu mon inconnue; « elle habite une des maisons de la terrasse. Je « passais en voiture ; elle était à la fenêtre ; elle « m'a aperçu, et il m'a semblé que c'était parce « qu'elle m'apercevait qu'elle quittait la fenêtre « brusquement, très brusquement... Mon Dieu!
« comme elle est gentille ! »
— Tiens ! c'est un peu moins sec que tout à l'heure. Il y a progrès... Tu mets des verbes... Tu commences à écrire.
— C'est peut-être parce que je commence à être amoureux... A toi...
— « 25 mai. J'étais à la fenêtre; je vois venir « une petite charrette anglaise très jolie, toute « étincelante au soleil^ traînée par un amour de « poney noir comme de l'encre ; sur le siège un « petit groom d'une tenue irréprochable... Et à « côté du petit groom, lui, le capitaine. J'aurais « dû rester bien tranquillement à la fenêtre. Je « n'ai pas pu. Je me suis dit : levais le regarder, « il va s'apercevoir que je le regarde... La peur « m'a prise ; je me suis sauvée au fond du salon. « Grand 'maman m'a dit : — Qu'est-ce que tu as
î8 ON MARIAGE d'aMO^JR.
« donc, Jeanne? — Rien du tain;, grand'ma- « man.
<c Georges, qui était avec moi à la fenêtre, m s'écrie: — Jeanne,!» ne sais pas, ce capitaine « qui vient de pttier dans cette jolie charrette, je « je crcMS (jocif est le pierrot d'hia: matin. »
— Le pierrot, c'était moi.
*^ Toi même... Le 26 mai, je n'ai rien, absolument rien. Oh! tu peux lire. Il n'est pas question de toi. « Essayé ma robe rose. Elle allait « bien, mais il n'y avait pas assez de petits plissés. « J'en fais ajouter, etc.. etc. » Je ne pensais qu'à ma robe rose... Tu vois que je n'étais pas à ce point préoccupée. . .
— Eh bien! le 26 mai, pour moi, c*est un grand jour, c'est le jour de Picot. Je n'ai là que deux lignes, maïs elles sont éloquentes. < Donné « vingt francs à Picot. C'est un profond diplôme mate. »
— Void la place, ou jamais, d^un nouveau commentaire.
— Très volontiers... Le matin, en déjeunant â la pension, j'avais dît à Dubrisay, qui est toujours i rôder â cheval dans la foret : « Est-ce
UN MARIAGE d'aMOUR. IQ
que tu ne connais pas une jeune iille qui monte avec un petit bambin d'une douzaine d'années et un vieux domestique ? — Attends donc... elle monte une jument noire, la jeune fille. — Et le vieux domestique un cheval gris, dit un autre de ces messieurs. — Et le bambin un poney rouan, ajoute un troisième. » Là-dessus grande discussion sur le mérite des chevaux. Le poney rouan paraissait excellent, et la jument noire un peu fatiguée.
— C'était vrai*., heureusement!
— Oh! oui, heureusement!... Moi de répliquei* : « Je ne vous parle ni du cheval gris ni de la jument noire, je vous parle de la jeuœ fille. » Et tous les trois me répondireiic qu^ls ne regardaienrîimîfqoe les dievaux. J'étais bien avancé ! Je rentre chez moi. Vers trois heures, je vois Picot, mon ordonnance, qui flânait dans la cour. Je l'appelle par la fenêtre. C'est un Parisien^ Picot, et très débrouillard... Je lui dis : « Picot, tâche donc de savoir adroitement ce que c'est que des personnes qui demeurent dans telle maison sur la terrasse. . • L'entrée est rue des Arcades... — Bien, mon capitaine. — Mais, tu comprends.
adroitement. — Oui, mon capitaine. — Situ découvres quelque chose, tu me le diras demain piatin au quartier. »
— Tu n'étais pas bien impatient ; tu aurais feien pu lui dire de revenir tout de suite.
— : Cest bien ce qu'il a fait. Une heure après, il revenait triomphant... Et alors Picot a prononcé un discours tellement extraordinaire que je me suis amusé à le transcrire aussi exactement que possible sur le petit agenda.
— Je me suis amusé !... Le lâche faux-fuyant ! Dites donc la vérité... Avouez donc qu'il ne vous était pas désagréable d'écrire des choses où il était question de moi, et alors j'avouerai peut-être, moi, qu'il ne m'était pas désagréable d'écrire des choses où il était question de...
— Eh bien 1 je l'avoue.
— Et moi aussi... Lis maintenant.
— Je lis. a Picot arrive et me dit : — Mon « capitaine, je sais tout. Seulement, je vous en « prie, dès que j'aurai commencé, ne m'inter- « rompez pas par des questions, parce que ça « bout là dedans, ça bout... Je me suis rabâché « ma leçon tout le long de la route pour ne pas
« oublier. La maison a été louée, il y a trois se- « maines, par des Parisiens. Le patron est un « M. Lablinière, un ingénieur, un industriel... il « construit des machines à vapeur, des télégra- « phes, etc. Il est là avec sa belle-mère, sa femme « et ses deux enfants : une jeune fille (dix-neuf <c ans) et un petit garçon (douze ans)... Attendez « je sais le nom des enfants. . . Jeanne et Georges. . . « Ils sont riches, très riches... Cinq chevaux à « récurie, trois voitures sous la remise, quatre « domestiques mâles, une cuisinière, trois femmes « de chambre : Julie, Adelaï... Mais ça doit vous « être égal, mon capitaine, le nom des femmes « de chambre... Leur adresse à Paris, 28, « boulevard Haussmann. Gomment j'ai appris « tout cela? En causant avec le concierge... Non, « non, ne m'interrompez pas... Came troublece rait... Je vois ce qui vous inquiète, mon capi- « taine. Vous croyez que j'ai fait une bêtise, que « j'ai dit que je venais de votre part ? Pas du tout. « Vous vous demandez : Gomment cet imbécile « de Picot s'y est-il pris pour engager la conver- « sation ?... Ah ! ça n'a pas été bien difficile, mon « capitaine. Je n'ai pas eu grand mérite, allez !...
t22 UN MARfAGE D AMOUR.
« Il était devant sa porte, le concierge. Je suis « arrivé tout doucement sur lui avec Tair d'un (( militaire qui flâne sans but, et, quand j'ai été « juste devant lui, j'ai fait comme ça : — Ouf, il i( fait chaud !... Il a répondu : — Oh! oui, il fait « chaud!... J'ai continué: — Moins chaud « qu'hier pourtant... Il a répondu : — Oui, parce « qu'il y a un peu d'air...
« Ça y était ; la glace était rompue; nous nous « sommes mis à causer; au moment où je comte mençais à manœuvrer pour arriver à la grosse « question, je vois descendre du perron, au fond « de la cour, une jeune demoiselle diablement « gentille, mon capitaine, sauf permission, avec (( un gros morceau de pain à la main. Je dis au <c concierge : — C'est votre bourgeoise ?.•. Il me « répond : — Non, c'est la fille du locataire, un « monsieur de Paris...
« Alors il se met à défiler le chapelet de ce que « je vous ai dit tout à l'heure. Il n'y avait aucun « mérite, je vous le répète, mon capitaine. Il « allait tout seul, ce concierge. Il allait encore^ « quand je vois la demoiselle traverser la cour » sans son morceau de pain. Le concierge me
UN MARIAGE d'aMOUR. 2Î
< dit : — La revoilà, la fille du monsieur de Paris ; tous les jours elle va donner du pain à son cheval dans Técurie...
« Cependant la jeune demoiselle remontait le perron, mais très lentement, en me regardant. Elle paraissait étonnée de me voir là ; elle avait Tair de se dire : — Mais qu'est-ce qu'il fait donc là, ce chasseur?...
