IV INTRODUCTION
enjoyment of the pleasures that great commercial prosperity had made possible. The operettas of Meilhac and Halévy are a direct expression of the then prevailing ideas and ideals, — imder a diverting, scintillating, and often fantastic cloak a constant mockery and tearing down of ail that had formerly been respected in art, politics, and morals.
Of their comédies, Froufrou alone seems to possess the éléments of permanence, although Us Sonnettes, le Roi Candaule, la Boule, Fanny Lear, and others hâve won the hearty approval of the public.
La Roussotte (1881), a farce, was the last work written in collaboration by Meilhac and Halévy. Thereafter the latter almost completely abandoned the théâtre for the novel, producing in rapid succession Monsieur et Madame Cardinal, satirical studîes of theatrical lîfe; PAbbé Constantin, a great favorite both as a novel and as a play; les Petites Cardinal, la Famille Cardinal, la Princesse, Criquette, and Karikari. In the novel, Halévy is espedally fond of dealing with the events and émotions of simple life. Thèse he treats with infinité attention to détail, the development of a single épisode frequently f umishing the material for an extensive work.
His short stories, Plnsurgé, Un Mariage d^amour. Un Grand Mariage, la Petite Caille plucheuse, are unpretentious productions, written in a lively, concise style.
On the 4th of December, 1884, Halévy was receîved as a member of the French Academy, led to his fauteuil, as a contemporary critic expresses it, by the hand of the excellent "Abbé Constantin."
Lui/ siir un aginda,* tous ks matins et tous les soîrs, sans phrases, en style télégraphique, écrivait un petit programme et im petit bulletin de sa journée. Il avait com^ mencé à vingt ans, le 3 octobre 1869, et voici quelle était la petite note inscrite à cette date: 5
Je suis nommé sous4ieiUenafU au 21^^ chassQffS.
Le 31 décembre venu, il mettait dans im tlroîrragenda de l'année expirante et passait à Tagenda dePannée suivante.
Elle, avec plus de ysom et de dévigpppement, sur de gentils voljimes relié^^n maroquin bleu et strictement 10 f^i^ilX-def;*' tenait minutieusement, quand elle était jeune fille, le journal de sa vie. Elle avait commencé à quinze ans, et sa première phrase, datée du 17 mai 1875, était ainsi conçue:
Je mets aujourd'hui ma première robe longue. 15
Elle se maria le 17 août 1879, et alors elle s'arrêta; elle n'écrivit plus rien sur les petits volumes de maroquin bleu; mais elle avait conservé et caché mystérieusement dans le ^fond d'un tiroir à secret les cahiers qui racontaient sa vie entre le mois de mai 1875 ^^ ^^ ^^^^ d'août 1879, ^^^^^ ^ ^ première robe longue et le mariage.
Lui aussi s'était marié le 17 |pût 1879, mais il n'avait pas interrompu ses écritiu*es qtiotidiennes, sîjîien que, dans un des tiroirs de son bureau, se trouvaient treize petits agendas, où sa vie était notée joiu: par jour et fort exacte- 3^
ment, malgré la sécheresse de la forme, ^t temps en temps il s*amusait à prendre ajijiasatd im de ces agendas. Il l'ouvrait, lisait quinze ou vingt pages, revij^nt ainsi dans le passé, mettant autrefois en présence à^ aujourd'hui, 5 Or, le 19 juin 1881, le petit sous-lieutenant de 1869, devenu capitaine et porté pour chef descadrons,^ était seul, ^
vers dix heures du soir, dans son cabinet, devant son bureau, 'et, la tête dans les mains, se demandait si c'était au printemps de 1878 ou au printemps de 1879 qu'il avait publié
10 dans le Bulletin de la réunion des officiers im article sur la nouvelle organisation du tiain des équipages en Autriche- Hongrie. Cette réflexion lui vint à l'esprit qu'il retrouverait probablement dans ses cameé la date de la publication de l'article. ^
15 II ouvrit le tiroir des agendas, et le hasard, du prerg ier
coup, lui fit mettre la main sur l'année 1879. ^ se mit à
^''^^euilïetey le petit volume /? . Il tournait, tournait les
pages; mais voici que, subitement, il s'arrêta et lut avec
une certaine attention un passage qui le fit sourire. Il se
20 leva, s'éloigïîa de son bureau, alla s'asseoir dans un grand fauteuil et, là, continua de lire. Il ne pensait plus du tout à l'organisation du train des équipages de l'Autriche- Hongrie. D'anciens souvenire<^videmment^se réveillaient dans son cœur et mettaient ^lajois dej^^ sourires sur
25 ses lèvres et aussi unpeu d'attendrissement dans ses yeux; à trois ou quatre/reprises, ce capitaine de cavalerie dut arrêter du bout dif^pigt un petit, un tout petit commencement de larme. ^^^ Il était plongé dans sa lecture, quand une des portières
30 de son cabinet s'entr'ouvrit tout doucement, tout doucement: une délicieuse tête blonde se montra dans l'encadrement des vieilles tapisseries . . ,
Que faisait-il donc là, dans ce gjan^ fauteuHè Est-ce qu'il dormirait?* Il l'avait impitoyablement ï^voyfe, une demi-heure auparavant, parce qu'iL/Voulait travailler et que,^ lorsqu'elle était là, elle le gênait, le troublait, lui mettait en tête des idées qui n'étaient pas tout à fait des idées de travail.
Alors, avec ydes précautic^gJnfinies, mmce et soi
soSpe
dans les longs plis de son^ignoir de mousseline blanche, la petite blonde se glissa dans la chambre, fit trois ou quatre pas sm* la pointe des pieds, se pencha un peu de côté . . . lo Il ne dormait pas ... Il lis ait et fort attentivement, car il n'avait rien entendu et ne bougeait pas ... Il était dans son droit.' Lire, c'est travailler.
Retenant sa respiration, elle continua sa route vers le fauteuil, lentep ient, b ien lentement ... et, tout en chemi- 15 nant de Ja .aorte, elle se posait une question. Elle était encore un peu enfant . . . Elle avait vingt et un ans, et elle était très amoureuse. Cela dit* pour son excuse, — en admettant la nécessité d'une excuse, — voici la question qu'elle se posait: y^^ A ^°
— Où vais-je l'embrasser? sur le front, sur la joi^ . . . ou bien im peu partout, à t ort et à traver s ? ^ ^""^^^^^j
Elle approchait . . . Déjà, de l'extrémité des doigtsf-elle
/7 ^jffrôlait presque les cheveux du capitaine, et elle allait se
décider résolument pour un peu partout, à tort et à travers, 25
quand elle devint tout d'un coup horriblement pâle . . .
Sur les deux pages ouvertes du petit agenda, elle venait de
' Hre.-*
16 juin:
Je l'aime! 30
17 juin:
Je l'aime! I
4 UN MARUGE D'AMOUR
Un seul point d'exclamation après le premier: Je Vaitnet deux après le second . . . Cela avait augmenté entre le i6 et le 17I Elle jeta un petit cri, et toute tremblante:
5 — Qu'est-ce que c'est que ça?* dit-elle, qu'est-ce que ^^^^c^t que ça?^^^y ^
"^ïlle défaillait ./T . Il se leva, la soutînt dans ses brasy mais elle, fo ndant en larm es et lais sant éch apper un fl^tTÏe paroles entrecoupées par des sanglots:
jo — 16 juin: Je l'aime! 17 juin: Je l'aime!! Et c'est aujourd'hui le 19 juin! Tu aimes une autre femme! Ah! c'est affreux! c'est affreux! y
Lui, alors, fôsityant ses larmes avec deux baisers:'^
— Regarde donc, ggJjj^|olle, regarde donc.
ïS II ouvrit l'agenda à la première page, qui portait en gros chiffres imprimés: 1879.
— Ah! s'écria-t-elle joyeuseme nt au m ilieu d'un petit restant de sanglot^^^ . C'était moi! c'était moi!
Puis elle ajouta naïvement, imprudemment:
00 — Tu tenais donc un joimial, toi aussi ?
— Comment! moi aussi? . . , Alors il paraît' que toi? . . .
Elle fut bien obligée d'avouer que s'il avait écrit des: Je Vaimel sur des petits agendas de maroquin noir, elle en «5 avait écrit, elle aussi, de son côté, sur des petits volumes de maroquin bleu ... Et, comme elle disait à son mari:
— Montre l'agenda, montre, que' je voie s'il y a trois points d'exclamation le 18 et quatre le 19.
*— Donnant, donnant,* répondit-il. Va chercher tes 30 petits cahiers et nous comparerons. Nous verrons qui de nous deux l'emporte en* points d'exclamation. La tentation était trop forte. Elle alla chercher son
17N HASJAGE D'AMOUR 5
année 1879 et revint avec trois cahiers de taille assez respectable.
— Trois volumes! s'écria-t-il.
— Oui, les trois premiers trimestres; et toi, pour toute Tannée, tu n'as qu'un méchant petit carnet de rien datoutl* 5
— On dit bien des* choses en peu de mots ... Tu vas voir . . . Viens te mettre là, à côté de moi ... U y a place pour deux dans le fauteuil.
— Oui, en m'asseyant sur tes genoux . . . Mais c'est impossible, xo
-T- Parce que ?
— Parce qu'il y a peut-être dans mes cahiers des choses que tu ne peux pas voir.
Elle montrait ses volumes bleus, et lui, montrant son agenda: 25
— Là aussi peut-être ... Tu as raison. Tenons-nous à distance, en face l'un de l'autre. Nous lirons seulement ce que nous voudrons lire . . .
— Et on pourra faire des coupures . . .
— C'est entendu,' dit-il, commence. so
— Non, commence, toi, pour me donner du courage.
— Soit,* mais où commencer?
