‹ Un mariage d'amour (volume 2)Chapitre 11 sur 14 · L^HÉRITAGE · texte numérisé non relu

L^HÉRITAGE

J'étais assis, â dix heures et demie du matin^ dans la grande salle du petit café de VEspérénzce^ àGoderville, sur la place du Marché. J'attendais le départ de l'omnibus qui fait le service de la correspondance du chemin de fer. Je m'étais embrouillé d'une manière absfurdc dans les indications du , livret Chant. Pavais cru dcmêfer que l'omnibus partait à dix heures ; îl ne partait qu'à midi. Deux heures à attendre ! J'avais déjà tué une demi-heure en lisant le Progrès de Fécamp et j'étais à bout de distractions, quand s'ouvTrt brusquement la porte du café. i

ïbi l'héritagk.

Je vis entrer deux hommes, lesquels, sans être gris, avaient déjà, malgré Theure matinale, ce qui s^appellQ une petite pointe. Ce léger trouble se trahissait à Tincertitude de la démarche, au désordre du costume, à Tenluminure des pommettes et à réclat des yeux. Pour l'un de ces personnages, cependant, il faut se contenter de dire qu'il avait un œil brillant, le droit, car le gauche disparaissait sous un large bandeau noué autour de la tête. La figure de cet homme était toute parsemée de petites meurtrissures et de petites déchirures qui témoignaient d'une chute récente. Le pauvre diable tirait un peu h jambe gauche et ce fut avec une évidente satisfaction qj'il se laissa tomber sur la banquette contre la muraille. Son camarade prit place en face de lui, sur un escabeau.

— Eh ! à la boutique, cria Thomme au bandeau. Il n'y a donc personne à la boutique.

— Voilà! voilà ! répondit le maître de la maison, rhonnête père Paurelle.

Et du fond de Tarrière-boutique il arriva.

L'homme au bandeau se levant alors et tendant les deux mains au père Paurelle :

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— Bonjour, dit-il ; ça va bien, depuis vingtdeux ans que je ne t'ai vu ?

— Ça ne va pas mal, mais je ne vous recon nais point.

— Tu ne me reconnais point... Grelot, Jean- Louis Hyacinthe Grelot... Grelot d'Ecrainville,... le fils du père Grelot, Paul-Mathieu Grelot qui tenait le débit d'épiceries-vins-liqueurs à Écrainville... Tu ne me reconnais pas ?

— Attends donc... attends donc... Je ne te reconnais point, mais je me souviens... C'est toi qui as tiré une bordée, il y a une vingtaine d'années, et qui n'a plus jamais donné de tes nouvelles.

— C'est bien ça... J'ai fait des caravanes, histoire de voir le monde et de se dégourdir les jambes.

— Et qu'est-ce qui te ramène par ici ?

— Ce qui me ramène par ici ?... »

Alors Grelot, Jean-Louis-Hyacinthe, abandonnant tout à coup son air épanoui d'ivrogne béat et satisfait, prit avec force grimaces une physionomie lamentable et douloureuse. La voix changea en même temps et aussi brusquement que la

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figure. Un grand comédien n'aurait pas montré plus de souplesse. Ce fiit d'un accent pleurard et nasillard que Grelot continua :

— Ce qui me ramène par ici ?... C'est la mort de mon pauvre père qui s'est laissé décéder... Tu a avais pas entendu parler de la mort de mon pauvre père qui s'est laissé décéder et dont je suis venu recueillir Théritage ?

— Non, répondit le père Paurelle^ je n'avais pas entendu parler...

— Eh bien, je vais te raconter ça.

Là-dessus Grelot, reprenant brusquement sa

voix et sa figure naturelles, continua du ton le plus dégagé :

— Donne-nous trois cafés,., trois cafés et un carafon de ta plus vieille... Tu prendras bien le café avec nous. Ça fait donc un café pour toi, un pour moi et un pour mon ami Corentin que je te présente... Corentin, mon bon Corentin, mon cher Corentin... Nous aurons le temps de causer un brin. Je viens pour prendre la voiture de Beuzeville et elle ne passe qu'à midi. Allons^ chaud, chaud, les cafés et le carafon.

