UN MOIS
Depuis une semaine nous sommes à •Constantinople, préparant un voyage dans FAnatolie centrale. Le chemin de fer, récemment terminé, doit nous conduire, au delà des montagnes côtières, jusqu'à la station d'Eski-Chéhir. Puis, nous prendrons des voitures ou des chevaux, pour traverser les plateaux phry- ^ens. Curieux pays qui ne semble vivre que dans le passé et dans l'avenir, pays
dmgénieurs et d'archéologues, où Ton
trouve des stèles dans les tranchées, et où Ton évoque les dieux d'autrefois, au sifflement des locomotives. Peu de contrées ont plus de bizarrerie et de charme :
c'est déjà l'Amérique du Far-West, et c'est encore l'Orient.
Mais pour arriver il faut partir, et la chancellerie turque accumule les obstacles devant nous. Pourtant, nous mériterions quelques égards : mon camarade est chargé d'une mission; quant à moi, dépourvu de titres aussi sérieux, j'ai tout au moins l'honneur d'escorter un fonctionnaire. Mais à Stamboul la lenteur proverbiale des bureaucrates se complique de nonchalance asiatique et de fatalisme mahométan. Nos passeports, toujours promis, ne paraissent jamais, et nous attendons, traînant nos impatiences à la devanture des cafés. Chaque soir nous sommes accueillis par un spec-
tacle ironique : nos sacs de voyage en laine bariolée, faits pour se balancer au trot des mules et au pas rythmique des chameaux, pendent mélancoliquement à la traverse de nos lits. Le temps se passe; faut-il désespérer? Mais enfin voici l'enveloppe officielle; nous déplions les papiers couverts de cachets et de signes bizarres; et nous contemplons dans ces lignes indéchiffrables le « Sésame, ouvretoi », des pays mystérieux. Nos amis viennent nous donner la dernière accolade, tandis que, ému par l'offre d'un vieux pantalon, Paléologos, héritier des empereurs byzantins et gérant de notre hôtel, s'inchne sur notre manche en nous souhaitant mille féUcités.
Et cette nuit, il me semble que nous recevons d'autres adieux : ceux de Constantinop]e, la ville si vieille et si neuve qu'agitent tant d'ambitions et de projets;
et, du coup, j'entrevois la grande antithèse qui dominera tout notre voyage.
Pendant qu'un peu fiévreux je me retourne sur mon lit, des voix s'élèvent derrière la cloison. C'est une scène à deux personnages, un officier de Sa Hautesse, un réformateur venu d'Occident. Il s'agit de faire naître une Turquie nouvelle et de mettre l'Empire ottoman à la tête des nations européennes. Des lycées, des instituts s'élèveront dans l'ombre des mosquées, on nommera beaucoup de professeurs, on recrutera beaucoup d'élèves.
L'auditoire approuve, à l'unanimité; l'orateur s'échauffe, des formules m'arrivent, brèves comme les bouffées d'une machine partie pour le pays des contes bleus : « Progrès... l'école normale française, enseignement démodé... l'essor de la civilisation... la plus glorieuse œuvre du siècle... » Je m'endors avant la péro-
raison, d'un sommeil sans rêves; notre voisin songe pour moi.
Dès quatre heures, Faurore se glisse, pâle et froide, par les impostes de nos fenêtres. Les maisons de Péra sont encore silencieuses; au loin des chiens se disputent; leurs aboiements montent, sur un rythme presque régulier, et sonnent étrangement dans les rues vides.
Nous descendons vers le port, par un chemin qui s'enfonce à pic, tantôt raidillon, tantôt escalier. Stamboul est à notre droite, séparé de nous par la Corne d'Or et masqué par les constructions européennes. Les magasins sont fermés, des barbiers et des bouchers entr ouvrent nonchalamment leurs boutiques, des portefaix passent, courbés sous leur fardeau.
Une grille branlante nous laisse apercevoir un petit cimetière musulman : parmi les feuillages pleins d'araignées, les pier-
res barbouillées de vert s'effritent lentement sous la poussière du jour et l'humidité de la nuit, et rien n'est plus triste que cette clarté grise sur ces tombes.
La ville turque apparaît par moments dans l'ouverture des rues transversales.
La silhouette des mosquées s'enlève sur un ciel d'ardoise; au-dessus court une bande transparente et carminée, qui plus haut s'évanouit dans le bleu frais du matin. La brume violette qui teinte les édifices met aux collines lointaines une couronne d'améthyste. Les minarets de Sultan Méhémet, tout roses, sont comme faits de rayons et d'aurore. Aux angles des toits, à la cime des tours, le soleil met des touches dorées, et modèle d'une caresse la rondeur des coupoles.
Le jour grandit, et quand, parvenus au bas de la pente, nous atteignons le quai du port, Stamboul se montre d'en-
semble, sous un ruissellement de clartés.
Tout en haut, une demeure princière dresse sa façade d'étain fondu ; plus bas, une maison dont les fenêtres flamboient semble consumée d'un incendie intérieur ; les points de feu se multiplient : on dirait que d'un vol silencieux des oiseaux de flamme s'abattent sur la ville...
Le chemin de fer d'Anatolie a sa première gare dans le bourg d'Haïdar-Pacha ; un vapeur va nous y conduire ; mais comme il n'accoste pas, nous devons, pour le joindre, prendre un canot. Nous passons dans une sorte de rue parmi d'énormes prismes en tôle boulonnée. Les caissons de droite supportent le pont qui traverse la Corne d'Or, ceux de gauche servent de base à l'embarcadère. Entre ces murailles de métal la fraîcheur est humide et obscure, et les rames tombent avec un bruit mat dans l'eau pesante.
s UN MOIS EN PHRYGIE.
Très vite nous arrivons au bureau : il y a là tout un village flottant, une vingtaine de boutiques dont les auvents abritent un passage obscur, et dans la pénombre éclatent quelques notes bruyantes, le fez rouge des employés, la chemise rose d'un marchand, l'étalage multicolore d'une fruiterie.
Maintenant le paquebot nous entraîne vers l'autre rive du Bosphore. Les plans du paysage se meuvent avec des yitesses inégales, et se fuient, et se poursuivent comme en un décor à transformations :
la tour cylindrique de Galata, les maisons quadrangulaires, la Banque ottomane, imposante et lourde, glissent à travers les cordages des navires à l'ancre, disparaissent, puis reparaissent pour se voiler de nouveau.
Nous voyageons dans un kaléidoscope de trois lieues, dont les pièces oscillent et
se déplacent à chaque secousse du vapeur.
Le palais royal, tout près de la mer, est maussade et grisâtre, avec ses fausses colonnades de style empire. Par devant, sur la grève terreuse, des soldats en miniature, une école de clairons, stridente dans l'air sonore et cristallin. Au fond, les grandes mosquées, en ligne théâtrale, que rompent à diverses hauteurs les dix minarets de Sultan Achmet et de Sainte- Sophie. Ils s'enfoncent un instant derrière les bâtisses, puis surgissent encore une fois, et dans un élargissement progressif de l'horizon, tous les détails aperçus précédemment reviennent, se disposent à leur place, et Constantinople nous révèle sa splendeur entière avant de se perdre dans le lointain. A droite, Galata, toute dorée sous les brumes matinales, où s'a— mortissent les couleurs, modèle par larges masses les cubes de ses magasins et les
coupures rigides de ses rues. A gauche, Stamboul, frappée d'aplomb par le soleil, s'aplatit et s'allonge en fresque sur le bleu grisâtre de l'occident. Près de nous, le Bosphore roule de la lumière, et sous le chatoiement des rayons qui nous font presque fermer les yeux, les vagues restent opaques, d'un azur laiteux et blanchâtre, avec des traînées roses, venues on ne sait d'où. Nous frôlons presque une tartane, si lente qu'on ne la voit pas s'avancer, et, songeant aux vieux contes arabes, je me demande quel enchanteur a figé ces flots paresseux pour emprisonner la capitale d'un ennemi.
La cloche du chemin de fer me rappelle à la réalité. La gare est sur le rivage, tout près del'estacade. On s'installe sans trop de peine, dans une grande confusion de douaniers, de paquets, de caisses et de femmes voilées. Les wagons paraissent
propres; toutes les pancartes sont rédigées en turc et en français, mais dans un coin se dissimule l'estampille du constructeur allemand.
Les premières stations ont toute la banalité d'une banlieue européenne; çà et là pourtant s'enfoncent quelques jardins étroits et réguliers, à l'orientale. Les arbres sont admirables : les cyprès du grand cimetière descendent sur la colline de Scutari, en masse compacte d'un vert noir; les platanes lancent très baut des fusées et des gerbes de brancbages; les peupliers se balancent, et dans leur feuillage à deux teintes, le frisson de la brise fait courir des blancheurs inattendues.
Un gros Turc à ceinture ponceau et à casaque rose s'avance gravement sur un âne minuscule; une femme, assise auprès d'une fontaine ogivale, écoute la chanson de la cruche qui s'emplit.
lî UN MOIS EN PHRYGIE.
Les jardins maraichers se font plus nombreux; ils sont entourés de clôtures barbares, des piquets dont la base se perd dans des broussailles enchevêtrées. Des norias grincent, de longues perches s'abaissent et se relèvent au bord des puits.
Le sol ameubli est divisé en petits compartiments, sortes de godets où l'eau séjourne. Des huttes de paille s'aplatissent au coin des champs ou sont portées par quatre pieds grêles. Des tomates remplissent des hottes jetées à l'aventure et s'empilent dans des réservoirs en planches... Par moments le regard va jusqu'aux îles des Princes, enveloppées de lumière et piquées de points brillants.
Le paysage rappelle certains sites d'Italie, avec moins de vie et plus de tristesse.
Un grand bois d'oliviers s'étend sur le rivage, et je retrouve l'harmonie bien connue, mais toujours exquise, de ces
trois teintes atténuées, le bleu du ciel, le gris ardoisé des arbres et l'azur mat de la mer.
Voici de nouveau les jardins, mais ils s'espacent et finissent par disparaître, et se perdre dans la plaine solitaire. Les haies, les cabanes, les carrés entourés de rigoles cessent de nous accompagner aux deux côtés de la voie. La campagne est silencieuse, et pourtant il semble qu'en se retournant on apercevrait encore la silhouette de Sainte-Sophie. Ge contraste, quoique bien connu, saisit toujours, quand on quitte Constantinople. Nos capitales d'Occident réagissent sur le pays d'alentour, et le façonnent au gré de leurs besoins ; mais Stamboul est un organisme monstrueux et simple, et la ville se dresse dans la plaine avec l'imprévu d'un campement barbare à la lisière du désert.
Ge matin le désert est assez aimable, et,
bien que sauvage, la nature reste gracieuse. La clarté blonde revêt des landes blondes comme elle, une brume azurée remplit les creux et adoucit les contours.
Des arbres poussés trop vite dans la cbaleur et l'humidité se pressent pour défendre contre les ardeurs du jour leurs feuilles molles et jaunâtres. Au bord de Teau s'alignent des pêcheries, petites logettes qui posent sur trois perches entre-croisées.
Le flot qui déferle prend sous le ciel brouillé l'aspect gras et luisant du jade.
Plus loin la mer s'étale avec des reflets aveuglants, et à deux lieues d'ici, un troismàts immobile semble une mouche sur une plaque de métal. A l'horizon, les montagnes de Bithynie sont voilées de lumière, et s'estompent dans une teinte azurée, où transparaissent le vert des feuillages et le brun rosâtre des labours.
Par moments un hameau, qu'on devine
à peine sous les sycomores. Les branches ont des souplesses de lianes, les feuillages retombent en guirlandes, et dans ce fouillis les maisons sont presque invisibles; mais on aperçoit les barques fines qui s'allongent côte à côte, sous les arbres.
En regardant ce paysage, une inquiétude vague occupe l'esprit, un ressouvenir se cherche et n'arrive pas à s'exprimer.
Puis soudain la lumière se fait. Cette Turquie d'une élégance maniérée et presque conventionnelle, c'est le pays des vieilles estampes et des Orientales. On évoque aisément dans ce décor d'opéra-comique les personnages de Victor Hugo, heiduques, sultanes, muezzins et icoglans.
Bientôt d'ailleurs l'imagination n'a plus à travailler, et le spectacle se complète de lui-même. A Héréké le train s'arrête sous un berceau de verdure. Toute la population est là pour nous contempler.
Le chemin de fer est ancien déjà, mais les Asiatiques ne se lassent guère, et la source des jouissances n'est pas encore épuisée.
Grecs et Ottomans fraternisent à l'ombre protectrice de la locomotive. Il y a là des chrétiennes à traits réguliers et un peu lourds, avec, dans les cheveux, un nœud rouge qui relève la pâleur ambrée du teint.
Des musulmanes juchées sur des socques de bois se tiennent à quelque distance, nullement effarouchées. Pourtant une étrange créature reste adossée au chambranle de sa porte, les yeux agrandis par le khôl, les jambes prises dans un caleçon rose et collant, les pieds nus sur de hauts patins à rosettes multicolores, Tair sauvage et hiératique d'une idole. Plus près de nous un être de sexe indécis, vêtu de larges pantalons bruns, agite ses cheveux gris qui broussaillent sous une calotte de drap rouge. N'est-ce pas un vieux pâli-
kare déguisé en femme pour dépister la police du Sultan ?
De Nicomédie je n'ai gardé que le souvenir d'une antithèse. Des tableaux contradictoires surgissent aux deux côtés de la voie. A droite, la foule malpropre se rue dans un tourbillon de suie vers la pitance malsaine du buffet. A gauche, sur la colline arrondie, parmi les cyprès, des maisons turques étagent dans la verdure leurs murs plats, leurs fenêtres à grillages et leurs silhouettes bizarres de chalets exotiques. Et je ne sais pourquoi elles me paraissent si étranges, si lointaines, si fermées à nos sentiments et à nos idées, dans leur calme décor de cimetière.
Le chemin de fer quitte enfin la côte, et s'engage dans l'intérieur. Nous parcourons la plaine de Bithynie, et tout de suite les premiers paysages aperçus font lever
dans ma mémoire un essaim de souvenirs.
J'ai déjà traversé ce pays d'enchantement, le plus doux peut-être qui soit dans la douce Anatolie, ces campagnes fertiles, ces montagnes boisées que rafraîchit le frisson des eaux vives et des brises marines. Quand les Osmanlis arrivant du steppe s'établirent à quelques lieues d'ici près de l'Olympe asiatique, ils durent se croire en paradis. Mahomet n'avait pas rêvé de jardin plus voluptueux pour les houris de son harem céleste. On put espérer alors que la dureté des envahisseurs allait s'adoucir, et qu'un rayon de poésie descendrait sur ces têtes étroites.
La transformation s'arrêta : les compagnons d'Othman et d'Orthogroul n'enfautèrent que des soudards incapables de rien inventer et de rien comprendre.
L'art, la littérature ne furent pour eux qu'un butin de guerre, qu'ils arrachèrent
aux vaincus, et ne surent pas même conserver. Du moins ce peuple de barbares a-t-il laissé derrière lui les monuments de Brousse, et cette merveille de la Mosquée verte, où se reflète encore la grâce des campagnes bithyniennes. Il faudra toujours beaucoup pardonner à ceux qui combinèrent le dessin de ces voûtes et l'agencement de ces faïences, et marièrent, presque aussi bien que dans la nature, le vert tendre des feuillages et l'azur glauque des étangs.
Aujourd'hui toutes ces images me font cortège et m'apparaissent dans le cadre des champs cultivés. Notre wagon s'enfonce bientôt au milieu des arbres et des plantes; la végétation monte à l'assaut des talus, et ondule en fleuve calme et débordé. Si l'on regarde bien, on aperçoit des fruits sur toutes les branches.
Les pommiers, les poiriers, les cerisiers,
greffés jadis dans les jardins de Nicomédie, se sont multipliés peu à peu, et le verger est tout doucement devenu forêt vierge. Les Turcs n'ont plus maintenant que la peine de récolter, comptant sur l'incendie pour ménager des clairières.
Çà et là des troncs dénudés d'où pendent en manteau des lianes rousses, montrent que les flammes ont fait leur office. Mais elles ne peuvent rien contre cette inépuisable fécondité.
Nous marchons ainsi pendant une heure environ, puis le train s'arrête. Il doit y avoir là quelque village, et sans doute une gare. Un gros monsieur à nez bulbeux et à fez rouge affirme que nous sommes à Sabandja; pourtant, de ma portière, je ne vois que le frémissement des feuillages ; et les sifflements de la machine passent dans la campagne comme les cris d'un oiseau voyageur. Mais à cet appel, tout
un petit monde sort du fourré, c'est une Turquie de Lilliput, quarante ou cinquante garçons et filles dont le plus âgé a huit ans, avec des bonnets écarlates, des chemises de cotonnade imprimée, les pieds nus, des cheveux qui frisent et des yeux qui brillent. On s'accroche aux poignées de cuivre, on grimpe, et on nous vend dans des paniers les fruits qu'on vient de cueillir. Les poires et les pommes s'entassent dans les filets, et les pêches trop mûres dégouttent lentement sur le drap des coussins. Tous nos compagnons sont à la fête, ingénieurs et négociants des premières, employés des secondes, €t, dans les troisièmes, les manœuvres à trogne de bandits qu'on nomme ici les banabaks. Une corbeille vendue, d'autres la remplacent, et j'en découvre encore une trentaine qui s'alignent derrière un buisson. Mais à la longue on se rassasie, et
les clients se lassent, si les marchands sont infatigables. Aussi les voix deviennent douloureuses, et les poitrines se gonflent de sanglots ; une gamine cherche partout un acheteur, et crie en retenant ses larmes. Puis elle s'embarrasse, trébuche, et pleure au milieu de ses poires répandues.
De nouveau le paysage est silencieux. Nous courons maintenant sur un remblai, au bord d'un lac. Des hauteurs rougeâtres et tachées de buissons se reflètent dans Teau plombée. Entre la silhouette des collines et leur image s'allonge une marge d'un bleu clair et cru. Près de nous l'étang devient marécage, les roseaux pointent à la surface, des bœufs sommeillent dans la vase fraîche, et des buffles, la tête renversée, les cornes horizontales, rêvent paresseusement, avec deux filets d'argent aux naseaux.
Nous avons quitté Constantinople de-
puis plusieurs heures, et cependant nous sommes presque au niveau de la mer. Il semble que le chemin de fer n'ose aborder le plateau anatoliote. Nous le voyons à notre droite qui se dresse d'un seul jet, en grande chaîne compacte et couverte de bois. La ligne de faîte est horizontale, sans échancrures ni sommets. Çà et là, parmi les masses rondes des feuillages et l'ombre bleue des clairières, un arbre brûlé étend ses branches nues. Progressivement la hgne quitte le centre de la plaine, et tout d'un coup, par un défilé qu'ouvre le Sangarius, le train s'engage au cœur de la montagne.
La gorge est majestueuse, mais sans trop de sauvagerie. La rivière coule dans un lit assez large, où se penchent les branches légères des sycomores, des noyers et des saules. Depuis longtemps elle s'est ouvert un passage, et les traces
du cataclysme sont maintenant presque effacées. Des terres et des broussailles ont comblé les crevasses et adouci les escarpements. Pourtant des lames de pierre, taillées en dents de scie, partent du sommet et descendent jusqu'à nous.
L'ombre des cimes est pénétrante et froide, et très haut par T entre-bâillement des vallées secondaires on voit des pics se dresser dans une gloire de soleil.
Après ce défilé, nous en traversons d'autres, moins beaux, mais plus effrayants.
Les rochers resserrent leur étreinte; la voie saute d'une paroi à l'autre, cherchant une corniche pour s'y appuyer; le train ralentit sa marche et siffle longuement.
Accoté à la portière, le cou tordu, je regarde la muraille vertigineuse, où s'accrochent quelques pins. Tout le paysage se renverse devant mes yeux, la falaise devient précipice, les arbres qui montent
semblent balancer leurs feuilles dans le vide, le convoi glisse au-dessous des rails comme une mouche au ras d'un plafond, et je suis saisi par la crainte folle d'une chute dans le ciel.
Les vallées supérieures sont plus larges, mais quelle maussaderie ! A droite, des collines de forme vulgaire, hérissées de broussailles, et couvertes d'une herbe rare et jaune. A gauche, la chaîne, plus éloignée, se profile avec quelcpie hardiesse, et ses dentelures se nuancent de bleu clair. Dans l'intervalle, une campagne plate dont les chaumes se dessèchent et dont les arbres sont noirs et terreux.
Entre les berges du Sangarius, le vent d'orage soulève des nuages de poussière.
Par intervalles, les montagnes se rapprochent. Ce sont des mornes désolés, bruns ou bleuâtres, avec des strates qui tombent verticalement, droites comme un tran-
chant de sabre. Un moment la rivière est presque barrée, tout un pan de la falaise a roulé jadis dans les eaux bouillonnantes.