— Eh bien! répondit-elle, où je commence,
— Non, U faut commencer un peu avant toi, il faut commencer avec Jupiter. -25
— C'est juste . . . Cherche Jupiter.
-—Attends . . . cela doit être dans la première quinzaine de mai . . . Oui, m'y voilà*^ ... « Jeudi 15 «wf. Aller* voh", chez Chéri, Jupiter, cheval bai bnm, sept ans. Indications du catalogue: Excellent cheval de seUe, hautes 50 actions,'' saute bien, a été monté en dame. Doit se vendre' le 21 mai. Très recommandé par d'Estilly.» Et deux
pages plus loin: ^Samedi 17 mai. Vu Jupiter. Le cheval paraît très bien. Irai jusqu'à 3,000 francs.» Et enfin, quatre pages plus loin: ^Mercredi 21 mai ...»
— Le jour de notre rencontre en chemin de fer. Je me 5 rappelle la date.
— Oui, tu as raison . . . * Mercredi 21 mai. Au ministère de la guerre.^ — Chez ma sœur. — Acheté Jupiter, 2,900 francs . . . — Au retour, dans le train, ravissante jeune fille assise en face de moi. »
10 — H y a ça? ... Tu n'arranges pas un peu' par politesse?
— Je n'arrange rien.
— Montre.
— Tiens, regarde . . .
15 — Oui ... je vois . . . ravissante ... il y a: ravissanté ...
— A toi* maintenant ... Tu dois avoir quelque chose le 21 mai . . .
— J'espère bien que* non! Est-ce que tu croîs que 30 j'ai écrit: Au retour, dans le train, ravissant jeune homme
assis en face de moi?
— Non . . . pas ravissant jeune homme . . . mais enfin regarde tout de même.
— C'est bien par acquit de conscience* , . . Voyons. 25 ^Mercredi 21 mai ... Au Louvre* . . . Chez ma tante
... Au Salon^ ...» L n'y a rien, je te dis . . . Tiens, si' . . . je vois quelque chose.
— J'en étais bien sûr ... Tu avais fait attention à moi . . .
30 — Voici ce qu'il y a . . . *Au retour, en chemin de fer, assis en ïace de moi, un jeune homme. H m'a regardée tout le long, tout le long de la route . , . Dès que- je levais
T7N MÂSIAGE D'AMOUR 7
les yeux, il les baissait; mais dès que je les baissais, il les levait; et, à partir de Chatou,* je n'ai plus du tout osé les lever, les yeux, tant je me sentais sous son regard . . . J'avais un roman anglais dans mon sac; je l'ai pris, je me suis mise à lire, mais le soir j'ai été obligée de recommen- 5 cer tout ce que je croyais avoir lu en chemin de fer.»
— Ce n'est pas tout . . . Je crois qu'il y a autre chose . . .
— Oui . . . mais sans le moindre intérêt.
— Lis toujours; moi, j'ai tout lu.
— Oh! toi ... toi .. . Je vois bien ce qui va arriver. 10 Toi, ce sera tout le temps de petites notes sèches et arides, tandis que, moi, il y aura des détails, des développements. Je vais t'expliquer pourquoi . . . Quand M''® Guizard, mon institutnce, m'a quittée, elle m'a dit: ^^ Ma chère enfant, vous n'écrivez pas mal du tout, mais il faut continuer 15 à travailler; il faut faire des g^mpies pour le style comme pour le piano. Prenez l'habitude d'écrire tous les soirs trois ou quatre pages sur n'importe quoi ... sur votre journée, sur les visites que vous aurez reçues ou rendues, etc. » Et alors, moi, je faisais ce que m'avait recommandé 20 M"« Guizard.
— Bien, bien.
— Non, je tiens à^ m'expliquer nettement là-dessus, parce que, je le répète, je sais ce qui va arriver . . . Tout
à l'heure tu croiras voir des exaltations de sentiment et des 25 débordements de passion, là où il n'y aiuu que des exercices de style et des essais de narration française. Je ne veux pas que tu puisses t'y tromper.
— Je ne m'y tromperai pas . . . mais qu'est-ce qu'il
y a après: // w'a regardée tout le temps? 30
— Rien du tout sur toi . . . Tiens, écoute: «Est-ce que ce serait* vrai ce que disait grand'maman avant-hier:
8 UN MASIAGE D'AMOXTR'
— C'est extraordinaire . . . cette petite Jeanne, tout d'un coup, est devenue très jolie.» Et puis toute une conversation entre maman et grand'maman; maman reprochait à grand'maman de me dire des choses pareilles, de me donner 5 de Pamour-propre, etc., etc. Aucun intérêt, je te dis .. « Continue.
— Je n'ai rien le 22.
— Moi non plus.
— «23 mai, Jupiter arrivé. Essayé le cheval sur la 10 terrasse^ et dans la forêt. Je le crois excellent. >
— Et sur moi?
— Rien.
— Ahl c'est im peu humiliant, car j'ai, moi, quelque chose sur toi, le 23. *Le jeune homme qui m'a regardée
15 avant-hier dans le train, c'était un militaire. Il a passé tout à l'heure, à cheval, en uniforme. Il avait trois galons d'argent sur les manches. Je dis qu'il a passé; il a fait plus que passer . . . C'est absurde ce que je vais écrire, mais enfin, puisque c'est pour moi toute seule que j'écris
ao . , . Est-ce qu'il m'aurait vraiment remarquée, hier, en chemin de fer? Est-ce qu'il se serait informé? Est-ce qu'il saurait que je demeure ici ? Est-ce qu'il aurait voulu briller devant moi ? H est resté au moins im quart d'heure, là, sur la terrasse, entre le pavillon Henri T\P et la grille,
35 faisant faire des pas de côté à son cheval, et des pirouettes, et des changements de pied, et des voltes sur place,* etc., etc., etc. Espérer me séduire par de tels moyens, ce serait d'un homme bien vulgaire.»
— Quelle injustice! Tu vois, là, sur mon carnet: Essayé 30 JupUer. J'essayais Jupiter et je découvrais qu'il avait
reçu une très brillante éducation . . . Mais continue.
— Je continue. •Le soir, après dîner, je dis à Greorgesy
tTN MÂItUOE D'AltOim 9
qui, malgré ses douze ans, passe encore sa vie à jouer aux soldats de plomb et qui est très ferré sur les choses militaires: — Greorges, qu'est-ce que c'est qu'un officier qui a trois galons d'argent sur les manches? — C'est im capitaine. — Est-ce beau d'être capitaine ? — Ça dépend. C'est 5 beau à vingt-cinq ans, c'est laid à cinquante , . .^
«Vingt-cinq ans, il a peut-être im peu plus, maïs pas beaucoup. Grand'maman, qui a l'oreille fine, avait entendu ma conversation avec Georges, et elle se met à dire: — Vous ne savez pas ce qui se passe? Jeanne demande 10 à Georges des renseignements sur les militaires . . .
* Je deviens rouge comme une pivoine. Et alors toute une longue discussion. Grand'maman déclare qu'elle a un penchant pour les militaires, et maman s'écrie qu'elle ne pourrait jamais se r^igner à me donner à un monsieur qui 15 me trimbaleraU de garnison en garnison. Je me demande pourquoi j'écris toutes ces folies sur ce cahier. C'est bien pour obéir à M^'® Guizard. » Là, tu vois, c'est écrit . . . A toi; j'ai fini.
— Le 24, deux lignes . . . «Rencontré à cheval, dans 20 la forêt, la jeune fille de mercredi dernier. Bien jolie décidément et pas mal à cheval. »
— Voilà tout . . . C'est d'une concision? Cela aurait besoin d'un petit commentaire.
— Le voici, mon amour, le petit commentaire. Tu as 25 raison . . . Elles sont d'une affreuse sécheresse, mes notes
. . . mais, vois-tu, si je n'avais pas peur d'avoir l'air de vouloir faire un madrigal . . .
— N'aie donc pas peur . . . il n'y a personne . . .
— Je te dirais que tout ce qui n'est pas écrit sur le petit 30 cahier est écrit là . . . dans mon cœur. Cette matinée de mai, cette rencontre dans la forêt . . . aujourd'hui, après
lO UN MARIAGE D*AMOUR
deux années écoulées, je me rappelle tout cela, et dans les moindres détails. Nous avions manœuvré de cinq à sept heures, sur le terrain des Loges,^ dans une horrible poussière. Je ramène mon escadron au quartier ... je 5 change de cheval et je repars sur Jupiter.
— Cher Jupiter!
— Un quart d'heure après, j'étais au galop dans ime longue allée montante, tout près du Val.* Je vois venir une petite cavalcade, toi sur Jenny, ta jument noire,
xo Georges sur son poney rouan, et le vieux Louis, par derrière, sur im grand cheval gris . . . Tu vois ... je me souviens même de la robe des chevaux. Tout d'un coup, à cinquante mètres, j'ai un éhlûuissement ... Je te reconnais . . . Durement, brusquement, je mets au pas
15 ce pauvre Jupiter. La petite cavalcade passe à côté de moi ... Je te vois encore avec ton amazone grise, ton chapeau noir et les boucles blondes qui frisottaient sous ton voile ... Et pendant que tu passais, je me disais: *Non, vraiment, il n'y a rien au monde de plus charmant
20 que cette jeune fille!» — Et toi, que te disais-tu?
— Ce que je me disais ... je ne me rappelle plus . . . mais voici ce que j'écrivais.
