MARIAGE
Madame de^Jal ViBYle, ivëttve du contre^ amiral de Lorri? < ^ ayait.^pôitsé' en secondes
noces le général ttifiûrcïuis'dé la Veyle. Heureuse à son gré dans ces deux unions successives, la marquise s'était fait un devoir, pieux et divertissant à la fois, de propager le goût d'une institution dont elle n'avait eu -même qu'à se louer. Elle s'occupait
"ïHfl
avec passion de marier les gens. Sa opnsidération personnelle, ses grandes relations, ses succès remarqués dans quelques opérations difficiles, lui avaient conquis la confiance du public. Elle avait en outre, comme elle le disait elle-même, une bonne enseigne à sa porte : c'était sa belle-fille, Louise de Lorris. M. de Lorris était officier
de marine; ses aosences fréquentes et pro- •. • • • •. • • • • .1 . ^
longées imprôè&ient* à 'A* jâ^ femme un rôle délicat dbnic* ^9^ Jf abattait Avec un
mérite qui fiûSai} gi^drtMiœur au discer^
nement de sa belîe-mèVe.* *
Madame de la Yeyle recevait le jeudi soir. Ses jeudis étaient froids, quoiqu'on y
fît de la musique. On y respirait un air de
mystère. On y voyait passer des inconnus
en cravate blanche qui souvent ne rêve-
tN MARIAGE DANS LE MONDfe
naient pas. Des jeunes filles éclataient subitement en sanglots sans qu'on sût pourquoi.
Tout cela jette de la glace dans un salon.
Ce soir^là, la marquise accomplissait une œuvre de pure charité : il s'agissait d*un mariage d'une classe inférieure dont elle n'attendait réellement qu'une satisfaction de conscience. Un cousin pauvre du général, qu'on nommait simplement Edouard dans
la maison, devait êfi^e offert' à la *fille d'un
professeur de Sâîntè-B^rb'?... Edouard était un jeune honimfe'g4wchp,:l,înf)ide, et d*un physique médiocre qu'il n'était pas facile de produire avec éclat. Cependant il était musicien ; il jouait passablement de la flûte. Madame de la "Veyle avait décidé qu'il se nrésenterait sous ce caractère.
Mon Dieu, disaii-elle, je sais bien
4 UN MARIAGE DANS Lh MONDE
que la flûte est un instrument qui ne parle pasbeaucoup à l'imagination, mais c'est encore le côté brillant de ce pauvre Edouard.
Il était donc entendu qu'Edouard exécuterait dans la soirée un morceau de flûte avec le concours du général et de ma* dame de Lorris. Le moment venu, madame de Lorris donna le la sur le piano, et le général sur son violoncelle. Edouard, après avoir essayé 3dia.pi:ëndî4.1'îiî|(tofd, traversa soudain le salonj d^i)n| «pas: discret, s'age-
iiouilla dev4|ît jH*. cj^emjnée, démonta sa
flûte et en fit chauffer les* fragments avec précaution.
— Qu'est-ce que c*est? dit madame dé la Yéyle pendant que la fille du professeur échangeait avec sa famille des regards soucieux, qu'est-ce que c'est donc, mon ami?
Quelle singulière occupation !••• Pourquoi faites-vous chauffer votre flûte?
— C'est pour en hausser le diapason, ma cousine, dit Edouard.
— Comment! vous croyez?... Quelle drôle de chose !••• Gel^ me parait bien bizarre. •• bien invraisemblable» mon ami* Enfm tout est possible!
Edouard, intimidé par le silence contraint du public, •sç^eteva.'uu pieu î»^ là hâte, et
prit de nouveau- l'accQrd que le général et
madame de Lorri.f lui dôftnipiîent avec une
bienveillance infatigable. %h oreille n'étant pas encore satisfaite , il alla reprendre son humble posture devant la cheminée, et exposa une seconde fois les fragments de sa flûte à la chaleur du foyer. Cette mal- 3use récidive fit naître dans l'assistance
un sourd murmure où la réprobation se mêlait à l'hilarité. La fiUe du professeur, pl'ûs rouge qu'une tomate, attacha sur sa mère un œil suppliant.
