‹ Un mariage d'amour (volume 3)Chapitre 12 sur 14 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

[Toutes ensemble.) Allons donc! Allons donc!

Un point, c'est tout. Rosine est troublée... Ce toutes ensemble la préoccupe ; elle va trouver le régisseur.

— Dites donc qu'est-ce que ça signifie ce

toutes ensemble ?

— Ça signifie que vous êtes cinq ou six en scène à dire les phrases en même temps.

— Alors, je n'ai pas un mot à moi toute seule.

— Non .. et, voyez- vous, quand on débute, il vaut mieux commencer tout doucement, sans tapage, sans esbrouffe...

— Vous savez que je n'en veux pas de votre rôle... je ne joue pas si je n'ai pas une phrase à moi toute seule.

— Allons, ne vous fâchez pas. . . vous aurez à vous toute seule : Ah t non^ par exemple.. . je vais arranger ça avec les auteurs.

Le régisseur s'en va trouver les auteurs, deux messieurs décorés, très graves, qui sont là sur le théâtre. .• Ils daignent consentir à ce que Rosine dise toute seule ce fameux : Ah I non, par exem* pie t Et voilà la Rosinette consolée... ^ije a un ^

rôlel

Que de scènes curieuses et folles! Je retrouve, en pensant à ces choses, un des souvenirs les plus gais de ma jeunesse. Cela se passait, il y a vingtcinq ans, dans un des petits théâtres du boulevard du Temple démolis pîr ¥. Haussmann. On

if

jouait la revue de fin d'année; un des tableaux à efifet de cette revue était la querelle dî quatre poupées Huret, qui se présentaient d'abord raides et guindées devant le public, avec des gestes de marionnettes et des allures de pantins, puis qui tout à coup s^animaient, chantaient des gaudrioles et dansaient un quadrille des plus animés. La pastourelle de ce quadrille était tous les soirs bissée avec fureur.

Je me trouvais un soir, vers neuf heures, dans le cabinet du directeur de ce petit théâtre ; nous bavardions paisiblement tous les deux, au coin du feu, lorsque la porte du cabinet directorial s'ouvrit violemment. C'était le régisseur. Effaré, haletant, éperdu, il venait annoncer que M^^ ... mettons M"« Anita. — J'ai, d'ailleurs, oublié le nom de cette obscure et très obscure comédienne ; — il venait annoncer que M*** Anita lui faisait savoir, à l'instant même, qu'il lui serait impossible de se rendre le soir au théâtre.

Or M"® Anita jouait une des quatre poupées, la poupée rose. Le rôle n'était pas très important, mais c'était un rôle cependant. Il y avait une dizaine de répliques parlées, un couplet à chanter

et le fameux quadrille à danser. Le régisseur avait la tête perdue. Le directeur garda son sangfroid :

— Voyons... voyons.., ne nous troublons pas. Vous avez d'autres femmes sous la main.

Une de ces dames peut jouer le rôle... Vous ferez un petit raccord pendant l'entr'acte.

— Des femmes... des femmes... oui, j'en ai.

Mais pas une ne pourra entrer dans le costume d'Anita. Elle a une taille de fée, cette coquine-là.

— Eh bien ! passez la scène.

— Passer la scène... j'y ai bien songé, mais nous aurons du tapage dans la salle. Nous avons à Torchestre une vingtaine de petits jeunes gens qui ne viennent tous les soirs que pour le quadrille»

— Courez chez Anita.. Amenez-la ici... morte ou vive...

— Je n'ai pas le temps. C'est dans trois quarts d'heure la scène des poupées, et Anita demeure près de la Madeleine.

Le directeur commença à se rendre compte de la gravité de la situation. Il perdit un peu de son calme.

l80 SOUVENIRS DE THÉÂTRE.

— Elle a écrit, Anita?

— Non, c'est sa femme de chambre qui est venue.

— Est-elle partie, la fem me de chambre?

— Non, je lui ai dit d'attendre. .

— Faites-la entrer.

Elle entra. Pas jolie, mais drôlette, grande, mince, la Jrimousse éveillée d^une gamine parisienne, un petit nez en Tair; des yeux clairs et gais, pas le moins du monde intimidée, très gentiment habillée. M"® Anita était une personne fort élégante ; ses robes et ses chapeaux étaient encore fort présentables quand ils passaient à sa femmede chambre. Le directeur fit subir à la soubrette un petit interrogatoire.

— Voire maîtresse est malade?

— Oh I oui, monsieur, bien malade ?