Et d'une voix un peu tremblante, car elle avait été très émue par le -petU commentaire, Jeanne lut ce qui 25 suit:
— * Je l'ai rencontré ce matin près du Val. Il arrivait au galop, et tout d'un coup, en me reconnaissant, il a arrêté son cheval . . . Oui, en me reconnaissant . . . J'ai bien vu le mouvement. Je sais ce que c'est qu'arrêter un cheval au
30 galop ... On le prévient ... Eh bien! il a arrêté son cheval sans préparation, brutalement, d'un seul coup, presque sur place. Il a passé tout près de nous. Je n'ai
UN MARIAGE d'amour II
pas osé le regarder, mais j'ai bien senti qu'il me regardait. Il n'était pas à dix pas de nous que^ ce petit nigaud de Georges me dit: — Oh! Jeanne, as-tu vu? Comme il était drôle avec toute cette poussière! Il avait l'air d'un pierrot! C'est un capitaine du 21®. Il y avait le numéro 21 sur le 5 collet de son uniforme . . .
«J'étais furieuse contre Georges , . . Pourvu qu'il n'ait pas entendu!»
— J'avais entendu ... Je me rappelle maintenant.
— Allons, lis, c'est à toi. 10
— ^Mercredi 25 mai. Revu mon inconnue; elle habite une des maisons de la terrasse. Je passais en voiture; elle était à la fenêtre; elle m'a aperçu, et il m'a semblé que c'était parce qu'elle m'apercevait qu'elle quittait la fenêtre brusquement, très brusquement . . . Mon Dieu!^ comme 15 elle est gentille!»
— Tiens! c'est un peu moins sec que tout à l'heure. Il y a progrès ... Tu mets des verbes ... Tu commences à écrire de vraies phrases.
— C'est peut-être parce que je commence à être amou- 20 reux . . . A toi . . .
/^T-'^^2% mai. J'étais à la fenêtre; je vois venir ime petite charrette anglaise très jolie, tout étincelante au soleil, traînée par un amour de poney noir comme de l'encre; sur le siège un petit groom d'une tenue irréprochable ... Et 25 à côté du petit groom, lui, le capitaine. J'aurais dû rester bien tranquillement à la fenêtre. Je n'ai pas pu. Je me suis dit: — Je vais le regarder, il va s'apercevoir que je le regarde. — La peur m'a prise ; je me suis sauvée au fond du salon. Grand'maman m'a dit: — Qu'est-ce que tu as' 30 donc, Jeanne? — Rien du tout, grand'maman.
«Georges, qui était avec moi à la fenêtre, s'écrie: —
Jeanne, tu ne sais pas, ce capitaine qui vient de passer dans cette jolie charrette, je crois que c'est le pierrot d'hier matin. »
— Le pierrot, c'était moi.
5 — Toi-même ... Le 26 mai, je n'ai rien, absolument rien. Oh! tu peux lire. Il n'est pas question de toi. •Essayé ma robe rose. Elle allait bien,^ mais il n'y avait pas assez de petits plissés. J'en fais ajouter, etc . . . etc. » Je ne pensais qu'à ma robe rose ... Tu vois que je n'étais 10 pas à ce point préoccupée . . .
— Eh bien! le 26 mai, pour moi, c'est un grand jour, c'est le jour de Picot. Je n'ai là que deux lignes, mais elles sont éloquentes: «Donné vingt francs à Picot. C'est un profond diplomate. »
15 — Voici la place, ou jamais, d'un nouveau commentaire.
— Très volontiers ... Le matin, en déjeunant à la pension, j'avais dit à Dubrisay, qui est toujours à rôder^ à cheval dans la forêt: * Est-ce que tu ne connais pas une jeune fille qui monte avec un petit bambin d'une douzaine
20 d'années et un vieux domestique ? — Attends donc . . . elle monte une jument noire, la jeune fille. — Et le vieux domestique un cheval gris, dit un autre de ces messieurs. — Et le bambin un poney rouan, ajoute un troisième. » Làdessus grande discussion sur le mérite des chevaux. Le
25 poney rouan paraissait excellent, et la jument noire im peu fatiguée.
— C'était vrai . . . heureusement!
— Oh! oui, heureusement! ... Moi de répliquer :* *Je ne vous parle ni du cheval gris ni de la jument noire, je
30 vous parle de la jeune fille. » Et tous les trois me répondirent qu'ils ne regardaient jamais que les chevaux. J'étais bien avancé!* Je rentre chez moi. Vers trois heures, je
UN MARIAGE d'AMOUR I3
vois Picot, mon ordonnance, qui flânait dans la cour. Je l'appelle par la fenêtre. C'est un Parisien, Picot, et très débrouillard ... Je lui dis: * Picot, tâche donc de savoir adroitement ce que c'est que des personnes qui demeurent dans telle maison, sur la terrasse ... L'entrée est rue des 5 Arcades ... — Bien, mon capitaine. — Mais, tu comprends, adroitement. — Oui, mon capitaine. — Si tu découvres quelque chose, tu me le diras demain matin au quartier. »
— Tu n'étais pas bien impatient; tu aurais bien pu lui lo dire de revenir tout de suite.
— C'est bien ce qu'il a fait. Une heure après, il arrivait triomphant ... Et alors Picot a prononcé un discours si extraordinaire que je me suis amusé à le transcrire, aussi ejcactemént que possible, sur le petit agenda. 15
— Je me suis amusé! ... Le lâche faux-fuyant! Dites donc la vérité . . . Avouez donc qu'il ne vous était pas désagréable d'écrire des choses où il était question de moi, et alors j'avouerai peut-être, moi, qu'il ne m'était pas désagréable d'écrire des choses où il était question de . . . sq toi.
— Eh bien! je l'avoue.
— Et moi aussi . . . Lis maintenant.
— Je lis. JjjiPicot arrive et me dit: — Mon capitaine,
je sais tou^^eulement, je vous en prie, dès que j'aurai 25 commencé, ne m'interrompez pas par des questions, parce que ça bout là-dedans,* ça bout ... Je me suis rabâché ma leçon tout le long de la route, pour ne pas oublier. La maison a été louée, il y a trois semaines, par des Parisiens. Le patron est un M. Lablinière, un ingénieur, un indus- 30 triel ... il construit des machines à vapeur, des télégraphes, etc. Il est là avec sa belle-mère, sa femme et ses
deux enfants: une jeune fille (dix-neuf ans) et un petit garçon (douze ans) . . . Attendez, je sais le nom des enfants . . . Jeanne et Georges ... Ils sont riches, très riches . . . Cinq chevaux à Técurie, trois voitures sous la
5 remise, quatre domestiques mâles, ime cuisinière, trois femmes de chambre: Julie, Adéla? . . . Mais ça doit vous être égal, mon capitaine, le nom^ des femmes de chambre . . . Leur adresse à Paris, 28, boulevard Haussmann.' Comment j'ai appris tout cela? En causant
vo avec le concierge . . . Non, non, ne m'interrompez pas ... Ça me troublerait ... Je vois ce qui vous inquiète, mon capitaine. Vous croyez que j'ai fait une bêtise, que j'ai dit que je venais de votre part? Pas du tout. Vous vous demandez: — Comment cet imbécile de Picot s'y est-il
15 pris pour engager la conversation?* . . .Ah! ça n'a pas été bien difficile, mon capitaine. Je n'ai pas eu grand mérite, allez? ... Il était devant sa porte, le concierge, fe suis arrivé tout doucement sur lui, avec l'air d'un militaire qui flâne sans but, et quand j'ai été juste devant lui, j'ai fait
20 comme ça: — Ouf, il fait chaud! ... Il a répondu: — Oh! oui, il fait chaud! . . . J'ai continué: — Moins chaud qu'hier pourtant ... Il a répondu: — Oui, parce qu'il y a un peu d'air ...
«Ça y était f la glace était rompue; nous nous sommes
25 mis à causer; au moment où je commençais à manœuvrer pour arriver à la grosse question, je vois descendre du perron, au fond de la cour, une jeune demoiselle diablement gentille, mon capitaine, sauf permission,^ avec un gros morceau de pain à la main. Je dis au concierge : —
30 C'est votre bourgeoise?^ ... H me répond: — Non, c'est la fille du locataire, un monsieur de Paris . . .
«Alors il se met à défiler le chapelet' de ce que je vous ai
dît tout à l'heure. Il n'y avait aucun mérite, je vous le répète, mon capitaine. Il allait tout seul, ce concierge. Il y a des concierges qui sont un peu durs à la détente,^ mais celui-là, pas du tout, il ne demandait qu'à bavarder. Ça roulait. Ça roulait^ ... Et puis il avait été militaire, 5 dans la cavalerie, au 6® dragons, et, quand on a été militaire, on aime toujours à causer avec les militaires. Enfin il parlait encore, le concierge, quand je mois la jeune demoiselle retraverser la cour sans son morceau de pain. Le concierge me dit: — La revoilà, la fille du monsieur de Paris; 10 tous les jours elle va donner du pain à son cheval dans l'éciuie . . .
•Cependant la jeune demoiselle remontait le perron, mais très lentement, en me regardant. Elle paraissait étonnée de me voir là; elle avait l'air de se dire: — Mais 15 qu'est-ce qu'il fait donc là, ce chasseur? . . . y* Elle rentre dans la maison . . . Pendant ce temps, le concierge m'en faisait un éloge, de cette demoiselle . . . oh! mais un éloge! qu'elle était si douce, si bonne, et pas seulement pour les chevaux, aussi pour les personnes. 20 Ainsi, tenez, quand ils sont arrivés, il y a trois semaines, la ' petite fille du concierge était malade ... Eh bien ! croiriezvous que cette demoiselle . . . Mais pardon, mon capitaine ... ça ne vous intéresse peut-être pas, tous ces détails ... Si, ça vous intéresse? C'est bien, alors je 25 continue ... Je vous disais donc que cette petite fille du concierge, elle venait la voir tous les jours, elle lui envoyait des bouillons, des choses bonnes à manger; elle lui apportait elle-même des joujoux, des bonbons; elle restait quelquefois des quarts d'heure dans la loge, à lui raconter des histoires, 30 à cette enfant! ...
