SCENE X
OCTAYIE, VICTORI^^ assi< , et Urant plusieurs papiers de son portejeitille.
OCTAVIE. Que se passc-t-il donc dans mon cœur? je ine sens triste, mal à l'aise.
Atr (Je Tcniers.
Le sentiment qu'à son aspect j'éproux e
Malgré moi me trouble aujourd hui :
C'est mon mari qu'eu rèvc je reliouve,
Il me semble être devant lui.
Quand je le vois , cliaque rej^.ird ajoute
Au pouvoir qu'il vieiU d'u>iir|>er ;
jNIais surtout, lorsque je l'écoute,
Je voudrais ne pas me tromper.
VICTORIN, se lanint. Il tient un écri/i, une lettre et un parchemin. Etes-vous prête à m'entendre , madame?... Mais quand j'y pense; troubler la solitude d'une jcime et jolie femme, pour lui parler d'affaires... c'est bien barbare!... vous allez peut-être méprendre, moi au.ssi, pour un sauvage qui ne comprend ni voire ennui... ni son bonlieur.
OCTAVIE. L'un n'est pas plus réel que l'autre , monsieur : je vous entendrai... sans ennui... et certes voti'e bonheur n'est pas auprès de moi.
VICTORIN. Le croyez-vous?
OCTAVIE. J'en suis siÂre! et si j'avais pu en douter, n'avez-vous pas vous-même, il y a peu d'instans, pris soin de me le faire entendre?... Regardez donc, monsieur , je suis seule!... Jenny n'est pas là...
VICTORIN, à part. Bon! le coup a porté.
OCTAVIE. Au reste, c'est fort naturel.
VICTORIN. Oh! sans doute! vous pensez qu'élevée simplement , et dans des habitudes un peu communes , la filleule de iM. Choupineau conviendrait au cousin de IM. Choupineau.
OCTAVIE. En vérité, monsieur, vous interprétez bien mal mes paroles! et c'est la suite des préventions que vous avez apportées ici contre moi ! Si Jenny n'avait pas ajouté ù son bon cœur et à son esprit naturel toutes les grâces de la bonne éducation , je ne supposerais pas qu'elle piit plaire à celui qui réunit tous ces avantages.
VICTORIN, viccment. Que vous êtes aimable !... {Se reprenant.') Je sais, il est vrai, combien la politesse apprend aux femmes d'un rang élevé à se contraindre avec des étraiîgcrs, à feindre des sentimens qu'elles n'ont pas , à cacher la répugnance qu'o leur inspiie.
OCTAVIE. Ah! monsieur...
VICTORIN. ÎMais je sais aussi que rien n'est perdu ; que le tems et l'intimité les rendent à leurs vrais sentimens : mon frère l'apprit bientôt pi es de vous.
OCTAVIE. Toujours des reproches! vous m'accusez d'avoir été cruelle envers votre frère, d être injuste envers vous! et si vous aviez tort, monsieur? si c'était vous qui fussiez en même teins injuste et cruel envers moi ?
VICTORIN. Ah !... je serais charmé que vous voulussiez bien me prouver cela.
OCTAVIE , souriant. Daignez m'en dispenser ; ce n'est pas là, monsieur, le motif de votre voyage.
VICTORIN. Qui sait?...
OCTAVIE. Et si vous m'en croyez , nous parlerons d'affaires, ce sera plus intéressant.
VICTORIN. Peut-être.
OCTAME. Je suis à vos ordres, et je vous écoute.
VICTORIN , il part. C'est juste ! songeons à ma vengeance. ( // s\issied près d'elle. ) Mon frère, madame, m'a chargé de traiter avec vous suivant ma volonté , et par conséquent selon vos désirs. Voici d'abord uu écrin , qu'il n'osa point vous envoyer luimême , de peur que la inaiii qui l'offrait n'ôtàt quelque chose au mérite de cette parure.
OCTAVIE , ri\)ement. Toujours parler de fâcheux souvenirs ! Me laissa-t-il le tems de l'aimer et do mettre du prix à ce qui venait de lui ?... Ne repoussail pas celte... affeciion..# que je m'étais
sentie disposée à lui accorder dès leptemier moment où je l'ai vu?
VICTORIN, virement. En vérité î
OCTAVIE
Air : Vn matelot, (de M^c Duchambgc.)
An premier mot, il s'éloigne, il m'e'vile... Pas un inslant, un seul, pour réfléchir !.. VICTORIN.