Personne sur la route, le temps s'alourdit, et le ciel se charge de plus en plus. A Lefké, cette tristesse de la nature devient opprimante. Plus de cimes, ni de plaines, mais un immense champ de débris, un paysage d'ossuaire; le sol sans consistance n'a pu résister aux torrents et aux pluies, il s'est raviné de toutes parts, et l'on ne voit plus qu'un amas de formes émoussées, des spectres vagues et grisâtres qui surgissent aux quatre coins de l'horizon. On croirait être une fourmi perdue dans un sentier plein d'ornières. Près de la voie, un petit cimetière musulman résume toutes ces laideurs. Les tombes, faites de grosses pierres et entourées de cailloux, sont dignes d'une tribu de Peaux-
Ronges. Les vieux cyprès, étêtés par les ouragans, ont à peine figure d'arbres, et, dans le feuillage poudreux, les branches se tordent comme un paquet d'énormes vers.
Cette vision de cauchemar nous poursuit quelque temps; mais à la longue, sans que rien change, tout s'embellit. L'aprèsmidi touche à sa fin, et dans le crépuscule les ensembles se composent, les contours se font plus moelleux, tout se pénètre de lumière, les pentes grises se teintent de rose et de violet : où l'on a laissé de la boue, l'on retrouve des pierreries. La paix du soir est exquise, et les employés eux-mêmes s'y abandonnent, car notre train s'attarde longuement à Biledjik. La ville est assez loin, derrière les montagnes. Elle eut autrefois un certain renom artistique, et l'on y tissa longtemps ces velours dont les contrefaçons encombrent
les bazars de Stamboul. Quelcpies habitants se sont installés près de la station, dans une vallée humide et profonde. Les jardins font au milieu des pentes dénudées une corbeille de verdure. Les feuillages sont denses, et Ton n'aperçoit dans ce fouillis d'autre chemin que les rigoles.
C'est un amas de petits aqueducs, de réservoirs, de noyers et de figuiers avec des mûriers nains blottis par-dessous. Nous découvrons tout cela de haut, car le train s'élève sur des viaducs métalliques, et à travers les poutres entre-croisées l'œil plonge sur les toits et dans les cours du village turc. Puis des tunnels, plusieurs tranchées au milieu des masses terreuses. La coupure a la netteté des sections géologiques, et sur les talus des lits d'argile dessinent de longs rubans bleuâtres.
Le spectacle se modifie encore, quelques détails nouveaux apparaissent; on
les néglige, mais ils reviennent, se combinent, se gravent dans l'esprit, et finissent par composer un tableau. Cette image, quoique déplaisante, il faut la noter au passage, car durant des semaines elle va nous obséder. C'est elle qui sert de fond à toutes les scènes de la vie phrygienne, on la rencontre à chaque tournant de la route, et elle fatigue la mémoire quand le soir venu on s'abandonne en fermant les yeux. Exaspérante pour le touriste, elle est précieuse pour le géographe, car elle résume en quelques traits les aspects essentiels delà région. D'Eski- Chéhir au Taurus, nous trouverons cent fois le même paysage, et il ne vaut ni par la grâce, ni par la grandeur. Quand on vient de l'Ouest ou de l'Est, qu'on songe à l'exubérance folle des jardins smyrniotes ou aux splendeurs désolées du steppe lycaonien, on dédaigne ces plaines
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qu entourent des collines trapues. Point de sommets; le voyageur hésite à se croire dans les montagnes; toutefois la vivacité de l'air, la fraîcheur des eaux, les sauts brusques de la température, donnent la sensation constante qu'on est très haut, presque dans les nuages. Les arbres sont rares, les feuillages pâles, des champs de blé s'allongent indéfiniment.
Ce pays maussade a pourtant sa poésie :
une sorte de monotonie puissante et lourde. A le parcourir on comprend mieux la civilisation phrygienne, on revoit ces paysans enthousiastes, qui furent les initiateurs de la Grèce. Ici retentirent jadis de rudes chansons que recueiUirent les musiciens de Lesbos et d'Athènes. Les précurseurs de Terpandre, d'Olympos et d'Eschyle travaillèrent dans ces guérets et poussèrent leurs troupeaux dans ces pâtu-
rages. Et de là vint aussi un grand souffle de dévotion qui pénétra Tâme hellénique.
Ces montagnards, vivant si près des dieux, savaient les respecter et les craindre. Ils répudiaient les curiosités sacrilèges des artistes et des philosophes, et voulaient épargner aux Immortels l'outrage d'une adoration trop directe. Les inscriptions que nous allons déchiffrer sont consacrées à des êtres redoutables et vagues, le très saint, le très juste. Cette religion si ardente n'a presque point de mythologie. Deux ou trois figures indécises remplissent tout ce Panthéon, et au sommet on devine Cybèle, celle qui fait germer les épis, et qui dans le crépuscule parcourt les plaines, tenant deux lions à la main.
Cybèle, c'est la terre généreuse et pesante dont les sillons jaunes fuient aux deux vitres de notre wagon; et les Phrygiens eurent raison de la vénérer, car elle
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les fit puissants et riches, et ce soir encore, quand on traverse les champs pleins de vanneurs, la poussière des blés monte et blondit aux rayons du soleil couchant, et parmi ces ors répandus. Ton croit prescpie assister au prodige que rêvait le vieux Midas.
Tandis que nous songeons, la nuit s'avance. C'est à travers l'obscurité grise que j'aperçois à Boz-Euïuk une scène insignifiante et pourtant inoubliable. Ici tout le monde est sorti du village pour la moisson. Sur un tertre qui semble artificiel, une tente carrée surveille la plaine.
Au pied s'amassent des huttes faites d'un toit en torchis et de quatre poteaux. Un feu s'allume, pâle dans la clarté du crépuscule. Des briquetiers travaillent près d'un marécage, et les prismes de boue sont rangés sur la rive. Des femmes immobiles comme des statues nous regar-
dent passer : leur vêtement épais tombe droit de la pointe des seins jusqu'à terre. Qu'y a-t-il de changé ici depuis cinq mille ans ? Ces prunelles claires n'ont-elles pas vu défiler les Immortels de Darius et la phalange d'Alexandre?
Les ombres s'épaississent, l'assoupissement nous gagne, notre pensée flottante se rythme aux cahots du train, et y cherche instinctivement une mélodie.
Soudain des cris, la secousse d'un arrêt brusque. A droite, dans le noir, s'étend une nébuleuse étoilée de lumières plus brillantes, c'est Eski-Chéhir. On descend, quelques images rapides se succèdent devant mes yeux : sous un falot, un gendarme brutal qui vérifie le grimoire de nos passeports; autour d'une place raboteuse, des maisons tout en vitres, et éclairées comme des lanternes ; sur une route droite et bien entretenue, une crevasse
béante qui se creuse en précipice; dans une buvette, des chromos et des flacons qui scintillent; un escalier de sapin dont les marches craquent;' puis tout s'anéantit dans les ténèbres d'un sommeil profond.
ESRI-GHÉHIR.
Dès Faurore le jour entre à flots dans notre chambre. Nous occupons à l'angle de la maison une pièce qui surplombe le rez-de-chaussée. Les quatre fenêtres, les lattes disjointes du plancher et des murs laissent passer la bise. Les cloisons crépies à la chaux sont maintenues par une charpente de bois brut. L'aspect est celui d'un chalet suisse, avec moins de propreté.
Autour de nous, la plaine vaste et déserte ; à l'horizon, des montagnes basses.
Le chemin de fer, le télégraphe, les chaussées coupent le paysage en traits rigides.
La gare est considérable, et son importance ne doit pas surprendre. Eski-Chéhir est une étape nécessaire quand on aborde FAnatolie par le nord- ouest. Quiconque vient du Bosphore doit s'arrêter ici, et la voie que nous parcourions hier prolonge directement la ligne de T Orient-express.
Dès le onzième siècle c'est àDorylée, dans cette plaine, que Godefroy de Bouillon rencontra et défit les troupes du Sultan.
Ij'importance de cette situation tient surtout à la grandeur de Constantinople, car d'elle-même l'Asie Mineure s'incline vers l'Occident. Les fleuves d'abord, puis la mer forment une route naturelle qui va de Phrygie en Attique , en passant par les golfes de Smyrne et de Milet.
Eski-Chéhir pourra supplanter ses antiques rivales, mais jamais elle n'égalera leur beauté. Aujourd'hui, c'est encore une ville dans l'âge ingrat; partout des ioco-
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hérences. Le quartier qui a voisine la station sent l'atelier et le campement. La route est caillouteuse; des charpentes inachevées semblent des cages vides ; les maisons assez curieuses, ornées d'encorbellements et de frontons, perdent leur enduit et montrent la teinte boueuse du pisé. Des cabarets s'ouvrent à droite et à gauche, des lampes carcel balancent dans un bazar leurs abat-jour de porcelaine; des enseignes sollicitent l'attention en un français douteux : « Restaurent, Hôtel intemazional, Café d'Urope. »
Nous arrivons au Poursak-Tchaï, qui roule entre des saules ses eaux blanchâtres; sur la rive, une roue noire tourne lentement. On traverse un pont pour gagner le bazar, et tout de suite on se retrouve en Turquie. Dans la rue étroite et fangeuse, au milieu des cris, les ânes se bousculent
et font sonner les balances accrochées à
leurs bâts. Des femmes en sarrau bleu, avec, par-dessous, un paquet qui arrondit leur échine, s'avancent lamentables comme des bêtes estropiées. Des gamins portent enfilés sur un bâton des pains en anneaux flexibles. A gauche, sous un hangar plein de hurlements, des robinets en cuivre s'alignent au bas de la muraille, et cinquante banabaks déguenillés piétinent dans Teau chaude. Nous reprenons la voie principale qui se rétrécit encore, et se transforme en galerie. La toiture, très élevée, est faite de charpentes où se jouent la lumière et les ombres, et de larges fenêtres découpent sur le ciel des carrés bleus. A hauteur d'appui c'est le bric - à - brac des boutiques orientales, grands bocaux de verre, flacons coiffés de bouchons coniques et contenant des Uqueurs à teintes fausses; selles turques bariolées de rouge et de bleu, serties de
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coquilles et ornées de glaces rondes ; harnais qui pendent en lanières au plafond du magasin; aiguières de cuivre jetées à Faventure; cadavres d'animaux qui bâillent le ventre ouvert; babouches entassées en monceaux, enfilées en guirlandes, ou accrochées à la devanture, comme une grappe de piments écarlates.
Nous traversons dans une flambée de soleil une petite place égayée parle bruissement d'une fontaine, et à moitié remplie par un kiosque branlant. Tout autour, des horlogers travaillent, environnés de leurs verrines. De nouveau les toitures se joignent et couvrent le chemin, mais quelques mètres plus loin on débouche en plein air, sur un espace vague piétiné par les chevaux aux jours de marché.
Une halle s'allonge à droite ; elle est insignifiante, mais contre un pilier je découvre un vrai bijou.
Ce n'est pourtant qu'un cippe phrygien de basse époque et de travail grossier.
Sur le champ quadrangulaire, en faible relief, sont figurés des ustensiles, une fiole, des ciseaux, le cadre d'un métier, un miroir. Cette naïveté touchante prolonge jusque dans la mort les intimités de la vie. Le couronnement a la forme d'une coquille, l'épitaphe est eu grec, et rédigée par un Romain, Lucius Pulcher; plus bas courent, en fine broderie, des caractères orientaux. Les conquérants ont pris possession de la tombe et l'ont changée en fontaine. Près du bassin se balance un gobelet de métal retenu par une chaînette ; une plante grimpante laisse pendre sur les sculptures une touffe de feuillage, et tout en haut un gamin dort paisiblement sur ses bras croisés. L'ensemble est d'une grâce énigmatique et piquante. Il peut enchanter un artiste et
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faire réfléchir un archéologue. Quatre civilisations ont mis leur empreinte sur cette stèle. Elle est phrygienne, grecque, romaine et ottomane. Banale à l'origine, elle doit son charme à la rude main des jnaçons turcs. Les merveilleux ornemanistes que ces Orientaux; pour ennoblir les choses, ils n^ont qu'à les mutiler.
Nous avons déjà parcouru deux villes qui sont nées. Tune près de la station, et l'autre autour du bazar, et cependant nous n'avons pas atteint la véritable Eski- Chéhir. Il nous faut encore traverser un quartier officiel dont les façades silencieuses bordent une avenue de saules. Ici demeurent des négociants, des entrepreneurs et des missionnaires. Au bout de l'allée, les maisons turques s'élèvent sur les premières déchvités de la montagne. En bas de la pente, un ruisseau marque la limite, et là sont rangés, à por-
tée des Asiatiques et des Européens, la poste toute barbouillée de bleu, la caserne, le konak ou préfecture, qui, avec son crépi blanc, ses arabesques, ses fleurs peintes et ses frontons arrondis, a F air d'une gigantesque boîte à ouvrage. Derrière ce décor gouvernemental on distingue lés djamis, c'est-à-dire les mosquées, minarets cerclés de faïence et couverts de cônes en fer-blanc. J'entrevois aussi quelques ruelles sombres et sales où, paraît-il, les Occidentaux sont fort mal accueillis. Il y a quinze jours, des infidèles ont été reçus avec des injures et des horions. Du moins on nous l'affirme, et nous le croyons, sans risquer l'aventure. Nos affaires sont à deux pas d'ici chez le gouverneur, le kaïmakam. Mais il déjeune, et ne reviendra pas avant une heure. Nous savons assez de turc pour comprendre : toute notre après-midi est libre.
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Profitant de ce loisir, nous allons visiter des compatriotes, les Pères Assomptionnistes. Leur maison, trèslongue, est toute neuve et fort mal distribuée. Après quelques coups de sonnette, des pourparlers, et un voyage inquiétant sous des plafonds trop bas, on aboutit, sans comprendre comment, dans une galerie vitrée. Est-ce une véranda orientale, ou un corridor de cloître? Les deux à la fois. Dans le mur de droite les portes des chambres s'ouvrent avec une régularité monacale; à gauche, un divan fait de vieilles caisses et couvert de toile bise semble une concession aux nonchalances asiatiques. Mais on ne s'alanguit pas sur ces rudes coussins. Les maîtres de céans dédaignent les délices de la sieste. Ils sont là comme des soldats en campagne, et il y a quelque chose de militaire dans la courtoisie simple et large de leur ac-
cueil. Si l'on est lassé en Europe par les allures ultramontaines de notre clergé, qu'on vienne ici pour se réconcilier avec l'Église. Dès qu'ils quittent la France, nos prêtres sont Français autant que nous. A leur insu même, ils observent et ils comparent ; la variété des sectes leur enseigne la tolérance, et aux jours de persécution, ce n'est point à Rome qu'ils demandent un appui. On Ta dit depuis longtemps et avec raison, les meilleurs patriotes sont les exilés. Je me rappelle un Père de Jérusalem qui ne dissimulait point son enthousiasme pour Gambetta. Ce religieux pourrait donner la main à nos Assomptionnistes .
Chacun d'eux est bien de son pays et même de sa province. Le directeur, un Méridional à tête bouclée, énergique et fin, mesure ses expressions et craint de se compromettre. Le Frère, une figure de Savoyard taillée en quatre coups de serpe,
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a dans son regard calme le reflet des glaciers alpestres. Il est allé en Orient parce que c'était Tordre, et parle turc parce qu'on le lui a commandé^ mais ne connaît pas la colonie européenne; c'est l'affaire des supérieurs. Un Père, Alsacien, les yeux bleus et les cheveux en brosse, promène dans toute la maison sa robuste allégresse d'homme bien portant. En quelques mots il nous fait son histoire.
Dès le début il a voulu se donner et se dépenser, cherchant partout le péril; il est resté trois ans à PhilippopoU; mais la Bulgarie est trop civihsée. « Je comptais, dit-il, catéchiser les nègres; on m'a envoyé chez ces gens-là ; après tout, ils sont assez sales pour me satisfaire. » Son grand chagrin est la victoire de la Prusse; mais vienne une guerre, il saura bien étourdir quelques ennemis, sans les tuer. Salir sa
soutane serait criminel ; la retrousser, à la
bonne heure; et ce Turpin du dix-neuvième siècle termine sa phrase par un franc éclat de rire. Dans cet esprit simple et fort aucune impression triste ne demeure; un flot de gaieté vient aussitôt qui submerge et enlève tout. La merveilleuse machine qu'un homme d'action dans cette société mal faite, où les difficultés sont plutôt un stimulant qu'un obstacle! Et qui d'ailleurs arrêterait des moines convaincus, ces ambitieux qui ne connaissent plus r amour-propre, qui jamais ne doutent de leur oeuvre, et qui chaque soir se reposent, confiants dans une aide supérieure, et satisfaits du chemin parcouru?
L'Église est une grande pohtique. A ses serviteurs elle donne les joies du travail et garde pour elle le profit, sans que jamais ils réclament, et c'est justice, car ils ne sont point dupes. La peine emporte sa récompense, et la douceur de la réus-
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site est bien fade quand on ignore les joies de l'effort. Nos Assomptionnistes n'ont point un regret. Je ne sais même s'ils ont un désir. Qu'importe au fond la victoire ou la défaite? S'ils triomphent ici, ils iront ailleurs chercher de nouveaux adversaires.
Mais cette heure n'a pas encore sonné, la tâche est eacore bien dure pour ces religieux, et l'on trouverait difficilement région plus inhospitalière. La plaine est fouettée par les vents d'hiver, et le thermomètre tombe quelquefois à trente degrés au-dessous de glace; les habitants restent des mois dans leurs maisons, accroupis sur des braseros. Quoique la campagne soit plutôt sèche, des marécages s'étendent sur la route d'Angora, et leurs miasmes corrompent l'atmosphère, la fièvre règne en permanence, et la quinine en a difficilement raison. Il
faut se défier des sources si Ton craint les douleurs d'estomac; les gens avisés recueillent l'eau thermale et la laissent refroidir. La population est digne du pays, très âpre et peu morale. La construction du chemin de fer amène ici une foule d'aventuriers, légers d'argent et de scrupules. Ce coin d'Asie Mineure fait penser aux placers de Californie. On ne se bat pas toujours, mais on lutte, on s'enivre, et on s'injurie dans tous les idiomes de la création. Au milieu de ce chaos, les Pères se multiplient : ils soignent les malades, consolent les mourants, enterrent les morts et répartissent les héritages. Utile en tout temps, leur aide est nécessaire quand vient une épidémie, et le kaïmakam lui-même avoue qu'il ne peut rien faire sans eux. Uscourentla campagne, causent avec les laboureurs, et leurs plaisanteries égayent jusqu'au charretier musulman.
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Peu à peu leur école se remplit, ils enseignent sur un petit harmoni-flûte quelques chansons patriotiques ; les enfants se laissent tenter par la pompe des distributions de prix et l'éclat des reliures. Les livres passent de main en main, on se les montre dans les familles, on fait réflexion qu'en face, chez les schismatiques, les lauréats n'ont qu'un citron. Lentement le cercle d'influence s'agrandit, et quand je passe devant les études, aux heures d'exercice, je reconnais parmi les hurlements la langue de Bossuet et de Voltaire.
En quittant le prêtre catholique, il faut voir le négociant juif. Les deux visites se complètent. Ces deux hommes si différents ont toutefois quelques points communs, et par des moyens opposés ils travaillent à la même œuvre. Ils sont en Asie Mineure des intermédiaires indispensables, et sans eux tout ce pays s'émietterait en castes
OU en sectes jalouses. Le monastère et le comptoir sont presque côte à côte, dans cette zone neutre qui avoisine le quartier turc. En quelques pas nous arrivons chez M. Moyse et nous y trouvons bon accueil.
Ici plus de murailles nues et de sièges rudimentaires, mais un luxe violent et peu confortable. Le trafiquant anatoliote ne demande pas à ses meubles de lui servir; ils sont pour lui un placement, une réclame ou un objet d'échange. Le temps n'est pas loin où les Grecs de Marseille mettaient au cou et aux oreilles de leur femme une partie du fonds social. Je ne sais si notre hôte a des pierreries, mais sa maison est pleine de tapis persans, de velours de Brousse et de faïences, mêlés à des lampes carcel, à des chromos et à des tentures d'un vert scandaleux. On ouvre, pour nous faire honneur, plusieurs salons en enfilade, qui n'ont pas vu le jour
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depuis longftemps. La famille les respecte et vit dans une sorte de hall ouvert qui se termine en balcon sur le jardin. Les arbres tenus bas font devant nous un plancher de verdure. Au-dessous, on entrevoit des allées sablées, des bassins et des parterres entourés de briques. Les cigognes solennelles claquent du bec sur les terrasses voisines. Derrière nous, dans l'intérieur, tournent des escaliers obscurs, et j'aperçois au deuxième étage les bottes d'un dormeur étendu sur un divan.
La conversation s'engage, en français, avec çà et là quelques phrases grecques, lorsqu'on s'adresse à la maîtresse de maison. Nous parlons du pays et de ses ressources; M. Moyse, qui n'en ignore aucune, les met toutes à profit : il fait extraire et polir l'écume de mer, il fabrique de la limonade gazeuse pour ceux que rebute l'eau malsaine du plateau.
Rien ne lui échappe, et F attention qu'il porte aux statues antiques n'est pas simplement delà curiosité. Un tel homme est précieux pour les voyageurs : par intérêt ou complaisance il sert de consul à quiconque n'en a point. Il nous indique les routes, les moyens de transport, et termine par quelques histoires de voleurs plus terrifiantes que vraisemblables. Nous écoutons avec un scepticisme indulgent.
Dans tout pays, les naturels veulent frapper l'imagination des visiteurs, et posséder une bande de brigands est une gloire comme une autre.
