‹ Un ménage parisien, drame en deux actesChapitre 10 sur 38 · ACTE I, SCÈNE VII · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE VII

tout-à-fait heureuse, que me manque-t-il? un mari.

MADAME DERVILLY, SOUpivant.

Pour être heureuse!

MADEMOISELLE PRÉVAL

Mais sans doute... N'est-ce pas un mari qui complète l'existence d'une femme, qui lui assure une position, surtout quand cette femme lui a tout apporté, qui l'environne d'estime ?... MADAME DERVILLY, avec amertume.

Oui, quand il ne fait pas tout le contraire.

MADEMOISELLE PRÉVAL

Qui veille sur ses biens, les administre , les augmente ?

MADAME DERVILLY.

Quand il ne les dissipe pas.

MADEMOISELLE PRKVAL.

Qui lui donne son bras pour aller le soir dans le monde, au spectacle?

MADAME DERVILLY.

Quand il ne la délaisse pas pour l'offrir à d'autres.

MADEMOISELLE PRÉVAL

Quoi de plus humiliant, de plus douloureux que de mourir vieille fille ?

MADAME DERVILLY.

Il y a peut-être quelque chose de plus douloureux encore : c'est de vieillir femme et malheureuse. {Mouvement de mademoiselle Préval.) Si i^ vous parle ainsi, c'est que je connais votre caractère aimable et bon, votre cœur affectueux et confiant, et je tremble que vous n'échangiez cette vie calme, libre et douce, contre les tourments d'une union formée ici, à Paris, c'est-àdire presque au hasard.

MADEMOISELLE PRÉVAL

Oh! non... j'aurais soin de choisir...

Et comment savoir, comment s'assurer, au milieu de cette foule où l'on se connaît à peine, où il est si facile de cacher ses vices sous quelques dehors brillants?... Et puis, en supposant votre choix heureux... si vous saviez que d'écueils, que de dangers menacent à Paris le repos et le bonheur d'un ménage! Ah! croyez-en la voix d'une amie sincère...

MADEMOISELLE PRÉVAL

Mais, ma chère... enfin, il me semble vous avoir entendu dire que vous vous étiez mariée à Paris, et cependant...

MADAME D?.?,y\LL\ , vivement et avec contrainte.

Sans doute... mais je pourrais vous citer tant d'exemples... tant de cœurs désunis et souffrants... de femmes désespérées... une surtout...

MADEMOISELLE PRÉVAL

Peut-être y a-t-il eu de sa faute, et a-t-elle mérité...

MADAME DERVILLY.

Elle!... non... Jamais femme, je le crois, ne se montra plus attachée à ses devoirs, plus ten-

dre, plus empressée auprès de son mari qu'elle aimait... Ah! oui, elle l'aimait avec toute la passion, tout l'entraînement, tout l'abandon d'un cœur de vingt ans.

MADEMOISELLE PRÉVAL

Eh bien?

MADAME DERVILLY.

Eh bien!... savez-vous quelle fut sa récompense ?savez-vous, après deux années seulement d'une union ardemment désirée, quel fut le prix de tant d'amour et de dévouement? le dédain, le malheur, l'insulte.

MADEMOISELLE PRÉVAL

Ah ! Mais ce mari était un...

MADAME DERVILLY.

C'était un homme comme on en voit tant dans le monde... un homme brillant, séduisant. D'abord même il parut aimer sa femme... puis il s'éloigna d'elle peu à peu... L'exemple de ses amis, les distractions, les plaisirs que Paris offre à chaque pas l'entraînèrent; elle ne le vit plus que rarement. A la fois indifférent et jaloux...

MADEMOISELLE PRÉVAL

Ahl...

MADAME DERVILLY.

Et puis, que vous dirai-je?... des querelles, des duels qui lui donnèrent une triste célébrité... des dépenses exagérées qu'il voulut couvrir en se jetant dans des spéculations dangereuses que Paris voit tenter et abandonner chaque jour. Il réussit d'abord , se crut le génie des affaires et ne tal-da pas à compromettre sa fortune. Rien ne put l'arrêter, ni les conseils de quelques amis, ni les prières de sa femme, dont les supplications et les larmes n'obtinrent jamais qu'un sourire dédaigneux et de froides railleries.