Quelques instants après, le ca(é fumait dans

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les tasses, et Grelot^ reprenant le tcHi funèbre^ s^écriait :

— Je m'en vas donc te raconter, père Paurelle, comment mon pauvre père s^est laissé décéder le mercredi 4 courant...

Mais Tami Corentin interrompit Tami Grelot pour lui dire :

— Si, avant de parler de ça, nous parlions dm petit compte que nous avons à régler avant toa départ.

— Ah! c'est vrai-, tu as raison... Les affaire» avant tout. D'abord nous pouvons arranger ça devant le père Paurelle ; H n^ a aucun mystère là dedans. Voilà ce que c^est. . . Quand je suis arrivé au pays, il y a trois semaines, pour recueillir ITiéritage de mon pauvre père, f ai eu tam de joie...

— Tu as eu tant de joie !... s'écria le père Paorelle scandalisé.

— Laisse-moi donc finir... Tu me coupes î...

tu me coupes !.. . Faut pas couper les gens comme ça sans savoir. C^est pas du décès démon pauvre père que j'avais de la joie, c'était de retrouver mon a m: Corentin, mon ami Corentm que je

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n'avais pas vu depuis vingt-deux ans, et que j'avais si bien oublié que je ne me rappelais ni son nom ni sa figure.

— Eh bien I à quoi que tu Tas reconnu 1 demanda le père Paurelle.

— Ace qu'il m'a dit : « Je suis Corentin, ton meilleur ami. » Ça m'a suffi Î^Voilà trois semaines que nous ne nous quittons pas et dam , n'est-ce pas ? quand on a eu le malheur de perdre son pauvre père, quand on est dans le deuil, il ne faut pas se laisser abrutir par la douleur, parce qu'on a besoin de sa tête pour les affaires d'intérêt à régler. Et puis on se dit : «Je vas recueillir un héritage, je peux lâcher les cordons de ma bourse. » Enfin, il y a eu des régalades, pas mal de régalades, et Corentin en a été de toutes les régalades. N'est-ce pas, Corentin, que tu en as été de toutes les régalades ?

— Oui, j'en ai été, et même tu m'as promis autre chose...

— Oui, je t'ai promis autre chose, et tu n'avais pas besoin de me rafraîchir la mémoire là-dessus. Je t'ai promis que tu aurais ta part en argent sur l'héritage et tu l'auras. Seulement, mon vieux, ça

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ne sera pas gros, parce qu'il n'a pas donné ce qu'on pouvait espérer, l'héritage. Ah I tonnerre ! C'est ce Michel Cornu... oui, je suis sûr que c'est ce Michel Cornu qui a subtilisé l'argent comptant; car il devait y avoir de l'argent comptant et on n'en a pas trouvé d'argent comptant. Non, non, vois-tu, je ne partirai pas aujourd'hui, il faut que j'aille lui casser quelque chose, à ce Michel Cornu. Je m'en irai plus tranquille après.

Grelot voulut se lever, mais il n'était pas très solide sur ses jambes et Corentin l'obligea à se rasseoir, en lui disant :

— Voyons, voyons, tu n'es pas dans un état à casser quelque chose à quelqu'un...

— Comment! je ne suis pas dans un état... Je vois bien ce que tu veux dire; mais tu te trompes. Je suis un peu parti, voilà tout... Ça ne m'empêchera pas de lui régler son compte, à ce Michel Cornu.

— Son compte... son compte... Tu as déjà voulu le lui régler, son compte... et qu'est-ce que ça t'a valu?... Une jolie tripotée dont tu as encore les marques sur la figure... Tu ferais bien mieux de me régler mon compte à moi.

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— N'aie donc pas peur ! Tu auras ce que je t'ai promis .. Mais d*abord trois autres cafés^ père Paurelle, et un autre carafon... Les voilà..» les voilà tous les papiers de Théritage... Nous allons repasser ça ensemble. Il faut que je sadie ce qui me reste, pour savoir ce que je peux te donner... Ça te paraît juste, n'est-ce pas, Coren* tin?

— Oui, ça me paraît juste !

— Il faut de l'ordre! il faut de Tordre...