L'empereur veut qu on réfléchisse vile ; Pour Victorin , penser c'était agir !..
OCTAVIE
S'il eût voulu d'une injuste colère Auprès de moi sa laisser désarmer, J'aurais peut-être essayé de lui plaire, Il eût peut-être essayé de m'aimer.
VICTORIN, à part. Je conviens que le premier mouvement avait été bon ; mais le second ne valait pas le diable?
OCTAVIE. Il ne me laissa que le tems d'avoir tort.. {Souriant aoec coquetterie. )S'il eût attendu , j'aurais eu peut-être le tems d' avoir raison .
VICTORIN, (i part. Sarpebleu! cpi'elle est gentille I... {Revenant à A//.) Parlons d'affaires, madame.'... Voici un parchemin...
OCTAVIE. Qu'est cela?
VICTORIN. Le titre de comtesse.
OCTAVIE. Pour moi !
VICTORIN. Oui , madame ; comprenant le chagrin que vous pouviez ressentir d'avoir échang('' l'ancien nom de vos aieux contre un nom... plébéien, j'ai voulu du moins qu'il fixt accompagné d'un titre. Je l'ai sollicité et obtenu pour vous.
OCTAVIE. Ce nom, votre frère l'avait rendu glorieux!... cela m'eût suffi.
VICTORIN, à part. C'est étonnant, ma parole d'honneur!... mais, bah !... simagtées auxquelles je ne me laisserai pas prendre. (Haut.) Des bienfaits de l'empereur , Victorin avait acheté un hôtel dans le faubourg Saint-Germain ; il l'avait embelli... avec une pensée... puis il hésita!... pour fjue vous pussiez l'habiter, il ei\t fallu qu'il y fiH avec vous! et — vous n'auriez pas consenti !
OCTWIE, viocmrnl. Encore! et qui
vous (lit, monsieur , que je n'ai pas trouvé pénible cette séparation qu'il m'imposa ?... que je n'ai pas souhaité le revoir?
VICTORIN , oii'rment. Serait-il vrai 7
OCTWIE. Mais qu'importe? comme
vous le disiez, monsieur, parlons d'affaires.
VICTORIN , se remettant. L'hôtel vous
appartient, madame; et ce château, qui fut jadis un bien de votre famille, qui était devenu une propriété de l'état , et que le chef de l'état avait donne A mon
LE MAGASm tHÉATRlL.
frère, il y aurait de la cruauté à vous l'enlever. ..
OCTAVIE , avec un peu d'attendrissement.
Oui , je l'avoue, il me serait cruel de quitter des lieux., que j'aurais dû habiter avec mon mari , et où je crois aujourd'hui le voir... sous une forme nouvelle.
VICTORIN , vivement. Quoi donc !... vous fut-il cher, en effet?... et m'avez-vous vu avec plaisir ?
OCTAME , d'un ton plus froid et se levant. Parlons d'affaires, monsieur.
VICTORIN, d'un ton plus froid . Ce château est à vous,
OCTAVIE. Je l'habiterai ! . . . il fut le confident de mes peines , de ma tristesse.
VICTORIN. Des peines? de la tristesse?... vous ! . . .
OCTAVIE. Croyezvous donc, monsieur, que ces deux années de solitude aient été bien joyeuses?.... voilà pourtant deux de ces années qu'on appelle les plus belles de la vie , et qui pour les autres femmes sont marquées par les plaisirs et par.. .
VICTORIN. Et par l'amour?... {A part.) Pauvre femme!... il faut être juste et elle, a raison.
OCTAVIE. Moi, seule ici, sans les espérances des jeunes filles , sans le bonheur des jeunes femmes, n'ayant aucune distraction à un malheur sans remède , personne à qui confier mes ennuis , pas un ^ ami... ah! si fait, un seul, mon miroir/ qui me disait que, si je continuais à m'attrister ainsi, je deviendrais laide à faire peur !...
VICTORIN , vivement. Votre miroir mentait, madame!... {Se remettant.) 0\x vous avez cessé de vous attrister.
OCTAVIE. Pensez-vous que cette existence ait été bien agréable?...
VICTORIN. Le fait est que cela ne devait pas être fort gai !... {A part.) C'est égal !...
il faut que je la punisse! que diraient
mes camarades, si j'allais fléchir?... Non, morbleu!... je ne fléchirai pas!...