— Et elle nous le fait savoir au milieu du spectacle..

— Elle ne pouvait pas plus tôt, monsieur ; madame comptait bien venir. Elle avait dîné... • — Au café Anglais ?

— Non, monsieur, chez elle, toute seule, bien tranquillement. 11 y a trois quarts d'heure, ma-

SOUVENIRS DE THEATRE. l8l

dame descendait pour partir. Son coupé Tattendait... le concierge lui remet une lettre... elle la lit. . . et crac ! la voilà prise d'une attaque de nerfs. C'était un gros ennui que cette lettre lui annonçait... Dans la position de madame, on a souvent des ennuis... On vient me chercher, je dégringole quatre à quatre, je trouve madame qui se roulait par terre, qui criait, qui disait qu'elle voulait mourir... On a couru chercher un médecin. J'ai laissé madame dans ses bras. Elle continuait à se débattre ; elle mordait le médecin, elle l'égratignait. Moi, j'ai sauté dans le coupé, je suis venue vous avertir, et je retourne auprès de madame.

— Eh bien, vous lui direz d'abord que je lui retire son rôle.

— Oh ! monsieur ! madame y tenait tant à son rôle !...

— Et que je la mets à deux cents francs d'amende.

— Oh ! monsieur! puisque madame est malade.

— Malade ! . . . vous avez très bien fait votre petit récit, mais je n'en crois pas le premier mot de votre histoire d'attaque de nerfs.

l82 SOUVENIRS DE THEATRE.

— Oh! monsieur... si monsieur veut venir avec moi... je suis sûre qu'il trouvera encore madame en train de piailler dans la loge du concierge. Je les connais, les crises de madame. Ça dure entre deux et trois heures.

— Eh bien, ça lui coûtera deux cents francs.

— Et son rôle retiré ?

— Et son rôle retiré... Allez lui dire ça de ma part.

— J'y vais, monsieur, j'y vais.

La femme de chambre fit quelques pas pour sortir, puis s'arrêtant et revenant vers le directeur :

— Mon Dieu, monsieur, dit-elle, c'est peutêtre bien osé ce que je vais vous dire, mais je vous vois dans Tembarras... et alors... dans votre intérêt et aussi dans l'intérêt de madame... je vous offrirais bien... Je le sais, le rôle de madame.

— Vous le savez !

— Oui, j'ai fait bien souvent répéter madame la maison... Je lui donnais... comment dites-

»^ousça?

— La réplique.

— C'est bien ça... la réplique. Je sais les phrases à dire, et je ne les dirai pas trop mal.

SOUVENIRS DE THEATRE, l83

Jouer la comédie, ça n'est pas une si grande affaire. Avec ça que je ne la joue pas, du matin au soir, la comédie, chez madame : Ah ! monsieur y madame est sortie,,. Comme elle sera fâchée j madame,^ quand je lui dirai que monsieur est venu!,,. EUe est toujours si contente^ madame, de voir monsieur t Et il n'y a pas un mot de vrai dans tout ça I Voyons, est-ce que ce n'est pas jouer la comédie ?

— Si fait, mais il y a la danse.

— Oh! la danse... n'ayez pas peur, ça n^est pas la danse qui m'embarrasse. Je vous en réponds de votre quadrille... Le couplet, c'est une autre affaire... C'est plus difficile, mais je m'en tirerai toujours aussi bien que madame. Elle est jolie femme, madaïne, mais enfin, je l'ai vue trois fois, votre pièce, et les trois fois madame s'est fait attraper dans son couplet. Du reste, le couplet^ voulez- vous que je l'essaye un peu ici?... Tenez, voilà.

El très gentiment, très hardiment, elle nous chanta le couplet de sa maîtresse.

— Emmenez-la, dit le directeur au régisseur, et faites lui jouer le rôle...

— Elle n'a pas mal décroché le couplet, répliqua le régisseur, mais il y a ce diable de costume. Pourrez-vous entrer dans le costume? Elle a une Jolie taille, votre maîtresse.

— Eh bien, et moi donc ! répondit-elle.

D'un seul coup, par un geste charmant, cette Phryné d'antichambre fit sauter les boutons de son petit paletot et nous montra une véritable taille de guêpe.

— Il m'ira , le costume, allez t Je me suis amusée à l'essayer un jour, pendant que madame n'était pas là, pour voir comment je serais làdedans. Je n'étais pas mal du tout. Elle est mieux que moi de figure, madame, mais pour le reste, oh ! non... D'ailleurs, elle me le dit quelquefois : « Ah I Rosalie , si j'étais faite comme vous ! » Venez, monsieur, venez et n'ayez pas peur.