Ces contes bleus nous laissent indifférents, mais des obstacles plus sérieux nous arrêtent. Il ne fait pas bon parcourir une région qui se transforme. On vit ici dans l'attente du chemin de fer, qui bientôt pénétrera jusqu'au centre de la Phrygie ; aussi les chevaux sont rares
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et les voitures introuvables : les bêtes de somme portent les rails, les guides piochent dans les tranchées, les interprètes sont commis aux écritures. Tandis qu'à Smyrne Torganisation d'une caravane durerait quarante -huit heures, elle nous prend ici une semaine et n'aboutit pas. Que de pourparlers, que de promenades dans les ruelles, d'ascensions dans les escaliers sales où résonnent des savates effarouchées ! Nous sommes bientôt la fable d'Eski-Chéhir, et nous laissons sur notre passage des traînées d'espérances, de convoitises et de déceptions. A chaque borne un malandrin nous attend pour nous offrir des services douteux ou une bête éclopée. On fait près d'une mosquée l'essai de nos montures : elles galopent lourdement, talonnées par un grand diable à babouches jaunes, et le minaret semble contempler avec tristesse cette pa-
rodie de Delacroix et de Fromentin. Enfin tout est prêt, nous partons... et nous rentrons aussitôt, les chevaux achetés sont malades et se dérobent à la première étape. Alors, s'ouvre une immense consultation. Tout le monde donne son avis, sauf le maquignon qui s'en est allé la veille au soir. « Mais, dit un officieux, il reviendra demain. — Non, réplique un autre, ses voyages durent toujours une semaine. »
Et les conciliabules continuent, en turc, en grec, en français, voire même en allemand. On s'enfonce dans les dédales de la coutume ottomane, et, les jambes croisées, on s'irrite et on s'exclame, en buvant d'innombrables tasses de café.
Faut-il regretter tous ces ennuis? La comédie finit par être plaisante, même pour ses acteurs involontaires, et nos cris d'indignation s'achèvent souvent en éclats de rire. Au bout de quelques jours nous
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connaissons toute la ville. D'abord le kaïmakam, avec ses favoris rares de chat irrité, son élocution pénible et ses aspirations littéraires : traducteur de T atlas de Foncin, dont il a supprimé les cartes, pour simplifier la tâche des imprimeurs , il s'intéresse vaguement aux antiquités du pays, et n'est point fâché d'avoir quelques ruines dans son district; il sait même que Dorylée fut le théâtre d'une bataille, mais connaît mal le rôle sacrifié qu'y jouèrent les musulmans. Nous respecton$ cette ignorance. Que Godefroy de Bouillon nous le pardonne ! Après l'audience, nous revoyons notre fonctionnaire, bondissant dans son landau sur les cailloux de la route, parmi les hurlements des chiens qu'il estropie. Mais nous fréquentons surtout un monde moins officiel. Tous les matins, au bord du Poursak, le cafetier qui nous salue épanouit son large sou-
rire entre sa barbe et son turban. C'est bien le Turc des anciens jours, bienveillant, joyeux, honnête, et causant volontiers, mais toujours en monosyllabes. Le chemin de fer qui Tenrichit aujourd'hui le ruinera demain ; le type va bientôt disparaître, on ne le retrouvera plus que dans les comédies de Molière.
Un des habitués du lieu est Osman- Aga, un immigrant venu d'Europe, ou, comme on dit en Asie Mineure, un mohadjir. Originaire de la Roumélie, il a servi jadis dans les bachi-bouzouks, puis s'est expatrié à la suite de la guerre. En ce moment, associé à deux Européens, il fait construire un hammam et spécule sur les bâtisses. Très grand, très souple, l'œil vif dans une figure immobile, il semble réunir, chose rare en Orient, l'intelligence et la probité.
Ali, notre domestique, porte sans éclat
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un nom trois fois glorieux. Des gens malavisés nous ont recommandé « ce bon enfant qui se ferait tuer à notre service » • IjC « bon enfant » a vingt-trois ans sonnés, une carrure de colosse et une expression de niaiserie méditative. Accroupi tout le jour devant un café, il n'y boit même pas, mais poursuit un rêve confus, et de temps en temps, accourant à notre rencontre, il fait bomber sur sa poitrine sa ceinture pleine de poignards.
Un matin, je ne sais pourquoi, nous visitons le « président du commerce » .
Quoique troublé dans la paix d'un ménage interlope, ce dignitaire nous reçoit aimablement, avec sa fine politesse d'Arménien, et cause de la France, en caressant une barbe lustrée. Il a fréquenté quatre ans la Faculté de droit et le boulevard, et leur garde une reconnaissance attendrie. Je crains que, dans sa mémoire,
Paris n'ait pour frontières BuUier et les Folies-Bergère, et pour centre la tour Eiffel. Ce vieil étudiant conserve le code Napoléon comme le souvenir d'une maîtresse.
En sortant, nous rencontrons Y « avocat général de la municipalité » , car il y a, paraît-il, à Eski-Chéhir, une municipalité et des avocats. Celui-ci est un renégat; il n'a plus ni culte, ni race, ni nationalité, et supplée à tout par Famour du lucre et l'esprit d'intrigue. A l'ombre d'un parapluie grisâtre, il nous offre ses services ; et sa voix épaisse et basse semble faite pour prôner un autre genre de marchandises.
Il paraît méprisé, peut-être avec raison, mais on lui adresse d'étranges reproches. Un Européen, point bigot, me dit : « C'est un musulman qui ne va pas à la mosquée. » L'accent est intraduisible.
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Il faut être un vieil Anatoliote pour comprendre cette phrase. Dans ce pays de confusion et d'arbitraire, Thomme doit faire partie d'une secte déterminée. Il ne compte plus s'il trahit sa religion ; tout ce monde cherche d'instinct des cadres et une discipline.
Aussi les émigrants qui réussissent le mieux ici ne sont-ils pas les plus brillants, ni peut-être même les plus adroits, mais les plus sages. Les ingénieurs du chemin de fer sont en majorité des Suisses. Chassés de leur petit pays par le besoin de vivre, ils apportent en Orient leur esprit clair, leur sens pratique, leur idéaUsme terre à terre et leur tempérament froid.
Avec ces qualités on remue des montagnes, au propre et au figuré.
Voici, pour le contraste, un Français très énergique et assez intelligent, qui restera toujours un subalterne. C'est un
héros de Gustave Aymard, et il eût fait merveille au dix-huitième siècle, sur les bords du lac Ontario. Fils d'un industriel de Brousse, il a couru FAnatolie pour chercher des loupes de noyer, et a tâté de tous les métiers, brouillant toujours les cartes au moment où lui venaient les atouts. On entrevoit non sans quelque peine qu'il a servi la régie turque et traqué l'assassin d'un riche Anglais; puis, après avoir dix ans brûlé les routes, il s'est mis à en faire; mais je suppose qu'il emploie la courbache plus souvent que le fil à plomb. La chaussée finie a été recouverte de grosses pierres, précaution utile dans ce pays quand on est créancier de la Subhme Porte ; le gouvernement paye de préférence le travail inachevé. Toutes ces histoires nous sont débitées à la diable, dans un langage de sous-officier qui hache les phrases et supprime
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les finales : « Été Cons'nop', coupé le doigt », et le narrateur nous montre sa main mutilée; puis il nous conte une effroyable aventure, une querelle avec un Arménien de Brousse, un duel à coups de dents, de couteau et de réchauds brûlants.
Je ne garantis pas le détail : en dépit des géographes, la Garonne a des affluents jusqu'en Asie Mineure.
Tant de distractions nous feraient oubher notre métier d'archéologues, mais la population nous le rappelle. Chacun suit nos recherches, avec un intérêt qui n'est point de la bienveillance. Dans ces régions orientales, un savant est un être mal classé, un marchand dont on ne connaît pas le négoce, un liomme qui regarde et ne paye pas, un alchimiste qui combine pour des fins obscures les vieux moellons et les lettres effacées. D'abord on le redoute, puis on s'enhardit, on s'avance, on
se retire, et, pour en finir, on lui découvre une inscription insignifiante dans le fumier d'une écurie. Peu à peu les convoitises s'allument. Un Européen venu de si loin doit avoir en tête quelque affaire. Ne peut-on rien gagner avec lui? Et nous entrons dans la période des importunités, des offres dérisoires et des demandes extravagantes. Un gamin qui nous poursuit dans le bazar brandit un manche de cuiller. Elle est peut-être antique, et il est prudent de s'en assurer. Puis, deux marchands nous arrêtent et nous montrent mystérieusement une pierre brute. On apporte de l'eau, on lave l'objet, un sanhédrin se forme... rien n'apparaît; et tandis que nous partons furieux, l'assistance se disperse avec des murmures approbateurs : « L'infidèle a bien jugé; il n'y avait point là d'image. » Ailleurs, un ouvrier du chemin de fer me raconte dans
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un allemand pénible qu'il a vu et relevé une inscription. La copie a l'air d'un dessin nègre, et je finis par comprendre que l'original est à cent lieues d'ici.
Parmi tous ces antiquaires de rencontre, il faut mettre à part un Arménien à barbe blanche, qui conserve précieusement des monnaies banales et des statues en morceaux. Il croit posséder une fortune, et couve son trésor, comme le paysan qui enferme une assiette au plus profond de son vaisselier. Cette confiance est si ridicule que nous cherchons à la détruire, et nous évaluons au plus juste prix toutes les pièces de la collection.
Peine inutile. Le vieux est désolé, mais point convaincu : posément, les yeux courroucés, les mains nerveuses, il ferme le médaillier et repousse le tiroir, tandis qu'avec l'imperturbable courtoisie des Orientales, la fille de la maison arrive sur
ses mignons socques de bois, et nous verse du sirop de roses.
Les antiquités qu'on nous offre viennent de Schar-Euïuk, un tertre à trois kilomètres de la ville. C'est là que fut la cité hellénistique et romaine. Dans le flanc de la colline, les Turcs ont pratiqué une tranchée. Us cherchaient du moellon, et ont trouvé plusieurs stèles. « Elles sont écrites » , nous dit-on avec une nuance de respect. Nous profitons du renseignement, et nous visitons le champ de fouilles. Quelques ouvriers nous suivent, car il faudra remuer des blocs. Quand ils aperçoivent ces masses énormes, nos drôles tournent autour, les tâtent doucement de la main, puis déclarent qu'elles sont trop lourdes, s'asseyent dessus et roulent des cigarettes. Nos protestations se brisent contre cette nonchalance olympienne, une demi-heure s'écoule, puis, à
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force d'injures, on tombe d'accord. Des trous sont creusés, et nous déchiffrons quelques dédicaces. Les hellénistes de cabinet ignorent ces joies austères, où le plaisir de la découverte s'unit aux crampes de la courbature. En feuilletant les pages du Corpus, je réverrai toujours un archéologue, couché sur le dos, les pieds en l'air, la tête en bas, aveuglé par le sable et menacé par les cailloux croulants.
Nous conquérons ainsi quelques lignes de grec qui ont leur intérêt. Elles datent de l'époque romaine et nous révèlent une vie médiocre de petite ville. Des magistrats arrivent sans encombre au terme de leur carrière, et reçoivent des éloges démesurés; on élève des statues aux pâles héros de l'ancien temps ; on raconte en quatrains corrects les origines de la cité.
C'est une période de vertus moyennes et
d'insuffisance intellectuelle. Jamais on ne fut plus heureux que sous les Antonins, si c'est être heureux que de ne point souffrir; et, dans cette paix honnête et bourgeoise, l'Empire s'en alla, comme un malade qui s'éteint.
D'horribles convulsions succédèrent à ce calme. Nos stèles sont rangées encore dans un ordre bizarre qui surprend et qui effraye. Couchées à plat, et superposées les unes aux autres, elles forment un grossier rempart. Quelle invasion rendit ce sacrifice nécessaire? Quand Dorylée dutelle se dépouiller pour se défendre? A côté, dans la nécropole, nous lisons à grand'peine une épitaphe gravée sur un pesant cube de pierre. Des mains inconnues ont martelé les lettres et retourné le bloc, qui maintenant affleure le sol.
Quelle rage de destruction s'est acharnée sur cette tombe? Questions sans réponse.
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Après l'empire romain, la nuit se fait sur l'Asie Mineure, et ces ténèbres durent dix siècles.
. . . Nous revenons à l'hôtel en chevauchant dans la plaine. Ce soir est d'une tristesse infinie. Sur la campagne brune comme une toison, les troupeaux, qu'on devine dans le lointain, ont un fourmillement noir de vermine. Un orage s'éloigne en grondant, une teinte plombée s'étend au-dessus d'Eski-Chéhir, et vers le sud les nuages prennent les couleurs de F arcen-ciel. Deux heures plus tard, le temps est clair. Assis sur les planches disjointes du balcon, nous regardons l'immensité du steppe, qui progressivement rentre dans l'ombre. Des lueurs rougeâtres traînent encore au couchant, et quatre grands rayons, qui divergent dans l'espace, dessinent la vague figure d'une roue apocalyptique.
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Attendre est, surtout en Orient, la meilleure des politiques : à la longue, les mauvaises volontés se lassent, les ruses s'épuisent, et le destin même cherche ailleurs d'autres victimes. Huit jours nous sommes restés ici, comme enfermés dans un cercle magique; puis soudain, sans que nous sachions pourquoi, les obstacles tombent, et la liberté nous arrive, en compagnie du cocher Loïso, de Taraba qu'il conduit, et des bêtes qui la traînent.
L'homme, le véhicule et l'attelage mé-
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ritent mieux qu'un souvenir. Sans doute, ils nous cahotèrent durement dans les chemins de Phrygie, mais c'était presque leur devoir. Tout voyageur consciencieux fait bon marché de ses aises, et, ravi d'étudier sur le vif les moyens de transport en Asie Mineure, je ne pus regretter des secousses qui profitaient à mon instruction. C'est à ces lourdes charrettes que les habitants, allant d'une ville à l'autre, confient leurs bagages, leur famille et quelquefois même leur personne. Comme les caravanes restent confinées dans le Sud, et que les voies ferrées sont encore en projet ou en construction, tout le pays est tributaire de Loïso et de ses pareils.
Parlons d'abord des chevaux : ils appartiennent à la forte race d'Anatolie.
Encolure épaisse, sabot bien détaché, aucune élégance, mais beaucoup de fond.
Attelés côte à côte, les deux vaillants animaux marchent sans enthousiasme ni défaillance. On ne les brutalise guère, et c'est justice, car ils donnent beaucoup, sans rien demander. Jamais d'avoine, un peu de paille, de l'orge surtout. Bien que peu sensibles aux ornières, ils évitent la grande route. D'où leur vient cet amour du steppe, je l'ignore. Songent4ls qu'autrefois leurs ancêtres couraient librement le désert? Veulent-ils marquer leur profond dédain de la voirie ottomane? Ce mépris serait excessif, car en Phrygie tout se vaut, les chaussées et les fondrières.
La voiture a, dans sa grossièreté, une grâce svelte et barbare; les jantes sont légères, des arcs-bout ants, partis des ridelles, s'appuient sur les essieux; des cercles flexibles soutiennent une bâche de toile. Les ressorts manquent, de sièges
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îl n'est pas même question. On se couche sur le dos, avec du foin pour matelas; les bagages servent d'oreiller. Dans les pas dangereux, la machine se tord comme un reptile; le train d'avant est poussé à droite, le train d'arrière incline à gauche ; et, si l'on a eu la sagesse de descendre, on voit les deux paires de roues qui se croisent en lames de ciseaux. Toutes les jointures crient; il n'y a pas, dans la construction, trois livres pesant de métal; aussi le bois frotte partout sur le bois, et l'on marche au milieu des gémissements.
Les habitants d'Eski-Chéhir dorment mal la nuit qui précède le marché ; car, dans la grande i-ue, la plainte des arabas monte lamentable, avec des modulations brusques et des appels désespérés. On finit pourtant par se résigner à cette musique, et l'on apprécie ce véhicule que rien n'arrête; en cas d'accident, on fait halte au
premier bouquet d'arbres, le cocher devient charron, et le dégât est vite réparé.
D'ailleurs, avec un bon arabadji, ces mésaventures sont rares; le nôtre est excellent. Grec d'origine, il arrive de très loin, d'un hameau perdu dans le steppe lycaonien. Tout l'empire turc est plein de ces colonies, qui se glissent partout comme des mousses dans les crevasses d'un vieux mur. A la longue, le caractère national s'efface chez ces exilés, et un autochtone de l'Attique hésiterait à les reconnaître. Loïso n'a point l'éclat de ses compatriotes, ni leur intarissable faconde, ni leur goût des questions multipliées : accroupi à l'avant de la voiture, il lance avec une concision lapidaire quelques aphorismes sur le temps ^qui passe et le dîner qui tarde, puis il fredonne deux ou trois mesures d'un air bizarre, ôte et remet ses babouches, joue avec ses
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pieds, et ramène en plis symétriques l'étoffe jaunâtre de son pantalon. Un Turc n'aurait pas l'air plus indifférent; mais sous le masque immobile Tintelligence est alerte et souple; la flamme sommeille dans la gangue, et par instants l'étincelle jaillit : un mot, un geste, un éclair dans les yeux révèlent l'homme « aux mille ressources » , qui dépensera des trésors de ruse pour se procurer une volaille ou gagner un medjidié. Fourrier, cuisinier, interprète et guide, notre cocher nous accompagna trois semaines; puis, ayant rencontré un ami dans une auberge de Dinéir, il résolut de le suivre, au mépris de nos conventions, et vint, en compagnie de cet acolyte, reprendre sa parole et nous signifier ses projets :
ce jour-là Loïso fit un discours, la Grèce avait retrouvé son enfant.
Ali complète notre caravane, et, juché
sur une haute selle, il poursuit les méditations commencées près du Poursak. Autour de nous bondit et caracole la monture du zaptié. Les zaptiés sont des gendarmes, comme le montrent leur tunique bleue, leurs parements rouges et leur mine refrognée. Ils escortent les voyageurs pour écarter les brigands, et, quand c'est possible, indiquer la bonne route. Mais leur aide est surtout précieuse dans les villages, et la vue de Tuniforme inspire aux plus récalcitrants le goût de Thospitalité.
Ces utiles protecteurs sont quelquefois insupportables. Tout gardien de la paix doit être solennel, mais chez un Osmanli et un Mahométan la gravité se tourne souvent en maussaderie. Cependant notre compagnon d'aujourd'hui fait exception à la règle. Quel caprice de la nature a mis tant de fantaisie dans cette cervelle ottonaane? Ce ne sont que plaisanteries,
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courses folles, offres de nous apprendre le turc, citations de proverbes, comparaisons entre les bêtes de la caravane. Cette épreuve est douloureuse à F amour-propre de Loïso, car les chevaux des zaptiés sont justement réputés les meilleurs de toute FAnatolie.
... Notre araba traverse les rues de la ville ensommeillée, puis monte directement les rampes du plateau. De ce côté les cimetières font une ceinture à Eski- Chéhir. On chemine quelque temps entre les murs de pierres sèches, mais bientôt on les domine, et le champ des tombes blanches semble un charnier plein d'ossements. En haut de la pente les terres rougeâtres sont parsemées de buissons et de plantes épineuses d'un gris bleu. La vallée du Poursak s'est enfoncée et a disparu derrière nous, mais les montagnes qui la bordent au nord restent visibles ;
dans la lumière encore trouble de ce matin brumeux, leurs masses s'amollissent, on croirait presque apercevoir un amoncellement de nuages. Vers le sud, les hauteurs forment une série de cônes arrondis et de pointes émoussées. Dans Tîntervalle de ces deux chaînes le paysage est vide. Sur ces dix lieues de plateaux point d'arbres ni de villages, rien que des touffes d'herbe jaune, verdoyante aux ornières, qui seules gardent quelque humidité. Le télégraphe marque la direction de la route, et par moments le soleil met un point brillant sur le fil métallique»
Ali et le zaptié nous précèdent à quelque cent mètres. Leur silhouette noire se découpe avec une netteté d'ombres chinoises, et un jet de poussière fuse obliquement sous les pieds de leurs chevaux. Dans cette solitude l'œil hésite et ne sait où se prendre . On contemple Ion-
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guement un crapaud qui saute, une tortue qui passe, une plaque de bouse grouillante de scarabées. En relevant la tête, on voit à l'extrême limite de F horizon le profil des montagnes. Il n'y a dans cet étrange paysage que des infinis de grandeur ou de petitesse.