« Elle rentre dans la maison... Pendant ce temps, le concierge m'en faisait un éloge, de cette demoiselle... oh! mais un éloge 1 qu'elle était si douce, si bonne et pas seulement pour les chevaux, aussi pour les personnes. Ainsi, tenez, quand ils sont arrivés, il y a trois semaines, la petite fille du concierge était malade... Eh bien! croiriez- vous que cette de-^ moiselle... Mais pardon, mon capitaine...
ça ne vous intéresse peut-être pas, tous ces détails... Si ça vous intéresse ? C'est bien, alors je continue... Je vous disais donc que cette petite fille du concierge, elle venait la voir tous les jours, elle lui envoyait des bouillons,, des choses bonnes à manger; elle lui apportait elle*même des joujoux, des bonbons; elle res»
« tait quelquefois des quarts d'heure dans la loge, « à lui raconter des histoires, à cette enfant!...
« Le concierge était en train de me raconter ça, « quand arrive une femme de chambre... uneassez « belle personne, mon capitaine, sauf permission. « Elle arrive donc et dit au concierge : — Est-ce « qu'il n'y a pas une lettre pour Mademoiselle ? « — Oh ! non, les lettres pour Mademoiselle, je les « monte tout de suite, vous savez bien...
« Moi, je me disais : — Tiens, on pourrait peut- « être en tirer quelque chose, de la femme de « chambre... Alors je recommence: — Il fait « chaud, mademoiselle. — Oh! oui... Jeconti- « nue : — Un peu moins chaud qu'hier...
« Ça réussît tout aussi bien qu'avec le con- « cierge, et voilà la conversation qui recom- « mence. La femme de chambre me demande « si je ne connais pas un certain Camus, bri- <( gadier au io« hussards.... Nous bavardions « lorsque tout d'un coup elle s'écrie : — Oh ! je « me sauve... Mademoiselle qui m'attend ! — Et « elle se fâcherait, votre maîtresse. . . Elle vous « gronderait? — Ma maîtresse se fâcher, me « gronder, jamais de la vie I II n'y a rien au
UN MARIAGE D AMOUR. 2b
« monde de meilfeur que Mademoiselle... »
^ C'est tout?
— Oui, c'est tout.
— Ainsi vous me faisiez espionner...
— Positivement, mais ton récit du 26 à toi ?
— Le voici. « Mardi 27 mai. Hier, dans Ta- « près-midi, j'allais porter du pain à Nelly ; en des- « cendant le perron, je vois un militaire qui cau- « sait avec le concierge . Je reste cinq mi- « nutes à l'écurie; en sortant, je regarde : le « militaire est encore là... Je remonte dans ma « chambre. J'y trouve Julie. Oh 1 quand la cu- « riosité vous prend, c'est horrible ! Je dis à Julie : « — J'attends une lettre de Paris; allez donc « voir si elle n'est pas chez le concierge...
« Elle part... j'attends... Julie ne revient pas. « Je vais dans mon cabinet de toilette qui donne « sur la cour, je vois Julie : elle cause avec « ce militaire I Enfin elle revient. — Il n'y « avait pas de lettre, mademoiselle. — Vous « êtes restée bien longtemps. — Mais non, ma* « demoiselle, — Si fait, je vous ai vue; vous « causiez avec un hussard. — Un hussard! Oh!
« non, mademoiselle. — Puisque je vous ai vue...
26 UN MARIAGE D^AMOUE.
« — Je ne causais pas avec un hussard^ made- « moiselle; c'était un chasseur; il y a une diffé- « rence dans runiforme. Les hussards ont des « tresses blanches et les chasseurs ont des tresses u noires ; les hussards ont le collet pareil au dol- « man et les chasseurs ont le collet rouge. — « Comment savez-vous tout cela, Julie ? — J'ai « un cousin dans les hussards, mademoiselle ; ici, « à Saint-Germain, il n'y a pas de hussards^ il « n^ a que des chasseurs: deux régiments,, le « 2i« et le 22®, qui font brigade ensemble... Le « soldat qui était là, c'était un chasseur du 21*... ' « Du vingt et unième l Son régiment! Macon- <c versation militaire avec Julie devait avoir des « conséquences déplorables... Vers six heures, « nous allons avec maman faire un tour à pied <t sur la terrasse. Nous rencontrons deux office ciers de chasseurs. Maman me dit : — Ils ont a de ^Its chevaux, ces hussards.
« Je lui réponds étourdiment : — Ce œ sont k pas deshussardS) tnaman, ce sont, des cbas- «r seurs; les hussards ont des ireases blancfaes te et les chasseurs ont des tresses noires; les « hnssard» ont le collet pareil au dûL««
UN MARIAGE d'aMOUR. IJ
« Je n'achève pas.-. Je rcgarJe maman. Elle « était suipéfeite : — Comment sais-tu tout a cela? — Mon Dîeu! maman, c'est Julie...
« Elle a an cousin dans les hussards. .. Alors, un « jour, pendant qu'elle me coiffait... — Singulier c< sufet de conyersatk>n ! dit maman...
ce Nous en restons là... Mais tout n'était pas « fini. Papa revient de Paris, on se m^ à « tatile, et papa nous raconte qu'il a roicontré « en chemin de fer un c^cier... Si c'était lui !... « Un colonel. •• ce n'est pas lui !... Papa a passé « un mois. Tannée dernière, avec ce colonel à a Cauterets. Ils faisaient le whist ensemble. Ils « ont renoué connaissance tout à l'heure. Papa « l'a invité à dîner la semaine prochaine, le mer- « crtéà 4 juin.
« Je dis à papa : — Est-ce que le régiment de « ce cokmel est à Saint-Germain ? — Oui, son ré- « giment est ici. — Elst-ce le 2 1® ou le 22*? — Il « y a donc deux régiments ici? — Oui, papa, « te ^1* et le 22% ils font brigade...
« Voilà papa encore plus suffoqué que ma- « man. — Mais qui est-ce qui t'a appris cela I « — Mon Dieu ! c'est Julie, elle a un cousir
« dans les hussards... — Je n'y comprends rien, « dit maman ; Jeanne depuis quelque temps ne « parle plus que de chasseurs et de hussards. « — Eh ! eh ! dit grand'maman, elle a peut-être a distingué quelque bel officier...
« Je deviens écarlate ; je réponds avec impa- « tîence, presque avec colère. Je commence à <i lui en vouloir sérieusement, à ce monsieur que « je ne connais pas, que je ne connaîtrai jamais. « Oui, je lui en veux d'avoir fait ainsi irruption « dans ma vie. Pourquoi m'a-t-il regardée en « chemin de fer ? Pourquoi est-il venu faire de la « haute école sous mes fenêtres ? Pourquoi s'est- « il mis au pas, l'autre jour, en m'apercevant ? « Si je le rencontre, moi, dès que je le recon- « naîtrai, je prendrai le galop, le grand galop... « Hélas! le grand galop, ce n'est plus trop Taf- « faire de ma pauvre Nelly ; elle vieillit. Aussi (( papa va-t-il, pour ma fête de naissance, me « donner un autre cheval...
« Je voudrais bien savoir si c'est son colonel « qui doit dîner ici le mercredi 4 juin. >'
C'était la dernière phrase du bulletin du 27 mai.
UN MARIAGE o'aMOUR. 29
Elle passa ensuite en revue une dizaine de pages de son cahier.
— Du 28 mai au 3 juin, rien sur toi, absolument rien...
— Et là, répondît-il, rien non plus sur toi.
C'est que nous avons eu la douleur de ne pas nous voir pendant ces huit jours. Je n'étais pas à Saint-Germain... Nous étions partis, une vingtaine d'oflSciers des deux régiments, avec le général et les colonels, pour des manœuvres avec cadres, entre Vernon et Rouen. J'avais emmené Jupiter et mes petites notes de cette semaine de voyage sont pleines de choses fort aimables pour mon nouveau cheval : Jupiter irréprochable, ,. vigoureux^ ardent et sage... Hier le colonel a monté Jupiter et Va ti^ouvé parfait^ etc., etc. Le 3 juin, à huit heures du soir, nous rentrions à Saint- Germain, et le 4 juin... Je ne t'avais pas oubliée... tiens, regarde. Là... Vais-je la revoir^ la petite blonde de la terrasse ?