— Mon cher Edouard, dit alors la mar- .
quise, en voilà assez. Nous iie pouvons pas passer la soirée à vous voir chauffer votre flûte., C*est impossible^ vous devez le comprendre. Il vaut mieux renoncer...; ce sera
pour une**aidtre toi^ ibgfi/slïnV*}» po^r une autrefois.
Après ce p^Amteîileident,* la conversation \*. ..... .
ne pouvait être.'^êlangil) usante. La famille
du professeur ne tarda pas à prendre congé.
Le pauvre Edouard replaça mélancoliquement sa flûte dans son étui de maroquin, essuya son front défait et disparut.
— Belle séance ! dit le général en sortant
lui-même presque aimtôt pour gagner sa chambre*
Un seul personnage restait alors dans le salon en compagnie de madame de laVeyle et de sa bell^fille. C*était un jeune homme d'une trentaine d'années, bien fait, élégant et de haute mine. Les péripéties de la i soirée paraissaient lui avoir complètement échappé. Son visage froid et fier n'avait accordé aucun signe d'intérêt ou même d'attention au drame subalterne que nous venons d'esquisser. Il ne vit partir ni Edouard ni la famille du professeur, se souleva seulement un peu sur sa chaise quand le général sortit, puis se remit tranquillement à crayonner des têtes de Turcs sur un album.
Monsieur de Rias, lui dit tout à coup
8 UN MARIâGB DAI^S LE MONDE
madame de Lorris, et mes vers, à propos?.. .
Quand?
— A l'instant même, madame, si vous voulez.
— Oh! un impromptu alors?... bravo!
Elle poussa devant lui Talbum réservé
aux poètes, et le jeune homme, après deux minutes de réflexion, y écrivit fort couramment quelques lignes. Puis il présenta l'album à madame de Lorris en la saluant de la tête.
-r- Qu'est-ce qu'il vous dit, ce monsieur?
demanda madame de la Veyle s' arrachant à ses sombres méditations.
— Voilà, maman ! dit la jeune femme.
Et elle lut avec gravité :
La demoiselle que ce soir Ma marraine avait invitée
rm MARIAOB DA!fS tB MONDE B
N'a pris aucun plaisir à voir Edouard ou la Flûte enchantée.
— Hon! mauvais garçon,... dit la marquise. Au lieu de me retourner cette flûte comme un poignard, vous feriez mieux de m'expliquer votre conduite, qui, décidément, n*est pas naturelle.
— Comment, chère madame?
— Mon Dieu, mon cher Lionel, je ne m*abusepas sur mes jeudis. .. Je sais qu'ils ne peuvent pas avoir grand attrait pour vous...; quand vous êtes deux ans sans vous souvenir qu'ils existent, je trouve cela tout simple..., mais, depuis quelque temps, vous n'en manquez pas un, et je vous avoue que cela me paraît moins simple. Voyons, franchement, mon ami, quel est votre objet?
qui ou pourquoi montrez-vous ceitQ
lé
assiduité? Venez-vous pour séduire ma belle-fille ici présente, — ou pour que je vous marie?
— Mais, d*abord, ai-je le choix? dit Lbnel.
— Dois-je sortir, maman? s'écria gaiement madame de Lorris en développant son cou de cygne, et en montrant sa jolie tête par-dessus son métier à tapisserie.
— Madame et chère marraine, dit M. de Bias, retenez madame de Lorris, je vous en prie! — Puisque voi» allez, suivant toute apparence, me prêcher le mariage, ne vous privez pas d'un n puissant argument.
-— Vrai? vous y pensez donc, mon ami?
dit la marquise, dont les yeux rayonnèrent.
Eh bien, vous me charmez. .., positivement vous me charmez ! Voilà une compensation
UN MARIAGB DANS LB MONDE il
délicieuse aux désagréments de cette soirée... Je n'ai cas besoin de voua dire, mon cher Lionel, avec quel zèle je me mettrai h votre disposition, par amitié pour vous d'abord, puis en souvenir de votre pauvre mère... Mais vraiment, mon ami, puisque nous avons h causer. • . , si ma belle-fille vous gêne...