Mais voici vers la droite une tache plus claire, amas de. cailloux ou troupeau de moutons. La charrette se rapproche, et je distingue un cimetière tcherkesse, étroitement enserré dans un enclos. A quelques pas de là, le bourg s'étend boueux et triste. Les toits plats sont maintenus par de grosses pierres et couverts de meules énormes ; les détritus du battage sont amoncelés en cônes grisâtres, et le village semble entouré de monstrueuses fourmilières. La paille, empilée sur des arabas, retombe des deux côtés, masquant la voiture et l'attelage.
et l'on regarde, surpris, ces tas jaunâtres cheminer tout seuls dans la plaine. Nous longeons les murailles croulantes : une branche sèche, enfoncée dans le sol, porte à toutes ses brindilles des lambeaux d'étoffe, offrande naïve à quelque patron inconnu. Encore un coup de collier, et nous faisons halte près d'une petite oasis, li'heure est délicieuse : dans notre tête alourdie bourdonne le murmure de l'eau courante : le ruisseau se glisse au milieu des menthes touffues, et tombe en clapotant dans des troncs d'arbres creusés. Des saules ombragent un café en plein air, simple enclos de pierres brutes; dans un coin, la cheminée, une pyramide d'argile et de cailloux; la fumée monte transparente et bleue, parmi les feuilles; çà et là des sacs de tapisserie font des taches éclatantes. Ali se réveille, le zaptié jette des œufs dans du lait aigre, et secoue grave-
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ment la casserole; on rit, notre hôte qu'on vient de payer soupèse tout joyeux des piastres neuves apportées de Constantinople, et luisantes comme des médailles. Mais cet éclat séduit le gendarme qui saisit Targent, l'empoche et rend en échange de la vieille monnaie. La victime n'ose protester, mais sa mine s'allonge... nous fouillons de nouveau notre bourse, et des piécettes plus brillantes encore que les premières ont raison de ce désespoir.
La fin de l'étape va être rude. Pendant la halte le soleil a monté. Des plaques de marne ont des blancheurs aveuglantes ; des calcaires s'alignent, si réguliers qu'ils ressemblent aux débris d'une muraille.
Une Tzigane en larges pantalons noirs, les cheveux sur le visage, passe dans le vallon ; elle est aussi sauvage que son troupeau de chèvres ; nos gens l'interpellent
de loin, et c'est pendant quelques minutes une succession de cris rauques et de mots incompréhensibles. Nous rentrons bientôt dans la lande ardente et fauve comme un pelage de lion. Les montagnes d'Eski- Chéhir se montrent de nouveau, violettes au sommet, roses à la base ; leur silhouette tremble dans Fair surchauffé, et la chaîne est comme soulevée par les remous de l'atmosphère. On s'arrête près d'un puits environné de quelques buissons ; deux enfants sommeillent là, dans l'ombre transparente des lentisques. Nous demandons notre chemin, Sidi-el-Ghâzy est encore à une heure de route. L'heure s'écoule, une autre la suit. Nouvelle question, et nouvelle réponse : « Marchez encore pendant deux heures. » Jamais dans ce pays on n'obtient de renseignement plus exact. Toutes les notions du temps et de l'espace oscillent dans ces cerveaux vides
«IDI-Rli-r.HAZÏ, LK TUnOE SEI.DJOUIIIDK
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Pourtant nous approchons du but : très loin devant nous le chemin est barré par une muraille de rochers, ou plutôt de terre, car tout le paysage a la teinte grise et jaunâtre de la boue. Dans cette masse, un ravin s'enfonce, et sur le sommet de la pente on devine le vague profil d'un monument, rondeurs des coupoles, prismes rectangulaires des cheminées. Tout cela paraît taillé dans l'argile : l'édifice a la même nuance que les collines environnantes ; les arbres même qui bordent la rivière sont poussiéreux et assombris par la distance, et toutes ces couleurs s'harmonisent dans une gamme ingrate et pauvre.
Une descente, un cours d'eau, un pont sous lequel nos chevaux passent prudemment à gué; nous entrons dans les rues de la ville, et tout de suite nous fraternisons avec des Grecs. Ils sont expatriés
comme Loïso ; mais, plus rapprochés de l'Hellade, et d'ailleurs plus intelligents et plus instruits, ils résistent victorieusement aux influences du milieu. Sans doute leur idiome n'est pas sans mélange : à Sidi-el- Ghâzy un lit s'appelle « une carriole », tandis que chez les Athéniens c'est « un grabat » . N'importe, on se trouve ici en pays de connaissance, on y respire les suaves odeurs de l'Hymette et les relents de l'Agora. Nos hôtes portent des noms sonores, riches en voyelles et en préfixes, où je sens comme un parfum de littérature et de négoce. Chrysaphi et Prodrome doivent à priori être les dignes héritiers de Thémistocle et de Démosthène. Et, de fait, ils ne mentent point à leur illustre origine : ils s'intéressent à tout, causent de tout, avec des maximes générales, des chiffres précis, et des réprimandes de magister, si l'interlocuteur^
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gêné par une réminiscence classique, ne tombe pas d'aplomb sur le solécisme désiré. Ce pédantisme est une grâce de plus :
les commentateurs nous rapportent que les harengèresdu quatrième siècle appréciaient sans indulgence Faccent de Théophraste. D'ailleurs, que ne pardonneraiton à des hommes si accueillants? S'ils croient à leur supériorité, ils savent que noblesse oblige, et tirent de leur misère de quoi bien recevoir l'étranger. Les Turcs eux-mêmes sentent chez ces chrétiens des mérites qui leur manquent, et d'instinct se groupent autour d'eux. Tandis que nous bavardons, assis sur des stèles antiques, le mudir vient à notre rencontre :
c'est le maire de la ville, il a Fair d'un commerçant retiré : son nez fleuri bourgeonne dans un large visage ; la redingote noire s'ouvre sur un gilet blanc, et la main s'appuie sur une canne à béquille d'ivoire.
Le regard, très jeune, illuminant la figure, met sur les traits vulgaires un rayonnement de douceur; respectable et ridir cule, ce digne homme provoque et décourage la raillerie.
« Moi, dit-il, au cours de la conversation, je suis de la vieille Turquie. » Et le mot nous paraît très juste. Ce fonctionnaire paternel et même paterne, ces administrés qui causent avec lui, cette foule qui peu à peu s'amasse autour de nous, c'est un tableau d'il y a cinquante ou soixante ans. Telle était la vie de province en Anatolie ; on ignorait les vives espérances et les violentes querelles. Une douceur endormie calmait les ambitions et assoupissait les fanatismes, les générations se succédaient indifférentes, et tous ces gens mouraient, ayant oublié de se haïr.
Accompagnés du mudir et de nos amis
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grecs, nous gagnons la mosquée qui couronne le bord du ravin. Les habitants de la ville sont fiers de leur monument, et ils n'ont point tort. Il est fort beau et encore plus curieux : sa vie ressuscite un passé très lointain, et presque ignoré de l'histoire. L'étrange pays que cette Asie Mineure, qui garde si fidèlement l'empreinte de tous ses envahisseurs! Nous avons déjà évoqué la figure des Phrygiens, des Hellènes, des Romains, des Osmanlis; hier encore nous avions sous les yeux la Turquie où l'on imite l'Europe et même l'Amérique : aujourd'hui nous entrons dans le domaine des Arabes et des Seldjoucides. Sidi Battal elGhâzy n'est pas un nom ottoman ; ces bizarres syllabes désignent un chef de bande qui dirigea contre Byzance les cavaliers de Syrie et de TYémen, et fiit tué vers le milieu ^u huitième siècle à la bataille d'Acroénos. On le vé-
néra sous le titre significatif de « Seigneur méchant et victorieux », et, quand les mahométaus furent les maîtres, des derviches s'établirent dans un tekké, au sommet de la colline, pour honorer la mémoire du vieux brigand. Le monastère fut construit ou réparé par les sultans de Roum, successeurs de Seldjouk, grands conquérants et grands bâtisseurs. Us mettaient dans leurs édifices, comme un symbole de leur puissance, un lion qui regarde , appuyé sur ses pattes de demère. Et je comprends cet orgueil en contemplant ces assises, où se marque la fierté d'une dynastie triomphante. Le plan est des plus simples : une coupole qui couvre la sépulture, et par devant deux corps de logis en retour d'équerre. D'en bas on n'en voit qu'un, le plus vaste, dont la façade hue est trouée de fenêtres ogivales .
Sur le toit s'arrondissent des dômes et se
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hérissent des cheminées, tourelles coiffées de combles pyramidaux. Ni tuiles ni briques, mais des blocs grisâtres dont tous les joints sont apparents.
Nous montons quelques minutes, en suivant dans une vallée latérale une série de rampes et d'escaliers ; la porte franchie, une galerie en pente douce, avec çà et là des inscriptions antiques, mène à la cour principale.
Ici la confusion est indescriptible, mais cette ruine n'a pas comme tant d'autres un air de chose naturelle. Les mousses et les végétations folles n'ont pu s'accrocher parmi les pierres, et les vieux murs tiennent encore, avec une fierté de soldats qui tomberont, mais sans fléchir. Dans ce grand quadrilatère, rien qui séduise, sauf peut-être le turbé qui renferme le tombeau : le dôme est supporté par un tambour octogonal ; d'autres coupoles grou-
pées irrégulièrement amusent le regard qui hésite, fuit, et se repose sur le feuillage d'un cyprès.
Tout le reste du monastère est d'une raideur géométrique et d'une âpreté sauvage ; les angles sont vifs, les arêtes se profilent nettement, et par derrière la montagne jaune semble se rapprocher, écrasant les ogives et pesant sur les terrasses. Des inscriptions rouges à moitié effacées racontent en caractères hauts d'un mètre la gloire d'Allah et de son serviteur. Le sol est couvert de larges dalles qui entourent le bassin desséché d'une fontaine prismatique. A côté, je vois, tout debout, un ornement qui doit provenir de la toiture : c'est un cône aigu avec des renflements pareils à des anneaux. Des. stèles grecques sont encastrées dans le pavage ou servent de base aux piliers. Quelques colonnes anti-
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ques surgissent au milieu des pierrailles.
Le vestibule du turbé a Tair d'une vieille église. Les Seldjoucides ont-ils repris une construction byzantine? Il est impossible de le dire. On a refait les voûtes, et presque rien ne subsiste de l'édifice primitif. Le corps du vieux chef est à droite, dans une rotonde. Tout ici mon-;tre que le tekké n'est pas riche, la décoration mesquine, les murs nus, et la coupole simplement blanchie, d'où pendent quelques œufs d'autruche. Le catafalque, aussi pauvre que le reste, frappe du moins par son étrangeté. Il est de largeur assez raisonnable, mais sa longueur dépasse huit mètres. La gloire du conquérant se mesure à l'immensité de son tombeau.
Ce symbolisme naïf est d'un effet sûr et troublant; l'intelligence reste hantée quelques secondes par l'image d'un cadavre colossal, et les horreurs de la mort
grandissent avec les dimensions du cercueil. Près de Sidi-el-Ghâzy, et enveloppée comme lui de housses vertes, dort sa femme, une princesse chrétienne ; mais, plus modeste, elle se contente des six ou sept pieds carrés qui suffiront à chacun de nous. Des cierges énormes sont rangés en herse aux deux côtés des sépultures.
Les imans de la mosquée nous apportent quelques vases qui servent au culte.
Sur le cuivre niellé d'argent on reconnaît encore, parmi des inscriptions arabes, des figures byzantines, gestes hiératiques, chapes raides et visages émaciés d'apôtres ou d'évangélistes. Toute cette imagerie, proscrite par les rites musulmans, ouvre le champ aux hypothèses. Ces objets furent-ils commandés à Constantinople par les Seldjoucides, ou exécutés en Perse pour des chrétiens? La question
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cessera bientôt de se poser, car les ornements s'effacent peu à peu. D'ailleurs, les gardiens du trésor n'ont pas une mine rassurante, et ces reliques disparaîtraient bien vite, si elles trouvaient un acquéreur.
Nous traversons encore une fois la cour pour gagner le bâtiment qui domine la ville. Le scheikh des derviches tient à nous offrir le café. Toujours suivis du mudir, nous entrons dans une grande salle percée de fenêtres innombrables, une sorte de balcon couvert qui s'avance en porte à faux sur le ravin. Des peintures grossières, mais d'un assez beau coloris, représentent des arbres de légende à fleurs écarlates et à feuillages contournés.
Parsemés sur la muraille, des écriteaux portent en lettres d'or des inscriptions arabes. Au-dessous des croisées court une estrade basse, où l'on à mis des toisons de chèvre, une fourrure blanche et fine
comme de la soie. Accoudés sur le divan, nous regardons les masures écrasées qui se blottissent dans le vallon. En face de nous la montagne est abrupte, et les stratifications calcaires figurent assez bien les assises d'un rempart. Les décombres détachés du sommet descendent lentement sur la pente et s'amassent en cônes poudreux. Les toits sont gris, et Ton distinguerait à peine la ville, si les portes, les péristyles et les fenêtres ne faisaient çà et là des trous noirs. Sidi-el-Ghâzy semble livré à une invasion de bêtes qui ont fouillé le sol et creusé partout leurs terriers.
La conversation traîne longuement, avec des obscurités et des silences, mais sans gêne et sans vulgarité. La tristesse du paysage et du crépuscule se glisse dans nos phrases brèves et coupées de pauses. Les mots rares et mal compris
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ont dans la conscience d'étranges retentissements, ouvrent des horizons de rêve sur des mœurs bizarres et des pays inconnus. Le scheikh est un cavalier de haute mine, drapé dans une robe bleu foncé, le fez rouge serré par un turban vert. Dressé, ce grand corps paraît grêle, les membres sont trop longs et les mouvements mal rythmés . Il faut voir rhomme tourbillonnant au miheu d'une fantasia, ou bien, comme aujourd'hui, étendu par terre, le coude sur un tabouret, dans une attitude méditative. La tête est fine, le nez aquilin, et les yeux ardents sur le teint bistré. Cette figure n'est point turque; les vrais Osmanlis ont le visage rond, la mâchoire lourde, le regard terne et l'air placide. Ce petit problème m'occupe un instant, et ma curiosité grandit quand notre hôte appelle son frère Hassan, un enfant d'une douzaine
d'années, beau comme un prince des Mille et une Nuits. Un mot nous donne la clef de l'énigme : ces religieux sont des étrangers. Ils sortent d'un clan qui habite aux confins de la Perse, dans le Khorassan. Tous les scheikhs du tekké appartiennent à cette lointaine dynastie, et quand l'un d'eux meurt, un de ses parents vient par les déserts pour veiller sur le tombeau...
Prodrome est un fidèle compagnon.
Entré avec nous, il sort avec nous, et nous voici livrés à son inépuisable complaisance. D'abord on va chez lui, manger dans une assiette, unique des pastèques et des têtes de mouton. Notre estomac demande grâce, mais l'épreuve n'est pas finie. Trouvant le premier repas bien mesquin, notre amphitryon nous mène incontinent souper chez sa fiancée. Que ce mot n'éveille aucune idée galante.
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Notre ami fait sa cour à la mode mahométane, c'est-à-dire que les deux promis ne doivent point se voir avant le mariage.
A nous, qui sommes des étrangers, la jeune fille montre sans scrupule sa taille épaisse et son visage plein. Mais quand le pas du futur époux résonne dans Tescalier, elle se précipite, s'affole, et, ne pouvant gagner la porte, plonge sa tête au fond d'une armoire.
Le cadre est digne du tableau ; nous sommes dans une salle basse et nue :
aux murs des placards dont les portes sont percées d'ouvertures ogivales. Une lampe au pétrole fume et charbonne. Sur le divan un paquet de châles. C'est une petite fille qui dort pendant tout le repas.
Il est infâme, ce repas, et son odeur fade flotte encore dans ma mémoire. Les viandes douteuses, l'ail, les sauces blanchâtres et filantes s'étalent sur un grand
plateau que supporte un tabouret renversé. Prodrome, sa mère et sa bellemère, profitent de la bombance, et veulent nous en faire jouir. Il faut manger sans rémission, pour ne point contrister ces braves gens, et pour montrer aux descendants de Léonidas que la France ne recule devant rien. Mon compagnon, qui escamote les morceaux, fait l'éloge des plats et demande des. recettes, cherchant à détourner l'attention; puis, le visage souriant, il déroule dans l'idiome de Rabelais une kyrielle d'injures. L'assistance écoute, ravie par la sonorité des vocables, et nous presse de revenir aux mets pour prouver notre satisfaction.
La venue du café met fin au supplice.
La soirée s'achève paisiblement : le fils de la maison, accroupi au milieu des coussins, le pied droit ramené sous la jambe gauche, prélude sur sa guitare et joue
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quelques airs grêles qui semblent un frémissement de cigales. Par la fenêtre, on découvre la ville, un entassement de toits noirs où scintillent des lumières. Le turbé, avec sa silhouette compliquée et pourtant massive, monte en pyramide vers le ciel. La nuit fourmille d'étoiles, et jamais je ne les sentis plus amicales et plus proches. C'est par toute l'étendue une scintillation de lumières, un mélange de rayons, et comme une lente palpitation de flammes animées.
De cette poésie nous retombons à la prose d'un mauvais gîte et d'un effroyable coucher. Prodrome nous conduit dans un grand château de la misère, escaliers vacillants, murs effrités, divans malpropres. Peu soucieux de nous faire les honneurs, le propriétaire a trouvé un prétexte pour s'en aller à la campagne. On
s'étend sur d'ignobles matelas, qui con-
tiennent moins de laine que de punaises.
A dix heures, Loïso, qui jamais ne posséda une montre, accourt en tempête et nous affirme que l'aurore paraît et qu'il faut se vêtir. Persuadé à grand'peine, il regagne en grommelant son étable, et nous retombons dans une somnolence que traversent des rêves obscurs et des piqûres aiguës.
Pour abréger la torture, nous quittons le divan bien avant l'aube. Quoiqu'on grelotte dans l'air froid, ce moment n'est pas sans charme. Les fers des chevaux sonnent sur le pavé. Des gens qui ont passé la nuit à la belle étoile se soulèvent, sous leurs blanches draperies, et nous regardent fixement. Dans un coin luit l'étincelle rouge d'un tchibouk; et toujours, à notre droite, le turbé se profile sur le ciel humide où les étoiles commencent à pâlir. . .
Le tombeau de Midas ! Quand ces mots furent prononcés en Europe, on put croire à une mystification. Il était si loin dans l'espace et dans le temps, le vieux roi, rhôte d'Apollon, le protecteur du satyre Marsyas. Sa figure, vaguement aperçue à travers les brumes de la légende, paraissait n'être qu'une création des mythographes helléniques. Et pourtant on dut se rendre à l'évidence. Le héros fabuleux appartenait à l'histoire. Il fut l'ancêtre de plusieurs princes qui portèrent son nom. L'un d'eux gît encore au
milieu de ces montagnes, et on a déchiffré son épitaphe sur les rochers d'Iasli-Kaïa.
Et tout autour les voyageurs ont découvert des monuments frustes et bizarres, avec des façades muettes et des inscriptions dont on cherche encore la clef. Mystérieuse cité des morts, temple naturel sans portes et sans voûtes, mais plein de mornes défilés, qu'attriste encore l'ombre des pins. Là priaient jadis les servants d'Atys et de Cybèle, et le souffle des dieux passait dans les feuillages métalliques, avec les bises du plateau.
Aujourd'hui cette région n'a plus pour défense que son isolement, et l'incroyable raideur des routes anatoHotes. En sortant de la ville, le chemin est si raboteux que j'ai la sensation d'escalader à pic une moraine : les cailloux deviennent rapidement des moellons, puis des pierres de taille; les ornières sont creusées dans le
roc. Par bonheur, l'araba de Loïso est faite à ces aventures : nous gagnons sans encombre le haut du ravin.
Enfin Ton chemine en Ugne horizontale; mais que ce pays est désolé ! Le plateau que partage la vallée de Sidi-el- Ghàzy a partout le même aspect, et nous retrouvons ici les landes tristes qui avoisinent Eski-Chéhir. Pourtant quelques signes font prévoir une transformation du paysage : les broussailles se rapprochent, l'herbe devient plus dense et moins jaune.
Voici des bouquets, clairsemés encore, de genévriers et de lentisques. Des arbres verts montent jusqu'à l'épaule d'un homme, puis ce sont des chênes dont les feuilles nous touchent le front. Les montagnes lointaines sont engagées par la base dans le massif que nous traversons ; aussi perdent-elles en apparence les
trois quarts de leur altitude; seule la
pointe terminale dépasse le niveau des hautes terres. Toutefois, la chaîne est assez belle ; plusieurs plans se distinguent, et le dernier, d'un bleu pâle, tranche à peine sur le ciel laiteux.
Bardaktchi, où Ton fait halte vers neuf heures, est un gros bourg sur une éminence au fond de la vallée. L'argile qui sert de ciment donne aux maisons une couleur de sang caillé, et le village, tout rouge, a l'air farouche. Sur les murailles basses des troncs d'arbres sont posés à plat et des cylindres de pierre affermissent la toiture contre les vents d'hiver. La rudesse de la construction révèle un climat inégal et violent. Aux environs, quelques scieries font penser aux Alpes et au Jura. L'installation est rudimentaire :
un canal creusé dans une poutre, une manche verticale en planches mal rabotées; par-dessous, une cahute abritant un
grossier mécanisme, des troncs et des copeaux qui montrent la teinte fraîche du bois neuf, des mousses partout, et, sur la charpente, des plaques humides qui étincellent au soleil.
Mais d'où viennent tous ces madriers?
Bien que la forêt n'apparaisse pas encore, elle ne doit pas être loin. Déjà, dans la gorge où le torrent court et se divise en ruisselets, des genévriers et des pins se mêlent aux saules. La végétation s'éclaircit de nouveau; une grande clairière s'ouvre, pleine d'épis barbus qui s'agitent avec un frémissement de soie. La moisson était déjà faite à Eski-Chéhir, on sent que la route s'élève toujours. Nous cheminons quelque temps entre des champs de blé et des étables informes comme des tas de cailloux. Puis Loïso s'arrête : à cent mètres de nous s'arrondit la muraille des verdures.