Elle sortit avec le régisseur. Nous fumes pris tous les deux, le directeur et moi, d'un accès de fou rire. Cette idée nous enchantait de voir la femme de chambre jouer le rôle de sa maîtresse.

Notre petite crise de gaieté fut interrompue brus-

SOUVENIRS DE THEATRE. l85

quement par une autre entrée violente, plus violente même que l'entrée du régisseur. C'était M^'*. .. appelons-la Bru nette... M*^^ Brunette jouait une des poupées, la poupée jaune. Elle arrivait folle, exaspérée, les cheveux épars, enveloppée dans un manteau de fourrure jeté au hasard sur ses épaules.

— J'étais en train de m'habiller,s'écria-t-elle,çt qu'est-ce qu'on me dit? que vous voulez me faire jouer avec une femme de chambre ! Jamais, entendez-vous, jamais de la vie ! Je suis engagée pour jouer avec des artistes et pas avec des femmes de chambre !... Ah I ça l'amuserait, le duc, s'il apprenait qu'on me fait jouer avec des femmes de chambre !

— C'est un duc ? demanda le directeur.

— Oui, monsieur, c'est un duc !... Et pourquoi donc, s'il vous plaît, ne serait-ce pas un duc?

Elle allait et venait, furieuse, avec de grands gestes, horsd'elle-même,et mêmehorsde sonman teau de fourrure qui s'entr'ouvrait par échappées. Sous ce manteau, pour, tout costume, M^^* Brunette avait un maillot de soie rose serré à la taille

l86 SOUVENIRS DE THEATRE.

par des lacets. Absolument une poupée dans Tétat de nature. Rien n'était plus drôle qu'une telle colère dans un tel accoutrement... si bien que tous deux, le directeur et moi, nous fûmes repris de notre fou rire. Cela donna un nouvel élan à la colère de M"« Brunette.

— Ah ! c'est comme ça !... vous riez.'. . vous ne rirez pas longtemps. Je ne jouerai pas, vous savez I J'en ai assez de votre baraque de théâtre et des cinquante francs que vous me donnez par mois pour jouer vos affreuses pannes. Oui, j'en ai assez,et je m'en vais!... mais je vous laisse ma femme de chambre... Vous la ferez jouer à ma place. Bien le bonsoir ! bien le bonsoir !

Le directeur redevint sérieux devant cette rébellion de sa poupée jaune.

— Si vous ne jouez pas, lui dit-il, je fais baisser le rideau et je rends la recette... Elle est énorme ce soir, la recette. . Près de deux mille francs. Et vous les payerez, les deux mille francs. Ça l'amusera-t-il, le duc, de payer les deux mille francs ?

— Je vous prie de croire qu'il est au-dessus de cette misère-ià. Et il aimerait mieux ça que de

me voir jouer la comédie dans des conditions pareilles I

Elle se drapa dans son manteau de fourrure, qui s^était encore une fois en tr'ou vert sur le maillot rose, et elle s'en alla violemment, faisant claquer la porte et continuant à répéter :

— Non, je ne jouerai pas avec une femme de chambre! non, je ne jouerai pas avec une femme de chatnbre !

Le directeur avait retrouvé son sang-froid.

— Sa vez-vous ce qu'elle était il y a six semaines ? me dit-il, blanchisseuse à Montmartre. Mais c'est une bonne fille, elle va s'apaiser, elle jouera, et puis les deux mille francs lui donneront à réfléchir. Nous irons tout à Theure au foyer assister au petit raccord.

Il fut charmant, le petit raccord. La femme de chambre était là, portant le plus gaillardement du monde le costume de sa maîtresse, montrant une taille délicieuse et des épaules éblouissantes. La tête un peu vulgaire, mais amusante et gaie . Le maquillage était déplorable ; l'habitude lui manquait ; elle s'était plaqué au hasard, de ci, de là, des taches de rouge et de blanc.

l88 SOUVENIRS DE THÉÂTRE.

M"* Bruncttc arriva. Elle s'était résignée, maïs elle avait un air de reine outragée. Les deux autres poupées — la grise et la bleue — prenaient philosophiquement leur parti de l'aventure et de bon cœur donnaient des conseils à la femme de chambre. Celle-ci répéta sans broncher, maïs elle fut prise d'un certain tremblement quand le régisseur accourut :

— C'est à vous, mesdames, c'est à vous.

