OH MOIRE SECOURU
— La gloire de notre famille est entre de dignes mains.
Eberstein regarda son fils aine , qui détourna un instant son attention des enlumi mires chevaleresques dont il se délectait pour s'incliner en signe de remercîment à l'allusion.
— Votre renommée ne saurait donc dépendre, Ulrich, ni d'un nom de famille dont vous ne pouvez , par votre naissance , perpétuer l'éclat , ni de la carrière des armes où j'ai des raisons pour vous défendre d'entrer. Le ministère des autels est assez honorable pour qu'on en soit jaloux ; le rang que vous y obtiendrez par les droits de votre nom est assez beau pour ne point vous faire regretter de n'être que le second héritier de ma race. Sanctifiée en vous , elle se prolongera par votre frère dans une voie d'illustration.
Cette fois le fils aîné du graf laissa passer
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l'éloge ; son attention était concentrée sur un endroit du livre qu'il tenait , où le héros consulte un magicien pour savoir si ses aventures seront heureuses. Le magicien, c'est le diable ; on le reconnaît aux griffes qu'il laisse entrevoir sous sa robe au lieu de pieds. Singulière faculté qu'a le diable de ne se déguiser qu'à la condition de se faire reconnaître.
— Admirable Pfintzing ! cria Johann au milieu de sa distraction , tu as écrit là un beau livre.
— Je m'étais fait depuis longtemps ce raisonnement , mon père , poursuivit Ulrich en baissant les yeux, mais ma fierté , mon orgueil, sans doute déplacé, m'ont toujours empêché de l'admettre.
— Vos répugnances ne changeront pourtant rien à votre devoir, je l'espère, Ulrich*
— Je crains le contraire , excusez ma franchise.
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Trop pénétré de son autorité pour la compromettre par quelque signe de mauvaise humeur , le graf réprima un mouvement d'impatience. Il essaya de reprendre son premier ton de condescendance. Pour cela , il n'eut qu'à regarder Ulrich , dont la figure respirait la soumission d'un ange.
— Vous êtes allé à Rome ; je vous y avais envoyé pour que vous vous décidassiez à embrasser les ordres , d'après l'exemple de tant de fils de princes , plus zélés que vous sans doute à obéir à la volonté de leurs pères. Je vous citerais , s'il était nécessaire, votre bon cousin , l'abbé de Kempten , si heureux dans son abbaye ; prenez exemple sur lui. Je regrette qu'en revenant de Rome à Wittenberg vous ne l'ayez pas visité. II me semble , à ce propos , que votre retou r a été bien prompt.
— Oui , mon père.
— Et comment ètes-vous revenu de Rome?
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— J'en suis revenu chrétien.
A cette réponse , Johann rit comme un fou. Il jugeait son frère extrêmement naïf. L'in-folio faillit glisser de ses genoux à terre ; dans son hilarité il passa au moins deux images.
Eberslein considéra Ulrich d'une façon peu indulgente , et qui lui ota au moins dix ans dans son estime personnelle. Ce n'était point de l'ironie comme Johann , mais de la pitié. En pareil cas , la pitié d'un père esl pour le fils un soufflet moins le coup. L'outrage y est , la rougeur aussi.
— Voudriez-vous bien m'apprendre alors quelle profession vous avez choisie, afin que, moi étant mort , vous ne soyez point obligé, pour vivre , d'aller sur quelque marche de la Saxe , armé d'un bâton ferré , détrousser les passants? Compteriez - vous sur votre frère Johann ?
Ulrich exprima par un froncement de
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îèvres un sentiment de négation bien formel.
Johann n'eut pas Pair de se fâcher du peu de cas qu'on faisait de sa générosité.
— Vous mort, mon père , je prierai Dieu pour que votre ombre me protège . et je sortirai de cette maison ; plus tôt si vous l'exigez ; maintenant si monseigneur l'ordonne.
Le jeune fils du graf s'était levé.