La voiture s'engage entre les pins : les uns se dressent en cônes effilés, d'autres étalent largement leurs branches horizontales. Les rameaux fouettent la capote de l'araba. Dans les éclaircies on distingue l'autre côté du vallon, des montagnes arrondies où moutonnent les têtes des arbres. Tous les lointains sont d'un bleu intense qui passe par moments à l'outremer. Les mouches bourdonnent, des huppes lancent leurs cris aigus; puis tout s'arrête, et dans le silence, douce comme un soupir et triste comme une plainte, monte la rumeur de la forêt.
On ne rencontre personne. Pourtant le pays n'est pas désert, et c'est grand dommage. Ija Phrygie a subi le contre-coup des défaites ottomanes. Les musulmans de la Roumélie et du Caucase, persécutés par leurs nouveaux maîtres, ont demandé asile à la Porte, qui leur a livré ces régions
vierges. Elles sont maintenant aux mains des Tcherkesses, et ces barbares traitent les bois avec une brutalité haineuse. Dédaignant la hache et la scie, ils allument sur les racines des feux qui les rongent lentement. D'autres bûcherons se contentent d'arracher l'écorce : la sève fuit par la plaie ouverte, les fibres deviennent moins résistantes, et l'on s'épargne ainsi quelques heures de travail. Par instants, nous entendons sous les essieux un craquement de branches et un froissement de feuilles. C'est un grand chêne abattu qui meurt et traîne sur la route son panache encore vert.
Sommes-nous hantés par un souvenir du moyen âge? Je crois découvrir à deux cents mètres les débris d'un château fort. De près, l'illusion se dissipe : ces édifices ne sont point l'œuvre des Phrygiens ni des Grecs, et seule la nature a
taillé ces tours et ces remparts dans un promontoire calcaire; deux vallons ceignant les courtines se creusent en fossé, et au sommet des murailles, des arbres se balancent comme des plantes grimpantes. Le spectacle est singulier et même incpiiétant. Je ressens un trouble vague dont je cherche en vain la cause.
Est-ce purement un effet de contraste?
Toute ruine est frappante dans un désert, et le silence de ces forêts rend plus étranges encore ces apparences de travail humain. Ai-je la vision d'une race colossale qui aurait jadis accumulé ces roches cyclopéennes? Peut-être, ou bien l'explication est plus simple : rien n'est plus angoissant que de voir portées jusqu'à l'immense les proportions des objets connus. Quiconque pense et travaille se rappelle ses hallucinations aux heures d'extrême lassitude : l'espace alors s'enfle
et grandit, et les choses familières nous découvrent d'effrayantes perspectives.
Ces sentiments presque maladifs deviennent aisément des rêves mystiques. Il faut ici faire effort pour se reprendre, et nous avons dit que les Phrygiens n'y songeaient pas. Ils subirent l'obsession de ce morne paysage, et, pénétrés de cette mélancoUe, ils surent l'exprimer en de bizarres monuments. Invisibles encore, des nécropoles nous entourent, et l'une d'elles va nous apparaître au détour du chemin.
Après quelques minutes de marche, les arbres s' éclair cissent ; devant nous s'enfonce un vallon, ou plutôt un bassin, car les montagnes dessinent un cirque ovale.
Entièrement détachées à la base, arrondies au sommet, elles encadrent une plaine humide. La régularité hiératique de cet horizon ramène l'âme sur elle-même et arrête l'essor de la pensée. Au bas des
pentes, des roches sont disposées en stèles et en façades, et voici tout au fond un fronton dorique avec ses corniches et ses triglyphes. Aux alentours, des cavités noires indiquent la place des sépultures.
Ce voisinage n'a pas effrayé des mohadjirs qui s'installent en ce moment, et fondent un village nommé Tchoukourdja- Keuï. Des carrés verts ou jaunes, nouvellement défrichés, se découpent sur le sol.
Les maisons s'achèvent, on pose sur les murs des combles surhaussés qui font contraste avec les terrasses de Bardaktchi. Toute cette région est une mosaïque de races diverses, les émigrations récentes augmentent encore la confusion. "Aussi les coutumes changent-elles d'une vallée à l'autre, et l'on parcourt en une seule étape deux ou trois pays différents. Mais,, qu'ils viennent d'Europe ou d'Asie, nos villageois sont hospitaliers. Silencieux
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comme tous les musulmans, ils éprouvent pourtant à notre égard des curiosités vagues et presque de la sympathie. On nous apporte des vivres, une immense tarte sur un plateau; puis on s'accroupit, on nous regarde, et toute la soirée on reste là, ayant aux lèvres des c[uestions qui ne peuvent se formuler.
Le coucher du soleil est magnifique et théâtral. Les coUines du premier plan sont d'un noir d'encre, et, dans l'ombre qui supprime les détails, la ligne simplifiée des hauteurs nous entoure comme un parapet à créneaux. Plus loin, c'est une fuite à l'infini de choses indécises et transparentes : gorges, pentes boisées, cimes à peine plus réelles que les nuages de l'Occident; les violets tendres et les roses se fondent en brumes dorées, et les horizons, perdus dans la lumière, semblent attendre une apparition de fées ou de
génies. Je m'explique ce soir les fantaisies des conteurs allemands, et je songe à ces pays de légende qui se dérobent et s'effacent, lorsqu'on tente d'y pénétrer.
Nous sommes logés dans une maison neuve : le plancher est de terre, le tapis mince nous défend mal contre les émanations du sol. Mais du moins est-on seul, loin des habitants et de leurs parasites. Inappréciable avantage pour qui vient de Sidi-el-Ghâzy. La nuit s'écoule sans incidents. Dès l'aube, un rayon gris tombe verticalement par la cheminée et fait briller les pierres de l'âtre ; la matinée est froide, les nuages, très légers^ flottent en écharpe au flanc des collines»
Nous partons de bonne heure pour visiter les tombeaux.
Le premier est le plus vaste et le plus soigné de tous, mais le style n'en est point très pur. Les vraies sépultures
phrygiennes, que nous allons étudier à lasli-Kaïa, se composent d'une façade taillée dans le roc, plus haute que large, surmontée d'un fronton et décorée de figures géométriques. Ce sont des lignes droites, des carrés, des grecques et des rectangles. Jamais on n'aperçoit ni sarcophage ni chambre funéraire. Plus mystérieux encore que les pyramides égyptiennes, ces monuments n'ont rendu aucun de leurs morts. Dans la vallée de Tchoukourdja, le type national est accommodé au goût hellénique, enrichi de détails qui semblent pris au Parthénon et au temple de Thésée. Le tympan triangulaire est supporté, suivant le canon dorique, par une ligne de métopes et de triglyphes.
Au-dessous, la pierre évidée forme un portique, dont les colonnes, aujourd'hui rompues, pendent en stalactites. Cette loggia, jadis assez élevée, se trouve main-
tenant à trois ou quatre mètres de terre.- Pour monter, on grimpe sur les décombres et on s'aide d'un tronc d'arbre placé là par les pâtres tcherkesses. Les gardeurs de chèvres n'ont pas dédaigné un abri aussi commode, et tout le sol est jonché d'immondices. Nous nous avançons dans la crotte jusqu'à la muraille du rocher. Elle est creusée de caveaux quadrangulaires qui contenaient les tombeaux ; d'autres fosses sont ménagées sous le péristyle, au fond de niches en cul-defour. Elles étaient réservées, sans doute, aux dignitaires et aux gardes du souverain.
Plus loin, je vois sur la pente des ouvertures étroites, pareilles à des soupiraux. C'étaient les sépultures des petites gens. Plusieurs d'entre eux furent dépossédés à l'époque byzantine, car il y a sur la pierre des croix rouges à demi effa-
MONUMENT llUPESTRE
cées. Près du village, un bloc pyramidal renferme une chambre dont la fenêtre domine les champs, et sur la paroi se multiplient des inscriptions chrétiennes, caractères gauchement tracés, fautes d'orthographe et barbarismes. Cette vallée resta longtemps un but de pèlerinage.
Mais le vrai sanctuaire phrygien était à deux ou trois kilomètres, près d'Iasli- Kaïa, dans une forêt. Elle subsistait encore il y a dix ans ; depuis, les mohadjirs sont venus, et maintenant le fond de la gorge est dépouillé ; sur les deux versants les pins respectés font une double haie de verdure. Nous atteignons en quelques minutes un monument qui précède et annonce le tombeau de Midas. C'est bien la façade telle que je l'ai décrite : un triangle sur un carré, des ornements en ligne droite, une inscription très nette,
mais indéchififrable, qui court en arabesques sur les saillies de la montagne.
Nous reprenons notice course, et bientôt la gorge s'élargit devant nous; deux vallons qui se croisent débouchent dans un cirque environné de bois et de murs calcaires. La nature a d'avance épuisé ici toutes les combinaisons des architectes :
bastions, piliers, tourelles et courtines, dont la base et le sommet se perdent dans les feuillages. Au fond, une rangée de pitons roussàtres étaye la masse du plateau ; on dirait des arbres tordus par un incendie ou des bêtes monstrueuses dressées pour l'attaque et la défense. C'est là, sans doute, que fut cachée la sépulture du Roi. Près d'elle on dessina, sur un éperon oblique et mince, le décor traditionnel qui, cette fois, fut grandi jusqu'à des proportions colossales. Deux palmettes, aujourd'hui brisées, couronnaient le fron-
ton. Au-dessous, les traits rectilignes courent et se croisent régulièrement. Rien qui fasse centre ou qui fixe l'attention.
La tapisserie de pierre tombe stricte et droite, masquant la porte ouverte sur les pays de l'au-delà.
Cette comparaison nous explique peutêtre la bizarrerie de ces ornements. Les sujets de Midas, ancêtres des Yourouks, mettaient déjà comme eux en œuvre les laines et les poils de chèvre. Le travail du métier inspira sans doute à ces hommes le goût des figures géométriques. Ou bien tout cela fut-il inventé par les bûcherons de la montagne? Ce peuple savait équarrir et assembler les troncs d'arbres, et volontiers il copiait sur le roc l'agencement des charpentes. Nous avons sous les yeux un exemple de ce procédé. Une fausse porte est indiquée au bas du monument, et le linteau simule une super-
position de poutres inégales. Cette ouverture est peu profonde et ne conduit à rien. Le cadavre est ailleurs, peut-être sous nos pieds.
Le temple surmontait le tombeau, de même que l'église moderne domine les cryptes funéraires. Mais les Phrygiens, plus spiritualistes que nous, refusaient d'enfermer leurs dieux entre des murailles. Le prêtre parlait à Cybèle, librement, dans la solitude des hauts lieux. Le sanctuaire n'est ici que le sommet de la montagne, où deux plates-formes s'étagent comme les marches d'un escalier mystique. Sur le sol, l'herbe est rude et jaune, et quand, monté jusqu'au faîte, on regarde derrière soi, les rochers de la contrepente dépassent le niveau supérieur et se dressent en des attitudes de supplication et de désespoir. L'horizon est immense et cependant fermé. A l'ouest, vers l'Ar-
chipel et Tlonie, vers les régions où Ton agit et où Ton pense, des collines boisées dessinent trois ou quatre enceintes parallèles et s'enfoncent progressivement dans une vapeur bleuâtre. A l'est, et si loin qu'on la distingue à peine, s'étend une longue traînée de hauteurs ; les cimes sont encore visibles et se détachent sur le ciel, mais, plus bas, tout se confond dans le jeu des lumières indécises, et Ton se demande si l'on aperçoit un lac ou une plaine. A nos pieds la pierre, grossièrement taillée, forme un autel. Quelques mètres plus bas, on en trouve un autre :
près de lui un bas -relief, très fruste, représente un guerrier à longue barbe, les cheveux ramassés en chignon, la tunique longue et droite. Est-ce le portrait d'un chef assyrien ou hittite, roi des peuples qui, jadis, envahirent l'Asie Mineure?... Plus bas encore, des inscrip-
tions énigpnatiques alignent leurs énormes caractères et se détachent en noir dans le soleil violent.
Une descente rapide nous ramène au tombeau de Midas; nous jetons un regard sur le hameau tcherkesse qui s'entasse près du monument. Les maisons sont un amas de torchis, de clayonnages et de madriers superbes; ce gaspillage explique la disparition de la forêt. Que faut-il au paysan pour se loger? Un hectare de bois, et quelques heures de travail. Les rondins sont empilés en blocs quadrangulaires, les fissures remplies avec un mortier d'argile. Le toit, maçonné comme le reste, est bientôt couvert de mauvaises herbes. On dispose là des tas de paille et des objets bizarres, sortes de paniers frottés de boue : ce sont les cheminées. Pour enclore les champs, des arbres tout entiers sont rangés à la file. Ils
reposent sur quelques branches réservées à dessein, et ces poutres noires semblent se poursuivre comme des bêtes infirmes et méchantes. Les meules sont maintenues par des perches arrangées en cages pyramidales.
Tout en haut, au pied de la montagne, plusieurs familles habitent un rocher creusé de petites alvéoles. La masse spongieuse a l'air d'un madrépore ou d'une fourmihère éventrée. Des échelles barbares sont jetées d'une crevasse à l'autre ; des chèvres bondissent et des enfants grimpent dans la fumée des étages inférieurs, des femmes travaillent au fond d'une anfi:actuosité, et, parmi ces blocs rougeâtres, un arbre étend ses feuilles vertes.
La population est hospitahère, mais d'aspect farouche, et ses costumes guerriers rappellent X. de Maistre et les pri-
souniers du Caucase : les hommes ont au bonnet une large bande de fourrure, et sur la poitrine des cartouchières cylindriques, prises dans l'étoffe de la casaque^ les femmes portent un fourreau de couleur sombre, et, par-dessus, une ceinture d'acier. Le plus notable des villageois est un grand gaillard qui réunit en un seul nom les titres de Bey et de Sultan. Il se souvient d'avoir vu jadis mon compagnon de voyage, et tout de suite l'entrevue devient cordiale. On échange quelques phrases gauches et obscures comme des oracles, protestations d'amitié, engagements de revenir. Puis, suivant le rite oriental, nous mangeons ensemble, sous les maigres feuilles d'un poirier. Les filles de notre hôte, qu'il mande pour nous servir, ont revêtu en notre honneur leurs habits de fête, des tuniques de soie, rouge ponceau pour la première, bleu
foncé pour la seconde. A leur taille étincellent des plaques de métal et sonnent de minces chaînettes. Un foulard de couleur voyante encadre la figure immobile.
L'impassibilité des Orientales a déjà saisi ces gamines de douze ans. L'une tient gravement une galette qui remplit un vaste plateau, l'autre porte une théière de grès vernissé, et le père suit, coiffé d'astrakan, avec des guêtres de toile bise, et un samovar de cuivre dans les mains.
Le déjeuner, quoique un peu court, est délicieux ; le thé, préparé à la mode persane ou circassienne , est une liqueur épaisse et parfumée. A la dernière tasse, tous les Tcherkesses nous environnent et suivent la conversation en hochant la tête.
Mais Loïso s'impatiente, et nous partons, pour toujours sans doute, malgré nos promesses.
Nous longeons dans la vallée un mis-
122 UN MOIS EN PHllYGIE.
seau pierreux et sec. La paroi des rochers est interrompue à mi-liauteur par une corniche horizontale. Il y a là un tombeau, analogue à celui d'Iasli-Kaïa , mais plus petit, et n'intéressant guère que les archéologues. La route descend en pente rapide. Les bois reprennent, toujours clairsemés; pourtant j'excuserais presque aujourd'hui la barbarie des mohadjirs :
avec ses avenues, ses trouées de verdure et de lumière, ses massifs de pins et de chênes verts, ses bosquets jetés à l'aventure, et ses échappées sur les lointains bleus, cette forêt a les grâces maladives d'un grand parc abandonné. Dans une vallée latérale, des cônes blanchâtres s'élèvent, si réguliers qu'ils semblent artificiels. Quelques kilomètres d'un chemin passable nous amènent à Yapouldak.
Le village est dans un bassin de tertres jaunâtres, parmi des saules. En Phrygie,
Ton retrouve partout ce feuillage terne quand on quitte la montagne pour le plateau. Le massif que nous traversions hier est maintenant très haut derrière nous. Les blés couvrent l'aire. Près de Bardaktchi, la moisson n'était pas laite. Ce pays est plus doux, cette population moins barbare. Les maisons n'ont pas cette apparence d'inachevé qui choque dans les hameaux tcherkesses. Les murs sont blanchis, la pierre remplace le pisé, les madriers bien dégrossis ont des élégances de colonnettes. On a trouvé dans les ruines des bases et des chapiteaux byzantins, et les maçons turcs en ont tiré bon parti. Certaines habitations ont au centre des cours, et, vu de haut, Yapouldak fait un damier de terrasses blanches et de trous sombres.
Tandis que nous partons et que l'araba saute entre deux haies de prunelhers,
nous remarquons à gauche un amoncellement de formes bizarres. Ce sont des rochers gris où les Phrygiens avaient un cimetière ; nous distinguons d'ici l'entrée des caveaux qui donne à ces pierres l'aspect d'une ruche. Cette nécropole n'est pas fort curieuse, d'ailleurs la nuit s'approche ; le paysage s'élargit dans la splendeur du soleil couchant. Des gouttelettes d'or tremblent au bout des feuilles, les aiguilles des pins étincellent et vibrent dans la clarté , une poussière lumineuse montée des ornières enveloppe la charrette où disputent des voix criardes. Le zaptié reproche à Loïso les secousses de la voiture. Loïso déclare que le zaptié l'a mis dans un mauvais chemin...
L'heure s'avance, les horizons se glacent de teintes froides. Nous débouchons dans une clairière où les pâtres n'ont épargné que trois arbres, trois pins difformes et
géants. Deux d'entre eux sont dépouillés jusqu'à la cime, et d'en haut divergent des branches qui barrent le ciel de lignes horizontales. Le dernier est le plus étrange de tous. Il n'a plu$ qu'un rameau long de neuf mètres, qui balance à six pieds de terre un paquet de verdures noirâtres.
Cette attitude est presque effrayante; l'infirme semble faire un dernier effort pour saisir et pour frapper.
A Bagschich, où nous entrons à la nuit close, il n'y a personne dans les rues. Les habitants sont des Yourouks, c'est-à-dire des bergers à moitié sédentaires, à moitié nomades, qui restent l'hiver dans les maisons, mais qui l'été courent la montagne avec leurs troupeaux. On entend au loin les sonnailles des moutons et des chèvres, des feux brillent sur les collines. Nous avons grand'peine à obtenir un dîner médiocre, un fromage blanc qu'on délaye
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dans Teau, pour lui donner quelque fraîcheur. Le repas est servi sur un tapis de haute laine, seul luxe de ces gens qui vivent sous la tente. On met des étoffes pareilles sur le divan. Nous avons un compagnon de chambrée ; un « collecteur des dîmes », nous dit-on. Inquiété par notre présence, il veut coucher dans une écurie attenante à la maison. Mais on a perdu la clef : respectueusement poussé par derrière, le fonctionnaire s'engage dans une lucarne étroite : il souffle, gémit et tombe bruyamment de l'autre côté. Nous l'entendons ouvrir la porte ; il va reposer en paix, à l'écart des infidèles.
Nous dormons aussi, mais plus mal, et dès l'aube nous reprenons notre route.
Les premières heures sont délicieuses; tout dans ce paysage caresse l'esprit et les yeux : ravins étroits et ombragés, ruisseaux qui babillent, branches mou-
vantes, fleurs roses montées sur de hautes tiges, scieries qui bourdonnent, madriers sentant bon la résine et le bois coupé, coulées de lumière blonde, brusques éclaircies où se découvre la montagne, et par moments, sur les lointains poudrés d'or, la silhouette noire d'un grand arbre.
Peu à peu, la chaleur devient plus lourde et la nature s'appauvrit. Les eaux se font plus rares, les vallons plus larges, les pentes moins escarpées, la forêt moins touffue. Bientôt nous cheminons sans abri sous le soleil, entre des genévriers blancs de poussière ; l'araba passe sur des roches rondes dont les cimes rapprochées lais* sent entre elles des crevasses dangereuses. Après une heure environ de marche et de glissades, nous descendons dans un bassin entouré de murailles calcaires.
Elles ressemblent à celles. d'IasU-Kaïa,
sans avoir ni leur taille, ni leur étrange té. Des chèvres et des vaches vaguent dans la plaine, près d'une rivière paresseuse.
A rhorizon, des tentes noires de Yourouks.
Un des côtés du cirque n'est qu'un labyrinthe de blocs quadrangulaires. Là fut autrefois une nécropole ; les Phrygiens recherchaient ces parois lisses, bien faites pour recevoir des sculptures rupestres. Carriers plus que maçons, ils savaient dégrossir les pierres, mais n'aimaient point à les assembler. Ëtait-ce impuissance, paresse ou scrupule religieux ? Les nations primitives respectent surtout les monuments qui associent à l'art humain le travail de la nature. Mais ce parti pris des vieux architectes donne à leurs œuvres un air monotone ; aussi, traitant un thème unique, s'efforcent-ils de le varier. Ne cherchons ici ni les
élégances helléniques de Tchoukourdja- Keuï, ni les rectangles qui s'enchevêtrent en colossal jeu de patience au-dessus d'Iasli-Kaïa. Cette fois rornemaniste a voulu interpréter la forme vivante. Aux deux côtés d'une grotte, deux lionnes s'affrontent, posées sur leur train de derrière. Elles ressemblent à ces bêtes héraldiques qui soutiennent les écussons du moyen âge. Le modelé, simpHfié à dessein, ne manque ni de force ni de souplesse : les mâchoires menacent, la tête est énorme dans la masse touffue de la crinière, les muscles vont se détendre prêts à l'attaque ou aux caresses.