— Et voici mon 4 juin, à moi : <c Je sais son « nom. Ce soir, nous avons eu le colonel à dîner. « Il arrive à sept heures. Mes regards vont droir « au collet de son uniforme.. Je vois le chiffre
30 UN MARIAGE d'aMOCK.
« 21... Cétait bien son colonel. Pendant le H dîner, conversation parfaitement banale...
H mais, après le dîner, pendant que je servais le H café... — Colonel, dit papa, vous pourriez « peut-être me rendre un. service : je voudrais H donner un cheval à cette jeune personne; si « vous connaissiez une bonne bête, très sage... « Moi de protester : — Pas trop sage, colonel; « je monte très bien à cheval... (Et c'est vrai, je «c monte très bien). . . — Je chercherai, répond le « colonel, je m'informerai... Ah ! un des officiers « de mon régiment a un cheval qui vousconvien- « drait admirablement, mademoiselle... je Tai « monté ces jours derniers... Il est parfait. — « S'il voulait me le céder, dit papa, avec un bon « bénéfice... — Oh ! cet officier-là sera tout à « fait indifférent au bon bénéfice; il est riche, « très riche... C'est un capitaine. M^ de Léo- « nelle. — Un capitaine et riche ? s'écrie -Geor- « ges ; c'est peut-être l'officier que nous avons vu « l'autre jour dans une petite charrette anglaise «c avec un poney noir. — C'est lui-même. — Oh I « nous le connaissons bien, ma sœur et moi ; « nous l'avons rencontré plusieurs fois...
UN MARIAGE d'aMOUR. 3i
< Pour k coup je sens mes joues flamber, «littéralement flamber,.. Le colonel me re- «c garde... Je dois être cramoisie... Il va s'en « apercevoir.,. Il nous quitte à dix heures et, en « partant, médit : -'• Je parlerai demain matin « à M. de LéonePe, mais j'ai grand'peur de ^< ne pas réussir... 11 T^dore, son cheval...
« Les choses en sont la ! Est-ce que je vais lui « acheter son cheval ? Pap? m'a ouvert un crédit « de trois mille francs. »
— Nous arrivons au 5 juin s journée décisive... La séance chez le phç^gv^ohe de la fête.
— Et ta première visite, l ommcncc.
La distance entre eux avait diminué. Elle était venue s'asseoir, non pas sur ses genoux, mais sur un petit pouf à ses pieds, et pendant qu'il lisait, elle appuyait câlinement sa tête sur ses genoux... si bien que, profitant des avantages -du terrain — il dominait la situation, — le capitaine se mit à embrasser Jeanne avec une certaine vivacité. Elle se dégagea... pas tout de suite...
— Allons, finis, lui dit-elle; finis et commence.
Il commença :
32 UN MARIAGE I/aMOUR.
« Jeudi 5 Juin. Ce matin, après la manœu- M vre, nous rentrions au pas, le long de l'avenue « des Loges. L'adjudant vient me chercher de la c( part du colonel... Je le rejoins en tête de la co- « lonne. — Capitaine, me dit-il, vous n'avez pas « envie par hasard de vendre votre nouveau che- « val? — Certainement non, mon colonel... — « Même avec un joli bénéfice ? — Même avec un « joli bénéfice. — C'était pour une bien jolie per- « sonne et qui vous connaît. — Qui me connaît, « mon colonel? — Oui, elle vous a rencontré « plusieurs fois, elle vous a vu sur la terrasse... « enfin elle avait l'air de vous connaître... et j'ai « cru riiême remarquer que, lorsque j'ai prononcé « voire nom hier, elle a rougi, rougi d'une ma- « nière très sensible. — Et qui est-ce donc, mon « colonel? — C'est la fille d'un ingénieur, un « M. Labljnière. — Une blonde, mon colonel?
« — Oui, une blonde. — Qui habite une maison « sur la terrasse? — C'est cela même ; vous voyez « bien que vous la connaissez . — De vue seulece ment, mon colonel. — Eh bien ! voyez si vous « voulez céder votre cheval à cette jolie blonde... « Au revoir, capitaine...
« Vendre Jupiter? à tout autre jamais!... A « elle!... j'hésite... Elle est si jolie!... En enten- (( dant mon nom, elle aurait rougi... Le colonel « a rêvé... Pourquoi aurait-elle rougi? Pour-
« quoi?
« ... Ma sœur Louise arrive à onze heures...
« Elle vient me demander à déjeuner avec ses ence fants. C'est la fête de Saint-Germain, et les ence fants, après le déjeuner, demandent à aller « voir les boutiques. — Mon oncle, s'il y a un « photographe, tu nous feras faire nos portraits. « — C'est convenu...
« Il y a justement un photographe ; nous ence trons dans sa baraque... Elle était là !... avec ce son petit frère, sa nxère et un gros caniche ce noir. Le petit frère était à genoux par terre <e près du caniche noir et tâchait de le décider à e< rester bien tranquille : — Voyons, ^b... ne ce bouge pas... c'est pour faire ton portrait...
ce Mais Bob nç tenait aucun compte des c( prières du petit garçon, lequel, perdant couce rage : — Parle-lui, Jeanne, parle-lui... il n'y a ce que toi qui aies de Tautorité sur lui... et parlecc lui en anglais ; il comprend l'anglais bien mieux
34 UN MARIAGE d'aMODR.
« que le français. — Mais nan, Georges, tu es
• ridicule. — Jeanne, ma petite Jeanne...
H Elle se décide et, regardant monsieur Bob
• bien sévèrement: Now^ Bob^ Master Bob^ be
• obedient! look at me! so.,. Now be stillt...
• Hvsh!... Stillt...
a Elle a décidément de l'autorité sur le caniche ti noir. II se tient immobile... Sa voix est char- « mante. Et son visage! . .. Je Tai contemplée là, « tout à mon aise... en pleine lumière... c'est une « merveille de grâce et de jeunesse. »
— Attends un peu... Montre.
— Pourquoi?
— Je crois toujours à de petits arrangements.
— Tu as tort... Regarde.
— Oui... je vois... Mervedle de grâce et de feunesse,.. C'est bien... Continue...
. — ^^ontinue !
« Elle aura Jupiter! En partant, elle a dit à « ma sœur (il m'a semblé qu'il y avait un pe j d'éc motion dans sa voix) : — Je vous demande « pardon, madame, de vous avoir fait attendre...
« J'aurais dû trouver quelque chose à dire... •c Mais rien, je n'ai rien trouvé. J'ai été absurde...
« Je me suis incline... EUIe m'a fait un petit sa- <( lui... Elle est sortie de la baraque du photo- « graphe. — Quelle ravissante jeune fille I me « dit ma sœur* — Ah! je crois bien!...
« Ei me voilà parti l... Je dis à ma sœurcom- « ment elle se nomme, où elle demeure... Le <c père est un ingénieur du plus haut mérite, etc, « J'avais hesoia de parler d'elle... Stupéfaction . « de ma sœur. — Mais tu es amoureux ! — « Amoureux! non. — Si fait, tu es amoureux... « Eh bien, il faudra s'informer... Cela me ferait « une très jolie beller^œar . ....
« Je reconduis Louise au chemin de fer...