— Où iriez-vous? La terre n'a que des montagnes où des hommes libres commandent, et des vallées où rampent les serfs. Êtes-vous de la montagne ou de la vallée?
— Il y a encore des mers. J'irai dans nos hanses teutoniques. . .
— Pour y faire le commerce, n'est-ce pas? y vendre votre noblesse au poids des fanons de baleine et des cuirs de Hollande.
— Non pour y faire le commerce, mais afin de trouver un passage pour le nouveau
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monde, à travers ces mers qui n'ont pas rouillé les éperons d'or de Cortez.
— Il fut un temps, Ulrich, où j'aurais eu le droit de vous enfermer dans un cloître et de vous forcer à y attendre que la grâce vous visitât. Non-seulement je n'ai plus ce droit, mais l'aurais-je, que je n'en userais pas contre vous.
La noble figure du graf était diversement affectée. Le maître cherchait à ne pas paraître dur, le père à ne pas se montrer faible.
— Vous ne luttez pas , Ulrich , contre le caprice tyrannique d'un père, songez-y bien , mais contre d'immuables lois , ciment des familles, contre des usages conservateurs vieux comme notre Allemagne impénétrable et dure, contre ce qui est notre force.
— Vous vous trompez, reprit respectueusement Ulrich , je ne lutte pas , je me soumets. Né le second dans ma famille, ma famille ne me doit rien; je m'en retire.
DU >IOI>"E MÉCONNU. \) i
— Que pourrait-elle pour vous? Si je partage, dit sans emphase mais avec dignité le graf Eberstein, mes propriétés en deux, mon écusson en deux, mon nom en deux, et que plus tard vos enfants et ceux de votre frère, par le même privilège, divisent de nouveau ces épaisses forêts, ce bel écu, ce grand nom, dans moins d'un demi-siècle, si les familles de l'Allemagne suivent votre exemple, il ne restera pas un seul représentant fort de la terre conquise par nous , pas un bras pour la protéger; mais vous serez tous, au contraire , faibles par le grand nombre , misérables comme des vassaux ; vous serez tant , que vous ne serez plus.
— Ce n'est point là ce que je souhaite , mon père. Gardez votre héritage pur et intact comme vous l'avez reçu. Je compte assez , j'ose vous le répéter, sur mon épée pour me faire une place dans le monde.
— Oui, allez mettre votre épée au service
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des rois , et vous apprendrez de quel côté ils en dirigent la pointe. Contre nous ! eontre nous !
Beaucoup d'amertume coulait des lèvres du graf . qui était puissant de raison quand il portait sa pensée devant l'institution féodale , lorsqu'il s'y plaçait à la tête comme une bannière ; redevenu père, il se sentait désarmé et à terre.
— Dieu veuille . continua-t-il , que vous n'ayez pas à vous repentir. Ulrich, du mépris que vous affectez pour la vocation la plus sainte , la plus libre de toutes ! Vous y réfléchirez.
— Oui . mon père.
— C'est vraiment admirable ! interrompit tout à coup Johann en frappant des mains et en trépignant. Mais voyez donc! le chevalier Teicerdanck , qui , après s'être battu avec deux lions , figure xlii , mit zwayen Leoben , lutte . page 48 . avec un ours plus gros que
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celui des armes d' Apenzell, mit einemBeren. Voyez-le encore, la pique en main, frappant l'animal à la tète , comme tout noble chasseur le doit. Quoique prêt à dévorer Tewerdanck, l'ours semble respecter les éperons d'or du chevalier ; et pourtant c'est une bète bien cruelle, assurent les vers de Melchior Pfintzing : Es ist wahrlkh ein grausam Thier. Vous n'aimez donc pas Tewerdanck? vous ne le connaissez donc pas? Mais que connaissez-vous alors , Ulrich ?