Voyons, voilà ce que m'a remis l'huissier. . . Une canaille encore, cet homme-là I Je suis sûr qu'il s'entendait avec ce Michel Cornu. Enfin!...

Étudions un peu. . . Reliquat. . Reliquat. . . Qu ê que ça peut vouloir dire : Reliquat ?... Cest des termes d'huissier. Est-ce que vous connaissez ce chien de mot là, père Paurelle? Reliquat... Reliquat...

— Ça veut dire : ce qui reste de la succession...

— Oui, ça doit être ça... Eh bien ! savez-voas ce qui me reste ?... ce qui restait de la succession, .en argent liquidé... 210 fr. 25 centimes!... Papa

n'avoir laissé que 210 fr. 25 centimes! Un

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homme qui avait tant de probité, tant d'économie, tant d'avarice même. C'est ce Michel Cornu l Ah ! ce Michel Coarnu !. •.

— Le compte... voyons le compte...

— Eh bien I il faut retrancher du . . . encore ce chien de m<rt.- du reliquat^ pour frais divers au^ greffe, à Thuîssier... Quel filou, cet huissier-là !... à déduire jb fr. 3o c. Reste i34 fr. gS c. Voilà tout ce que j'ai touché !..► Et nwtîntenant là-dessus,, depuis trois semaines, j'ai dépensé... Oh! attends, j'aide Tordre. .. j'ai écrit tous les soirs...

A ce moment la porte du café s'ouvrit et je visentrer un solide et robuste vieillard... Belle tête ridée et parcheminée, une carrure de géant.

— Le papa Homervilk, s^écria Grelot, le papa Homerville!... Bonjour^ papa Homerville... Allons, bien... En voilà encore un qui ne me reconnaît pas.

I — Ça, c'est vrai, je n'ai pas la moindre souvenance.

— Si c'est Dieu possible I... Grelot, Jean- Louis- Hyacinthe... Grelot d'Ecrain ville... Allons^ un café pour le papa Homerville et un carafon de la plus vieille... Comment ta ne te rappelas

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pasGrelot, Jean-Louis-Hyacinthe... Ehbien,moi, je t'ai reconnu tout de suite... Tu es le papa Homerville et si quelqu'un a le droit d'être appelé papa, c'est bien toi. Tu avais dix-sept enfants, quand \a\ quitté le pays, il y a vingt-deux ans,

— Oh! j'en ai plus que ça maintenant.

— Plus que ça!... C'est admirable!... Il devrait y avoir des récompenses de TÉtat pour des choses pareilles !... Plus de dix-sept ! Alors tu as continué...

— Oui, ça doit bien aller à vingt et un ou vingtdeux.

— Comment, vingt et un ou vingt-deux ! Tu ne sais pas le compte.

— Non, je m'embrouille toujours dans tous nos enfants, dans ceux qui sont vivants, dans ceux qui ne le sont plus. Je dis toujours à ma femme : « Il faut que nous allions un jour à la mairie pour vérifier... Nous relèverons ça sur les registres... C'est ridicule de ne pas savoir exactement le compte de ses enfants... » Mais nous n'avons jamais le temps. Moi, je crois que c'est vingt et un, ma femme croit que c'est vingtdeux.

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— Elle doit avoir raison, dit Grelot, parce que les femmes, ça fait plus attention que nous à ces choses-là.

— Oh ! mon Dieu, fit observer Corentin, quand on arrive à des chiffres pareils, un enfant de plus, un enfant de moins, ça n'est pas une affaire.

— Je sais bien, répliqua le père Homerville, mais tout de même ça m'agace, et de temps en temps je tâche de me rappeler. . .

— Tâche donc maintenant... Nous allons chercher avec toi. Ça nous occupera... Tiens, voilà les dominos. Nous allons en prendre vingtdeux... et chaque fois que tu retrouveras un enfant, on fera passer un domino de droite à gauche...

— C'est une idée, ça...

— Commence alors...

— Je commence...