Madame de Lorris se leva h demi, et étendit ses bras comme deux ailes, dans une attitude d'interrogation souriapte et dq soumission toute prête*
— Non, non, je vous en conjure, reprit Lionel; la préseaca de madame de Lorris ne m'est pas seulement agréable..., elle m*est utile.,., 0ll^ me soutient dans cette épreuve; aile me montre le mariage sou9 ir..*
— Âh! permettez, mon ami, dit la vieille marquise, il ne s'agit pas de faire la coui à madame de Lorris, sous le prétexte d'un mariage fictif... Vous ne me prendrez pas à ce jeu-là... Au surplus, restez toujours, ma fille...; nous allons bien voir
— C'est ça, dit la jeune femme en se replaçant à son métier.
— Voyons, mon ami, reprit madame de la Veyle, est-ce sérieux? êtes-vous décidé à faire une fin?
— Je n'ai pas grande fin à faire, dit modestement M. de Rias; mais j'ai toujours eu l'intention de me marier un jour, comme c'est l'usage dans ma famille... Or, j'ai trente ans et je trouve sage et décent de me présenter à l'autel, pendant que je suis encore présentable. «• Voilà. •• J'ajoute, pour
calmer madame de Lorris, qui me lance des regards terribles, que je puî* être attiré vers le mariage par des considérations d'une nature moins positive..., quejenesuis pas étranger à certains sentiments honnêtes et tendres , bien que je n'aime pas à en faire parade; que je puis être hanté comme un autre par des images de douce intimité et de bonheur domestique; que Tidée d'apercevoir, en rentrant chez moi, une jeune tête gracieuse et fidèle penchée sous une lampe ou sur un métier à tapisserie ne m'est nul* lement indifférente, et qu'enfin je serais heureux de voir remplie d'une manière si digne et si charmante la place vide que ma mère a laissée dans ma maison.
— Tout cela est parfait, dit la vieille V. Je vous dirai même que vous m'at^
14 UN MARUGB DANS LE MONQB
tendrissez... Votre main, mon cher enfant.
M. de Rias baisa respectueusement la
main qu'elle lui tendait, et reprit en riant :
— Reste le chapitre des objections 1
— Quelles objections, mon ami? Au surplus, mon Dieu, ne me les dites pas, vos objections... Je les connais... Il y a des mariages qui tournent mal, n'est-ce pas?
il y a de mauvais ménages dans le monde?
— Il y en a même beaucoup, dit Lionel.
— Et ensuite? Que voulez-vous y faire?
Certainement, il y a des méchants..., il y a des sots..., il y a des maladroits... Eh bien, tant pis pour eux !
-^ Vous ne prétendez pas me faire ' croire, chère madame, qu'il dépende toujoun> d'un homme d'être heureux ou malheureux en ménage^
UN MARIAGE DANS LB MONDE i5
— Je VOUS demande bien pardon. .., je prétends vous le faire croire» car c'est la vérité. •• Voyez donc les femmes des marins, mon ami. Pourquoi sonirelles toutes des modèles de bonne tenue et de bonne conduite ? — Saluez, ma iSlle ! — Parce que leurs maris ne sont pas là pour gâter la situation !
— Allons, ma chère marraine, vous m'avouerez bien qu'il y a des femmes qui sont des monstres, et que les maris, présents ou absents, n'y changent rien !
— Mais non» mon ami, il n'y a pas de monstres, — ou du moins ils sont trèsrares.... excessivement rares. •• C'est une manie qu'ont les hommes aujourd'hui de soutenir que toutes les femmes sont des
lires de naissance... C'est conmiode....
16 UK MARIAGE DANS LE MOIfDB
an n'est plus responsable! Au reste, vous pouvez être certain que je ne vou^ donnerai pas un monstre... Ça, j*en réponds... — Louise, poursuivit-elle en s*adressant à sa belle-fille , sais-tu à qui je songe pour
lui?
La jeune femme leva vers le plafond ses grands yeux clairs, et, les ramenant soudain sur sa belle-mère :
— Marie! dit-elle.
— N'est-ce pas?... C'est-à-dire qu'on les voit ensemble... Gela vous saisit..; il y a longtemps, au reste, que ce mariagelà est fait dans ma tête.