(c Non^, je ne suis pas amoureux... Mais elle « aura Jupiter! Seulement une inquiétude me « prend... Oui, tecatalogue de Chéri disait bien : « a été monté en dame.,. Mais il faut se défier « des indications de catalogue... Pauvre chère .« petite! Si un accident lui arrivait! J wais chez j(t moi une seUe de femme. Ma sœur venait quelce quefols monter à cheval avec ijioi... Je dis a « Picot : — Mets la selle de femme sur Jupiter-^ « et conduis^le au manège. Prends une couvera ture..«
« Un quart d'heure après, je faisais monter « Picot en rfawe sur Jupiter; je lui avais enve- « loppé les jambes dans la couverture pour lui « tenir lieu d'amazone. Jupiter prend le galop. « — Ah ! mon capitaine, il connaît son affaire, « me crie Picot, il a été monté en dame...
« Je veux fairel'essai moi-même. Je m'installe à « mon tour sur Jupiter en dame^ avec les genoux « entortillés dans la couverture. Je trotte Jupiter « et je le galope, et, pendant que je le trottais, « et pendant que je le galopais, je me disais : — « Quand je pense que si je suis là dans cette po- (( sition et dans cet accoutrement ridicules, c'est « parce que j'ai rencontré, il y a quinze jours, <c en chemin de fer, une blondinette qui lisait un f( roman anglais!...
« Allons, décidément , Jupiter se monte en « dame^^lle aura Jupiter I... Oui; mais com- « ment l^ui donner ? Il serait correct de mettre « le cheval à la disposition du colonel. Non, je « vais aller moi-même chez elle tout de suite... « Je pars. • . Picot me suivait, tenant Jupiter à la « main... Nous arrivons ; nous entrons dans la « cour. Je regarde Picot; il avait un air malin;
UN MARIAGE D'aMOUR. Sy
« il se disait : — Eh ! eh ! c'est donc pour cela « que mon capitaine m'a envoyé aux renseigne- « ments...
« Je sonne. — Monsieur Lablinière ? — Mon- « sieur est à Paris. — Madame Lablinière ? — « Madame est ici. — Faites passer ma carte.
« Dites que je viens pour un cheval...
a Le domestique va m'annoncer. Si elle allait « ne pas y être I J'entre... Elle était là!... avec sa « mère, sa grand'mère, son petit frère et son caiû- « che noir... Alors je ne sais plus ce qui s'est passé. « J'ai dû être absurde. Je me souviens vaguement « qu'ilaétéquestiondepelham, de martingale à an- « neaux. Je croîs lui avoir dit que le cheval s'ap- « pelait Jupiter... et je suis parti en la priant de « garder Jupiter, de l'essayer pendant huit jours, « pendant quinze jours... Il a bien fallu parler « aussi du prix. Les mots, à ce moment, m'écor- « chaient les lèvres... Je ne pouvais pourtant pas « lui donner Jupiter. Il faudra que je prenne son « argent. Nous sommes descendus dans la cour, « et là, près de Jupiter, nouvelle conversation « aussi ridicule, aussi folle que la conversation « dans le salon. Je me mourais d'envie de dire à
38 UN MlRlAdE d'aMOUIÎ.
« cette charmante créature ; Vous êtes un ange et « je vous adore! Et je lui disais : Il faudra don- « ner dix litres d'avoine au cheval, etc., etc. J'ai « débité d'étonnantes inepties. Je lui ai dit, je u m'en souviens maintenant, que le cheval avait « besoin d'un petit poids et qu'il serait plus heu- « reux avec elle qu'avec moi... J'ai dû faire sur If elle, avec des phrases pareilles, une impression « désastreuse. Enfin, je suis parti avec Picut ; « j'avais si bien la tête à l'envers qu'en rentrant K chez moi. tout le long dû chemin, j'ai causé « avec Picot... pour parler d'elle... Et cela me « remuait tout doucement le cœur, quand Pfcot « me disait : — La jolie blonde... elle a eu une € façon de me regarder... Je crois bien qu'elle « m'a reconnu. Elle m'avait bien dévisagé, le K jour où je siiis allé faire causer le concierge, n C*€8t çUe, la jolie blonde, mon capitaine, qui « a été si bonne pour la pauvre petite fille majK lade. o — Brave Picot, x:'est un peu lui qui a fait notre
mariage...
— Ma foi, oui, il a été le premier à me donner de très bons renseignements.
UN MARIAGE d'aMOUR îg
— Et moi qui n'avais pas de renseignements sur toi et qui commençais à t'aimer... sans renseignements ! Tiens... tu vas en juger.
€ Jeudi bjuin. Les événements se précipi- « tent ; comment cela finira-t-il, mon Dieu ? J'ai « son cheval. II s'appelle Jupiter. 11 est là, dans « notre écurie, entre Nelly et le poney de Geor- « ges. Tâchons de mettre un peu d'ordre daas « ma pauvre tête. Que de choses dans cette jour- « née ! Georges après le déjeuner, me dit : — « Petite sœur, lu sais qu'aujourd'hui nous devons « aller chez le photographe de la fête pour faire M< faire le portrait de Bob. — Tu peux bien y « aller sans moi avec maman. — Non, si tu n'es « pas là. Bob ne restera pas tranquille...
« Je me résigne, nous partons, nous arrivons <c chez le photographe. Au moment où Bob cornai mençait à poser, je vois entrer dans la baraque. .. « Qui ça?... Lui!... et pas seul... avec une femme, « toute jeune et toute charmante. Qu'est-ce que « c'est que cette dame? Mais voici deux enfants. « Ils l'appellent mon onde... C'est sa sœur!,.. « Georges ne pouvait faire entendre raison à <c Bob*, alors j'ai été obligée de >ouer là, sous ses
« yeux, une scène ridicule. J'ai dû lui faire l'effet « d'une petite idiote. J'ai tenu à Bob des discours « en anglais. J'avais l'air de montrer un chien « savant. Je me suis sauvée toute rouge de honte « et de confusion. Je rentre à la maison, désolée, c< furieuse. Je m'enferme dans ma chambre. Ce- « pendant, à cinq heures, il faut bien descendre c< pour le thé.
« Je descends. J'arrivais à peine, Pierre ap- « porte une carte. — Qu'est-ce que c'est ?
« dit maman. — Madame, c'est un officier, « un capitaine de chasseurs. — Un capitaine c< de chasseurs!... Je ne connais pas de capitaine « de chasseurs. Je viens à la campagne pour être « tranquille et la maison est envahie par des sol- « dats! Un colonel hier 1... un capitaine aujour- « d'hui I . . . Nous aurons demain tout le régiment ! « Qu'est-ce qu'il veut, ce capitaine ? — Madame, « il m'a dit qu'il.venait pour un cheval. — Re- « garde donc cette carte, Jeatine ; . . . mais qu'est-ce « que tu as? comme tu es rouge I... Tu as le « sang à la tête. — Non, maman. — Eh bien, « reg|aj:^e et lis... Je prends la carte et je lis : « Comte Roger de Léanelle^ capitaine au 21^
« chasseurs. Comte! il est comte! Il ne man- « quait plus que cela ! — Léonelle ! s'écrie « Georges, mais c'est Tofficier du cheval pour « Jeanne. — C'est vrai, dit maman, le colonel a « dit ce nom-là hier... Et ton père qui n'est pas « là... Enfin, il faut le recevoir, ce monsieur... « Faites entrer, Pierre... Seulement, Jeanne, <( c'est toi qui porteras la parole, parce que tu « sais; je n'entends rien, moi, aux choses de « cheval...
« La porte s'ouvre... C'était lui !... Il entre, il « salue... et maman, après une phrase suffisam- « ment aimable, mais qui aurait pu Têtre « davantage, maman me dit : — Jeanne, c'est « pour ton cheval, vois donc avec monsieur...