*Le concierge était en train de me raconter ça, quand
î6 UN MARIAGE D^AMOUR
arrive une femme de chambre . . . une assez belle personne, mon capitaine, sauf permission.* Elle arrive donc et dit au concierge: — Est-ce qu'il n'y a pas une lettre pour Mademoiselle? — Oh! non, les lettres pour Mademoiselle, 5 je les monte tout de suite, vous savez bien . . .
*Moi, je me disais: — Tiens, on pourrait peut-être en tirer quelque chose, de la femme de chambre . . . Alors je recommence: — Il fait chaud, mademoiselle. — Oh! ouï ... Je continue: — Un peu moins chaud qu'hier . . .
10 *Ça réussit tout aussi bien qu'avec le concierge, et voilà la conversation qui recommence. La femme de chambre me demande si je ne connais pas un certain Camus,^ brigadier au lo® hussards . . . Nous bavardions, lorsque tout d'un coup elle s'écrie: — Oh! je me sauve . . . Ma-
15 demoiselle qui m'attend! — Et elle se fâcherait, votre maîtresse? . . . Elle vous gronderait? — Ma maîtresse se fâcher, me gronder, jamais de la vie! Il n'y a riwi au monde de meilleur que Mademoiselle ...»
— C'est tout?
20 — Oui, c'est tout.
— Ainsi vous me faisiez espionner* . . .
— Positivement; mais ton récit du 26 à toi?
— Le voici. ^ Mardi 27 maL Hier, dans l'après-midi, j'allais porter du pain à Nelly; en descendant le perron, je
25 vois un militaire qui causait avec le concierge. Je reste cinq minutes à l'écurie; en sortant, je regarde: le militaire est encore là ... Je remonte dans ma chambre. J'y trouve Julie. Oh! quand la curiosité vous prend, c'est horrible! Je dis à Julie: — J'attends une lettre de Paris,
30 allez donc voir si elle n'est pas chez le concierge . . .
•Elle part . . . j'attends . . . Julie ne revient pas. Je vais dans mon cabinet de toilette qui donne sur la cour, je
tTN MARIAGE D'AMOU» I7
vois Julie: elle cause avec ce militaire! Enfin elle revient. — Il n'y avait pas de lettre, mademoiselle. — Vous êtes restée bien longtemps. — Mais non, mademoiselle. — Si fait,^ je vous ai vue ; vous causiez avec im hussard. — Un hussard! Oh! non, mademoiselle. — Puisque je vous ai vue $ ... — Je ne causais pas avec un hussard, mademoiselle; c'était un chasseur; il y aime différence dans l'uniforme. Les hussards ont des tresses blanches et les chasseurs ont des tresses noires; les hussards ont le collet pareil au dolman^ et les chasseurs ont le collet rouge. — Com- 10 ment savez-vous tout cela, Julie? — J'ai un cousin dans les hussards, mademoiselle; ici, à Saint-Germain, il n'y a pas de hussards, il n'y a que des chasseurs: deux régiments, le 21® et le 22®; ils font brigade ensemble ... Le soldat qui était là, c'était un chasseur du 21® . . . 15
«Du vingt et unième! Son régiment! Ma conversation militaire avec Julie devait avoir^ des conséquences déplorables . . . Vers six heures, nous allons avec maman faire un tour à pied sur la terrasse. Nous rencontrons deux officiers de chasseurs. Maman me dit: — Us ont de 20 jolis chevaux, ces hussards.
* Je lui réponds étourdiment: — Ce ne sont pas des hussards, maman, ce sont des chasseurs; les hussards ont des tresses blanches et les chasseurs ont des tresses noires; les hussards ont le collet pareil au dolman et les chasseurs ... 25
«Je n'achève pas .... Je regarde maman. Elle était stupéfaite! — Comment sais-tu tout cela? — Mon Dieu! maman, c'est Julie . . . Elle a un cousin dans les hussards . . . Alors, un jour, pendant qu'elle me coiffait ... — Singulier sujet de conversation ! dit maman ... 30
«Nous en restons là* . . . Mais tout n'était pas fini. Papa revient de Paris, on se met à table, et papa nous
r8 UN MARIAGE D'AMOUR
raconte qu'il a rencontré en chemin de fer un officier . . . Si c'était luil . . . Un colonel ... ce n'est pas lui! . . . Papa a passé un mois, l'année dernière, avec ce colonel à Cauterets.^ Ils faisaient le whist ensemble. Ils ont renoué 5 connaissance tout à l'heure. Papa l'a invité à dîner la semaine prochaine, le mercredi 4 juin.
«Je dis à papa: — Est-ce que le régiment de ce colonel est à Saint-Germain ? — Oui, son régiment est ici. — Est-ce le 21® ou le 22® ? — Il y a donc deux régiments ici ? — Oui,
10 papa, le 21® et le 22®; ils font brigade . . .
«Voilà papa encore plus suffoqué que maman. — Mais qui est-ce qui t'a appris cela? — Mon Dieu! c'est Julie, elle a un cousin dans les hussards. — Je n'y comprends rien, dit maman; Jeanne depuis quelque temps ne parle
15 plus que de chasseurs et de hussards. — Eh! eh! dit grand'maman, elle a peut-être distingué quelque bel officier . . .
« Je deviens écarlate ; je réponds avec impatience, presque avec colère. Je commence à lui en vouloir sérieusement,^
20 à ce monsieur que je ne connais pas, que je ne connaîtrai jamais. Oui, je lui en veux d'avoir fait ainsi irruption dans ma vie. Pourquoi m'a-t-il regardée en chemin de fer ? Pourquoi est-il venu faire de la haute école' sous mes fenêtres? Pourquoi s'est-il mis au pas, l'autre jour, en
25 m 'apercevant? Si je le rencontre, moi, dès que je le reconnaîtrai, je prendrai le galop, le grand galop . . . Hélas! le grand galop, ce n'est plus trop l'affaire de ma pauvre Nelly; elle vieillit. Aussi papa va-t-il,* pour ma fête de naissance, me donner un autre cheval . . .
30 «Je voudrais bien savoir si c'est son colonel qui doit dîner ici le mercredi 4 juin.»
C'était la dernière phrase du bulletin du 27 mai.
Elle passa ensuite en revue une dizaine de pages de son cahier.
— Du 28 mai au 3 juin, rien sur toi, absolument rien.
— Et là, répondit-il, rien non plus sur toi. C'est que* nous avons eu la douleur de ne pas nous voir pendant ces ç huit jours.^ Je n'étais pas à Saint-Germain . . . Nous étions partis, une vingtaine d'officiers des deux régiments, avec le général et les colonels, pour des manœuvres avec cadres,' entre Vemon* et Rouen. J'avais emmené Jupiter,
et mes petites notes de cette semaine de voyage sont pleines 10 de choses fort aimables pour mon nouveau cheval: /mpiter irréprochable . . . vigouretix, ardent et sage . . . Hier le colonel a monté Jupiter et Va trouvé parfait , etc., etc. Le 3 juin, à huit heures du soir, nous rentrions à Saint- Germain, et le 4 juin ... Je ne t'avais pas oubliée ... 15 tiens, regarde. Là . . . Vais-je la revoir, la petite blonde de la terrasse?
— Et voici mon 4 juin, à moi: *Je sais son nom. Ce soir, nous avons eu le colonel à dîner. Il arrive à sept heures. Mes regards vont droit au collet de son uni- 20 forme ... Je vois le chiffre 21 . . . C'était bien son colonel. Pendant le dîner, conversation parfaitement banale . . . mais, après le dîner, pendant que je servais le café ... — Colonel, dit papa, vous pourriez peut-être me rendre un service: je voudra:is donner un cheval à cette 25 jeune personne; si vous connaissiez une bonne bête, très sage ...
«Moi de protester.-^ — Pas trop sage, colonel; je monte très bien à cheval . . . (Et c'est vrai, je monte très bien) ... — Je chercherai, répond le colonel, je m'informerai 30 ... Ah! un des officiers de mon régiment a un cheval qui vous conviendrait admirablement, mademoiselle ... je
20 tTN MARIAGE D'AMOUR
Pai monté ces jours derniers ... H est parfait. — S'il voulait me le céder, dit papa, avec un bon bénéfice ... — • Oh! cet officier-là sera tout à fait indifférent au bon bénéfice; il est riche, très riche . . . C'est un capitaine, M. de 5 Léonelle. — Un capitaine et riche? s'écrie Georges; c'est peut-être l'officier que nous avons vu l'autre jour dans une petite charrette anglaise avec un poney noir. — C'est luimême. — Oh! nous le connaissons bien, ma sœur et moi; nous l'avons rencontré plusieurs fois . . .
lo *Pour le coup je sens mes joues flamber, littéralement flamber ... Le colonel me regarde ... Je dois être cramoisie ... Il va s'en apercevoir ... H nous quitte à dix heures et, en partant, me dit: — Je parlerai demain matin à M. de Léonelle, mais j'ai grand'peur de ne pas
15 réussir ... Il adore son cheval . . .
«Les choses en sont là!^ Est-ce que je vais lui acheter son cheval ? Papa m'a ouvert un crédit de trois mille francs. *
— Nous arrivons au 5 juin, la journée décisive ... La séance chez le photographe de la fête.^
20 — Et ta première visite. Commence.
La distance entre eux avait diminué. Elle était venue s'asseoir, non pas sur ses genoux, mais sur un petit pouf à ses pieds, et, pendant qu'il lisait, elle appuyait câlinement sa tête sur ses genoux, si bien que, profitant des avantages
25 du terrain — il dominait la situation, — le capitaine se mit à embrasser Jeanne avec une certaine vivacité. Elle se dégagea . . . pas tout de suite . . .