Ce tombeau et plusieurs autres qu'on voit aux environs indiquent la frontière de deux pays. Derrière nous la montagne funèbre et sacrée, devant nous les plaines du centre, fertiles, mais mornes et dévorées de soleil. Le chemin descend
toujours, puis soudain les collines s'écartent comme des portants de théâtre, et rhorizon s'élargit, éblouissant.
Cette splendeur est douloureuse à contempler. Elle annonce les marches dans la chaleur, la soif, les jours fatigants et les nuits intolérables. Rien qui repose ou qui rassure ; l'œil lui-même est déconcerté par la fuite des lointains et blessé par la violence des couleurs, roses, violets, bruns fauves et mordorés, blancheurs criardes qui font aux montagnes des égratignures et des plaies de lumière. A deux lieues dans la campagne des colonnes poudreuses se meuvent, poussées par le vent. Seuls des lentisques mettent au bord du chemin une note plus douce, et l'on se rafraîchit à voir leurs feuillages fanés. La poussière monte autour de l'araba, enveloppe les jantes, et retombe en cascades le long des roues; et sur la
route pailletée de mica notre passage fait lever des vols de sauterelles.
Un village, jaune sur le sol jaune, se distingue à peine dans T éclat monotone du soleil. Les maisons sont closes, caries habitants cultivent la plaine. Voici, en effet, quelques champs et des logettes où les paysans s'accroupissent sous un toit de paille, entre quatre perches. Puis le désert recommence, les marécages desséchés ont déposé des concrétions saUnes, et la terre, jadis humide, garde l'empreinte des sabots qui la piétinaient au printemps. Sur la boue durcie court l'ombre d'un oiseau de proie qui plane au-' dessus de nos têtes. Midi approche, l'on suffoque, l'étape est interminable; enfin, mon compagnon se soulève et me montre, bleui par l'éloignement, mais très net dans ses contours, le rocher qui domine Afioum-Kara-Hissar.
AFIOUM-KARA-HISSAR.
En géographie, comme en histoire, il est des noms difficiles à porter. L'affinité mystérieuse des images et des sons donne à certaines syllabes un air de noblesse ou de grâce; elles frappent ou elles caressent, et le contour de leur mélodie, prolongé en dessins frêles, ébauche dans l'esprit un semblant de paysage. Qui ne s'est abandonné à ce charme, quand le soir, la tête vide, on se repose, un atlas sur les genoux? Qui n'a redit, aux heures lourdes de l'étape, un mot dont le retour amuse et fatigue la mémoire ? C'est ainsi
AFIOUM-KARA-HISSAR. 138
que depuis deux jours je rêve d'Afioum- Kara-Hissar, et l'obstiné refrain rythme tous les pas des chevaux, tous les murmures de la forêt. N'a-t-il pas, dans le timbre de ses voyelles, dans le sifflement de ses consonnes, le pittoresque d'un horizon romantique, l'âpreté des montagnes et le fracas des torrents ? Et^ par une fortune rare, la traduction n'enlève rien à cette puissance évocatrice. Le Château noir de COpiuniy n'est-ce pas un titre fait à souhait pour un conte d'Hoffmann ou d'Edgard Poe ?
Devant la réalité, ces mirages se dissipent, et ce qui demeure est assez vulgaire. Le château noir, c'est la citadelle de la ville; l'opium, on le cultive dans les campagnes d'alentour. Le clair soleil a raison de nos chimères, et, pour nous mieux narguer, le destin nous prépare
une série de mésaventures.
Nous possédions encore un cheval, dernière épave de nos transactions avec les marchands d'Eski-Chéhir. Cette bête, inquiétante par sa masse, excitait sur notre passage F admiration des villageois, et Tampleur de ses muscles semblait promettre des trésors d'énergie. Mais les sages de la Grèce Font dit avec raison :
a Rien de trop. » La Némésis nous guettait ; l'embonpoint devint de Fenflure, et le malheureux colosse arriva péniblement sur ses jambes flageolantes jusqu'au hân d'Afioum-Kara-Hissar.
Là, dans une cour pleine de voitures, cinquante médecins improvisés offrent leurs services à Loïso. Les Turcs ne ressemblent point aux Hellènes qui, dans la nature entière, n'ont de regard que pour les humains, et veulent retrouver en tout l'image de leur propre personne. Un OsmanU n'a point de lui-même une aussi
AFIOUM-KARA-HISSAT\. 135
bonne opinion, et volontiers il s'incline vers les existences incomplètes et les êtres inférieurs ; il ne mutile pas les arbres, il vénère les fous et soig^ne les animaux.
Aussi devons-nous renoncer à faire acte de propriétaires. La foule irrésistible et compatissante s'est emparée de notre bien et en use. à sa fantaisie. Du haut du balcon, j'aperçois le cheval au sein d'un groupe fourmillant. Des banabaks se cramponnent aux jambes, tirent la queue, écartent les mâchoires, et l'un d'eux, qui dirige l'opération, insinue entre les dents jaunes le goulot d'une bouteille, où l'on a mêlé du poivre et de l'alcool. Ce traitement ne suffit point, et l'on va chercher « un illustre docteur qui travaille pour le Sultan ». C'est, je pense, le vétérinaire du Konak. Il ordonne des frictions au marc de café ; elles restent inefficaces, et la voix de la multitude décide
qu'il faut recourir aux grands moyens.
Il s'agit d'une « trempée » , bir trempa, disent les maquignons, dans un curieux mélange de turc et d'italien. On attelle un chariot, l'animal est hissé péniblement.
Cocher pour la première fois de sa vie, et peu soucieux d'un tel honneur, il disparaît au tournant de la rue. On va le jeter à la rivière, où il restera une semaine sans manger. Le procédé, nous affirme-t-on, est infaillible. Je suppose en effet qu'il aura raison de la maladie et du malade.
En tout cas, rien à faire pour le moment.
Ici comme ailleurs il faut patienter.
Du reste, notre installation va être longue. On a égaré les fenêtres de notre chambre; je m'expJique : la baie qui nous éclaire doit être fermée par de petits carreaux, qu'on accroche ou décroche suivant la température. Aujourd'hui plusieurs châssis sont vides, et nous cher-
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chons, de pièce en pièce, de quoi les garnir. Sur notre passage, des portes entr' ou vertes laissent apercevoir des salles nues, des horlogers qui travaillent, deux joueurs assis devant un damier... Enfin notre expédition est finie; nous avons complété la mosaïque des vitres sales.
Le handji dresse deux lits de fer qu'il a trouvés je ne sais où, dans le fond de ses magasins; et, l'œuvre achevée, il contemple, surpris, l'édifice qu'il vient de construire. Pour notre toilette nous aurons le portique carré qui environne la cour.
On se lave en plein air, devant les gens qui passent et les chevaux qui s'ébrouent.
Le restaurant est à quelques pas, dans une rue du bazar. A la devanture, des chaudières en fer-blanc, où mijotent les têtes de mouton et les tomates farcies de graisse. L'hôteUer puise là dedans à pleines mains , et nous tend le plat, avec
un sourire. On boit de Teau rafraîchie par un mélange de neige et de poussière. Le déjeuner coûte environ trente centimes, il ne les vaut pas.
Quand la nuittombe, ces vulgarités disparaissent. Au milieu de la cour sombre, c'est un enchevêtrement de voitures, capotes blanches et brancards dressés.
Nos gens, accroupis dans un coin et causant à voix basse, semblent préparer une conspiration. On se raconte les incidents du voyage et les mésaventures de la couchée. Ali se fait traduire quelques mots, et, comprenant qu il est question de punaises, lance des « tchok » (beaucoup) attristés et approbateurs. Loïso, plus raffiné, nous interroge. Comment sont construits les ascenseurs? Et les vélocipèdes, ces machines étranges que la chancellerie turque appelle encore des locomotives sans feu? On s'assoupit un
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instant; puis une cigarette qui s'avive fait surgir de l'ombre le masque du fumeur.
Dans le fond, des arabadjis dorment ; l'un d'eux s'agite, s'éveille, et son ombre se dresse, agrandie, sur le mur bleui par la lune.
Nous allons mener longtemps cette vie énervante et lourde. Depuis notre départ d'Europe des rumeurs circulent, on parle de choléra. Smyrne et les ports de l'Archipel sont atteints, et bien que le mal ne soit pas très grave, l'imagination est mise en branle et le trouble va croissant.
L'épidémie, pour ces hommes mal logés et mal nourris, c'est encore, comme il y a deux siècles, le monstre horrible et inconnu. Le Sultan donne l'exemple de la frayeur, un frisson part.de Gonstantinople et court jusqu'aux frontières de l'empire. Les gouverneurs, valis oumoutessarifs, perdent la tête, et font leur cour
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à coups d'ordonnances. On exagère les précautions, et l'hygiène devient un second fléau; partout des quarantaines, FAnatolie tout entière sera bientôt prise dans un réseau invisible et mouvant. Puis r amour-propre s'en mêle. Il faut prouver que les musulmans n'ignorent pas la médecine. Les pays contaminés se prétendent indemnes et, pour le prouver, s'entourent de cordons sanitaires. Tous les obstacles sont grossis par les racontars des voyageurs et les mensonges officiels. On n'osera bientôt plus risquer un pas. Avancer est difficile ; reculer, hasardeux ; il y a partout des chausse-trapes. Rien à combiner, rien à prévoir. L'autorité turque se meut avec sécurité dans l'arbitraire et dans l'absurde.
Essayons pourtant d'y voir clair.
Afioum-Kara-Hissar est la capitale d'un grand district, le moutessarif nous don-
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nera peut-être quelques renseignements.
Nous descendons du hân par une route large et bordée de boutiques. Cette ville n a point la laideur divertissante d'Eski- Ghéhir. Les mahométans sont ici chez eux, au bord d'une vallée qui se dirige vers le steppe. On n'entend pas une phrase grecque, ni un rire, ni une plaisanterie.
Quelques négociants sont Arméniens, ou Juifs; la plupart, Ottomans. Livrée à ellemême, cette race découvre sa maladresse native. Qu'ils sont gauches, les marchands de ce bazar où rien n'attire et ne fixe l'attention! Médiocrement intéressés, nous sommes, paraît-il, intéressants. Nos costumes font tache dans ce milieu tout oriental, les yeux se braquent sur nous, sans un mot ni un geste ; et je suis au bout de cinq minutes gêné par l'obsession de ces regards silencieux.
Le konak est très bruyant. Dès la porte
on a la sensation de l'autorité turque. Ce despotisme patriarcal s'exerce dans un laisser-aller de caserne et de campement.
Des soldats courent de tous côtés, portant des ordres ; des officiers fument, des plaideurs montent dans l'escalier pour comparaître devant le cadi. On roule une caisse qui contient un autel romain destiné au musée de Gonstantinople.
Nous sollicitons une audience, et nous sommes introduits dans la salle du conseil. Elle est vide. Près de la table, raides comme des fonctionnaires en séance, sont rangés des fauteuils de velours vert.
Vertes les tentures, verts les rideaux; un artiste bien intentionné a peint des paysages sur le mur, forêts et marines, volcans en éruption, qui crachent la flamme et la fumée.
Nous restons là quelques minutes, notre interlocuteur revient nous dire qu'on nous
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attend au jardin. Nouveau voyage par l'escalier et le corps de garde, nous entrons dans un petit coin, plein de verdure et de fraîcheur. Mais une odeur infecte montre que Son Excellence a choisi pour ses parterres un bien étrange voisinage.
Un filet d'eau clapote dans la double vasque d'une fontaine, et retombe en gouttelettes qui rident la surface du bassin. Des pots de fleurs ornent la margelle, et des plantes grimpantes s'enlacent à des treillis. Le moutessarif est assis sur un grand canapé en damas bleu, et le narghilé attend, posé sur une caisse à pétrole, où je déchiffre : « Made in Bussia. »
La conversation est rassurante : nos passeports seront visés, et les agents sanitaires nous laisseront en repos. Pendant que les bureaux estampillent nos papiers, le gouverneur et un subalterne engagent, en turc, une longue conversation. Au
milieu des phrases incompréhensibles, le mot sémindefer revient à chaque instant.
Nous finissons par deviner qu'on va mettre des troupes au sud sur la ligne de Dinéir, et multiplier partout les quarantaines. La déconvenue est rude. Mais que faire? Se résigner. Il faut en Turquie avoir une âme turque, lente et soumise. Aujourd'hui tous les chemins mènent au lazaret.
Dans une semaine peut-être les inquiétudes se calmeront, et la route sera libre.
Mais que l'inaction nous est pesante!
Les cafedjis sont rares dans la ville, et les journaux ignorés. L'Europe tout entière pourrait s'effondrer à notre insu. Passé huit heures, on ne rencontre par la rue que des chiens errants. Pas un Occidental pour nous renseigner ou nous entendre. Le grec même est à peine compris. On nous signale cependant un Juif qui parle français. C'est un employé à la régie qui toute
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sa vie a rêvé ce qu'il nomme « le chic parisien » et qui poursuit, à travers les lignes de ses registres, le mirage du boulevard.
Plus triste encore est Nikolaki, un officier rencontré au konak. Originaire de Crète, il n'a pas le type hellénique dans toute sa pureté ; l'ovale de la figure est arrondi, la prononciation molle; les lèvres épaisses ne savent pas faire vibrer le X, à la mode nationale, et le son se perd dans un chuintement confus. Les traits manquent de relief, l'attitude est contrainte. L'exilé regrette sa famille laissée si loin, au delà de l'Archipel; il souffre dans ses affections, et plus encore dans son amour-propre. Tous les soldats de la Porte professent la religion musulmane, et ce chrétien se sent environné de soupçons. Il n'espère pas dépasser le grade de capitaine, et n'a plus même le courage
de s'en étonner.
Pour se consoler, il étudie le turc, fume beaucoup, joue aux cartes, et méprise tout ce qui Tentoure. « Ces gens-là, nous dit-il, sont comme les bêtes. » Et, dans sa langue correcte, avec des cadences calculées et des énumérations bien suivies, il nous conte ses efforts pour instruire ses hommes : « Expliquez-leur une chose une fois, ils l'oubUent; deux fois, ils l'oublient encore ; trois fois, ils l'oublient toujours; expliquez-la-leur dix fois, cent fois, mille fois, et dix fois, cent fois, mille fois ils l'oublieront. » J'abrègele développement. Quiconque a traduit les dialogues platoniciens ou les harangues de Démosthène sait que les Grecs ont l'amour de l'évidence, et que le retour des mêmes idées les charme plus que la reprise d'une mélodie.
Notre ami chérit les discours jusque chez les autres. Las de parler, il interroge :
AFIOUM-KARA-HISSAR. 147
« Qu*avez-vous découvert dans les inscriptions, et qu'apprennent-elles sur les peuples d'autrefois? Dans mon pays, on a trouvé de l'or en masse, et une eau dont les anciens se servaient pour éprouver l'or. » Puis, des raisonnements sur la politique : « La France est un grand pays, elle marche en avant, et votre supériorité se manifeste de trois manières : d'abord, vous possédez plus de navires que l'Angleterre, et l'Angleterre était jusqu'ici la première des puissances maritimes ; en outre, un de vous a découvert le moyen d'imiter les diamants; enfin l' Orientexpress permet d'arriver en quatre jours de Constantinople à Paris. »
Je m'aperçois que le portrait de Nikolaki tourne à la charge, et cependant il est exact. Ces intelligences orientales sont bien déconcertantes. Très souples, très ouvertes, elles donnent pourtant à toute
chose un air enfantin. La faute en est peutêtre aux idiomes du Levant. Faits pour des civilisations assez simples, ils ne fournissent aux idées modernes que des équivalents incomplets. La pensée survit dans la traduction, mais elle a perdu son cortège de notions accessoires et de conséquences implicites. Elle est plus claire et plus pauvre; causez avec des Turcs ou des Grecs, leurs phrases vous sembleront un motif de la musique moderne, joué sans accompagnement sur un clavecin démodé.
Ainsi, ne demandons pas trop aux Hellènes, et surtout à notre Cretois. Qu'il nous suffise de le voir manier nos fusils, avec des gestes souples et des mains amoureuses. Ce fils de palikare a le goût des armes, et, tandis qu'il essaye la gâchette et mire le canon, je me redis quelques vers, bien connus, de VOdyssée.
AFIOUM-KARA-HISSAR. 149
Ulysse, rentré dans Ithaque, jette un regard à sa femme, et contemple longuement son arc. Il vérifie si les vers ne l'ont point endommagé, fait vibrer la corde, et charme son cœur de ce bruit strident comme un cri d'hirondelle.
J'évoque ces réminiscences classiques au corps de garde. Les officiers de service ont dans le konak une grande salle aux fenêtres grillées. Des pampres de vigne projettent sur les vitres des ombres lumineuses et flottantes. A la porte, un alignement de babouches, car les Turcs ont le respect de leurs tapis crasseux; sur le mur, des nattes qu'on décroche à l'heure de la prière; des divans autour de la pièce. Deux joueurs accroupis face à face se dévisagent par-dessus leurs cartes ; un capitaine, des besicles sur le nez, vérifie des écritures dans un registre, et rit avec une petite fille debout près de lui. Un
narghilé glousse par intervalles; une voix grasse crie u M éhémet » ; mais sans doute Méhémet est occupé, car il ne répond rien ; et de minute en minute l'appel revient, monotone, sans rien qui trahisse l'impatience ou l'irritation.
Puis tout à coup un grand tumulte.
Deux marchands du bazar se sont pris de querelle, et on les amène s'expliquer au poste. Chacun d'eux tient à la main un agneau tout rouge et paré pour la boucherie. Debout sur le pas de la porte qu'ils n'osent franchir, les deux banabaks se provoquent avec des gestes violents, pendant que Nikolaki continue d'une voix égale à nous raconter sous le nom de Phèdre les aventures d'Ariane : « Et comme Thisefs était beau, la jeune fiUe l'aima et lui dit : Si tu m'aimes, je te conduirai près du Minotavros, dans la maison aux murs infranchissables. »
AFIOUM-KARA-HISSAR. 151
Le temps n'est plus où les princesses tiraient les étrangers du labyrinthe :
Afioum-Kara-Hissar est encore plus difficile à quitter qu'Eski-Chéhir, et, au bout d'une semaine, l'ennui devient accablant. Courir le bazar, manger du kaïmak, mince feuille de crème qui empâte la bouche et afiaditle cœur; croquer du halva, pâte de miel, de graines et d'huile rance ; examiner chez les marchands des meubles en bois où s'entrelacent des arabesques de cuivre ; songer longuement au seuil d'un café : ce sont plaisirs qui enchantent un Asiatique, mais qui exaspèrent bientôt un Européen. Rues maussades, bâtisses vulgaires ; il n'y a dans la ville qu'une chose à voir, le ix)cher qui porte la citadelle.
Cette masse rougeâtre surgit, opprimante, au fond des cours, au coin des maisons, au-dessus des terrasses. La nuit venue, l'impression est encore plus forte :
je me rappelle un soir où vers neuf heures nous regagnions notre gîte ; les habitants étaient rentrés, les chiens même avaient disparu ; sauf un qui, près d'une fontaine, sommeillait sur ses pattes allongées; seule la pleine lune mettait dans le silence une vie discrète et recueillie, et la clarté, s'épanchant en larges nappes, tombait goutte à goutte sur les auvents des boutiques et les tapis des devantures.
Soudain la silhouette se dressa, si nettement modelée, si violemment tachée de lumières et d'ombres, qu'elle prenait, dans ce paysage de rêve, une existence fantastique, et semblait un génie mystérieux planant sur la ville endormie.
. . . Cette énorme pyramide est vertigineuse à regarder, mais on l'escalade sans trop de peine. Le chemin traverse d'abord le quartier chrétien où la ruelle serpente, et par instants s'enfonce sous les bâtisses.
adelm: D AKinUtl-l
AFIOUM-KAKA-HISSAR. 153
Des fillettes grouillent, très sales, mais gracieuses malgré tout, avec leur air naïf, leur voile rejeté en arrière, et leurs pieds nus sur les socques de bois. Quelquefois, dans Fembrasure d'une porte, une main de femme sort de l'ombre et se pose sur le battant historié de clous.
Nous atteignons la base de l'escarpement, un chaos de blocs qui ont roulé du sommet jusque dans la plaine. Un escalier très rude va jusqu'à la porte du château ; de là nous contemplons la roche que nous venons de gravir; elle barre la moitié de l'horizon, et tombe en plis verticaux, dont chacun est un précipice. Les maisons tapies au fond de l'abîme sont d'une petitesse ridicule. Je comprends bien en ce moment une sensation bizarre de Taine. Du haut des cimes l'homme s'efface et son œuvre s'amoindrit, la nature, que nous croyons domptée recon-
quiert son indépendance. Nous ne comptons guère en face des montagnes. Dans le drame éternel que jouent ces colosses nous glissons une phrase, une glose insignifiante. Sommes-nous les maîtres du monde ou ses parasites ?