« Nous voilà tous les deux en présence. Tout le « poids de la conversation retombait sur moi. Il « a été charmant, lui, de grâce, de tact et de « simplicité. Et moi, j'ai été stupide, positivement « stupide. Je me sentais inerte, écrasée, anéan- « de. Je vais essayer de me rappeler les termes « de cette conversation qui a dû lui donner de « moi une si déplorable idée. Nous étions là, « assis à deux pas l'un de l'autre. Moi, heureu-
« sèment, à contre-jour. — Mon colonel nVa w parlé ce matin, mademoiselle, et m'a dit que « vous cherchiez un cheval. — En effet, mon- « sieur, c'est papa qui me le donne pour ma fête « de naissance...
« Était-ce asser bête! Quel besoin de lui « dire cela?... Cest que les paroles ne me « venaient pas et alors , dans mon trouble , € je disais n'importe quoi. 11 continue : — Je « peux mettre à votre disposition un cheval qui, « je crois, vous conviendra parfaitement. — Je « vous remercie, monsieur, mais votre colonel a « dit hier que vous aimiez beaucoup ce cheval et « je ne voudrais pas... — Mon Dieu, mademoi- « selle, c'est un excellent cheval, et sans cela je € ne me permettrais pas de vous le proposer, € mais il est un peu mince pour moi ; un petit « poids lui conviendra mieux.
« Il mentait, car le colonel l'a monté, le che- « val... et Ta trouvé merveilleux... Et pour porter ff le colonel I il n'est pas d'un petit poids, le colo- <i cei! Il est énorme II!
« Un petit poids lui conviendra mieux.
« Était*ce assez aimable sous une forme parfai-
« tement discrète et distinguée! Il faut bien pé- « nétrer le sens caché de cette phrase. Cela vou- « lait dire : Vous êtes, vous, fine et légère, vous « êtes une plume, vous êtes un oiseau I...
« Il ajouta : — Notre travail est quelquefoi « très dur... Le cheval sera plus heureux avcj « vous...
« Plus heureux avec vous fît II a p>rononcc (( cette phrase avec une sorte de douceur, pres- « que de tendresse. C'était une façon détournée « de me dire : On ne peut pas ne pas être heureux « avec vous. Tout le monde doit être heureux « avec vous, même les chevaux !...
<( Peut-on rien imaginer de plus ingénieux, de « plus délicat ! »
Et Jeanne, s'interrompant tout à coup :
— Alors tu ne te rendais pas compte de toutes ces jolies choses que tu me disais ?
— Non.
— Les pensais-tu, au moins ?
— Oui.
— C'est Tessentiel... je reprends.
« Et moi, pour le remercier, je réponds sèche- « ment : — Eh bien, monsieur, j'accepte ; quand
• pourrai-je essayer le cheval ? — Mais je Taî « amené; il est là, mademoiselle. Je vais vous te « laisser. Vous le garderez à Tessai huit jours, « quinze jours, tant que vous voudrez, on ne « saurait trop essayer un cheval. — Oh ! mon- « sieur, vous êtes trop complaisant. Je monterai « le cheval demain... et papa vous portera tout « de suite la réponse. — Non, mademoiselle, je a vous en prie, gardez le cheval au moins deux « ou trois jours avant de vous décider. Il ne me « fera nullement défaut. — Eh bien ! soit, mon- « sieur, et je vous suis bien reconnaissante...
(( Il se lève, salue, allait sortir... quand, tout « d'un coup, maman : — Mais, Jeanne, tu ne « penses pas à une chose très importante... le prix « du cheval...
« Oh! maman, )e laim;: bien, oui, je Taime « bien; je l'aime de tout mon cœur; mais vrai, « là, pendant un quart de seconde... pas plus... « je l'ai détestée ! Et elle avait raison par-dessus « le marché, maman. Il valait peut être quatre « ou cinq mille francs, le cheval... et alors mon « budget ne m'aurait pas permis... Mais avoir « à traiter directement avec lui cette misérable,
« cette basse question d'argent ! cela me faisait « horreur!
« Je me mets à dire : C'est vrai, monsieur, c'est « vrai, monsieur. Il y a la question du prix...
« Lui, heureusement, venant à mon secours :
« — Ph! mademoiselle, le cheval n'est pas « d'un grand prix. — C'est que papa ne me donne « que trois mille francs. — Trois mille francs ! c mademoiselle; le cheval ne vaut pas trois « mille francs. Je ne l'ai payé que dix- neuf cents « francs et, quand on se défait d'un cheval, on € est toujours préparé à ne pas rentrer tout à « fait dans son argent ! . . .
« Ah I c'est alors que je me suis dit : Mais il « m'aime! mais il m'aime 1! Ce cheval qu'il <( adorait, il veut me le vendre à perte pour le « seul plaisir de me le vendre. . .
« Et je réponds dans mon trouble : — Oh ! non, « par exemple ; il faudra que vous ayez un petit « bénéfice. — J'en aurai un très grand, made- « moiselle, si j'ai le bonheur de vous obliger. Que « le cheval vous convienne, et je vous assure « que M. votre père et moi, nous nous mette trcns facilement d'accord sur le prix...
• pourrai-je essayer le cheval ? — Mais je Tai « amené; il est là, mademoiselle. Je vais vous ïe « laisser. Vous le garderez à Tessai huit jours, « quinze jours, tant que vous voudrez, on ne « saurait trop essayer un cheval. — Oh ! mon- « sieur, vous êtes trop complaisant. Je monterai « le cheval demain... et papa vous portera tout « de suite la réponse. — Non, jnademoiselle, je a vous en prie, gardez le cheval au moins deux « ou trois jours avant de vous décider. Il ne me « fera nullement défaut. — Eh bien ! soit, mon- « sieur, et je vous suis bien reconnaissante...
« Il se lève, salue, allait sortir... quand, tout « d'un coup, maman : — Mais, Jeanne, tu ne « penses pas à une chose très importante... le prix « du cheval...
« Oh! maman, je laimc bien, oui, je Taime « bien; je l'aime de tout mon cœur; mais vrai, « lu, pendant un quart de seconde... pas plus... « je l'ai détestée ! Et elle avait raison par-dessus « le marché, maman. Il valait peut être quatre « ou cinq mille francs, le cheval... et alors mon « budget ne m'aurait pas permis... Mais avoir « à traiter directement avec lui cette misérable,
« cette basse question d'argent ! cela me faisait « horreur!
« Je me mets à dire : C'est vrai, monsieur, c'est « vrai, monsieur. Il y a la question du prix...
« Lui, heureusement, venant à mon secours :
« — Oh! mademoiselle, le cheval n'est pas « d'un grand prix. — C'est que papa ne me donne « que trois mille francs. — Trois mille francs ! c mademoiselle; le cheval ne vaut pas trois « mille francs. Je ne l'ai payé que dix-neuf cents « francs et, quand on se défait d'un cheval, on c est toujours préparé à ne pas rentrer tout à « fait dans son argent ! . . .
« Ah I c'est alors que je me suis dit : Mais il « m'aime! mais il m'aime 1! Ce cheval qu'il <( adorait, il veut me le vendre à perte pour le « seul plaisir de me le vendre. ..
« Et je réponds dans mon trouble : — Oh ! non, « par exemple ; il faudra que vous ayez un petit « bénéfice. — J'en aurai un très grand, made- « moiselle, si j'ai le bonheur de vous obliger. Que « le cheval vous convienne, et je vous assure « que M. votre père et moi, nous nous met- « trc^ns facilement d'accord sur le prix...
« Là-dessus, salut circulaire à grand'matnan, « à maman, à moi, à Georges, à Bob, à tout le « monde. Il allait partir, mais, sur le seuil de la « porte, il s'arrête ; il avait décidément de la peine « à partir. »
— Oui, c'est vrai.
— « Il me dit qu'il désirerait donner quelques <c explications à notre cocher sur la manière de « brider le cheval, sur le mors qui l'embouchait « le mieux... Alors grand'-maman... elle a été « parfaite, grand'maman!... Maisdame... grand'- « maman, elle n*est pas comme maman, elle ne « déteste pas les militaires... Elle a donc été parte faite, elle a dit: — Descendons avec monsieur, c Jeanne ; nous verrons le cheval. . Louis doit être « dans la cour.