— Allons, finis ... lui dit-elle; finis et commence. Il commença:
30 ^ Jeudi 5 juin. Ce matin, après la manœuvre, nous rentrions au pas, le long de l'avenue des Loges.' L'adjudant vient me chercher de la part du colonel ... Je le
t7N liARUGE D'AM0T7R 21
rejoins en tête de la colonne. — Capitaine, me dît-il, vous n'avez pas envie par hasard de vendre votre nouveau cheval ? — Certainement non, mon colonel ... — Même avec un joli bénéfice ? — Même avec un joli bénéfice. — C'était pour une bien jolie personne et qui vous connaît. 5
— Qui me connaît, mon colonel ? — Oui, elle vous a rencontré plusieurs fois, elle vous a vu sur la terrasse . . . enfin elle avait Pair de vous connaître ... et j'ai cru même remarquer que, lorsque j'ai prononcé votre nom hier, elle a rougi, rougi d'une manière très sensible. — Et 10 qui est-ce donc, mon colonel? — C'est la fille d'un ingénieur, un M. Lablinière. — Une blonde, mon colonel ? — Oui, une blonde. — Qui habite une maison sur la terrasse ?
— C'est cela même; vous voyez bien que vous la connaissez.
— De vue seulement, mon colonel. — Eh bien! voyez si 15 vous voulez céder votre cheval à cette jolie blonde ... Au revoir, capitaine ...
«Vendre Jupiter? à tout autre, jamais!* . . . A elle I . . . j'hésite . . . Elle est si jolie! . . . En entendant mon nom, elle aurait rougi ? Pourquoi ? 20
«Ma sœur Louise arrive à onze heures . . . Elle vient me demander à déjeuner avec ses enfants. C'est la fête de Saint-Germain, et les enfants, après le déjeuner, demandent à aller voir les boutiques. — Mon oncle, s'il y a un photographe, tu nous feras faire nos portraits ?^ — C'est con- 25 venu . . .
«Il y a justement un photographe; nous entrons dans sa baraque . . . Elle était là! . . . avec son petit frère, sa mère et un gros caniche noir. Le petit frère était à genoux par terre, près du caniche noir, et tâchait de le décider à 30 rester bien tranquille: — Voyons, monsieur Bob ... ne bouge pas . . . c'est pour faire ton portrait . . .
«Mais monsieur Bob ne tfipait aucun compte des prières du petit garçon, lequel, perdant courage: — Parle-lui, Jeanne, il n'y a que toi qui aies de Pautorité sur lui . . . et parle-lui en anglais; il comprend l'anglais bien mieux que 5 le français. — Mais non, Georges, tu es ridicule. — Jeanne, ma petite Jeanne . . .
«Elle se décide et, regardant monsieur Bob bien sévèrement: Now, Bob, M aster Bob, be obedient! look ai meî so , . . Now be stUlî . . . Hmhl . . . StUlî . . .
lo «Elle a décidément de Pautorité sur le caniche noir. Il se tient immobile ... Sa voix est charmante. Et son visage! ... Je Pai contemplée là, tout à mon aise . . . en pleine lumière . . . c'est ime merveille de grâce et de jeunesse. »
15 — Attends un peu . . . Montre.
— Pourquoi ?
— Je crois toujours à de petits arrangements.*
— Tu a s tort, . . . Regarde.
— Oui ... je vois . . . Merveille de grâce et de jeunesse 20 . . . C'est bien . . . Continue . . .
— Je continue!
«Elle aura Jupiter! En partant, elle a dit à ma sœur (il m'a semblé qu'il y avait un peu d'émotion dans sa voix): — Je vous demande pardon, madame, de vous avoir fait 25 attendre . . .
«J'aurais dû trouver quelque chose à dire . . . Mais
rien, je n'ai rien trouvé. J'ai été absurde ... Je me suis
incliné . . . Elle m'a fait un petit salut . . . Elle est sortie
de la baraque du photographe. — Quelle ravissante jeune
30 fille! me dit ma sœur. — Ah! je crois bien!^ . . .
«Et me voilà parti !^ Je raconte à ma sœur comment elle se nomme, où elle demeure ... Le père est un ingénieur
du plus haut mérite, etc. J'avais besoin de parler d'elle . . . Stupéfaction de ma sœur. — Mais tu es amoureux!
— Amoureux! non. — Si fait, tu es amoureux ... Eh bien, il faudra s'informer . . . Cela me ferait ime très jolie belle-sœur ... 5
«Je reconduis Louise au chemin de fer . . . Non, je ne suis pas amoureux . . . Mais elle aura Jupiter! Seulement uneJ pnui^tuHr mn-garend . . . Oui, le catalogue de Chéri disait bien: a été monté en dame . . . Mais il faut se défier des indications de catalogue . . . Pauvre chère 10 petite! Si un accident lui arrivait! J'avais chez moi ime selle de femme. Ma sœur venait quelquefois monter à cheval à Saint-Germain. Je dis à Picot: — Mets la selle de femme sur Jupiter, et conduis-le au manège. Prends ime couverture ... 15
«Un quart d'heure après, je faisais monter Picot en dame sur Jupiter; je lui avais enveloppé les jambes dans la couverture pour lui tenir lieu d'amazone. Jupiter prend le galop. — Ah! mon capitaine, il connaît son affaire, me crie Picot, il a été monté en dame ... 20
«Je veux faire l'essai moi-même. Je m'installe à mon tour sur Jupiter en dame, avec les genoux entortillés dans la couverture. Je trotte Jupiter et je le galope, et pendant que je le trottais, et pendant que je le galopais, je me disais:
— Quand je pense que si je suis là dans cette position et 25 dans cet accoutrement ridicules, c'est parce que j'ai rencontré, il y a quinze jours,* en chemin de fer, ime blondinette qui lisait vm roman anglais! . . .
«Allons, décidément, Jupiter se monte^ en dame . . . Elle aura Jupiter! . . . Oui; mais comment le lui donner? 30 Il serait correct de mettre le cheval à la disposition du colonel. Non, je vais aller moi-même chez elle tout de
suite ... Je pars . . . Picot me suivait, tenant Jupiter en main . . . Nous arrivons; nous entrons dans la cour. Je regarde Picot; il avait un air malin; il se disait: — Eh! eh! c'est donc pour cela que mon capitaine m'a envoyé aux 5 renseignements . . .
« Je sonne. — Monsieur Lablinière ? — Monsieur est à Paris. — Madame Lablinière ? — Madame est ici. — Faites passer ma carte. Dites que je viens pour un cheval . . . «Le domestique va m 'annoncer. Si elle allait ne pas y
lo être! . . . Elle était là! . . . avec sa mère, sa grand'mère, son petit frère et son caniche noir . . . Alors je ne sais plus ce qui s'est passé. J'ai dû être* absurde. Je me souviens vaguement qu'il a été question de pelham,' de martingale h anneaux. Je crois lui avoir dit que le cheval s'appelait
15 Jupiter ... et je suis parti en la priant de garder Jupiter, de l'essayer pendant huit jours, pendant quinze jours . . . Il a bien fallu parler aussi du prix. Les mots, à ce moment, m'écorchaient les lèvres' ... Je ne pouvais pourtant pas lui donner Jupiter. Il faudra que je prenne son argent.
20 Nous sommes descendus dans la cour, et là, près de Jupiter, nouvelle conversation aussi ridicule, aussi folle que la conversation dans le salon. Je me mourais d'envie de dire à cette charmante créature: — Vous êtes un ange et je vous adore! Et je lui disais: — Il faudra donc donner dix litres
25 d'avoine au cheval, etc., etc. J'ai débité d'étonnantes inepties. Je lui ai dit, je m'en souviens maintenant, que le cheval avait besoin d'im petit poids et qu'il serait plus heureux avec elle qu'avec moi . . . J'ai dû faire sur elle, avec des phrases pareilles, ime impression désastreuse.
30 Enfin, je suis parti avec Picot; j'avais si bien la tête à l'envers* qu'en rentrant chez moi, tout le long du chemin, j'ai causé avec Picot . . . pour parler d'elle ./. , Et cela me
UN MARIAGE D'AMOXTR
remuait tout doucement le cœur, quand Picot me disait: — La jolie blonde . . . elle a eu ime façon de me regarder ... Je crois bien qu'elle m'a reconnu. Elle m'avait bien dévisagé, le jour où je suis allé faire causer le concierge. C'est elle, la jolie blonde, mon capitaine, qui a été si bonne 5 pour la pauvre petite fille^ malade. »
— Brave* Picot, c'est un peu lui qui a fait notre mariage . . .
— ifcj fQÎ, oui, il a été le premier à me donner de très bons renseignements. lo
— Et moi qui n'avais pas de renseignements sur toi et qui commençais à t 'aimer . . . sans renseignements! Tiens ... tu vas en juger.
^ Jeudi s juin. Les événements se précipitent; comment cela finira-t-il, mon Dieu? J'ai son cheval. Il s'appelle 15 Jupiter. Il est là, dans notre écurie, entre Nelly et le poney de Georges. Tâchons de mettre un peu d'ordre dans ma pauvre tête. Que de choses dans cette journée! Georges, après le déjeuner, me dit: — Petite sœur, tu sais qu'aujourd'hui nous devons aller chez le photographe de la fête 29 pour faire faire le portrait de Bob. — Tu peux bien y aller sans moi avec maman. — Non, si tu n'es pas là, Bob ne restera pas tranquille . . .