Ils étaient là tous les quatre, prenant le café à la normande... On avait apporté des tasses et des carafons d'eau-de-vie... On avait versé le café dans les tasses... Ils avaient commencé par en avakr une bonne gorgée et ils avaient tout de smiz remplacé le café par de l'eau-de vie. Au

102 l'héritage.

bout de cinq minutes, nouvelle gorgée, nouveau vide dans la tasse, vide immédiatement comblé à l'aide du carafon, si bien que le café^ après quatre ou cinq goi^ées, ^it réduit à des proportions infinitésimales.

Alourdis par le café, par la chaleur, pir Teaude*v}e, tous les quatre, la tête dans les mains, les coudes sur la table, aidaient le papa Homerville dans cette tâche laborieuse : reconstituer Tétat civil de ses vingt et un... ou vingt-deux enfants.

— L'aîné, dit le père Homerville, oh ! ça, je sais... Cest Loui$, qui tient un café au Havre... Bonne maison... près du marché... Le second c'était Cyprien, un brave garçon qui aété tué dans les batailles sous Metz, en 1870. Il était sergent... Il avait la médaille militaire... Ensuite, deux petites jumelles qui sont mortes k jour de leur naissance.

— Tu n'as pris qu'un domino, dit Grelot à Corentin, il en faut deux pour les petites jumelles»

— Ah! c'est vrail...

— Après les deux jumelles, continua le père Homerville, un petit garçon qui est mort à cinq ou six mois.

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— Nous voilà dans une mauvaise veine, dit philosophiquement Corentin.

— Et puis Pierre, qui est piéton de la poste à Montar ville...

— Ah! il se porte bien, celui-là... Je Taî rencontré Tautre jour pendant qu'il faisait sa tournée... même qu'il avait l'air d'avoir bu un petit coup de trop.

— Cest bien possible... Ça lui arrive quelquefois, mais ça ne l'empêche pas de faire son service... Ensuite Ernestîne... elle est mariée à Paumelle, qui tient l'auberge de Darnetot... Et puis- Rose... Ah ! n'en parlons pas d^ celle-là... Il y a des plaies dans les familles... Rose, c'est notreplaie... Elle est à Paris.

— Actrice de théâtre ?

— Pire encore que ça... Créature... simplecréature, elle fait trafic de sa beauté... Faut pas insister là-dessus!... Ensuite, après Rose, un petit blondin qui est parti à dix-huit ans poui l'Amérique et qui n'a jamais donné de ses nouvelles... Je l'appelais Edouard ou Paul... je n^ sais plus trop . A combien sommes-nous ?

— Il y a neuf dominos.

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— Pas plus... Oh I vous allez voir que je ne pourrai pas dépasser dix -huit... Voyons... Hippolyte qui est parti pour le Sénégal et qui est marié là-bas.. . Il est venu nous voir, il y a une dizaine d'années, avec une négresse qu'il avait épousée et trois ou quatre enfants couleur café au lait... Aglaé, qui est la femme de Chose... le tailleur, sur la place de Téglise, à Cordeville... Comment donc s'appelle-l-il, cet animal-là ? Un fier ouvrier, mais un ivrogne fieffé ; il travaille dur toute la semaine et il se grise à fond tous les dimanches... Et, quand il est gris, il bat ma fille... même que ça commence à l'ennuyer, Aglaé, d'être battue comme ca tous les dimanches... Comment donc se nomme-til, cet animal de tailleur?... Je ne peux jamais retrouver son nom...

— Ça n'est pas étonnant, dit Grelot, de ne pas se rappeler Je nom de son gendre, quand on ne se rappelle pas le nom de ses enfants... Ça n'a pas d'importance... Continue. Nous sommes à douze.

— Nous avançons tout de même... Je continue... Joseph, qui est mnître de timonnerie sur le Redoutable,., un bon sujet... il a été proposé

l'héritage. i65

pour la croix... Jean qui est dans la pêche à Etretat... el Gabriel qui est sergent dans Tinfanterie de marine... Où donc est-il maintenant?... En Cochinchine ou à la Guadeloupe... Je ne sais pas trop, mais je crois que c'est quelque part de ces côtés- là.

— Quatorze... Ça marche... ça marche.