« Nous sommes descendus , grand'maman ,
« Georges, Bob, lui et moi... Le cheval était là,
i ( tenu en main par un chasseur ; et, sur le dos du
{'< cheval, j^aperçoîs une selle de femme. I-^ capi-
f« taine voit mon étonnement. — J'ai une selle
« de femme, me dit-il, pour ma sœur, qui vient
« quelquefois montera Saint-Germain... et tout
€ à l'heure, comme je n'aurais voulu pour rien
« au monde vous exposer à un accident, j'ai a mené le cheval à notre manège et je Tai fait « monter en dame par mon ordonnance.
« Je regarde l'ordonnance : c'est le chasseur de « Tautre jour, le chasseur qui causait avec le « concierge. Il me reconnaît, je le reconnais. Je « deviens écarlate. Et le capitaine, lui aussi, rou- « git légèrement. Je crois bien qu'il a compris « que nous nous reconnaissions, le soldat et « moi...
te Ce n'était rien encore. L'ordonnance prend la « parole et dit: — Mais mon capitaine aussi Ta « monté en dame, le cheval, avec la couverture « roulée en amazone. lia voulu s'assurer par lui- « même...
« Alors le capitaine est devenu si rouge et moi c( si pâle, que l'ordonnance s'est arrêté, ayant a peur d'avoir dit une bêtise.
« Emue jusqu'aux larmes, je balbutiais : — « Ah ! que vous êtes bon, monsieur, que vous « êtes bon?...
« Lui, de son côté, répétait : — C'est bien « naturel, mademoiselle, c'est bien naturel I...
« Et grand'maman, qui ^st fine, nous regar-
« daît avec ses petits yeux qui sont à la fois très « doux et très perçants.
« Louis, par bonheur, est arrivé. 11 n'était (c pas dans la cour ; Georges était allé le cher- « cher. Alors, devant Louis, nous avons eu « encore un petit bout de conversation... Là je « ne sais plus trop ce qui s^est dit. Il nous a ex- « pliqué qu'il fallait mettre au cheval un mors « très doux. J'ai interrompu pour dire : — Ua c pelham?... lia répondu: Non,pasdepelham...
« un mors très doux. • . Il a conseillé une martin- « gale simple ou à anneaux, je ne me rappelle (( pas... Enfin il a poussé la bonté jusqu'à donner « des indications sur la nourriture du cheval, « tant d'avoine, tant de paille, tant de foin. « Après quoi, il nous salua, il allait partir. Je « fais un pas vers lui. Il s'arrête. Je voulais abso- « lument lui dire quelque chose d'aimable, de « gentil... mais l'émotion m'étranglait, les paro- (( les ne venaient pas. Lui attendait et répétait: « Mademoiselle... mademoiselle... Cétait une si- « tuation intolérable. Il fallait parler à tout « prix... Je ne trouve que ceci : — Par- « don, monsieur, comment s'appelle le che-
« val ? — Jupiter, mademoiselle. — Merci, mon- « sieur. — Mademoiselle...
« Et il est parti avec le chasseur, qui emportait « la selle de femme sur ses épaules. Il s'appelle « Picot, ce soldat. Georges entre à Técurie avec « Louis. Je reste seule avec grand'maman, qui « me dit: — Jeannette, viens donc faire un petit « tour dans le jardin...
« Là, sur un banc, elle ma confessée, grand'- « maman, et je lui ai toat raconté... tout^ c'est- à- « dire rien^ car il n^y a rien et cependant ce rien « est quelque chose. Grand'maman m'a dit : — « Petite folle ! petite folle! ne va pas te mettre en c< tête. . . — Je ne me mets rien en tête, grande « maman; je sais très bien que tout cela, c'est le « hasard, oui, c'est le hasard... Mais, je t'en prie, a pas un mot à maman ; elle se inoquerait de moi, c( et puis, elle n'est pas comme toi, maman ; elL* <( n'aime pas les militaires. — Comment ! alorf « moi? — Oui, grand'maman, toi, tu les aimes, et « il m'est arrivé plusieurs fois de me dire : — Je ne « sais pas, mais il me semble que cela ru serait « pas désagréable à grand'maman, si, par hasard, « j'épousais un militaire...
5o UN MARIAGE D AMOUR.
« Nous rentrons. — Enfin vous voilà, dit « maman, mais expliquez-moi ce qui se passe. Il « paraît que la cour était pleine de soldats. — Pas « du tout, maman, il n'y avait que... ce mon- « sieur et son ordonnance. — Son'ordonnance I « tu parles maintenant la langue des casernes. c< — Maman, c'est un mot que j'ai entendu tout « à rheure. — Il a l'air, d'ailleurs, parfaitement « comme il faut, ce monsieur, dit maman, et puis « tu n'as peut-être pas fait attention, en lisant sa « carte. Tiens, il est comte. — Comte? — Oui, « regarde. — Non, je n'avais pas remarqué...
« Peut-on mentir plus effrontément ! Maman a était très radoucie... Elle est excellente, ma « pauvre chère mère, mais elle a une petite fai- « blesse. Si je devenais marquise ou comtesse, « elle serait ravie. Moi, je n'attache pas à ces « choses-là une grande importance. Bien sûr, « cela ne me ferait pas aimer quelqu'un que je « n'aimerais pas... Mais enfin cela ne m'empê- « cherait pas d'aimer quelqu'un que j'aimerais, y
— Tu as fini ?
— Oui... et en voilà, je pense, assez pour un seul jour... A toi maintenant.
— « Vendredi b juin. Je dois y mettre de la (( discrétion. Je n'irai pas dans la forêt, je nMrai (( pas sur la terrasse. J attends. »
— « Vendredi 6 juin. J'ai monté Jupiter ce « matin et je crois même que je ne l'ai pas mal « monté du tout. C'est la merveille des mervcil- « les I Grand'maman dormait encore quand je « suis partie ; en rentrant, je suis entrée dans sa « chambre pour lui dire bonjour. Elle écrivait. « Elle ne m'avait pas entendue ouvrir la porte. « Alors, voulant la surprendre, je suis arrivée en « tapinois... »
— C'est ton habitude, il paraît...
— « Grand'maman écrivait une lettre qui « commençait par ces mots : Mon cher général. . . « Je n'ai vu que cela. Grand'maman a tout de « suite caché la lettre. Je me rappelle que grand'- « maman connaît un général qui occupe une belle « position au ministère de la guerre. Pourquoi « donc grand'maman lui écrit-elle ce matin? Et
Ui surtout pourquoi a-t-elle caché sa lettre? Après , « le dîner, on parle de l'affaire du cheval ; papa, « demain, ne partira que par le train de midi ; il «ira dans la matinée chez M, de Léonelie...
52 UN MÂRWiGE d'âMOUR.
« La porte &*ouvre. C'était le colonel... et « naturellement on reparle du cheval, de la « visite projetée pour le lendemain ; papa dit que « cela le gêne un peu de ne partir qu^à midi, à « cause de ses affaires. — Ne vous dérangez « donc pas, dit le colonel ; je verrai M. de Léo- « nelle, j^arrangerai cela. Quant au prix, ce sera « dix-neuf cents francs. Vous comprenez bien « que M. de Léonelle n^a pas voulu faire une af-* (( faire. Il a vu que je vous connaissais ; il y a « mis de la déférence ; il a saisi avec empresse- <« ment Toccasion d^être agréable à son colonel... « Maintenant vous pouvez très bien , dans une « quinzaine de jours, lui faire une politesse, rince viter à dîner. Très probablement il refusera ; « c'est un sauvage, un loup. Il ne va nulle part, « il s'enferme le soir pour travailler... En de- « hors du service, pour son compte personnel, « par plaisir...