OCTAVIE, allant se rasseoir; Victorin la suit. Revenons aux intérêts qui nous occupent. J'en conviens , éblouie un moment par ces riches pré.sens , ils m'ont
charmée; mais je réfléchis! tous ces
biens, dont vous me comblez, m'étonncnt et m'embarrassent: votre frère qui mourut sans connaître mon cœur vous,
monsieur, qui me semblez avoir adopté ses
idi'i'S, vous êtes trop généreux! je ne
puis rien accepter de celui qui crut que je ne l'aimais pas... et encore moins de celui qui ne doit pas m'aimer.
UN IfAniAGE SOUS L EMPIRE.
VICTORIN. Que dites-vous, madame?...
la volonté d'un mourant est sacrée.
OCTAviE. Celle des vivans a bien aussi ses droits.
ViCTORliv. La lettie de mon frère...
OCTAVIE. Ah !... cette lettre , voyons-la, monsieur!... mais, avant d'apprendre ce qu'elle renferme, je veux vous répéter que
je n'accepte rien! Ecoutez-moi!
qu'une fois mon cœur se fasse connaître! . . . oui, j'ai eu des torts !...
viCTORiiv, rhemcnl. Vous en convenez?
OCTAVIE. Pourquoi pas, si cela est vrai ?
VICTORIN, à part. Elle en convient !... oh!... n'importe ! je me cuirasse et je me vengex'ai ! . . .
OCTAVIE. Mes chagrins... car j'ai souffert!., mes chagrins n'ont pas tout expié!.. Votx'e frère , monsieur, il méritait qu'une femme bonne et douce vînt charmer par son amour sa vie pleine d'actions glorieuses, de fatigues et de dangers !.. . toute autre femme eût chéri de semblables devoirs, adoré un tel mari et il n'est
plus ! — et moi , moi , je lui ai volé deux années de bonheur!.... et, si jeune , il est mort!... et je ne puis réparer!... non , je le répète, non, je ne veux rien de lui !
viCTORliv , à part. Sarpebleu !... il faut du courage. {Haut.) Lisez donc sa lettre, madame.
OCTAVIE , Usant. « Mon frère , je vais
«mourir! c'est à peine si ma main
» pourra tracer mes dernières volontés ; » mais elles sont toutes renfermées dans » une seule: qu'Octavie soit heureuse!... » que tout ce que la victoire me donna , au » prix de ma vie, soit son héritage. Peut- » être sa haine... » {Parlé.) Oh! encore ce
mot affreux ! ( Lisant. ) << Fera place à
» un peu de reconnaissance!... dis-lui que
» mon cœur n'était pas dur et cruel ! »
( Parlé. ) Qui l'en accusait? ( Lisant. )
« Que je l'ai regrettée chaque jour ; que
» je fus bien malheureux ! » { Parlé. )
Ah!... je ne puis plus lire!...
VICTORIN , prenant la lettre el s^aiiiniant. (Jllit.) "Bien naalheureux de n'être pas » aimé!., car je l'aimais... avec tendresse..
» avec passion! et j'aurais trouvé dans
» son amour un bonheur au-dessus de tous » les biens de ce monde. »
OCrwiE , pleurant. Oh l mon Dieu!...
VICTORIN, ému. Eh bien! elle pleure, à présent?... diable!... les larmes n'en sont
pas! allons donc, Victorin ! de la
force ! . . .
OCTAVIE. Cette lettre., donnez-la-moi!..
qu'elle soit ma part de l'hc'ritage !.. . gardez tout, monsieur!... mais donnez-moi cette
lettre! Comme il m'aimait!.... Et
moi, moi ah!... iln'a pas su que je
l'aimais aussi!...
VICTORIN , vivement. Qu'est-ce que vous dites là?...
OCTAVIE. Monsieur!...
VICTORIN. Vous l'aimiez ?.,, et voys avez
pu le contraindre à vous fuir? Ah I si
vous aviez su le mieux juger? si vous
aviez su deviner , sous cette écorte un peu rude peut-être, un cœur capable de tendresse et de dévouement ; un homme qui n'aurait eu qu'une pensée, votre bonheur, qu'une joie, votre gaîté ; un ami qui pour vous épargner un chagrin , aurait couru au bout du monde ; c'est alors , madame, <{ue vous vous accuseriez , que vous le regretteriez!...
OCTAVIE. Eh bien! oui, monsieur, je le regrette ! . . .
VICTORIN. Est-il possible?...
(Us se lèvcnl.) OCTWI.-^.
Air : <les Amazunes. Oui , je suis, par inon imprudence , Bien malheureuse, et léserai toujours !