«Je me résigne, nous partons, nous arrivons chez le photographe. Au moment où Bob commençait à poser, je 25 vois entrer dans la baraque . . . Qui ça? . . . Lui! . . . et pas seul . . . avec une femme, toute jeune et toute charmante. Qu'est-ce que c'est que cette femme? Mais voici deux enfants. Ils l'appellent mon oncle . . . C'est sa sœiu"! . . . Georges ne pouvait^ faire entendre raison à 30 Bob; alors j'ai été obligée de jouer là, sous ses yeux, une scène ridicule. J'ai dû' lui faire l'effet d'une petite idiote.
J'ai adressé à Bob des discours en anglais. X^avais-lîaîr de montrer un chien savant. Je me suis sauvée toute rouge de honte et de confusion. Je rentre à la maison, désolée, furieuse. Je m'enferme dans ma chambre. Ce- 5 pendant, à cinq heures, il faut bien descendre pour le thé. «Je descends. J'arrivais^^^^jpeiûe, Pierre apporte une carte. — Qu'est-ce que c'est ? dit maman. — Madame, c'est un officier, un capitaine de chasseurs. — Un capitaine de chasseurs! ... Je ne connais pas de capitaine de chasseurs.
lo Je viens à la campagne pour être tranquille et la maison est envahie par des soldats! Un colonel hier! ... un capitaine aujourd'hui! . . . Nous aurons demain tout le régiment! Qu'est-ce qu'il veut, ce capitaine? — Madame, il tn'a dit qu'il venait pour un cheval. — Regarde donc
15 cette carte, Jeanne . . . mais qu'est-ce que tu as? comme tu es rouge! . . . Tu as le sang à la tête.^ — Non, maman. — Eh bien, regarde et lis . . .
*Je prends la carte et je lis: Comte Roger de Léondle, capitaine au 21® chasseurs. Comte! il est comte! Il ne man-
20 quait plus que cela!^ — Léonelle! s'écrie Georges, mais c'est l'officier du cheval pour Jeanne. — C'est vrai, dit maman, le colonel a dit ce nom-là hier ... Et ton père qui n'est pas là . . . Enfin, il faut le recevoir, ce monsieur . . . Faites entrer, Pierre . . . Seulement, Jeanne, c'est
25 toi qui porteras la parole, parce que, tu sais, je n'entends rien, moi, aux choses de cheval' . . .
«La porte s'ouvre . . . C'était lui! ... H entre, il salue ... et maman, après une phrase suffisamment aimable, mais qui aurait pu l'être davantage, maman me
30 dit: — Jeanne, c'est pour ton cheval, vois donc avec monsieur . . .
«Nous voilà tous les deux en présence. Tout le poids
UN MASIAGE D'AMOUR 2^
de la conversation retombait sur moi. Il a été charmant, lui, de grâce, de tact et de simplicité. Et moi, j'ai été stupide, positivement stupide. Je me sentais inerte, écrasée, anéantie. Je vais essayer de me rappeler les termes de cette conversation qui a dû lui donner de moi ime si dé- 5 plorable idée. Nous étions là, assis à deux pas Tun de l'autre. Moi, heureusement, à contre-jour.^ — Mon colonel m'a parlé ce matin, mademoiselle, et m'a dit que vous cherchiez un cheval. — En effet, monsieur, c'est papa qui me le donne pour ma fête de naissance ... 10
«Était-ce assez bête! Quel besoin de lui dire cela? . . . C'est que^ les paroles ne me venaient pas et alors, dans mon trouble, je disais n'importe quoi. Il continue: — Je peux mettre à votre disposition un cheval qui, je crois, vous conviendra parfaitement. — Je vous remercie, monsieur, 15 mais votre colonel a dit hier que vous aimiez beaucoup ce cheval et je ne voudrais pas . . . — Mon Dieu, mademoiselle, c'est un excellent cheval, et sans cela je ne me permettrais pas de vous le proposer, mais il est un peu mince pour moi; im petit poids lui conviendra mieux. 20
«Il mentait, car le colonel l'a monté, le cheval ... et l'a trouvé merveilleux ... Et poiu" porter le colonel! il n'est pas d'un petit poids, le colonel! H est énorme! ! !
^Un petit poids lui conviendra mieux. Était-ce assez aimable sous ime forme parfaitement discrète et distinguée! 25 . Il faut bien pénétrer le sens caché de cette phrase. Cela voulait dire:* Vous êtes, vous, fine et légère, vous êtes ime plume, vous êtes un oiseau! . . .
«Il ajouta: — Notre travail est quelquefois très dur . . . Le cheval sera plus hevu*eux avec vous ... 30
^Plus heureux avec vous! ! ! Il a prononcé cette phrase avec une sorte de douceur, presque de tendresse. C'était
38 UN MARIAGE D*AMOTJR
une façon détournée de me dire: On ne peut pas ne pas être^ heureux avec vous, même les chevaux! . . .
«Peut-on rien imaginer de plus ingénieux, de plus dé- Kcat?»
5 Et Jeanne, s'interrompant tout à coup:
— Alors tu ne tejrendais pas compte de^ toutes ces jolies choses que tu me disais ?
— Non.
— Les pensais-tu, au moins ?
lo — Oui.
— C'est l'essentiel ... je reprends.
«Et moi, pour le remercier, je réponds sèchement: — Eh bien! monsieur, j'accepte; quand poiurai-je essayer le cheval? — Mais je l'ai amené; il est là, mademoiselle. Je
15 vais vous le laisser. Vous le garderez à l'essai huit jours, quinze jours, tant que vous voudrez, on ne saurait^ trop essayer un cheval. — Oh! monsieur, vous êtes trop complaisant. Je monterai le cheval demain ... et papa vous portera tout de suite la réponse. — Non, mademoiselle,, je
âo vous en prie, gardez le cheval au moins deux ou trois jours avant de vous décider. Il ne me fera nullement défaut.' — Eh bien ! soit, monsieur, et je vous suis bien reconnaissante . . .
«H se lève, salue, allait sortir . . . lorsque, tout d'un
«5 coup, maman: — Mais, Jeanne, tu ne penses pas à ime chose très importante ... le prix du cheval . . .
«Oh! maman, je l'aime bien, oui, je l'aime bien; je l'aime de tout mon cœur; mais vrai, là, pendant \m quart de minute . . . pas plus ... je l'ai détestée! Et elle avait
30 raison, p^r-d?fiSTis ^** triorr-Vii^^ maman. H valait peut-être quatre ou cinq mille francs, le cheval ... et alors mon budget ne m'aurait pas permis . . . Mais avoir à traiter
UN MASIAGE D'AMOUS 29
directement avec lui cette misérable, cette basse question d'argent, cela me faisait horrerirt
«Je me mets à dire: — C'est vrai, monsieur, c'est vrai, monsieur. H y a la question du prix . . .
«Lui, heureusement, venant à mon secours: — Oh! 5 mademoiselle, le cheval n'est pas d'un grand prix. — C'est que papa ne me donne que trois mille francs. — Trois mille francs! mademoiselle; le cheval ne vaut pas trois mille francs. Je l'ai payé moins que cela, et, quand on se défait d'im cheval, on est toujours préparé à ne pas rentrer tout à 10 fait dans son argent!* . . .
«Ah! c'est alors que je me suis dît: — Mais il m'aime! mais il m'aime! ! Ce cheval qu'il adorait, il veut me le vendre à perte, pour le seul plaisir de me le vendre! ... 15
«Et je réponds dans mon trouble: — Oh! non, par exemple f il faudra que vous ayez un petit bénéfice. — J'en aurai un très grand, mademoiselle, si j'ai le bonheur de vous obliger. Que' le cheval vous convienne, et je vous assure que, votre père et moi, nous nous mettrons facile- 20 ment d'accord sur le prix . . .
«Là-dessus, salut circulaire* à grand'maman, à maman, à moi, à Georges, à Bob, à tout le monde. H allait partir, mais, sur le seuil de la porte, il s'arrête; il avait décidément de la peine à partir. • 25
— Oui, c'est vrai.
— «Il me dit qu'il désirerait donner quelques explications à notre cocher sur la manière de brider le cheval, sur le mors qui l'embouchait le mieux . . . Alors grand'maman
. . . elle a été parfaite, grand'maman . . . Mais dame!* 30 . . . grand'maman, elle n'est pas comme maman, elle ne déteste pas les militaires . . . Elle a donc été parfaite, elle
a dit: — Descendons avec monsieur, Jeanne; nous verrons le cheval . . . Louis doit être dans la cour.
«Nous sommes descendus, grand'maman, Georges, Bob, lui et moi ... Le cheval était là, tenu en main par un 5 chasseur; et, sur le dos du cheval, j'aperçois une selle de femme. Le capitaine voit mon étonnement. — J'ai ime selle de femme, me dit-il, pour ma sœur, qui vient quelquefois monter à Saint-Germain ... et tout à l'heure, comme je n'aurais voulu pour rien au monde vous exposer à im lo accident, j'ai mené le cheval à notre manège et je l'ai fait monter en dame par mon ordonnance.
«Je regarde l'ordonnance: c'est le chasseur de l'autre jour, le chasseur qui causait avec le concierge. Il me reconnaît, je le reconnais. Je deviens écarlate. Et le capi- 15 taine, lui aussi, rougit légèrement. Je crois bien qu'il a compris que nous nous reconnaissions, le soldat et moi . . . « Ce n'était rien encore. L'ordonnance prend la parole et dit: — Mais mon capitaine aussi l'a monté en dame, le cheval, avec la couverture roulée en amazone. Il a voulu 20 s'assurer par lui-même . . .
«Alors le capitaine est devenu si rouge et moi si pâle, que ^ l'prdonnance s'est arrêté, ayant peur d'avoir dit une bêtise. «Émue jusqu'aux larmes, je balbutiais: — Ah! que vous êtes bon, monsieur, que vous êtes bon! . . .
25 «Lui,. de son côté, répétait: — C'est bien naturel, mademoiselle, c'est bien naturel! . . .