— Marie, dit M. de Rias, est un joli nom quand il est bien porté; mais permettez-moi une question : Mademoiselle Màrid est-elle Parisienne?
— Tout ce qu'il y a de plus Parisien, dit madame de Lorris.
— Cela suffit. Je repousse formellement sa candidature.
— Parce que?... dit la marquîse.
— Parce que je sais comment les jeunes
filles sont élevées à Paris, et, sans me faire
de grandes illusions sur Tinnocence des
champs, je crois mettre une bonne chance
de mon côté en prenant ma femme en province.
— Ah! mon ami, ne faites donc pas ça! s^écria la marquise. Pour Dieu, ne faites pas ça ! Quelle idée ! prendre sa femme en province... comme on y prend ses domestiques!... Savez- vous ce qui arrive aux domestiques qu'on fait venir de pro- Paris les grise, la tête leur craque
et ils sont pires que d*autres... Vous aurez une femme gauche, qui ne saura pas ie mettre, qui aura des mains rouges, qui vous couvrira de honte. •• et qui ne vous en trompera pas moins, tout comme une autre!... Non! voyez-vous, mon ami, en réalité, il y a des dangers partout... Encore faut-il> choisir les moins ridicules.
. — Mais, en vérité, chère madame, s'écri.a laonel avec un éclat plaisant, je ne vous comprends pas ! Je me figurais que vous alliez m' exciter, m'encourager, et tout ce que vous me dites est effrayant !
— Je vous assure, maman, dit madame de Lorris en riant de tout son cœur, que vous n'êtes guère engageante.
— Que veux-tu que je lui dise, ma chère? Il voudrait, comme tous les hommes
da reate^ qu'on loi offilt sur un plat d'ar** gent un mariage sans inccMivénients, sans dangers, sans inaovaises chances. •• Eh bien, je n'en tiens pas de ce genre-1}^ parce qpi'il n'y en a pas. Règle générale, mon ami, je ne marie que des gens qui réunissent des éléments suffisants de con* venance et de bonheur. Je connais, par exemple, une jeune fille bien née, bien douée, qui peut faire une femme admirable; je connais d'autre part un jeune homme distingué, plein d'honneur, à peu près charmant. • . , c'est vous, par parenthèse. . • ; je les marie, voilà mon affaire, le reste les regarde. •• Je te marie, Dieu te guérisse!
D'ailleurs écoutez, mon cher Lionel, au point où vous en êtes, vos réflexions, vos étions, vos raisonnements, tout cela ne
sert à rien. Vous noua avez dît vos symptomes ; ils sont décisifs. Vous êtes mûr, laissez-vous ' cueillir et ne vous débattez pas!
— Mais véritablement, dît Lionel d*un ton sérieux, je ne suis pas aussi décidé que vous me faites, et je désire y penser encore,
— Vous le pouvez, mon ami ; seulement, pendant que vous y penserez, mon oiseau rare peut s*envoler,
— Ah!,., qu'il s'envole! dit le jeune homme en saisissant son chapeau comme pour se retirer.
Mais il ne se. retira pas, et, s' adossant à la cheminée, il soupira longuement et reprit avec une sorte de murmure mélancolique s
— Me marier,... soit ! mais je ne demande pas à me marier demain matin !
La vieille marquise se tourna vers madame de Lorris et lui dit avec une gravilé comique :
— Vous assistez, ma fille, à une scène
touchante, les dernières convulsions d'un célibataire !
Lionel se mit à rire :
— Voyons, reprit-il , comment a-t-elle été élevée, votre jeune personne ?
— Mon ami, dit la vieille marquise, elle a été élevée dans une tour... par les fées... Ça vous convient-il?
— Est-elle de vos amies, madame?
demanda le jeune honmie à madame de Lorris.
Oui, monsieur; je l'aime beaucoup.
22 Vtf MARIAGB DANS LE MONDE
— Cest quelqae cbose.
— Oh ! mon Dieu, s'écria la marquise»
voilà bien assez de mystère. Elle n*est pas seulement son amie, elle est sa cousine. •• et, pour ne pas la nommer, c'est mademoiselle FitZ'Gérald.