— Diable ! dit-elle, voilà la peur qui me galope. »e n'ose plus, je n'ose plus.

Il fallut la pousser en scène. Mais, une fois là, devant le public, elle retrouva toute son aisance et tout son aplomb. Elle fut très suffisante dans le dialogue et dans le couplet. Elle fut extraordinaire dans le quadrille. Elle dansa quelque chose d'inouï, avec une telle verve et un tel entrain que le feu prit à la salle. M"' Brunette, cependant, protestait par son attitude. Elle ne dansait pas le quadrille, elle le marchait avec des allures de princesse. La femme de chambre dut répéter quatre fois son cavalier seul.

Elle sortit de scène haletante, brisée, n'en pouvant plus. On l'entourait, on la félicitait.

— Très bien! lui disait-on; très bien!...

— Savez-vous^ répondit-elle, ce qui a fait passer ma peur et ce qui m'a donné de la bonne humeur dès que j'ai été en scène? J'ai reconnu au premier rang de l'orchestre un des messieurs de madame! Lui aussi il m'a reconnue! 11 faisait une tête! comme ça... tenez .. j'ai failli pouffer... Et à la fin, quand je me suis mise à danser, il était si content, il applaudissait, il criait : « Bis ! bis ! » Cet homme-là, voyez-vous, demain, chez madame, quand je lui ouvrirai, il me dira* des bêtises dans l'antichambre.

Cependant le directeur était alléché par ce triomphe de sa nouvelle pensionnaire ; il s'approcha d'elle, et la prenant à part :

— Vous avez été très gentille, et, si vous voulez, je vous garde. Je vous le laisse le rôle de votre maîtresse.

— Le rôle de madame! jamais de la vie! Je suis une honnête fille. Je le lui rendrai. Ce que j'en ai fait, voyez- vous, ce n'est que par complaisance, pour sauver deux cents francs à madame. Et puis, le théâtre, ce n'est pas dans mes idées. C'est trop chanceux cette vie-là !... Je vois ça de

igO SOUVENIRS DE THÉÂTRE.

près avec madame. Non, je crois bien que je vais me marier avec le valet de chambre du premier, et, je le connais, il ne voudrait pas d^une femme de théâtre !

Fièrement, sur cette belle parole, elle s'en alla.

Lorsque Anita reparut le lendemain, le régis* seur lui dit :

— Elle a été fièrement gentille, votre femme de chambre, Elle nous a tirés d'un fameux pétrin. Qu'est-ce que vous lui avez donné pour ça?

— Son compte, répliqua sèchement Anita.

L'insolente ! oser jouer mon rôlel

— Et mieux que toi, tu sais, repartit la poupée bleue.

Une épouvantable querelle éclata entre les deux poupées. EUles en seraient venues aux mains, si le régisseur ne les avait séparées.

— Voulez-vous bien finir! disait-il aux deux femmes. Anita I Anita! Anita I vous allez avoir encore une attaque de nerfs et votre femme de chambre n'est pas là pour vous remplacer !

— Sur ce même boulevard du Temple, brillait alors, dans tout son éclat, la vieille pièce mili-

SOUVENIRS DE THÉÂTRE. igi

taira, tambour battant, clairon sonnant, drapeau flottant.

C'était, de sept heures du soir à minuit, un long cliquetis de sabres et d'éperons, un feu roulant de mousqueterie et d'artillerie.

L'existence d'un figurant du Cirque était quelque chose d'épouvantable. . . Tour à tour. Français et Russe, Espagnol et Autrichien, accablé de coups de crosse, lardé de coups de baïonnette, précipité du haut des remparts d'une étonnante forteresse en carton peint qui, toujours la même, était, entre neuf heures et neuf heures et demie, invariablement prise d'assaut dans tous les drames militaires du Cirque.

Il y avait, d'ailleurs, pour ces sortes de pièces, une sorte de marche fatale, itiflexible, impitoyable... Le premier acte représentait toujours une plaine de la Lombardie avec un petit prati cable au fond... Ce petit praticable était exclusi vement consacré aux entrées, aux allocutions cl aux sorties des généraux en chef... Le rideau se levait sur une scène champêtre... Des paysans se livraient avec insouciance aux travaux des champs. Tout d'un coup les paysans prêtaient

Toreille... Le tambour! c'était le tambour! Les Français, c'étaient les Français I... Paysans et paysannes se rangeaient bien régulièrement de chaque côté du théâtre. Le régiment français défilait .