Les retranchements turcs méritent à peine un coup d'œil ; il faut s'avancer au bord des courtines, et plonger ses regards sur la ville. Elle s'aplatit grise et terne, enchevêtrant des terrasses qui se greffent l'une sur l'autre, et donnent l'idée d'un jeu de cartes éparpillé au hasard. Par places le carré veVt d'un jardin, des minarets, des coupoles. L'aspect est mono^ tone, et la moindre cité de France a plus de pittoresque. Ici point de clochers qui dominent, de monuments variés, de rues épanouies comme un réseau d'artères.
Une mosquée, un konak, un hân, c'en est assez pour une population turque • Un
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AFIOUM-KARA-HISSAR. 155
organisme très simple suffit à ces vies rudimentaires, et je crois voir un de ces schémas où les savants figurent un animal inférieur, astérie ou zoophyte. Des traits durs limitent l'enceinte de la ville.
Au lieu de faubourg, des champs cultivés, ou le steppe. De même, à Constantinople, les portes du rempart byzantin ouvrent sur le désert.
Afioum-Kara-Hissar est adossé à une grande montagne qui, vue de haut, semble plus majestueuse. Sur la pente, une route court horizontalement, en courbes souples. Des rangées de vignes ourlent d'une bande verte le mur des terrasses, et des plis de terrain s'enfoncent, pleins de moissons jaunes et de reflets moelleux. Au nord, la plaine va jusqu'aux montagnes de Phrygie. C'est un paysage sans dessin et presque sans formes. Des ondulations vagues, parties des hauteurs
lointaines, s'avancent jusqu'à nous, sans arbres pour distinguer les plans et arrêter le regard. Les champs font sur la terre des taches diffuses. On peut les confondre avec l'ombre des nuages qui gUssent dans le ciel pur...
Enfin nous allons partir! Le choléra sévit toujours, mais, nous dit-on, la vallée supérieure du Méandre est libre de quarantaines. Nous décidons de gagner Dinéir, aux frontières méridionales de la Phrygie. Le cheval est toujours dans la rivière, mais notre absence lui portera peut-être bonheur. Ali, privé de sa monture, grimpera sur la charrette, aux côtés deLoïso.
En cet équipage, nous traversons les rues de la ville, et nous lui trouvons quelque charme, maintenant que nous
espérons la quitter. Des silhouettes de femmes s'agitent derrière le treillis des fenêtres. Des arabas s'avancent lentement, couvertes de tentes rayées blanc et noir. L'étoffe, curieusement agencée, forme par devant un grand losange, et rappelle ces palanquins que l'on pose sur les chameaux. Le paysage est triste et vide, sans autre végétation qu'une herbe sèche, avec çà et là des saules grisâtres.
On pourrait se croire à cent kilomètres au nord, près d'Eski-Chéhir ou de Sidiel-Ghâzy.
Vers dix heures, apparaît le village de Moukhaïl; il est soUtaire et pauvre. Quelques débris byzantins, rosaces, entrelacs, animaux fantastiques, sont enchâssés dans les pieds-droits de la fontaine. Le djami est orné de la même façon. C'est un édifice barbare, qui doit à sa grossièreté même une sorte de grandeur. Il semble
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que dans cette grange l'idée religieuse s'exprime sans intermédiaire : nous avons ici le texte original dont les mosquées
I somptueuses ne donnent que la traduc-
I tion. Pour chaire, un simple monticule.
Un tas de terre et un trou dans la mu-
I raille marquent la sépulture du saint et
I la direction de la Mecque.
Le steppe recommence, il fait très chaud : en face de nous arrive une caravane. Des chameaux, les premiers que nous ayons rencontrés jusqu'ici, s'éche-
' lonnent en longue file. Deux ânes tien-
nent la tête, et sur l'un d'eux un gros personnage serre un énorme parapluie de cotonnade. Aux flancs des bêtes sont accrochés les colis, jarres, alcarazas, barres de fer et caisses plates. Les cous disgracieux et les têtes de reptile se balancent, tantôt baissés à toucher terre, tantôt redressés avec une morgue stupide. Plus
loin, tout un harem voyage dans deux arabas. Les voitures sont arrêtées au bord d'une fontaine, et les femmes se tassent dans un creux qui a six pieds de diamètre... Elles remontent et s'installent en bavardant, les enfants piaillent, un eunuque s'empresse... Au sommet de la pente nous découvrons de nouveau le cortège; toutes les teintes prennent une intensité singulière, dans la lumière terne du vallon. Le marron clair des bâches, le jaune safrané des rideaux, le blanc cru des voiles, le bleu qui s'amasse aux plis des vêtements, semblent des rehauts de couleur vive posés sur une grisaille.
Nous trouvons à la descente le hameau d'Efek-Keuï. Il est si mal bâti, si mal dessiné dans la clarté brutale, qu'à deux pas on se demande ce qu'on a sous les yeux. Les murs de pierre sans mortier tombent en décombres; sur les toits sont disposés
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des tas de cailloux qui servent de cheminées, des logettes en planches, et des pains de fiente qui sèchent au soleil. Nous dégageons dans le soubassement du minaret une inscription où des lettres grecques s'assemblent en mots incompréhensibles. On a rencontré ailleurs des formules de ce genre. Suivant les érudits, c'étaient des prières ou des malédictions qu'on rédigeait en phrygien et qu'on gravait sur les tombeaux. Alexandre et les Séleucides avaient imposé leur idiome à tout le pays, mais les pauvres gens ne pouvaient oubUer leur patois national, et c'est lui qu'ils employaient au jour de la mort, pour être mieux entendus de leurs compatriotes et de leurs dieux.
Toujours des moissons rases, toujours des plateaux jaunis. De grands chardons bordent la route. Sur les montagnes, des forêts brûlent tout entières, et les fumées
font des stries si nettes qu'on dirait des carrières de marbre. Bientôt des maisons se devinent, un minaret pointe, des végétations surgissent à Thorizon ; vers le soir, nous entrons à Tchifout-Kassaba.
Tchifouth est un terme dédaigneux qui désigne les Juifs, Kassaba veut dire une ville. Si quelqu'un dans la conversation supprime le premier de ces deux mots, évitez les plaisanteries sur la viande kaschir et le sabbat. Il y eut ici une colonie hébraïque, elle subsista fort longtemps ; mais je n'en trouve aucune trace, les rues ont leur aspect ordinaire, et la malpropreté des maisons me parait toute mahométane. A l'époque romaine, le spectacle était plus intéressant. La cité de Synnada s'élevait sur l'emplacement de ces masures, et dans les linteaux de portes et le parement des bassins nous lisons encore des inscriptions latines. Elles ne ressem-
blent point aux dédicaces grecques de Dorylée. Près du Poursak, on menait une vie provinciale, engourdie dans le respect des ancêtres et l'observance des vieilles coutumes. Ici Ton exploitait le marbre des montagnes, on le taillait pour le palais des empereurs, on nouait des affaires, on causait transit et prix de revient. Rien qu'à voir çà et là, sur des pierres éparses, ces lettres bien tracées, ces formules brèves, ces noms dominateurs, on mesure la profondeur des différences, on comprend qu'ici régnait un génie impérieux, vif et pratique.
En regardant ces curieux débris, rendons grâce aux Turcs qui les conservent.
Les voyageurs calomnient ce peuple, il n'en veut point aux monuments. Honnête et lourd, il respecte ce qu'il ne comprend pas, c'est-à-dire bien des choses.
Mis en présence d'une pierre antique, un
Anglais la casse, un Français la dédaigne, un Grec la marchande, un Osmanli lui réserve une place d'honneur dans sa maison. Ces caractères bien gravés, ces subtiles combinaisons de courbes et de droites, ravissent des gens pour qui l'écriture est le plus beau des ornements.
Le mudir de Tchifout-Kassaba fait en ce moment bâtir une fontaine. On a mis sur le couronnement une épitaphe latine, prise au tombeau d'un Titus Flavius, et les solliciteurs contemplent les majuscules avec des yeux d'épigraphistes.
Au sortir de la ville, nous sommes ressaisis par la monotonie du plateau ; elle s'atténue pourtant. Des peupliers se mélangent aux inévitables saules. Près d'un village, les habitants irriguent les jardins, et l'eau courante remplit des rigoles creusées dans la poussière. Puis c'est un grand vallon, encadré par des roches de fière
tournure, dont les pics et les arêtes bleuâtres trouent la pente brune et violacée.
Au fond, le torrent coule entre de gros cailloux ronds. Sur la rive, une oasis et le viDage de Baljik-Hissar.
L'œil, babitué à des harmonies différentes, est surpris par la fraîcheur des verts qui éclatent comme une dissonance :
vert sombre des noyers, vert bleu des saules, vert rougeâtre des grenadiers. Les feuilles des peupliers luisent et tremblent, et le soleil met autour d'elles une gaze pailletée d'or. Les jardins sont à trois étages : en haut les grands arbres qui font de l'ombre, d'autres, plus petits, mûrissent, sous les premiers, les pêches, les abricots et les prunes. Tout en bas, dans la terre meuble, de Fherbe et des légumes. Des treilles enguirlandent les façades, et, malgré la saleté des masures, le paysage a un air de richesse et de paix.
C'est ici, près de ce village, que périt Alcibiade. Nous avons tous lu dans les auteurs anciens ce drame où se mêlent si étrangement le meurtre, la ruse et la volupté. En ce moment, tous les détails me viennent à la mémoire : le proscrit fuyant vers la cour de Perse, les satrapes craignant que le grand roi ne cède à tant de charmes et d'éloquence, les obstacles dressés sur la route, tous franchis ou tournés ; puis, le soir, dans la maison où le débauché dort avec une courtisane, un incendie qui s'allume à propos, le réveil brusque, les habits précieux jetés devant la porte, et faisant un pont sur la flamme, l'effroi des assassins qui n'osent affronter leur victime, et la tuent de loin, à coups de flèches. Les paysans ont-ils quelque lointain souvenir de cette aventure? Un monument, dans le cimetière, s'appelle encore le tombeau du Pacha.
Quelques heures plus tard, nous atteignons un autre hameau, et nous y déterrons une borne milliaire en forme de colonne. Du haut en bas se succèdent des inscriptions, presque indéchiffrables, mais d'un aspect significatif. Plusieurs dynasties ont revendiqué cette pierre, et un épigraphiste lirait ici toute l'histoire de la décadence romaine. Au sommet, une formule courte, rédigée en latin. Puis des mots grecs, l'écriture se gâte, mais les titres deviennent plus sonores. Enfin, au ras de terre, en caractères qui se chevauchent, le bavardage prétentieux de l'étiquette byzantine.
Nous repartons, le temps s'écoule, le soleil immobile embrase le ciel ; les chevaux marchent encore par habitude, mais Loïso se tient immobile, n'ayant plus même la force de sommeiller. Nous tombons dans une rêverie confuse, les yeux
se rouvrent par moments sur le paysage si clair et si nu, dont les teintes pâles semblent à peine terrestres, et qui se dessine en traits rudimentaires, lignes droites des horizons et triangles des montagnes.
La pensée glisse à fleur d'âme, comme un reflet sur une eau profonde; on suit, indifférent, la marche de ses idées, on rêve sa propre existence, ses espoirs et ses tristesses, et c'est seulement par intervalles qu'on se retrouve, avec un petit frisson de douleur. Où sommes-nous? A quelle date? Les calendriers de l'Orient et de l'Occident, les heures turques et franques s'emmêlent dans notre tête, tout nous paraît grand et vide, sans divisions ni points de repère. On devait vivre ainsi dans les caravanes d'autrefois, traversant des pays inconnus et presque identiques pour des esprits simples ; recueillant au passage des sensations précises, mais sans
lien ; calculant à deux ou trois mois près le terme du voyage, si bien qu'à la longue, la pensée n'était plus qu'un mirage, dans l'immensité du désert.
Le chemin s'élève par un vallon pierreux, au milieu de blocs rouges qui ont des profils de dolmens. En haut du versant, la vue s'étend jusqu'aux premiers contreforts du Taurus, pics aigus et pyramides tronquées, avec les teintes légères et les reflets métalliques des pays très méridionaux. La nuit arrive et la lumière horizontale argenté les chaumes, nosombres s'allongent, démesurées; et, très loin, barrant la route, une trentaine de chameaux s'avancent de front. Nous allons enfin quitter le plateau de l'Anatolie centrale. Tout annonce l'approche du massif pisidien et du steppe de Lycaonie.
C'est à Karadilly que nous ferons halte
ce soir. On aperçoit dans un creux le village, que dissimulent des meules alignées. Des chevaux échappés courent par derrière, et surgissent comme des ombres.
Les habitants sont encore à la besogne près d'un marécage dont l'eau pesante semble une masse de mercure; des briques sèchent, rangées parterre ou amoncelées en tas cubiques. Arrivés au seuîl de notre gîte, nous regardons vers Test, et nous restons éblouis. Par-dessus les collines, la chaîne principale reçoit encore les rayons du soleil, les pics violets ou bruns concentrent en eux toutes les clartés crépusculaires, et luisent dans l'obscurité grandissante avec un éclat d'améthystes et de topazes.
Nous avons atteint à Karadilly la route qui de Koniah rejoint la vallée du Méandre. C'est par là qu'on passait, à l'époque macédonienne, pour aller de l'Archipel
LES PLATEAUX DU CENTRE. i7i
aux Indes. Aujourd'hui encore, le chemin est fréquenté par les caravanes, il continue la voie ferrée qui relie Smyrne et Dinéîr. Cette ville sera le hut de notre prochaine étape, et l'extrême limite de notre marche vers le sud. Le moutessarif de Kara-Hissar nous a fait savoir, à son insu, qu'il y a près de la gare une ligne de quarantaines.
Loïso attelle de très honne heure; nous suivons d'ahord un fond de vallée. Sur la droite et la gauche, les montagnes s'inclinent en talus gris, où les pluies ont tracé un réseau de rigoles. Progressivement les parois s'élèvent et s'écartent, et nous découvrent une série de plaines ensoleillées. Nous avons quitté cette fois les hautes terres phrygiennes, ce pays est plus aride, et pourtant moins triste. La lumière joyeuse découpe les contours d'un trait incisif. Les pentes se teintent de
couleurs claires, roses, lilas et orangées.
Toutes les stries, les déchirures et les aiguilles de pierre sont apparentes. C'est un décor esquissé d'une main preste, qui indique tout et n'appuie sur rien. A quelque vingt kilomètres, se dressent des cimes arrondies ; leur base se cache derrière l'horizon, dont l'œil suit la ligne précise, et l'on croit apercevoir des îles lointaines monter lentement au-dessus de la mer.
Une caravane de chameaux a fait halte près de nous. Les bêtes boivent à quatre ou cinq dans des baquets. Les cous se tendent et les têtes se pressent, avec des reniflements sonores. Un petit, blessé à la cuisse, sautille auprès de sa mère.
Deux heures plus tard, nous entrons dans un village abandonné. Au coin d'une place solitaire, le minaret tombe en ruine, des murs de boue encadrent de
petits enclos où frissonnent les hautes herbes. Les habitants sont à quelque distance, dans la plaine où ils parquent le bétail ; leur campement n'est qu'un amas de huttes en clayonnages. Des treilUs légers, des combles arrondis ou coniques que soutiennent des bâtons en arceaux, quelques nattes jetées sur cette carcasse, il n'en faut pas plus aux Yourouks pour se garantir durant l'été. Devant les habitations, des cours entourées de haies, et pleines d'ustensiles empilés au hasard.
On nous offre du yaourt, c'est-à-dire du lait aigre, et on le tire d'une peau dont les poils sont tournés en dedans. Cette mixture nauséabonde est le régal des bergers anatoliotes.
La route s'élève toujours, et nous apercevons, en nous retournant, le bassin que nous venons de traverser. Au sud, la chaîne pisidienne, un immense fronton,
écrasant de sa masse monotone un village qui s'allonge au ras de la plaine. La terre est couleur de gomme-gutte. Point d'arbres, des hameaux sombres s'étendent au bas des montagnes.
Les cimes semblent s'abaisser à mesure que nous montons. Il n'y a bientôt que des ondulations molles, et comme un remous de collines. Nous traversons plusieurs plateaux environnés de hauteurs, et qui s'élèvent en marches d'escalier. La caravane de ce matin nous a dépassés pendant la halte de midi, et fait une ligne brisée sur les rampes occidentales. Nous la rejoignons bientôt. Les chameaux, à l'arrêt, détendent leurs membres difformes et pâturent de côté et d'autre, si laids qu'ils n'ont plus l'air vivants. A vingt pas, on les prendrait pour des toits de chaume posés sur quatre poteaux.
La descente commence. Un nouveau
bassin, vu de loin, avec ses plantes vertes piquées dans le sol fauve, miroite au soleil couchant ainsi qu'un velours à double trame. Ces champs traversés, nous rentrons dans les montagnes; une gorge s'ouvre et s'enfonce en pente rapide. Tout s'incline sur l'horizon, le chemin, le lit pierreux du torrent, les assises des roches stratifiées ; l'ensemble est comme entraîné par un glissement irrésistible, et l'impression est si violente que la plaine aperçue au bas du ravin semble s'élever au-dessus de nous.
Des cultures encore, un ruisseau, des saules. Dans le voisinage est un lac où le satyre Marsyas avait, dit-on, coupé les roseaux de ses flûtes. Mais nous ne pensons guère à la mythologie. Près d'un corps de garde, une nouvelle sinistre nous arrête. Dinéir est contaminé. Nous avons touché un pays malsain, nous ne le quit-
terons pas sans quarantaine. Un zaptié prononce quelques phrases autoritaires et vagues, et répète lenxotyassak (défense), comme un refrain exaspérant. Des villageois, accotés contre le mur, acceptent l'ordre sans une plainte, mais les visages sont mornes et les yeux fixes. On regarde avec rage ces Européens qui ont peutêtre apporté la maladie. Il est trop tard pour revenir, la retraite nous est coupée.
Mon compagnon donne le signal du départ; le gendarme despotique s'adoucit pour nous demander un citron, et ce gardien de la santé publique est si mal portant que Loïso se laisse attendrir. La voiture tressaute, les chevaux s'élancent... puis, tout d'un coup, le sol se dérobe. Nous sommes au bord d'une terrasse qui domine le cours du Méandre. Dinéir, s'étend à nos pieds.
Nous voudrions quitter l'araba, regar-
der un instant, mais déjà l'attelage s'est lancé en tempête sur un effroyable raidillon. Tout le paysage tremble et bondit à chaque secousse. On entrevoit des terres rouges parsemées de buissons, des marnes blanches, des lits d'argile bleuâtre. Ensuite, des arbres, des maisons ; les roues de la charrette font jaillir l'eau d'un ruisselet dans le bazar. Voici le Méandre, un pont bien construit à l'européenne.
Enfin une halte ; nous sommes devant Phôtel.
DINEIR ET SANDIKLY.
Un hôtel ! Une maison dont les murs tiennent et dont les toits ne s'effondrent pas! Toutes les vitres aux fenêtres, toutes les marches à l'escalier, et même, là-bas, dans la pénombre du corridor, une servante accroupie qui nettoie le dallage.
Est-ce une vision? Non certes, Fauberge est bien réelle, puisqu'on veut nous mettre dehors. Une grosse femme, intendante ou cuisinière, debout sous le péristyle, nous dévisage d'un air soupçonneux. Car les zaptiés nous ont, comme d'habitude, donné de faux renseigne-
DINÉIR ET SANDIKLY. 179
ments. Dinéir est encore indemne; aussi les habitants, qui sentent l'épidémie à leur porte, accueillent-ils fort mal tous les étrangers. Nous devons avoir une piteuse mine : quinze jours de barbarie altèrent profondément une figure de civilisé ! Mais du moins notre attirail de touristes, nos casques et nos boîtes de fer-blanc inspirent une demi-confiance. Un homme qui porte un lorgnon est savant, donc médecin, et, par définition, le contraire d'un malade. En outre, les Occidentaux ont la main large, et leur monnaie est de bon aloi. On nous permet donc d'entrer dans le vestibule ; mais il nous faudra user de prudence, éviter la fièvre et dissimuler notre fatigue. La moindre défaillance nous conduirait aux tentes de la quarantaine. L'étrange sentiment que la crainte de faire peur !
Pour le moment, installons-nous. La
maison est vraiment commode et propre.
Les agents du chemin de fer l'ont organisée et en conservent la surveillance. Dans la salle à manger, les verroteries sont éclatantes et les chromolithographies tapageuses; on doit manger ici autre chose que du yaourt. Dans les chambres, des moustiquaires transparentes, des draps qui sentent bon la lessive. Au-dessus des Uts courent des inscriptions rassurantes ; les mots : « Sommeil léger, bonsoir » , se détachent, brodés avec du fil rouge.
Hélas ! ces promesses n'étaient qu'un leurre, et les blancheurs du linge n'avaient point effrayé les punaises. Je n'en garde pas moins à Dinéir et à notre hôtelière un souvenir reconnaissant. Elle nous a donné ce qui nous manquait depuis des semaines : l'espérance d'une nuit tranquille.