« Les choses ont été ainsi entendues. Refusera- « t-il ? je ne le crois pas. Et n'était-ce que pour (( être agréable à son colonel ?... Je ne le crois « pas non plus... »
— « Samedi 7 fuin. Nous descendions de
« cheval à huit heures et demie dans la cour du « quartier. Le colonel vient à moi, me remercie « de mon obligeance ; il croit que c^est à cause de « lui que j^ai consenti à... La question du prix « est réglée en deux phrases, et le colonel « ajoute : — Je crois bien qu'on vous invitera à « dîner dans une quinzaine de jours, mais n'ayez « pas peur ; vous pourrez refuser. J'ai dit que « vous étiez un loup, un sauvage. — Mais, mon « colonel... — Est-ce que ce n'est pas vrai ? « Vous refusez toutes les invitations. — Je ne « refuserais peut être pas celle-là, mon colonel. « — Tiens, tiens, est ce que je n'aurais pas « compris? Vous donnez au prix coûtant un H cheval qui valait au bas mot mille écus et dont « vous aviez tout d'abord déclaré ne pas vouloir « vous défaire. Ehl eh! elle a de jolis yeux, la « blondinette. — Eh bien! là, oui, mon colonel; « je vous avouerai queje la trouve délicieuse !
« Cela m'échappa... Leplaisirde parler d'elle... « Avoir Picot pour unique confident, c'était un « peu dur !
« On vient chercher le colonel pour le rap- « port du samedi. Pendant que le rlicf d'es-
« cadrons de semaine rendait compte des gros « événements de la veille : Telle jument a reçu « un coup de pied ^ tel homme a manqué à V appel « du soir^ tel cheval a été mordu, etc., etc., pence dant ce temps, le colonel me regardait d'un air « goguenard, en tortillant sa grosse moustache « grise. Après le rapport, il s'en est allé et, en « passant près de moi, il m'a dit : — Voyez-vous « ça, ce jeune sauvage qui est en train de s'ap- « privoiser et qui vend ses chevaux... par amour !
« C'est un excellent homme, le colonel, mais « horriblement bavard. Mon secret sera bientôt « le secret de tout le régiment. »
— « Samedi 7 juin, Cesi affreux! La nuit « dernière, en rêve, je Tai vu! Oui, voilà où a j'en suis ! Si M. Gambetta est mêlé à ce rêve, f c'est que la veille, pendant le dîner, on avait « tout le temps parlé de lui.
« Donc, il était général en chef... pas M. Gam- <( betta, non, M. de Léonelle... II commandait « toute Tarmée française; il remportait une « grande victoire. M. Gambetta venait le trouver K et iui disait : — Vous avez été Bonaparte ; < soyez Napoléon !
« M. Gambetta voulait lui mettre une cou- <r ronne sur la tête ; mais alors, lui, avec une « admirable modestie, répondait : — Non , non, « Bonaparte me suffit ; Napoléon, je n'y tiens « pas...
a Et M. Gambetta répliquait : — J'aime « autant ça, je garde le pouvoir...
« Est-ce bête, les rêves, et est-ce bête d'écrire d des choses pareilles!...
« Dans la journée, j'ai monté Jupiter. Tou- (( jours là même merveille. Lui, ne paraît pas, par « discrétion, j'en suis sûre. Le soir, après dîner^ (( réapparition du colonel. Maman, en l'entendant « annoncer, a fait une petite grimace qui voulait « dire : — Quoi ! encore ce militaire!
(c Le a>lmiel nous dit que l'affaire de Jupi- « ter est arrangée, à dix-neuf cents francs,.. Et « puis je le vois qui tourne et manœuvre de façon « à emmener papa fumer un cigare dans le jar- « din. Un quart d'heure se passe. Maman s'im- « patiente : — Ah çà ! qu'est-ce que ton père peut « faire avec ce colonel ? II va s'enrhumer, il était « nu-tête. Porte-lui donc un chapeau et tâche « de le faire rentrer... — Oui, maman...
« J'arrive dans le jardin... J'entends cette « phrase prononcée par le colonel : Oest une « perle^jevous dis^ c''est une perle,., Qtpuis un : « Chut i prenei garde l On change de conversa- « tion. Ah I c'est trop fort. Est-ce qu'il aurait « déjà fait demander ma main hiét^atxhiquement « par son colonel ? Est-ce ainsi que cela se passe « dans la cavalerie ! Ce serait aller un peu vite ! « Après une seule entrevue dans laquelle il n'a été « question que de foin, de paille et d'avoine!
« Le colonel et papa sont rentrés au salon. Le « colonel est parti. Papa avait l'air préoccupé. « A onze heures, quand je l'ai embrassé, avant « de monter dans ma chambre, il m'a pris les « deux mains et il m'a dit : — Tu es contente du « cheval de ce monsieur?... J'ai répondu : — « Oh oui, papa... Si tu savais, mon chet Jupiter, « je Tadore !... Je l'adore !I
« Je crois que j'ai dit cela avec trop de feu, « trop d'élan, trop de passion. A tout instant, « j'ai peur de me trahir. Quand je parle de son « cheval, il me semble que je parle de lui ! Et la « pcrle^ qui est<e, la perle? Lui ou moi ? »
— « Dimanche 8 juin. Je reçois ce matin cette
UN MARIAGE d'aMOUR. Sy
« lettre de ma sœur : Je rCen peux plus. J'ai « passé ces deux jours à faire quarante visites. « Je m'arrangeais pour glisser dans la con- « versât ion cette petite phrase : Ne connaisse^' « vous pas ^ par hasard^ une famille Lablinière? « T ai obtenu cinq ou six réponses. Toutes adc( mirables. Des gens parfaits. Pas mal d'^ar^ « gent^ ce qui ne gâte jamais rien., mais de Var- « gent très correctement gagné. Sur la jeune « fille^ un seul cri : C'est un ange l Alle^ donc a de lavant^ mon capitaine.^ si le cœur vous en dit.
« Je reste stupéfait I Cela se voit donc que je « suis amoureux? Ma sœur s'en est aperçue.
« A six heures, petite lettre du père. On m'invite « à dîner pour mercredi prochain, mercredi 1 1 . « Le colonel m'avait dit : Dans une quin\aine. « Faut-il répondre tout de suite ? Non, deissain « seulement. »
— « Dimanche 8 juin. Ce matin, de bonne « heure, je descends. Le facteur venait de passer. « Il y avait un paquet de lettres sur le plateau, « dans lantichambre. Y en a-t-il pour moi ? Non, « mais en voici une pour grand'maman. Une « lettre administrative avec un gros cachet rouge;
« sur ce cachet, je lis: République française. Mi- <i nistère de la guerre. Direction du personnel. « Penser que ma destinée est là, dans cette lettre ! « car, j'en suis bien sûre, elle a demandé des ren- •« seignements,grand'maman, elle a demandé des « renseignements. Un domestique vient à passer. « Je me sauve comme une voleuse. Dix heures.
•« Grand'maman doit être réveillée. Elle a dû « lire sa lettre. Je monte chez elle : — Ah ! te -« voilà, petiote!...
« Elle paraît toute guillerette, grand*maman ; « elle m'embrasse très tendrement, plus tendre- « ment qu'à l'ordinaire. Oh 1 elle est contente, « grand'ihamanl Cela se voit rien qu'à sa façon « de m'embrasser ce matin. La lettre de ce gé- « néral lui a fait plaisir...
« C'est aujourd'hui dimanche ; papa n'est pas « allé à Paris. Après déjeuner, grand'maman « lui dit : — J'ai à vous parler. — Tiens, moi « aussi...
« Ils vont touy les deux dans le fumoir. Pourquoi « grand'maman va-t-elle dans le fumoir? Je ga- « gérais qu'elle fait lire à papa la lettre de ce gé- « néral...