— Oui, ça marche... mais c'est la fin qui va être dure... Nous disons quatorze... Ah! Céles-' tine qui est servante chez le curé de MoUeville. .. Elle a toujours été fourrée dans les prêtres et dans les églises, celle-là... C'est drôle... Toute gamine elle disait : « Moi, je serai servante chez un curé.» Elle n'avait pas cinq ans qu'elle jouait à la servante de curé... On l'entendait dire avec sa petite voix : « Partez donc, monsieur le curé, vous allez être en retard pour votre messe. » Ça doit nous mettre à quinze.

— Quinze... c'est bien ça...

— Ahl Sylvain... Il est à Paris, celui-là... II était garçon de bureau dans un journal... mais il m'a écrit qu'il venait d'avoir de l'avancement, qu'il venait de passer gérant...

— Ça doit être une belle position.

t6G LllllKI I AUi- .

— Oh! très belle... On n*a rien à faîre, rien que de la prison quand les rédacteurs écrivent dans le journal des choses un peu trop salées.... Alors il y a procès et condamnation ; c'est le gérant qui fait la prison... Y en a-t*il de drôles de métiers dans ce Paris ? C'est à n'y pas croire, et

<:'est comme ca...

— Seize, j'ai seize dominos.

— Seulement! . . .et j'ai déjà eu bien du mal. . . c'està-dire que j'en ai chaud... Ordinairement j'arrive plus facilement que ça à dix-neuf.... Ah! mais que je suis bête aussi!... J'oubliais les trois qui sont restés avec nous et qui nous aident à la ferme... Claude, J^^anne et Virginie... Dix-neuf, nous voilà à dix-neuf. . . C'est là que ça va commencer à êttre tout à fait dur.

— Un carafon, père Paurelle, un carafon....

il n'y a plus rien dans celui-là...

Le père Paurelle rapporta un autre carafon, et l'eau-de-vie coula dans les tasses où, cette fois, il 4ie restait plus la moindre trace de café...

Le papa Homerville cherchait... cherchait...

cherchait... — Cyprien, le sergent. — Tu Tas nommé. — Hippolyte, le Sénégalais, qui a épousé

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la négresse. — Tu Tas nommé. — Célestine, la bonne du curé. — Tu Tas nommée, s Mais la figure du pauvre homme tout à coup devint sérieuse :

— Ah ! celui que je n'ai pas nommé. . . je sais. . . oui, je sais et j'aurais autant aimé ne pas me rappeler... C'était Antoine, le meilleur de tous... le plus brave cœur de la terre... Il est resté dans les pêcheries de Terre-Neuve, avec onze de ses camarades... Ils laissaient trente-huit orphelins à eux tous... C'est triste de penser à ces choses-là. .. Pourquoi m'avez-vous demandé?.... Il ne faut pas remuer les vieux souvenirs...

— C'était pour passer le temps...

— Nous aurions pu le* passer plus gaiement...

— Avec tout ça, dit Grelot, il n'y a que vingt dominos.

— Il devrait y en avoir vingt et un, répondit Homerville déjà consolé, parce que ce n'est que àur le vingt-deuxième qu'il y a désaccord entre ma femme et moi.

] A ce mK)ment la porte du café s'ouvrit. .. C'était le cocher de la correspondance du chemin de fer

i68 l'héritage.

— En voiture, dit-il, s'il y a des voyageurs pourBeuzeville...

Il fut salué d'un grand cri :

— Le voilà, le vingt et unième I...

— C'est vrai, dit le père Homerville, nous étions deux ici à le connaître, à le voir tous les jours, et nous n'y pensions pas...

— Un café pour le vingt et unième, dit Grelot, et un carafon, un dernier, avant de se séparer.

— Vous savez que nous n'avons que cinq minutes, dit le conducteur.

— Plus que cinq minutes ! s'écria Gorentin, pour régler ma part sur l'héritage.

— G'est plus qu'il n'en faut, répondit Grelot... et ne t'inquiète pas, tu l'auras, ta part... J'ai de l'ordre... Tout est écrit sur mon caUpin... Il faut d abord que je paye le père Paurelle... Qu'est-ce que je te dois, père Paurelle ?...