— Mademoiselle Fitz-Gérald?
— Oui...; qu'avez-vous à dire?
— Que ce serait une alliance aussi honorable qu'avantageuse.. • ; mais vous êtes sûre qu'il y a une demoiselle Fitz- Gérald?... Je crois bien avoir aperçu autrefois un enfant chez les Fitz-Gérald... ; seulement, je pensais que c'était un garçon.
— Eh bien, c'est une fille.
— Mais où la voit-on?
— On la voit partout où on se .voit..., mais, il est vrai, depuis deux ans seule^
ON MARUGË DANS LE HONDS 33
ment, — depuis que vous êtes en deuil, — de sorte que vous pouvez en effet ne pas la connaître.
— Vous souvenez-vous, dit madame de Lorris, de ma pauvre petite bellensœur?
— Madame de Kévem? Certainement!...
Pauvre jeune femme! Elle était charmante.
— Eh bien, Marie Fitz-Gérald est une personne dans ce genre-là. Je trouve même qu'elle lui ressemble physiquement..., n*estrce pas, maman?
-^ Si on veut, dit la marquise; mais enfin elle est très-bien. Au surplus, mon ami, vous en jugerez prochainement par vos yeux, car je me propose de faire pour vous une chose héroïque. Marie et sa mère 80Dt en ce moment à leur campagne, près ^lun. Ce pauvre Kévern, le frère de
ma belle-fille, a un petit château dans leur voisinage, et il l'a mis à notre disposition en son absence. C'est un endroit que je n'aime pas; mais j'irai avec Louise m'y installer pour quelques jours. Vous viendrez nous y voir, et la présentation se fera tout naturellement; est-ce convenu ?
r- Je suis confus de votre bonté, dit Lionel; mais je voudrais bien que cette démarche ne m'engage&t pas d'une manière absolue*
— Mon Dieu, quel homme ! on ne vous épousera pas malgré vous, mon cher ami, soyez donc tranquille... D'ailleurs, vousmême, vous pouvez ti es -bien ne pas plaire... Ça vous étonne, mais enfin vous pouvez très-bien ne pas plaire! Ainsi personne n'est engagé. Voulez-vous sonner
mon ami? Revenez demain dans la journée, nous achèverons d'arrêter nos projets.
M. de Bias renouvela ses remerclments, fit ses révérences, et se retira, laissant madame de la Veyle et sa gracieuse bellefille livrées à cette douce excitation qu'éprouvent les femmes jeunes ou vieilles quand elles sont mêlées, même indirectement, aux aventures où l'amour est appelé à jouer un rôle.
Madame Fitz-Gérald, veuve â*un conseiller d*État, avait été fort belle, et l'était encore, bien qu'elle eût atteint quarantecinq ans. Lorsqu'aux premiers soleils de mars ou d'avril, elle sortait de ses fourrures et daignait descendre le boulevard, de la rue delà Paix à la Madeleine, en compagnie de sa fille, les promeneurs, qui s'écartaient kur passage avec une déférence invo-
lontaire, pouvaient se faire une idée de l'élégance parisienne dans sa pureté suprême. La mère et la fille» quoique peu habituées à la marche, s*avançaient d'un pas ferme et sûr, fendant la foule avec une souveraine indifférence, et échangeant quelques paroles d'une voix brève et haute, comme si elles eussent été en téte-à-téte dans leur parc. Leurs toilettes, quoique merveilleusement assorties à leurs ftges, avaient entre elles de secrets et charmants rappels; leurs démarches se répondaient harmonieusement ; elles laissaient sur leur passage une odeur de fleurs de serre, et semblaient purifier l'asphalte qu'elles foulaient. Les étrangères étudiaient d'un œil jaloux la mise, les mouvements, le^^ allures royales de ces deux Parisiennes pi\rcou-
rant leur empire, et désespéraient avec raison de jamais les imiter.