Des tambours, beaucoup de tambours... Le directeur ne lésinait pas sur les tambours... D'ailleurs ils n'étaient pas hors de prix... La France jouissait encore de cette admirable institution, la garde nationale, dont Meilhac a donné cette définition magistrale :

« Il y a deux espèces de garde nationale : la mauvaise, qui attaque l'ordre, et la bonne, qui ne le défend pas... »

On recrutait donc à quinze sous par tête une dizaine de tambours parmi les concierges du quartier... Etre tambour dans la garde nationale, c'était la spécialité des concierges... Le directeur pour vingt cinq sous se procurait un tambourmajor; s'il avait bien voulu y mettre trente ou trente-cinq sous, son tambour-major aurait été admirable... mais celui qu'il avait pour vingt-cinq sous était déjà très présentable...

Ce tambour major... ces dix tambours... c'était

SOUVENIRS DE THÉÂTRE. IqS

le commencement du régiment... c'était ce qu'il y avait de mieux... Deux vivandières suivaient... puis un colonel à pied... puis un capitaine... un lieutenant... un sous-lieutenant... et une quarantaine de sergents, caporaux et soldats... C'était toute l'armée française... Elle se rangeait à droite et à gauche de la scène...

On entendait trois coups de canon... Un petit cheval blanc arrivait au galop, s'arrêtait sur le petit praticable... C'était Bonaparte... Vive le premier consul!!! Et Bonaparte adressait une petite allocution à ses soldats... «Soldats, vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de l'Apennin... Vos pères, vos mères, vos épouses, vos sœurs, vos amantes, se réjouissent de vos succès et se vantent de vous appartenir, etc.. Le régiment criait de nouveau: Vive le premier consul!!! Bonaparte lui-même commandait à son armée : Par file à droite^ en avant marrrrche ! . .. Et l'armée française tout entière s'en allait, suivie des paysans et des paysannes.

J'ai dit: tout entière, j'ai eu tort... Généralement un soldat français restait en scène avec la

cantinière... Il y avait là une scène comique...

absolument indispensable... Toute l'armée fran- •çaise, pendant ce temps, se transformait en armée autrichienne... et, dès que le changement avait eu lieu, les paysanset les paysannes reparaissaient...

On réentendait le tambour. . . Fuye'{...fuye\... disaient les paysans au soldat et à la cantinière... Mais ceux-ci faisaient bonne contenance, voulaient tenir tête à l'armée autrichienne... Vous êtes fous^ leur disait-on, seuls^ vous deux contre cent mille hommes,,. On les obligeait à partir.

Les cent mille hommes paraissaient... Ils étaient soixante... Le même tambour-major, les mêmes concierges, les mêmes soldats, etc. Un cheval noir arrivait au galop, c'était Mêlas... Nouveau discours, terminé par le même : En avant marrrrche! Départ de l'armée autrichienne... toujours suivie des mêmes paysans et des mêmes paysannes...

Nouvelle scène comique... également indispensable... entre une cantinière autrichienne et un soldat autrichien... Pendant cette scène comique, la moitié de l'armée autrichienne redevenait précipitamment l'armée française... Au bout de cinq minutes, la moitié des paysans et paysannes entrait par la gauche : les Frajtçais! les Français!

SOUVENIRS DE THEATRE- igS

L'autre moitié des paysans et paysannes entrait par la droite : Les Autrichiens I les Autrichiens ! Le tambour roulait, côté cour et côté jardin... La bataille î c'est la bataille! s'écriaient les paysans. . . Ils allaient se ranger au fond sur le petit praticable pour assister au combat.

Les deux armées étaient réduites de moitié.

Cinq tambours autrichiens, cinq tambours français... Quant au tambour-major on n'avait pas pu le couper en deux, malgré sa grande taille. L'armée française seule avait un tambour-major... Les Autrichiens se rangeaient en bataille, le long des coulisses, côté droit ; les Français se rangeaient en bataille le long des coulisses, côté gauche... Bonaparte et Mêlas commandaient:

Enjoué.,, feu /... Et l'on n'entendait que le bruit des chiens qui retombaient sur les bassinets... Tous les fusils rataient... Bonaparte et Mêlas s'écriaient : A la baïonnette I à la baïonnette! Les deux armées se précipitaient l'une contre l'autre. L'orchestre jouait : La victoire est à nous t et le rideau tombait au milieu des acclamations générales.