Celui-ci fit le compte des cafés et des carafons... Il y en avait pour six francs quarante.

— Six francs quarante, dit Grelot, c'est bien... 11 étala sur la table une poignée — pas très

grosse — de pièces blanches et de gros sous...

l'héritage. 169

Puis il tira de sa poche un vieux caiepin tout délabré.

— D'abord, dit-il, les six francs quarante du père Paurelle... les voilà... Puis je vais voir sur mon calepin ce que j'avais en arrivant ici. .. J'avais onze francs vingt-cinq... Je les mets de côté, ces onze francs vingt-cinq... Ils ne viennent pas de l'héritage de mon pauvre père. . . Je les avais d'à-' vant son décès, bien à moi, gagnés par mon travail... Comptons cequi reste maintenant?... Trois francs soixante... Ça n'est pas lourd... Qu'est-ce que tu veux ?.. . Tout le surplus des 1 34 fr. gS c. le montant de l'héritage, — c'est écrit là, — tout le surplus a passé en régalades... et tu n'as pas le droit de te plaindre, car tu en as été des régalades... et tu vas encore avoir ta part en argent... Je serai grand et généreux... Il reste trois francs soixante, je t'en donne la moitié... Tiens, voilà un franc trente pour toi et un franc trente pour moi.

— En voiture, cria le conducteur, en voiture!... Nous allons manquer le train.

Grelot se leva... Il avait beaucoup de peine à se tenir sur ses jambes.... Je montai, moi, sur l'impériale de l'omnibus.

i68 l'héritage.

— En voiture, dit-il, s'il y a des voyageurs pourBeuzeviile...

II fut salué d'un grand cri :

— Le voilà, le vingt et unième I...

— C'est vrai, dit le père Homerville, nous étions deux ici à le connaître, à le voir tous les jours, et nous n'y pensions pas...

— Un café pour le vingt et unième, dit Grelot, et un carafon, un dernier, avant de se séparer.

— Vous savez que nous n'avons que cinq minutes, dit lè conducteur.

— Plus que cinq minutes ! s'écria Gorentin, pour régler ma part sur l'héritage.

— C'est plus qu'il n'en faut, répondit Grelot... et ne t'inquiète pas, tu l'auras, ta part... J'ai de l'ordre... Tout est écrit sur mon caUpin... Il faut d abord que je paye le père Paurelle... Qu'est-ce que je te dois, père Paurelle ?...

Celui-ci fit le compte des cafés et des carafons... Il y en avait pour six francs quarante.

— Six francs quarante, dit Grelot, c'est bien... 11 étala sur la table une poignée — pas très

grosse — de pièces blanches et de gros sous...

•i7<^ l'héritage.

— Je vais me mettre à côté de ce monsieur, disait Grelot... Nous causerons.

— Jamais tu ne pourras nK>nter là-haut.

Grelot fut hissé péniblement dans Tintérieur de

l'omnibus, et, pendant cette opération délicate, il leur disait :

— C'est dur tout de nr.Sme de penser qu^il ne me reste que vingt-six sous de Théritage d'un père unique I

Dans les premiers jours du mois d'octobre, lesdirecteurs de théâtre qui ont Tintention de monter une revue commencent à s'agiter. Des femmes! des femmes ! Il leur faut des femmes ! des femmesqui puissent porter audacieusement, sous le feu de la rampe, des costumes à la Grévin, c'est-àdire des costumes tellement écourtés par en ba5v et tellement décolletés par en haut, qu'ils ne sont guère que des soupçons de costume.

Si, par surcroît, ces belles personnes sont capables de dire deux ou trois phrases et de fredonner un refrain de vaudeville, tant mieux,.

mais ce n'est pas là cependant le grand point. Petits pieds, jambes bien tourniez, tailles fines, épaules rondelettes, beaux yeux, jolis visages et mines provocantes, voilà les choses essentielles.

Des femmes I des femmes I On demande des femmes pour le théâtre des Folies amoureuses. Cette nouvelle, comme une traînée de poudre, court et se répand dans les brasseries de la rue des Martyrs, dans les entresols du quartier Malesherbes, dans les ateliers de peintres, dans les boutiques de blanchisseuses, dans les magasins de modes, dans les promenoirs des cafés-concerts. . . Bien des petites cervelles se mettent à travailler... Si j'entrais au théâtre !