Quoiqae restée veuve de bonne heure et dans tout Téclat de sa beauté, madame Fitz-Gérald était parvenue à doubler le cap de la maturité avec une réputation parfaitement nette. Sans être armée de principes très-solides ni très-élevés, elle avait au plus haut degré la religion des hermines et des femmes du monde , l'horreur des taches. Elle appliquait à Tordre moral les goûts et les répugnances qu'elle portait dans le soin physique de sa personne. Tout désordre, toute souillure révoltaient ses instincts et ses habitudes. Le mal pour elle n'était pas seulement le mal, il était surtout l'inconvenance. S'il ne faut pas exagérer ?\ ** morale de cette manière de sentir»
il ne faut en méconnaître ni la délicatesse ni la valeur pratique. Elle est Tunique sauvegarde de bien des femmes. C'est un charme qui ressemble à la vertu.
Un oncle de son mari, le comte Patrice Fitz-Gérald, s*était dévoué au service de la jeune veuve avec une courtoisie chevaleresque, et s'était fait son guide et son protecteur dans le monde jusqu'au jour où elle put y présenter sa fille. A dater de ce moment, le comte Patrice rentra avec bonheur dans son château de Fresnes* et sa nièce prit Tbabitude d'y venir passer avec lui quelques mois de Tété.
Ce fut là que madame Fitz-Gérald reçut, par une belle matinée de juillet, l'intéressante communication que la marquise de la Yeyle lui avait déjà fait pressentir par une
UN MARIAGB DANS LE MONDB 31
mystérieuse missive. Cette ouverture matrimoniale fut accueillie avec un enthousiasme à peine dissimulé par la réserve que commandait la circonstance. Madame Fitz- Gérald essaya de murnmrer que sa ftUe était bien jeune encore, qu'elle avait à peine dix-neuf ans» qu'elle était d'ailleurs fort recherchée et en situation de faire son choix à loisir. Puis finalement, oubliant toute bienséance dans son élan maternel, elle sauta au cou de sa vieille a<me et fondit 6D larmes. Lionel de Rias était en effet, par son nom, sa fortune, son mérite
et ses agréments personnels, un de ces »
gendres que les mères se plaisent à évoquer dans leurs rêves.
Lé comte Patrice fut naturellement ap- >' conseil, et ne se montra pas moins
38 UN Mariage dans le mondb
sympathique à ce projet d^alliance. On prit quelques jours pour en causer à Taise et pour traiter toutes les questions de convenance et d'intérêt. La marquise était installée dans une agréable maison de campagne qu'on appelait le Pavillon, et qui appartenait au frère de sa belle-fille :
le Pavillon n'étant situé qu'à deux ou trois kilomètres de Fresnes, on put, grâce aux faciles relations de voisinage, multiplier les conférences intimes sur ce sujet délicat, sans éveiller la curiosité de mademoiselle Marie Fitz-Gérald, et sans intéresser sa sensibilité. Elle pouvait ne pas plaire à Lionel, et Lionel pouvait ne pas lui plaire.
11 était donc de la dernière importance de lui épargner des agitations prématurées et toujours peu convenables chez une jeune
personne. Pendant que les grands parents se livraient à leurs pourparlers, la jeune madame de Lorrîs était chargée d'amuser mademoiselle Marie, et elle s'acquittait de sa tâche en conscience, trop sage et trop discrète elle-même pour trahir les secrets de récole.
On avait gagné ainsi le jour fixé pour la première entrevue des deux jeunes gens, avec l'heureuse certitude que mademoiseile Marie aflronterait cette épreuve dans la plus entière liberté de cœur et d'esprit. On ne négligea, du reste, aucune précaution pour ôier à cette entrevue toute apparence ofiicielle et pour lui donner le caractère d'une improvisation soudaine du hasard.
Bien que l'arrivée de M. de Rias chez sa ue, parmi beaucoup d'autres allants
et venants, n'eût rien que de fort naturel, les billets suivants, convenus à Tavance, furent échangés entre le Pavillon et le château de Presnes dans la matinée de ce jour solennel.
MADAME DB LA VBTLB A MADAMI FITZ-«]fiRALD*
« Ma chère Clarisse,
» Ne comptes plus sur nous aujourd'hui pour d!ner. Il m*arrive du monde par le train. Ce sont des gens fort aimables assurément, mais qui auraient pu mieux choisir leur jour, et surtout me prévenir. Je déteste les surprises les plus agréables.
» Regrets tendres, ma belle. »