— Je connais Tewerdanck , mon frère , répondit, avec une réserve qui n'était pas sans malice, Ulrich , en posant le doigt sur le livre de Johann ; et je l'aime parce qu'il m'apprend quelque chose.
— A chasser aux ours , avec la pique et le couteau.
— Non-seulement pour cela, mais encore parce que Tewerdanck, qui signifie nobles pensées , est notre glorieux empereur , Maxi-
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milieu Ier , peut-être auteur des premiers chants de ce livre, parce que Ruhmreich, riche en gloire, est le duc de Bourgogne , dont la fille est celle que le chevalier Tewerdanck poursuit sous le nom symbolique cYEhrenreich, riche en honneur, et parce que ces ours, ces lions, ces naufrages, ces incendies, auxquels échappe le chevalier , sont autant de vices que les nobles pensées doivent vaincre pour s'unir à riche en honneur; du moins, je le crois ainsi, mon frère.
— Bah! vous voudriez me persuader qu'il y a autre chose là qu'un homme marchant sur des épées , Ulrich !
— Voudriez-vous, Johann, me dire quelle si grande valeur déploierait le chevalier à marcher sur des lames d'épées qui ne peuvent le blesser , lui qui a arraché la langue aux lions? Chacune de ces épées est un vice vaincu par Tewerdanck.
— Il n'y a qu'un instant, Ulrich, que vous
souteniez que le vice, c'était l'ours; maintenant, vous me dites que ce sont les épées; vous raillez, mon frère.
Pendant cette discussion , les deux tètes blondes d'Ulrich et de Johann se touchaient et se trouvaient au niveau des genoux du graf, qui, courbé et appuyé sur eux , voulait aussi connaître ce nouveau roman en vers, dédié au jeune Charles-Quint, petitfils du héros célébré par le chapelain Pfintzing, et supérieurement gravé sur bois par Hans Schœufdin. D'enluminure en enluminure , de chant en chant , le graf et Ulrich furent entraînés par Johann, et l'un et l'autre, le grave père et le fils moraliste, oublièrent, comme cela arrive toujours, la leçon pour l'image, et ils s'amusèrent comme des enfants.
La soirée en était là. lorsqu'un knecht (serviteur) demanda si un paysan , qui avait à parler au graf,' pouvait entrer.
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Le graf fit un signe. La portière se souleva pour livrer passage à un interminable paysan , en qui il fut facile de reconnaître Claus Pfeiffer , le siffleur , que nous avons déjà vu dans la matinée sur la place de Wittenberg. En entrant, il avait été ses souliers.
— Eh bien ! Claus Pfeiffer, as-tu bien sifflé aujourd'hui?
— Ni mieux ni plus mal, seigneur. Depuis vingt ans que je siffle , il survient rarement des événements entre mes oiseaux et moi. Nous ne sentons presque plus l'amusement de la chose.
— Et quelle avalanche t'a roulé jusqu'ici, mon vieil ours ?
— Je viens, répondit Claus, je viens..., Et il sembla chercher au plafond la suite d'un air; il sifflottait doucement : Ah!... voici : pour vous apprendre que ma femme a fait un enfant. Et. avec autant de joie
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que si elle eût accouché de deux, il ajouta : C'est un garçon.
— Tu es adroit, Pfeiffer; voilà, bien compté, ton cinquième garçon. A la bonne heure ! si tu m'élèves des faucons qui piquent les oiseaux, tu sais aussi me fournir des garçons pour courir les chercher dans les broussailles.
— Oui, seigneur, de bons chiens.
— Ce dernier est donc à moi ; appelle-le Corbeau.
— J'aurais une grâce à vous demander, seigneur.
— Voudrais-tu le nommer Loup ? Soit.
— Seigneur, sa mère désirerait le garder près d'elle, lorsqu'il sera grand, parce qu'il lui ressemble.
— Tu as gardé le dernier : non , Claus ; un pour toi, un pour moi-, bonne justice.
— Mais sa mère pleurera, seigneur?