Un soir, je m'en souviens, le directeur eut une

ig^ SOUVENIRS DE ThÉATIlE.

grande idée, mais qui tourna mal... c^est le sort de bien des grandes idées... Il fit ce raisonnement: « J'ai deux chevaux, un blanc, un noir; je pour- « rais en tirer un meilleur parti... » Et voici ce qu'il imagina... Quand Bonaparte parut sur son cheval blanc, il était suivi d'un aide de camp monté sur un cheval noir... Cela fit sensation... Bonaparte n'avait jamais eu d'aide de camp monté... Le public était émerveillé. L'armée française s'éloigna... Cinq minutes après, Tarmée autrichienne entra en scène... Mêlas arriva au galop sur un cheval noir, suivi d'un aide de camp monté sur un cheval blanc... Un grand murmure s'éleva... Quatre chevaux!... Mais un cri gouailleur tomba du poulailler : « C'est les mêmesl » Un fou rire gagna la salle entière. Le directeur dut renoncer à sa combinaison et supprimer son relayage. Les deux aides de camp furent mis à pied pour le reste de la soirée.

Oui, c'étaient là les plaisirs de notre enfance... Nous nous régalions naïvement de ces pièces extraordinaires et aussi de ces bons vieux drames de Pixérécourt et de Bouchardy où le crime était ouni avec une implacable régularité. Pauvres

vieilles salles enfumées du boulevard du Temple ! pauvres vieux théâtres éventrés par M. Haussmann !... Les étages s'entassaient les uns sur les autres... Le public était empilé dans des stalles étroites. Les acteurs n'étaient pas obligés de crier comme dans ces immenses salles d'à-présent où les artistes sont condamnés à hurler les drames intimes... Quel silence pendant les scènes d'attendrissement qui pouvaient se jouer à voix basse 1 L'émotion était contagieuse... Une femme pleurait, puis une autre... puis une autre encore... et toutes enfin... Elles étaient là, émues, bouleversées, mordillant leurs mouchoirs et tamponnant leurs yeux gros de larmes... Il y avait de l'intimité dans cette douleur... un sourd murmure de sanglots étouffés remplissait la salle... C'était comme un chagrin de famille... Et, le lendemain, la dame du premier dis^t à sa voisine du second :

« Ah I ma chère, allez voir ça... je me suis tant « amusée : j'ai tant pleuré ! »

Nous ne les avons plus, ces vieilles salles d'autrefois, et nous ne l'avons plus, ce brave public du paradis... Tout ce petit monde, qui s'écrasait, en

igS SOUVENIRS DE THÉÂTRE.

manches de chemise, suspendu en grappes aux barres de fer des quatrièmes galeries, les yeux écarquillés, la bouche béante, en sueur, en larmes, jouissant délicieusement de ces mises en scène ridicules et de cette littérature extraordinaire... Cela valait mieux, à tout prendre, que les inepties et les obscénités qui font aujourd'hui la fortune des cafés-concerts...

Je ne sais comment trois ou quatre phrases de ces vieux mélodrames se sont obstinément logées dans ma cervelle... J'entends encore un récit merveilleux qui finissait par cette phrase exquise :

« Un homme descendait péniblement les rochers, suivi d'un écuyer qui portait le berceau de sa fille... Nous l'attaquâmes... Il périt avec son valet... Nous visitâmes scrupuleusement le berceau que portait récuyer... Sais-tu ce qu'il contenait?,., le sais-tu? Une enfant en pleurs!. ., C'était Éléonore I ! I »

J'entends encore un seigneur du moyen âge, vêtu d'un pourpoint groseille et coiffé d'une toque empanachée, dire au confident de tous ses forfaits :

« Allez, Hugo, conduisez sire Romuald au don-

jon de la vieille tour... Ayez pour lui tous les égards dus à son rang et au malheur, {bas) qu'il soit chargé de fer et plongé dans le cachot le plus obscur. {Haut.) Allez. »

J'entends encore un autre seigneur, de la Renaissance, celui-là, commencer en ces termes le récit de ses aventures :

« Lorsqu'un décret barbare m'eut forcé de quitter Venise, j'allai, sous le nom d'Edgar, offrir mes services à Charles-Quint. Il les agréa. »

Mais de toutes ces phrases, voici la plus étrange, la plus curieuse, celle qui a laissé dans ma mémoire un souvenir ineffaçable... Elle était lancée à pleine volée, d'une voix de stentor, à une fin d'acte, par un grand gaillard armé jusqu'aux dents :

« Dieu m'a donné des armes pour défier nies ennemis... Ces armes sont la prudence, la fuite et la résignation I »

Page 1