Et de partout il en arrive, des femmes, au théâtre des Folies amoureuses. Il en vient de Batignolles et de Clignancourt. Il en vient de la Madeleine et de la Bastille. Il en vient de la banlieue et de la province. Elles arrivent à pied, en fiacre, en omnibus, en tramway et même dans de très jolis coupés. Cest une avalanche de modistes, de blanchisseuses, de modèles, de couturières... et surtout de jeunes personnes sans profession. . .

SOUVENIRS DE THÉÂTRE. lyS

Le régisseur passe une première inspection sommaire de toutes les candidates.

Il les examine avec une certaine brutalité. La première question est généralement celle-ci :

— Pouvez-vous porter des costumes très courts ?

Les unes répondent avec énergie :

— Oh I oui, monsieur. D'autres plus modestes :

— Dam ! je crois, monsieur.

D'autres tout à fait modestes :

— Dam, je ne sais pas, monsieur. Il y a pourtant des personnes qui m'ont dit que oui.

Les questions se succèdent, lesquelles n'oni rien de commun avec les questions posées dans les examens de THôtel de Ville et de la Sorbonne. Une bonne moitié des candidates est ainsi écartée du premier coup, en quelques paroles brèves et tranchantes : Trop maigre... trop grasse^ etc., etc.

A celles qui sortent victorieuses de cette épreuve préparatoire, le régisseur donne rendez-vous pour le lendemain, à quatre heures, après la répé^ tition.

— Vous aurez une audition, leur dit*il ; apprenez quelques phrases de dialogue et sachez un petit couplet, n'importe lequel*

Toutes celles-là se précipitent alors chez des professeurs de chant et de déclamation. M. Talbot ne sait où donner de la tête. Le lendemain, elles reviennent émues, tremblantes. On leur ouvre la porte des coulisses. Les voilà pour la première fois sur un théâtre. Elles regardent curieusement la scène, avec ses portants et ses châssis, vaguement éclairés par cinq ou six becs de gaz. Et là, devant elles, ce grand trou noir béant, c'est la salle. D'avance elles la peuplent d'admirateurs et d'adorateurs. Un décor de féerie se dresse dans ce grand trou noir : c'est un petit hôtel ; un petit coupé avec un gros cocher attend devant le perron. C'est leur hôtel, c'est leur coupé, c'est leur cocher ! Et du haut du cintre, dans le grand trou noir, tombe une pluie d'or et de diamants !

L'audition commence. Quelle horrible cacophonie ! Les chats du théâtre en sont épouvantés. Le directeur prononce souverainement ; il dit au régisseur :

— Gardez celle-ci, et celle-là... Pas les autrcs.. Elles sont impossibles.

— Laissez-moi garder aussi cette grande là-bas,^ en robe bleue.

— Vous ne Tavez donc pas entendue?...

— Si fait... mais elle a cinq pieds six pouces^ et les auteurs demandent une femme énorme pour la scène de Tisthme de Panama. Croyez- nloi, monsieur le directeur, prenons-la ..

On la prend. Voilà de nouvelles comédiennes sur le pavé de Paris. M"* Rosine est parmi les élues. Elle court tout de suite chez un fabricant de cartes à la minute... « Mettez, dit-elle, Mademoiselle Rosine, artiste dramatique. » Et de ces cartes, Rosine fait une ample distribution.

Le lendemain, vers midi, Rosine sort de chez, elle, radieuse, triomphante; elle dit à sa femme de chambre et à son concierge :

— Je vais à mon théâtre... Si Ton vient me demander, vous répondrez que je suis à mon théâtre, pour ma répétition.

Elle arrive •, le régisseur lui dit :

— Voici votre rôle, et vous pouvez vous vanter

d'avoir de la chance, vous avez quelque chose dans les trois actes.

Son rôle ! son premier rôle I Elle le tient, elle va s'asseoir à Técart, dans un coin du foyer, afin de s'en repaître gloutonnement de son premier rôle et voici ce qu'elle lit :

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