MADEMOISELLE PRÉVAL

Pauvre femme !

MADAME DERVILLY.

Une nuit enfin qu'elle l'avait attendu seule, debout, mourante d'inquiétude, car malgré ce qu'elle avait souffert par lui, faut-il le dire? elle l'aimait encore, il arriva pâle et sombre... Alors, et puisant dans son amour même un peu de force et de courage, elle voulut hasarder quelques conseils... Mais dès les premiers mots l'arrêtant brusquement : « Ehl laisssez-moi, madame, lui dit-il... laissez-moi... {avec expression et dédain) vous me fatiguez! vous... »

MADEMOISELLE PRÉVAL

C'est affreux !

MADAME DERVILLY.

Oui, n'est-ce pas? Et quand il put lire sur

les traits de sa femme toute l'indignation qu'une telle injure lui inspirait, il s'emporta, éclata m reproches contre ce qu'il appelait une révolte insolente, et enlin, dans sa fureur...

MADEMOISELLE pnÉVAL, vivcment.

Il aurait osé I Ah! l'indigne !... Et après de pareils procédés elle aimait cet homme ?

MADAME DERVILLY.

Non, elle ne l'aima plus... non... à compter de cetinstant tout fut fini!... Elle cessa de sentir, d'aimer, de souffrir et de se plaindre.

MADEMOISELLE PRÉVAL

Et il ne fut pas touché de tant de résignation?

Il n'en fut pas touché... Puis, un jour... cette femme apprit à la fois sa ruine et son abandon.

MADEMOISELLE PRÉVAL

Ah! grand Dieu! mais c'est affreux... c'est horrible! Heureusement, et grâce au ciel, on ne rencontiepas toujours des êtres aussi... dénaturés... et je connais certains caractères... il est des hommes auxquels on pourrait sans crainte coniier son avenir... N'est-ce pas... il en est?...

MADAME DERVILLY.

Hélas ! bien peu, ma chère.

MADEMOISELLE PRÉVAL

C'est égal, il y en a... Et tenez, sans chercher plus loin... monsieur Jules... monsieur Olivier... J'ai peut-,être tort, mais il me semble que je... (se reprenant.) qu'une demoiselle pourrait les épouser... c'est-à-dire épouser l'un ou l'autre, les yeux fermés.

MADAME DERVILLY.

Si j'approuve la recherche que monsieur Jules fait de ma nièce, c'est que je crois à son d^sir de la rendre heureusCo

MADEMOISELLE PRÉVAL

J'en répondrais. Et... monsieur Olivier?... que diriez-vous si... (^mïanl.) si je... {baissant les yeux avec embarras.) si je...

MADAME DERVILLY.

Parlez.

Je n'ose pas... je suis si peu habituée, ma chère... Vous allez me dire que je suis une enfant... mais voyez... ma main tremble... mes jambes se dérobent sous moi... Je vous demanderai la permission de m'asseoir. {Elle va pour s'asseoir.) Au fait, non... c'est inutile... Entre nous, entre personnes du même sexe, on peut tout se confier. Sachez donc que, malgré tout ce que vous venez de me raconter, je suis presque décidée à... à suivre les conseils de mon notaire... Et alors je pensais que, si vous vouliez m'aiderunpeu...

MADAME DERVILLY.

Moi!

MADEMOISELLE PRÉVAL

Oui. .)e suis un parti très avantageux, sans contredit... mais nous vivons si retirées... et je ne puis pas mettre sur les panneaux de ma voiture : Ceci appartient à mademoiselle Préval, qui

a .soixante mille livres de rente... D'ailleurs et puisqu'il faut l'avouer... j'ai fait un choix... et si monsieur Olivier ne pense pas à votre nièce, je voudrais vous prier...

MADAME DERVILLY.

Ah! c'est... {à part.) Il se pourrait!

MADEMOISELLE PRÉVAL

Oui... si cela ne vous contrariait pas trop...

MADAME DERVILLY.

Moi ! Comment voulez-vous?... au contraire...

Ainsi, vraiment, vous voulez bien!... Mais chut... on vient...

{Elle remmte un peu la scène.)

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