«Et grand'maman, qui est fine, nous regardait avec ses
petits yeux qui sont à la fois très doux, mais très perçants.
«Louis, p ar bonheu r, est arrivé. Il n'était pas dans la
30 cour; Georges était allé le chercher. Alors, devant Louis,
nous avons eu encore un petit bout de conversation . . .
Là je ne sais plus trop ce qui s'est dit. H a expliqué à
UN MARIAGE D'AMOUS 3I
Louis qu'il fallait mettre au cheval un mors très doux. J'ai interrompu pour dire: — Un pelham? ... Il a répondu: — Non, pas de pelham . . . un mors très doux . . . Il a conseillé ime martingale simple ou à anneaux, je ne me rappelle pas . . . Enfin il a poussé la bonté jusqu'à 5 donner des indications sur la nourriture du cheval, tant d'avoine, tant de paille, tant de foin. Après quoi, il nous salua, il allait partir. Je fais im pas vers lui. H s'arrête. Je voulais absolument lui dire quelque chose d'aimable, de gentil . . . mais l'émotion m'étranglait, les paroles ne 10 venaient pas. Lui attendait et répétait: — Mademoiselle . . . mademoiselle . . . C'était ime situation intolérable. Il fallait parler à tout prix ... Je ne trouve que ceci:
— Pardon, monsieur, comment s'appelle le cheval?
— Jupiter, mademoiselle. — Merci, monsieur. — Made- 15 moiselle . . .
•Et il est parti avec le chasseur, qui emportait la selle de femme sur ses épaules. Il s'appelle Picot, ce soldat Georges entre à l'écurie avec Louis. Je reste seule avec grand'maman, qui me dit: — Jeannette,^ viens donc faire 20 un petit tour dans le jardin . . .
«Là, sur im banc, elle m'a confessée, grand'maman, et je lui ai tout raconté . . . tout, c'est-à-dire rien, car il n'y a rien et cependant ce rien est quelque chose. Grand'maman m'a dit: — Petite folle! petite folle! ne va pas te 25 mettre en tête.^ — Je ne me mets rien en tête, grand'maman; je sais très bien que tout cela, c'est le hasard, oui, c'est le hasard . . . Mais, je t'en prie, pas un mot à maman; elle se moquerait de moi, et puis, elle n'est pas comme toi, maman; elle n'aime pas les militaires. — Comment! 30 alors moi ? — Oui, grand'maman, toi^ tu les aimes, et il m'est arrivé plusieurs fois de me dire: — Je ne sais
pas, mais il me semble que cela ne çeraît pas désagréable à grand'maman, si, par hasard, j'épousais un militaire . . .
«Nous rentrons. -^ Enfin vous voilà, dit maman, mais
5 expliquez-moi ce qui se passe. Il paraît que la cour était pleine de soldats. — Pas du tout, maman, il n'y avait . . . que ce monsieur et son ordonnance. — Son ordonnance! tu parles maintenant la langue des casernes. — Maman, c'est un mot que j'ai entendu tout à l'heure. — Il a l'air, d'ail-
lo leurs, parfaitement comme il faut,^ ce monsieur, dit maman, et puis, tu n'as peut-être pas fait attention, en lisant sa carte. Tiens, il est comte. — Comte? — Oui, regarde. — Non, je n'avais pas remarqué . . .
«Peut-on mentir plus effrontément? Maman était très
15 radoucie . . . Elle est excellente, ma pauvre chère mère, mais elle a une petite faiblesse. Si je devenais marquise ou comtesse, elle serait ravie. Moi, je n'attache pas à ces choses-là ime grande importance. Bien sûr, cela ne me ferait pas aimer quelqu'un que je n'aimerais pas . . . Mais
20 enfin cela ne m'empêcherait pas d'aimer quelqu'un que j'aimerais. •
— Tu as fini?
— Oui ... et en voilà, je pense, assez pour im seul jour ... A toi maintenant.
25 — * Vendredi 6 juin. Je dois y mettre de la discrétion. Je n'irai pas dans la forêt, je n'irai pas sur la terrasse. J'attends. *
— « Vendredi 6 juin. J'ai monté Jupiter ce matin et je crois même que je ne l'ai pas mal monté du tout. C'est la
30 merveille des merveilles! Grand'maman dormait encore quand je suis partie; en rentrant, je suis entrée dans sa chambre pour lui dire bonjour. Elle écrivait. Elle ne
m'avait pas entendue ouvrir la porte. Alors, voulant la suiprendre, je suis arrivée en tapinois . . .•
— C'est ton habitude, il paraît . . .
— «Grand'maman écrivait une lettre qui commençait par ces mots: Mon cher général ... Je n'ai vu que cela, $ Grand'maman a tout de suite caché la lettre. Je me rappelle que grand'maman connaît im général qui occupe une belle position au ministère de la guerre. Pourquoi donc grand'maman lui écrit-elle ce matin ? Et surtout pourquoi a-t-elle caché sa lettre ? Après le dîner, on parle de l'affaire 10 du cheval; papa, demain, ne partira que par le train de midi;
il ira dans la matinée chez M. de Léonelle . . .
«La porte s'ouvre. C'était le colonel ... et naturellement on reparle du cheval, de la visite projetée pour le lendemain: papa dit que cela le gêne un peu de ne partir 15 qu'à midi, à cause de ses affaires. — Ne vous dérangez donc pas, dit le colonel; je verrai M. de Léonelle, j'arrangerai cela. Quant au prix, ce sera deux mille neuf cents francs. C'est ce qu'il a payé le cheval. Vous comprenez bien que M. de Léonelle n'a pas voulu faire une affaire.* 20 Il a vu que je vous connaissais; il y a mis de la déférence; il a saisi avec empressement l'occasion d'être agréable à son colonel . . . Maintenant vous pouvez très bien, dans une quinzaine de jours, lui faire ime politesse, l'inviter à dîner. Très probablement il refusera; c'est un sauvage, im loup. 25 Il ne va nulle part, il s'enferme le soir pour travailler, en dehors du service, pour son compte^rsonnel, par plaisir . . .
«Les choses ont été ainsi entendues. Ref usera-t-il ? je ne le crois pas. Et n'était-ce que pour être agréable à son colonel? ... Je ne le crois pas non plus . . .• 30
— ^Samedi 7 juin. Nous descendio ns de^hev al à huit heures et demie dans la cour^dîTqtîartîér. Le colonel vient
34 UN MASIAGE D'AMOUR
à moi, me remercie de mon obligeance; il croit que c'est à cause de lui que j'ai consenti à ... La question du prix est réglée en deux phrases, et le colonel ajoute : — Je crois bien qu'on vous invitera à dîner dans ime quinzaine de
j 5 jours, mais n'ayez pas peur; vous pourrez refuser. J'ai dit que vous étiez un loup, im sauvage. — Mais, mon colonel ... — Est-ce que ce n'est pas vrai ? Vous refusez toutes les invitations. — Je ne refuserais peut-être pas celle-là, mon colonel. — Tiens, tiens, est-ce que je n'aïu^ais pas
lo compris? Vous donnez au prix coûtant un cheval qui valait au bas mot deux cents louis etdont vous aviez tout d'abord déclaré ne pas vouloir vous défaire. Eh! eh! elle a de jolis yeux, la blondinette. — Eh bien! là, oui, mon colonel; je vous avouerai que je la trouve délicieuse!
15 «Cela m'échappa ... Le plaisir de parler d'elle . . . Avoir Picot vpyi imique confident, c'était im peu dur! " -^^ •'
« On vient Percher le colonel pour le rapport du samedi. P endant qu e le chef d'escadrons de semaine ren^jtxûmpjte
20 des gros événements de la veille: Telle jument a reçu un coup de pied, tel homme a manqué à l'appel du soir, tel cheval a été mordu, etc., etc., pendant ce temps, le colonel me regardait d'un air goguenard, en tortillant sa grosse moustache grise. Après le rapport, il s'en est allé et, en
25 passant près de moi, il m'a dit: — Voyez- vous ça, ce jeune sauvage qui est en tra in de s'apprivoiser et qui vend ses chevaux . . . par amour!
«C'est im excellent homme, le colonel, mais horriblement bavard. Mon secret sera bientôt le secret de tout le
30 régiment.*
— ^Samedi 7 juin. C'est affreux! La nuit dernière, en rêve, je l'ai vu! Oui, voilà où j'en guigl* Si Mr Gam-
UN MASIAGE D'AMOUR 35
betta^ est mêlé à ce rêve, c'est que la veille, pendant le dîner, on avait tout le temps parlé de lui.
«Donc, il était général en chef . . . pas M. Gambetta, non, M. de Léonelle ... Il commandait toute Tarmée française; il remportait une grande victoire. M. Gambetta 5 venait le trouver et Ixii disait: — Vous avez été Bonaparte;* soyez Napoléon!
«M. Gambetta voulait lui mettre une couronne sur la tête; mais alors, lui, avec une admirable modestie, répondait: — Non, non, Bonaparte me suffit; Napoléon, je n'y 10 tiens pas' . . .
«Et M. Gambetta répliquait: — J'aime autant ça,* je garde le pouvoir . . .
«Est-ce bête, les rêves, et est-ce bête d'écrire des choses pareilles! ... 15
«Dans la journée, j'ai monté Jupiter. Toujours la même merveille. Lui ne paraît pas, par discrétion, j'en suis sûre. Le soir, après dîner, réapparition du colonel. Maman, en l'entendant annoncer, a fait ime petite grimace qui voulait dire: — Quoi! encore ce militaire! 20
«Le colonel nous dit que l'affaire de Jupiter est arrangée, à deux mille neuf cents francs ... Et puis je le vois qui tourne et manœuvre de façon à emmener papa fimier un cigare dans le jardin. Un qxiart d'heure se passe. Maman s'impatiente: — Ah çà!*^ qu'est-ce que ton père peut faire 25 avec ce colonel ? Il va s'enrhumer, il était nu-tête. Portelui donc im chapeau et tâche de le faire rentrer. — Oui, maman . . .