« Elle est patriote, grand'maman. Bien sou- « vent je lui ai entendu dire qu'il n'y a pas de « plus noble carrière que l'armée... et que les « mères sont coupables qui, par égoïsme, em- « pèchent leurs filles d'épouser des, soldats. « Grand'maman a horreur de ces messieurs dont « tout le mérite consiste en ceci : tuer beaucoup « de pigeons au printemps et beaucoup de fai- « sans en automne; tandis que maman, elle, a « une secrète tendresse pour les jeunes gens qui « ne font œuvre de leurs dix doigts, en dehors du « susdit massacre de pigeons et de faisans. Cona tinuellement, à ce sujet, maman et grand'ma- « man se disputent.
« Enfin, la journée se passe. Au milieu du « dîner, papa dit avec une sorte de négligence : « — 11 a été véritablement très aimable, ce jeune « ofiicier; je l'ai invité à dîner pour mercredi i< prochain. — Pour mercredi ! s'écrie maman... « A quoi bon tant de hâte?... Si tu te mets à « attirer ici tous ces militaires 1. .. Celui-là est char- « mant, je l'accorde, ^mais il en amènera d'au a très. . . Notre nr aison va devenir une caserne, un « camp !... »
6o UN MARIAGE d'aMOUR.
— <c Lundi g/uin. Je deviens stupide. J'ai mis « une hciire, ce matin, à écrire les huit petites « lignes de ma lettre pour accepter cette invita- « tion. J ai recommencé dix fois, vingt fois, et, à « peine ma lettre partie, je me suis souvenu que « j'avais mis deux fois le mot vlaisir dans ces « huit malheureuses lignes. »
— « Lundi Qjuin. Il a accepté! Nous déjeu- « nions ce matin ; les fenêtres de la salle à manger « ouvrent sur la cour... Tout d'un coup maman « s'écrie : — Bon! encore un soldat qui rôde là, « dans la cour!... »
« Je regarde et cette phrase m'échappe : Ah ! « c'est Picot!
« Alors il fallait voir maman, il fallait l'en- « tendre! — C'est le comble! voilà que Jeanne t( maintenant sait les noms de tous ces soldats! « — D'un seul, maman, d'un seul... C'est celui « qui, l'autre jour, a amené Jupiter...
« Grand' maman a eu un accès de fou rire...
« Comme elle est gaie, grand'maman I... Ce ma- « tin, dans l'escalier, elle chantait! Devaient ils « être bons, les renseignements donnés par ce « général I...
UN MARIAGE d'aMOUR. 6i
« Après le déjeuner, je me suis emparé de sa « lettre... Comme elle est élégante danssasim- « plicité ! La voici textuellement : Monsieur^ j'ai « reçu Vinvitation que vous m'ave^Jait l honneur « de ni adresser pour le mercredi 1 1 juin. Jt « V accepte avec le plus grand pUisir et la plus « grande reconnaissance. T ai appris avec beau* « coup de plaisir que mademoiselle votre fille « était contente du cheval... Daigne\ agréer y « monsieur^ l'assurance de mes sentiments res~ « pectueux...
« C'est exprès, j'en suis bien certaine, qu'il « a répété deux fois le mot plaisir... Il savait que « je verrais sa lettre... Il tenait à bien appuyer « sur cette idée-là. »
— « Mardi lo Juin. Je dîne demain chez elle.»
— « Mardi lo juin. Il dîne ici demain. »> Et nous arrivons au grand jour du dîner. A toi le récit du dîner.
— Veux-tu m'en croire? ma Jeannette... Restons-en là pour aujourd'hui... Et d'abord, regarde donc un peu quelle heure il est.
— Oh 1 deux heures du matin !
— Oui, deux heures du matin! C'est déjà une
bonne raison pour nous en tenir là... Ce n'est pas la seule.. . Je crois qu'à partir de maintenant nos •écritures vont devenir terriblement monotones. Ce sera de Tamour, et encore de Tamour, et toujours de Tamourl II n'y aura plus que cela dans nos petites notes... dans les miennes, au moins.
— Dans les miennes aussi.
— Et de Tamour comme tout le monde, de rameur avec la liberté de nous voir, de Tamour avec la liberté de nous parler... Dès que j'ai pu te regarder de tout près, le beau mérite de t'avoir vue telle que tu étais, telle que tu es, c'est-à-dire la p\\is jolie et la meilleure de toutes les femmes! Le beau mérite de ravoir aimée! Non, vois-tu, ce qui a été rare et délicieux dans notre roman, c'est son début. Nous nous sommes aimés en quelque sorte d'instinct, à distance, à première vue, sans avoir besoin de nous parler ni de nous connaître. Tout de suite, quant à moi, à travers tes yeux, j'ai lu dans ton âme. Depuis le 1 1 juin, le jour du dîner, jusqu au 17 août, le jour du mariage, nous avons échangé bien des paroles et bien des paroles ; nous nous sommes dit de bien douces et de bien gentilles choses; mais jamais.
ma Jeannette, jamais il n'y eut entre nous de conversation plus tendre, plus passionnée, que cet absurde dialogue, dans la cour, près de Técurie,. devant Jupiter et Picot. J'ai été pris ce jour-là d'une telle émotion que j'ai senti que c'en était fait à jamais de ma destinée. Je suis sorti de cette, petite cour de la rue des Arcades avec la certitude que tu serais à moi et que ma vie entière se passerait à tâcher de te rendre heureuse... Il y a bientôt deux ans de cela... Jusqu'à présent, mon. amour, ai-je réussi ?
— Oh! oui, mon ami. Oh! oui!...
Elle n'était plus sur le petit pout... Elle était sur ses genoux.. • Et, laissant de côté les petits cahiers, ils ne lurent pas plus avant ce soir-là.
On donnait à TOpéra, ce soîr-là, pour la renti :e de la Sangalli, le délicieux ballet de Yedda. Sur la scène, à midi, on avait fait un petit raccord ; et M**® Mariette Bichon, des premières coryphées, avait, par miracle, honoré la répétition de sa présence ; cela lui arrivait très rarement ; sur se tableau des amendes, à la fin du mois, Mariette tenait toujours la corde, et de plusieurs longueurs.
Une des petites camarades de Mariette, lui avait dit :
— Tiens, te voilà! par quel hasard?
— Je vais t'expliquer. Je voudrais avoir ce soir pour maman cleux stalles des quatrièmes. Alors, j'ai pensé que, puisque j'étais obligée de venir à rOpéra pour les places, c'était une occasion de ne pas manquer le raccord.
Après la répétition, à travers le dédale des escaliers et des couloirs de rOpéra, Mariette s'en était allée à l'administration demander ses deux quatrièmes ; on les lui avait données, et, vers une heure et demie, tout emmitouflée dans ses fourrures, les mains dans un manchon microscopique, le nez au vent, pimpante et légère, Mariette sortait de l'Opéra.
Un joli coupé marron — son coupé, s'il vous plaît — l'attendait devant la porte du boulevard Haussmann ; sur le siège était majestueusement campé un gros cocher de la tenue la plus correcte et de l'apparence la plus digne. Mariette lui jetait ces deux mots :
— Chez maman !
Puis ramassant ses jupes à pleines mains, elle s'cngoufffait dans le coupé marron, en laissant voir deux petits, très petits pieds, perchés sur deux hauts, très hauts talons.
A ces mots : « Chez maman ! » le cocher avait fait une grimace... une grimace imperceptible, — c'était un cocher très comme il faut, — mais enfin une grimace. Le cheval était parti d'un trot très régulier, très cadencé ; — c'était également un cheval très comme il faut ; — tout l'équipage de Mariette Bichon, — voiture, cocher, chevaU — respirait un luxe solide, sérieux, tranquille.
Le coupé marron gagna la rue du Havre^ monta la rue d'Amsterdam, pénétra résolument dans les Baiignolles, et s'arrêta devant une boutique qui portait sur sa devanture chocolat cette inscription :