ACTE II, SCÈNE VI
MADAME DERVILLY.
Devenu impossible... Ahl je puis vous dire cela, ù vous qui nous portez tant d'intérêt... Ce'cile n'a plus de dot.
OLIVIER
Il serait vrai! Je comprends : il veut fuirl... Ainsi, avec l'exil, c'est la misère, presque le déshonneur, qu'il vous rapporte !
MADAME DERVILLY, avec égarement.
Ah! silence... Mon Dieu! pardonnez-moi si je dis toutes ces choses 1 Elles s'échappent malgré moi!... Olivier... mon ami... que puis -je, que dois-je faire?
Me laisser mériter ce nom d'ami que vous m'avez donné, me permettre de vous sauver, de sauver votre nièce.
MADAME DERVILLY.
Comment ?
OLIVIER
Acceptez de moi ce que vous rejetiez hier... N'êtes-vous pas assez justifiée?... Offrez -lui de cet or, sa seule passion!... qu'il s'acquitte alors envers Cécile.., et qu'il parte seul!... S'ilrefuse, rappelez- vous que vous n'avez plus le choix... On veut vous remettre sous le joug, vous imposer un despotisme insupportable.. . il faut vous m affranchir à tout prix... il faut fuir... Fuyez I Dites un mot... et pour vous conduire dans l'asile que vous aurez choisi... amis, famille, patrie, je quitte tout.
MADAME DERVILLY,
Vous!
OLIVIER
Eh! que pouvez-vous craindre de moi?
MADAME DERVILLY.
Ahl vous n'y pensez pas...
OLIVIER
Eh bien! écoutez... Mademoiselle Préval vous aime comme une sœur; partez avec elle, choisissez une retraite lointaine et sûre où personne ne pénètre, personne... pas même moi... Seulement, si vous consentez à partir, et si, comme vous me l'avez dit souvent, vous croyez me devoir quelque reconnaissance... alors, je ne vous demanderai qu'une grâce, madame, celle de m'écouter sans colère... lorsqu'au moment de nous séparer pour jamais peut-être {avec attendrissement. ) , pour jamais ! je vous dirai : Clémentine, je vous aime !
MADAME DERVILLY.
Olivier !... Ah! qu'avez-vous dit?
OLIVIER
La vérité... ce que j'ai été cent fois sur le point de vous dire... Mais je me rappelais tout à coup «lue vous n'étiez pas libre... qu'un tel aveu vous offenserait... je me taisais... Et vous savez si jamais mon respect pour vous s'est démenti un
seul jour, un seul instant... Mais je vais vous perdre... et je ne puis plus garder le silence... Oui, je vous aime...
MADAME DERVILLY.
Olivier... Ah! taisez-vous, ne m'enlevez pas ma propreestime! c'est bien assez peut-être d'avoir perdu celle du monde.
OLIVIER
Eh! que nous importe ce monde avec lequel nous n'avons rien de commun, ni sentiments, ni pensées ? Ce monde frivole et méchant, toujours prêt à flétrir ce qu'il ne comprend pas! pourquoi nous préoccuper de ses calomnies?... Ne pensons pas à lui, et il nous oubliera.
MADAME DERVILLY.
Que me proposez-vous? Mais en supposant que je voulusse tout oublier, devoir, honneur, croyez -vous qu'on m'en laissât le pouvoir? Je suis mariée, vous l'oubliez toujours, et l'homme à qui m'engagent mes serments, l'homme dont je connais trop bien les torts n'a jamais du moins encouru le soupçon de lâcheté. Lui qui n'a jamais toléré la moindre offense, qui tant de fois a versé du sang pour un mot équivoque, que pensez-vous qu'il fit s'il se sentait outragé ?
OLIVIER
Ah! plût au ciel qu'il me fût permis de vous venger I
MADAME DERVILLY, avec effrol
Vous!... Olivier, si je vous... {se reprenant.) si mon amitié vous est aussi chère que vous le dites, vous éviterez avec soin tout ce qui pourrait lui faire penser... Ah! je frémis à la seule idée qu'il pourrait m'adresser un reproche... un reproche mérité! Comment soutenir son regard? Et déjà même, s'il se présentait à moi, suis-je donc assez irréprochable pour ne pas rougir ? Me défendre! me venger, dites-vous! mais ce serait tout lui apprendre, tout lui avouer!..
OLIVIER
Tout lui avouer, Clémentine !... ( Elle se cache la figure dans ses mains.) Clémentine, il est donc vrai... vous m'aimez... Oh! vous voudriez en vain me le cacher... mon amour vous a touchée ; malgré vous, l'aveu s'en est échappé de vos lèvres !...
MADAME DERVILLY, sc levant, avcc effroi.
Ciel ! écoutez !... mon mari !