«J'arrive dans le jardin . . . J'entends cette phrase prononcée par le colonel: C*est une perle, je vous dis, c'est 30 une perle ... et puis un: Chut fi prenez garde/ On change de conversation. Ah! c'est trop fort.^ Est-ce qu'il aurait
36 UN MASIAGE D'AMOUS
déjà fait demander ma main hUrarchiquemenf- par son colonel ? Est-ce ainsi que cela se passe dans la cavalerie ? Ce serait aller un peu vite! Après une seule entrevue, dans laquelle il n'a été question que de foin, de paille et d'avoine !
5 •Le colonel et papa sont rentrés au salon. Le colonel est parti. Papa avait Pair préoccupé. A onze heures, quand je l'ai embrassé, avant de monter dans ma chambre, il m'a pris les deux mains et il m'a dit: — Tu es contente du cheval de ce monsieur? . . . J'ai répondu: — Oh oui,
lo papa ... Si tu savais, mon cher Jupiter, je l'adore! . . . Je l'adore! !
«Je crois que j'ai dit cela avec trop de feu, trop de passion. A tout instant, j'ai peur de me trahir. Quand je parle de son cheval, il me semble que je parle de lui! Et
15 la perle, qui est-ce, la perle ? Lui ou moi ? ... ou Jupiter ?» . . . C'est tout ... A toi.
— ^Dimanche 8 juin. Je reçois ce matin cette lettre de ma sœur: Je n'en peux plus? J'ai passé ces deux jours à faire quarante visites. Je m'arrangeais pour glisser dans
20 la conversation cette petite phrase: Ne connaissez-vous pas, par hasard, une famille Lablinière? J'ai obtenu cinq ou six réponses. Toutes admirables. Des gens parfaits. Pas mal d'argent^ ce qui ne gâte jamais rien, mais de l'argent très correctement gagné. Sur la jeune fille, un seul cri:
2$ C'est un ange/ Allez donc de l'avant, mon capitaine, si le cœur vous en dit.*
«Je reste stupéfait! Cela se voit donc que je suis amoureux? Ma sœur s'en est aperçue. A six heures, petite lettre du père. On m'invite à dîner pour mercredi
30 prochain, mercredi 11. Le colonel m'avait dit: Dans une quinzaine. Faut-il répondre tout de suite? Non, demain seulement. »
UN MASIAGE D'AMOUR 37
— ^Dimanche 8 juin. Ce matin, de bonne heure, je descends. Le facteur venait de passer. Il y avait un paquet de lettres sur le plateau, dans Pantichambre. Y en a-t-il pour moi ? Non, mais en voici une pour grand'maman. Une lettre administrative avec un gros cachet 5 rouge; sur ce cachet, je lis: République française. Ministère de la guerre. Direction du personnel.^ Penser que ma destinée est là, dans cette lettre! car j'en suis bien sûre, elle a demandé des renseignements, grand'maman, elle a demandé des renseignements. Un domestique vient à* 10 passer. Je me sauve comme ime voleuse. Dix heures. Grand'maman doit être réveillée. Elle a dû lire sa lettre. Je monte chez elle: — Ah! te voilà, petiote! . . .
«Elle paraît toute guillerette, grand'maman; elle m'embrasse très tendrement, plus tendrement qu'à l'ordinaire. 15 Oh! elle est contente, grand'maman! Cela se voit rien qu'à sa façon de m'embrasser ce matin. La lettre de ce général lui a fait plaisir . . .
«C'est aujourd'hui dimanche; papa n'est pas allé à Paris. Après déjeuner, grand'maman lui dit: — J'ai à vous parler. 20 — Tiens, moi aussi . . .
«Ils vont tous les deux dans le fumoir. Pourquoi grand'maman va-t-elle dans le fumoir? Je gagerais qu'elle fait lire à papa* la lettre de ce général . . .
«Elle est patriote, grand'maman. Bien souvent je lui 25 ai entendu dire qu'il n'y a pas de plus noble carrière que l'armée ... et que les mères sont coupables qui, par égoïsme, empêchent leurs filles d'épouser des soldats. Grand'maman a horreur de ces messieurs dont tout le mérite consiste en ceci: tuer beaucoup de pigeons au prin- 30 temps et beaucoup de faisans en automne; tandis que maman, elle, a une secrète tendresse pour les jeunes gens
qui ne font œuvre de leurs dix doigts, en dehors du susdit massacre de pigeons et de faisans. Continuellement, à ce sujet, maman et grand'maman se disputent.
«Enfin, la journée se passe. Au milieu du dîner, papa 5 dit avec une sorte de négligence : — Il a été véritablement très aimable, ce jeune officier; je Pai invité à dîner pour mercredi prochain. — Pour mercredi! s'écrie maman . . . A quoi bon tant de hâte ? Si tu te mets à attirer ici tous ces militaires! . . . Celui-là est charmant, je Paccorde, mais 10 il en amènera d'autres . . . Notre maison va devenir une caserne, un camp! . . .•
— ^ Lundi 9 juin. Je deviens stupide. J'ai mis une heure, ce matin, à écrire les huit petites lignes de ma lettre pour accepter cette invitation. J'ai recommencé dix fois,
15 vingt fois, et, à peine ma lettre partie, je me suis souvenu que j'avais mis deux fois le mot plaisir dans ces huit malheureuses lignes. •
— ^ Lundi 9 juin. Il a accepté! Nous déjeunions ce matin; les fenêtres de la salle à manger ouvrent sur la cour
20 . . . Tout d'un coup maman s'écrie: — Bon! encore un soldat qui rôde là, dans la cour! . . .
«Je regarde et cette phrase m'échappe: — Ah! c'est Picot!
«Alors il fallait voir* maman, il fallait l'entendre! — C'est 2y-ie-T©mble! voilà que Jeanne maintenant sait les noms dé" tous ces soldats! — D'un seul, maman, d'un seul . . . C'est celui qui, l'autre jour, a amené Jupiter . . .
«Grand'maman a eu un accès de fou rire* . . . Comme elle est gaie, grand'maman! ... Ce matin, dans l'escalier, 30 elle chantait! Devaient-ils être bons, les renseignements donnés par ce général!* . . .
«Après le déjeuner, je me suis emparée de sa lettre . . •
Comme elle est élégante dans sa simplicité! La voici textuellement: Monsieur^ fat reçu Vinvitation que vous m^ avez fait V honneur de m^ adresser pour le mercredi ii juin. Je l'accepte avec le plîis grand plaisir et la plus grande reconnaissance. J'ai appris avec beaucoup de plaisir que 5 mademoiselle votre fille était contente du cheval , , . Daignez agréer,^ monsieur^ l'assurance de mes sentiments respectueux . . .
•C'est exprès, j'en suis bien certaine, qu'il a répété deux fois le mot ^/awfr . . . Il savait que je verrais sa lettre . . . 10 Il tenait à^ bien appuyer sur cette idée-là. »
— ^ Mardi 10 juin. Je dîne demain chez elle.»
— ^ Mardi 10 juin. Il dîne ici demain.» Et nous arrivons au grand jour du dîner. A toi le récit du dîner.
— Veux-tu m'en croire ?" ma Jeannette . . . Restons-en 15 là pour aujourd'hui ... Et d'abord, regarde donc un peu quelle heure il est.
— Oh! deux heures du matin!
— Oui, deux heures du matin! C'est déjà une bonne raison pour nous en tenir là ... Ce n'est pas la seule ... 20 Je crois qu'à partir de maintenant nos écritures vont devenir terriblement monotones. Ce sera d« l'amour, et encore de l'amour, et toujours de l'amour! Il n'y aura plus que cela dans nos petites notes . . . dans les miennes, au moins. 25
— Dans les miennes aussi.
— Et de l'amour comme tout le monde, de l'amour avec la liberté de nous voir, de l'amour avec la liberté de nous parler . . . Dès que j'ai pu te regarder de tout près, le beau mérite de t'avoir vue telle que tu étais, telle que tu es, 30 c'est-à-dire la plus jolie et la meilleure de toutes les femmes! Le beau mérite de t'avoir aimée! Non, vois-tu, ce qui a
été rare et délicieux dans notre roman, c'est son début. Nous nous sommes aimés en quelque sorte d'instinct, à distance, à première vue, sans avoir besoin de nous parler ni de nous connaître. Tout de suite, quant à moi, à travers
5 tes yeux, j'ai lu dans ton âme. Depuis le ii juin, le jour du dîner, jusqu'au 17 août, le joiu- du mariage, nous avons échangé bien des paroles et bien des paroles;* nous nous sommes dit de bien douces et de bien gentilles choses; mais jamais, ma Jeannette, jamais il n'y eut entre nous de con-
xo versation plus tendre, plus passionnée, que cet absimie dialogue, dans la cour, près de l'écurie, devant Jupiter et Picot. J'ai été pris ce jour-là d'une telle émotion que j'ai senti que c'en était fait à jamais de ma destinée.^ Je suis sorti de cette petite cour de la rue des Arcades avec la
15 certitude que tu serais à moi et que ma vie entière se passerait à tâcher de te rendre heureuse ... Il y a bientôt deux ans de cela' . . . Jusqu'à présent, mon amoiu-, ai-je réussi?
— Ohl oui, mon ami. Oh! oui! . . .
20 Elle n'était plus sur le petit pouf . . . Elle était sur ses genoux ... Et, laissant de côté les petits cahiers, ils ne lurent pas plus avant ce soir-là.*