Un petit jardin met devant la porte la gaieté de ses fleurs et de ses plantes vertes.
DINEIR ET SANDIKLY. 181
Les allées sont vides aujourd'hui, grâce aux précautions du gouvernement ; mais, d'ordinaire, ce coin doit être plein de mouvement et de vie. La ville est un centre commercial, et dans cette plaine se raccordent les deux tronçons d'une route importante. La vallée du Méandre descend à l'ouest vers Aïdin et l'Archipel; c'est par là que passe la voie ferrée. A l'est, de mauvais chemins, ou plutôt des pistes, remontent vers le plateau d' Anatolie. Les avantages de cette situation furent remarqués de bonne heure. Dinéîr succède à plusieurs villes anciennes, la Célènes des Phrygiens et des Persans, FApamée Kibôtos des Séleucides et des Romains.
Cette prospérité séculaire a décru sous la domination des Turcs, mais elle reviendra vite. La gare, basse et longue, n'a pas mauvais air, malgré le silence des
quais où les employés sommeillent. Près
des magasins s'élève un hangar immense ; les piliers sont de bois; au-dessus, des poutrelles divergent et s'épanouissent, comme un feuiflage de palmier. Des manoeuvres remuent d'innombrables sacs d*orge et de blé, qui viennent de Kara- Hissar. Cinquante chameaux accroupis, mais sanglés et sellés, se reposent sur une esplanade. Le trafic est prêt à reprendre, dès que Sa Hautesse y consentira.
En ce moment, les gens attendent, mais sans trop s'inquiéter. D'ailleurs, la ville est joyeuse, pleine de soleil, d'ombrages et d'eaux qui chantent. Au sortir de l'hôtel, nous trouvons le Méandre, qui roule avec un bruit de moulin parmi des roseaux à larges feuilles. Le lit se divise, les canaux s'enchevêtrent, se séparent et font entre les cailloux un lacis de mailles argentées. Puis tous ces rnisselets se réunissent en une seule masse qui glisse,
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transparente et fraîche, devant le péristyle des cafés turcs. A tous les carrefours des sources murmurent et s'épanchent en nappes claires, où les canards barbotent.
Des moineaux boivent et lissent leurs plumes. Deux Osmanlis, accroupis sur leurs talons, un morceau de savon à la main, se lavent avec gravité. Dans le bazar, impossible de marcher à pied sec.
Pom' aller d'une boutique à l'autre, on s'éclabousse en sautant de pierre en pierre. La mosquée est une baraque de bois, blanchie à la chaux et ornée de peintures criardes. Le premier étage surplombe une véranda qui abrite la plus grande fontaine de Dinéir. C'est un bassin étroit, taillé en prisme et ornementé de vasques. L'ensemble est plutôt lourd, mais il parait charmant, dans sa gaine de cristal. Rien ne rappelle ici le choléra, que des zaptiés venus pour la quarantaine
et assis en longue ligne devant un café.
Très calmes et très sales^ils s'alanguissent sous les brandebourgs et la tunique d'ordonnance et aspirent voluptueusement la fraîcheur humide de la rue.
Il faut sortir de la ville pour aller dans le vallon où naît le Méandre. C'est un coin délicieux, dont les anciens avaient compris le charme. Mais nul ne le sentit mieux que les rois de Perse. Ces prétendus barbares aimaient la nature, et nous connaissons tous, par Hérodote, l'étrange tendresse de Xerxès pour un platane.
Tandis quelesouverainembrassaitrarbre, dormait sous son feuillage, et pendait aux branches des colliers d'or, des millions d'hommes attendaient, et l'Hellade organisait la résistance. Moins désastreux fut le goût des Achéménides pour leur tt paradis » de Célènes. Ils avaient là un vaste jardin disposé à la mode orientale
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et ceint de murs. On entretenait dans l'enclos des bêtes féroces réservées aux chasses princières.
Les fauves sont morts, et Ton s'en console ; mais le paysage n'a rien perdu de sa beauté. Je le trouve même trop pittoresque; on dirait que la nature s'étudie à nous plaire, et qu'il y a dans ses grâces quelque chose de concerté. Un grand rocher, avec ses larges méplats et ses creux sombres, fait un admirable repoussoir aux arbustes du premier plan. Des murs bruns semblent construits pour que les plantes s'y accrochent, des saules pleureurs s'inclinent avec des attitudes romantiques.
L'eau ruisselle partout autour de nous, et jusque sur nos têtes, glissant dans les aqueducs, et tombant dans les hottes de bois qui surmontent les scieries. Le Méandre court à côté du chemin que protège un amas de pierrailles. De minces
filets suintent à travers la digfue, brillent sur la routé, et sont bientôt ressaisis par la rivière. Au milieu d'un pont, une fontaine jaillit de la margelle. C'est un concert de gazouillements et de murmures, où s'élève par moments la note bruyante d'une cascade.
Plus haut, le grand fleuve d'Ionie n'est qu'un torrentyCtfuitrapide, surlespierres moussues et les joncs courbés. Plus haut encore, il sourd au ras de terre, parmi des blocs grisâtres.
Nous montons jusqu'au sommet où fut la ville phrygienne; l'ascension est rude, on gagne d'abord la surface du plateau, on escalade ensuite un mamelon qui le domine. En haut gisent dispersés les débris d'une église byzantine. Les pierres, bien taillées, proviennent sans doute d'un édifice plus ancien; elles sont dures et poreuses, et vibrent sous le pied comme
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une plaque de métal. Devant nous la montagne s'abaisse en deux ressauts ; les hautes terres que nous traversions, il y a vingt minutes, formentune zone de champs fauves, où passe, microscopique, une caravane de chameaux. Vers l'ouest, la bande jaune est entaillée par une série de vallons, et son contour décrit de larges courbes dont les creux sont pleins de verdure. On ne voit pas les maisons de Dinéir que cache l'escarpement des pentes.
La plaine, quoique dégarnie d'arbres, paraît fertile : dans le fond, une rangée decolUnes que perce le Méandre; à droite et à gauche, deux grandes cimes, les plus fières que nous ayons encore aperçues; l'une figure deux éperons superposés, l'autre à droite, un peu masquée par les hauteurs du premier plan, a le profil bien connu du casque athénien, une Ugne arrondie que prolongent en
obliques le couvre -nuque et la visière.
La chaîne du sud est en Pisidie; au bout du chemin qu'ouvre le fleuve, on trouve les rivages ioniens. Les Phrygiens étaient donc ici aux frontières de leur domaine, et jamais ils n'allèrent plus loin.
Nous ferons comme eux. La maladie et les médecins maintiennent l'unité de notre voyage, et nous enferment strictement dans le royaume de Midas. Demain nous regagnerons Afioum-Kara-Hissar, par une route qui laisse à l'est Karadilly et Tchifout-K.assaba ; de Kara-Hissar nous longerons à l'ouest la région des tombeaux, et nous comptons par Koutahia rentrer à Eski-Chéhir. Notre itinéraire décrira donc les deux boucles d'un huit immense, qui embrasse à peu près toute la Phrygie occidentale.
Loïso nous a quittés ce soir; j'ai déjà conté l'aventure. Cette conscience belle-
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nique s'est débattue entre le respect des conventions et le désir de rentrer au pays; mais la lutte, quoique cornélienne, ne s'est point terminée à l'avantage de la vertu. Nous avons engagé un autre cocher, un mohadjir, qui porte dans sa ceinture bigarrée un tchibouk long comme un sabre. La voiture viendra nous prendre à l'aube. En attendant le sommeil, je note au passage quelques profils entrevus à Dinéir.
La kokona d'abord, notre cuisinière, grosse et mal faite, de beaux yeux dans un visage rond, le teint brun et pourtant clair. Les chairs, encore fermes, se boursoufleront bientôt. Le langage est mâtiné d'italien; dans ce jargon composite, « strada » désigne une rue, et « oui » se dit « bravo » . La figure, d'une indolence avisée, me rappelle Nikolaki, le capitaine
Cretois. Comme lui, notre hôtesse est née
près de T Archipel; elle représente assez bien la vieille race ionienne, première ébauche, un peu lourde encore, du type athénien. Ces âmes voluptueuses et subtiles de marchands , de courtisanes et de poètes, furent toujours opprimées par un corps trop pesant. Quand on regarde les statues trouvées à Milet, colosses de pierre, mollement assis et enveloppés de longues robes, on se demande si l'artiste eut pour modèles des hommes ou des femmes.
Aristide Flantini, employé au chemin de fer, est plus énergique et plus fin.
Hellène des régions occidentales, il vient d'une île, sur la côte ouest de la Morée.
Une froideur presque britannique tempère en lui la vivacité nationale, et il porte dans ses yeux tranquilles une assurance exempte dé forfanterie. Étranger à Dinéir, débarrassé de la tutelle ottomane.
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soutenu par une puissante compagnie, il connaît sa propre valeur, rend des services et ne les impose point. Le mérite est précieux et rare en Asie Mineure.
Le fils du moutessarif accompagne son père qui organise ici la quarantaine. C'est un grand jeune homme de dix-sept ans, habillé à l'européenne avec une recherche inquiétante, un fez trop haut et des escarpins trop vernis. Il y a dans cette grâce languissante un vague parfum de sérail.
L'adolescent sort du harem; il paraît digne d'y rester.
Mais toutes ces figures pàUssent devant celle d'Arslân-Oglou. Qu'est ce personnage? Grec? — Il l'affirme. Juif? — Je le croirais sans peine. Levantin ? — C'est possible, mais trafiquant, la chose est sûre; et voleur, j'en mettrais la main au feu. Trapu, mal bâti, les membres attachés de travers, le regard trouble.
le corps flottant dans un complet jaunâtre, il nous hèle au milieu de la rue, nous vante son dévouement aux étrangers, ses connaissances médicales, et finalement nous offre des antiquités. Nous montons avec lui dans une chambre de hân, où le jour filtre à travers le plancher. Pour mobilier, une alcarazas sur la fenêtre, et une malle d'où sortent des bijoux apocryphes et des étoffes lamées d'or. En marchandant, on cause; Arslân nous découvre son âme. Elle est si magistralement cupide et basse que notre surprise se mélange de quelque admiration :
réaliser un type de comédie, incarner si bien un vice fondamental, et grandir jusqu'au symbole les médiocrités de son caractère, ce n'est point un don banal, et je sens passer un souffle homérique dans l'énormité de ces vantardises : « Deux cents inscriptions j'ai trouvées, moi, très
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bonnes, et deux villes, moi, j'ai découvertes, phrygiennes, qu'on ne connaissait pas. Toutes les pierres anciens à Smyme il est de moi. Je voudrais les vendre, en France, l'Académie de Paris. » Et les yeux scrutateurs nous fouillent Tâme et la bourse. « Ces étrangers seront-ils de bons commissionnaires? Peut-être voleront-ils la découverte. Et s'ils prévenaient la police... « Le visage se contracte. C'est ainsi, je pense, qu'un brigand cause avec un receleur...
Le mohadjir vient nous éveiller au petit jour; nous partons. La route n'est qu'une piste, sillonnée de quinze ou vingt ornières parallèles; mais, au bord du chemin, quelques détails pittoresques amusent un instant le regard. Un peloton de cavaliers arrive, haussant dans le ciel ses lances ahgnées;... de près l'apparition guerrière n'est plus qu'un chariot vide,
UN MOIS EN PïiRYGIE.
muni de perches pour maintenir la paille.
Des chevaux pâturent, enfoncés à mijambes dans la vase verte et Therbe molle.
Près de son mari qui roule des cigarettes, une femme pioche péniblement; nous rentre voyons de dos, courbée; et les plis du pantalon, grossissant les hanches, accusent encore cette laideur de bête asservie. Des moissonneurs s'empressent autour d'une meule ; Técarlate des bonnets et le rose des chemises font tache sur le ton fauve de la paille. Comme fond de tableau, la nudité jaune des campagnes.
Elles ont pourtant plus de gaieté que les plaines de Tchifout-Kassaba. La tristesse de cette région devient moins lourde, quand on se rapproche de l'ouest et des rivages ioniens. Les vallées, plus creuses, dégagent mieux la base des montagnes, qui se dressent avec phis de majesté. Les champs de blé et d'opium, entretenus.
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avec soin, sont limités par des lignes plus nettes. De moment en moment les hameaux se font plus nombreux; vers dix heures nous entrons à Sandikly.
Sandikly n'est plus un grand village comme Kassaba, mais une petite ville.
Les rues étroites sont bordées de maisons à deux étages, et les balcons à encorbellements plongent dans l'ombre le rez-dechaussée. Des murs soutiennent les berges du ruisseau, tari maintenant et plein de boues sèches. Le konak,. moins vaste que celui de Kara-Hissar, est encore plus curieux. C'est une immense cage de bois où se développe un escalier à double révolution. Le toit est percé d'œils-de-bœuf pleins de nids et de tourterelles. Sur les marches roule un flot ininterrompu de solliciteurs, de soldats et d'officiers. Des portes minuscules, ouvertes de tous les côtés, laissent voir des zaptiés qui fument.
des scribes qui travaillent. Un cafedji court et porte un bloc de neige enfilé à l'orifice d'un arrosoir. Les pigeons voltigent de groupe en groupe.
Nos passeports visés, nous allons au bazar. On chemine quelques minutes dans l'obscurité sous les auvents étendus; le soleil, qui s'insinue par les fissures, fait briller le vert doré d'un cep de vigne ou le paillon d'une bride turque. Bientôt la rue aboutit à une place, près de la mosquée principale. Nous restons là deux heures dans une échoppe, près d'un Arménien babillard qui, pour se distraire, taillade un gros pain d'opium. Le tableau est charmant, animé et pourtant calme; il montre bien la richesse de ces campagnes et la nonchalance amusée de la population. Deux peupliers et un saule balancent sur notre tête leurs guirlandes de feuillage. Par terre, des corbeilles qui
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dégorgent un flot de poires vertes. Des zaptiés accroupis sur leurs talons palpent les fruits et les marchandent longuement. Une dalle antique, posée sur deux tronçons de colonne, sert de banc à des gamins qui agitent leurs pieds dans le vide. Un créancier mène grand tapage et entraîne son débiteur qui le suit d'un air ennuyé. Adossé au tronc d'un arbre, un savetier reste immobile, son tranchet à la main. On le considère avec vénération, car il est fou, c'est-à-dire inspiré. Un enfant lui apporte de la nourriture; il accepte avec condescendance, puis, remerciant d'un signe, il reprend son rêve, au milieu des chaussures éculées.
Nous dînons ce soir en compagnie :
notre hôte a réuni quelques gros personnages, collecteurs des dîmes, spéculateurs qui achètent les récoltes sur pied. L'accueil est gracieux, la chère acceptable.
Les plats, innombrables et très petits, paraissent et disparaissent en un instant.
J'ai à peine le temps d'apercevoir du riz, des tomates, des concombres, d'autres légumes encore, qu'accompagnent des hachis et des sauces épicées. Pour finir, de la compote de cerises et de la neige.
Les Turcs ne perdent pas un coup de dent; ils parlent peu, et luttent de prestesse avec les valets. Le repas a six ou sept services et dure trente-cinq minutes.
Au sortir de table, on s'assied par terre, on fait le cercle, et on joue silencieusement. Les livres turques, tombant comme grêle, montrent que les affaires ont été fructueuses. Bientôt ennuyé, je laisse les partenaires à leurs cartes, et je regagne mon divan.
A notre départ, la maison est silencieuse. L'aurore point à peine, et durant une heure nous sommes enveloppés d'om-
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bres grisâtres. Une secousse qui m'éveille m'apprend que j'ai dormi. L'araba traverse en ce moment un défilé : deux rochers posés face à face semblent se provoquer à la lutte, les pentes moelleuses jaunissent dans la clarté du soleil levant.
Quelques lentisques buissonnent, des arbres s'arrondissent plus haut, une infiltration fait sur la route une coulée de plomb fondu. En sortant de la gorge, dans un bassin qui s'élargit, nous trouvous des troupeaux, bœufs et moutons mêlés. Les moutons, blancs et soyeux, ^ont pimpants comme des objets d'étagère. Le cocher s'arrête quelques minutes sous un pont, pour rafraîchir l'attelage, et des poissons minuscules frétillent autour des essieux.
Le vallon se rétrécit, les montagnes plus proches sont couvertes de broussailles, de taillis ensuite, et enfin de bois.
pins et chênes verts. Quoique maintenu par les racines, le sol n'a pu résister aux averses; il se désagrège et s'éboule à chaque hiver. Ces monticules et ces talus blanchâtres ont la laideur d'un mur en ruine, ou d'un corps qui se décompose.
Plus loin le spectacle change, mais il reste mélancolique. La plaine est solitaire, des marécages sommeillent sous les roseaux. La route, bordée du télégraphe, court, assez bien entretenue; audessous s'allongent, inutiles maintenant, d'autres chemins construits à la mode turque et pavés comme des voies romaines. Des chameaux infirmes pâturent dans la prairie. Ces animaux difformes prennent, quand le mal les travaille, un aspect atroce et macabre. Les bosses sont déviées par la pression des sangles, écrasées par le poids de la selle. Des plaies ont mis à vif l'intérieur des cuisses. Une
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horrible bête nous regarde ; la mâchoire inférieure se disloque, le nez rongé creuse au-dessus de la bouche une ouverture triangulaire. Je songe à ces histoires fantastiques où l'on voit marcher des cadavres.
Maintenant toute la campagne est jonchée de pierres rangées en lignes ou entassées en pyramides. Nous passons près de gros blocs accrochés aux rampes de la montagne. Une cime dont la base est dissimulée par les hauteurs se termine en longue arête entaillée de coches, hérissée de pointes et tailladée si bizari'ement qu'on dirait une coiffure de plumes sur la tête d'un sauvage. Puis un vallon, au tournant du chemin, nous montre une vision de cauchemar : toute une assemblée de menhirs trapus régulièrement disposés sur les flancs d'un amphithéâtre et qui semblent réunis pour une mystérieuse
conjuration delà nature contre l'homme. . .
Afioum-Kara-Hissar est toujours maussade. Dans le hân, j'aperçois par la même porte, à la même place, les joueurs poussant leurs pions sur le même échiquier.
La partie s'est-elle interrompue? Les aiguilles ont-elles marché aux cadrans que surveille, accroupi dans la même chambre, le même horloger somnolent? Le cheval est pourtant sorti de l'eau; mais son aspect minable ne témoigne point en faveur de la trempa. L'employé de la régie rêve toujours de Paris comme un musulman de la Mecque. Notre ami le Cretois nous fait grise mine. Évidemment il se lasse de nous. Avec les Grecs, quand la curiosité est satisfaite, l'affection décline. D'ailleurs, triste découverte, on commence à nous mépriser. Ce n'est point une escorte suffisante qu'Ali et le cocher mohadjir, et l'on ne saurait apprécier, en
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Asie Mineure, un mérite si maigrement pourvu de voitures et d'interprètes. Ce dédain peut devenir gênant dans un pays où tout se fait par complaisance. Il faut reconquérir l'estime publique et nous imposer au respect des habitants. Mettons bas toute modestie, et préparons quelques rodomontades.
Nikolaki nous offre une occasion précieuse, en nous demandant, suivant la coutume grecque, le prix de nos armes, le chiffre de nos traitements et le montant de notre fortune. Alors mon ami s'inspire de Tartarin et déroule quelques phrases magnifiques, avec des tintements d'or et des froissements de billets. Le résultat ne se fait pas attendre; il dépasse toute espérance. Notre interlocuteur saisit la • balle au bond : « Des seigneurs si riches doivent prendre en pitié un malheureux capitaine, il n'a que sa faible solde; il est
mendiant (ou pauvre; dans cette langue les deux mots sont synonymes); qu'on lui donne un fîisil, la libéralité n'est pas grande, et la reconnaissance sera éternelle. Oui ! partout je répéterai : Voilà le présent des Européens. » Que répondre?
Tous nos efforts nous engagent plus avant dans le piège. Nous renonçons à lutter; et, combinant deux mauvaises affaires, nous offrons à notre dispendieux ami le cheval enfin convalescent. Qu'on le guérisse, qu'on le vende; le prix suffira sans doute à payer l'arme désirée. Nous croyons être quittes; quelle erreur! Les concessions appellent les demandes : « La bête malade avait son harnais; d'habitude la selle et les rênes vont avec la monture.
Et si l'on donnait de l'argent au vétérinaire, la guérison serait plus rapide. » II faut se fâcher pour en finir. Nikolaki prend son sabre et part, plus mécon-
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tent du refus que satisfait du cadeau...
... L'importun s'est éloigné, nous restons seuls dans le hân presque vide. Un arabadji prépare la voiture qui nous conduira ce soir à Koutahia ; la nuit tombe lentement, et mon âme s'assombrit avec le ciel. Aux fatigues de la journée, aux tristesses de l'heure se joint la mélancolie du départ : cette ville quittée déjà, retrouvée ensuite, nous est devenue familière; et près d'en sortir pour toujours, nous la sentons qui nous tient par de multiples attaches. Accoudé à la balustrade, devant notre chambre, je regarde les murailles de la cour. Le spectacle est pourtant banal, et jamais il ne m'avait attiré. Devant moi la galerie soutenue par des poutrelles, au-dessus du toit les dentelures des terrasses voisines, les cubes des maisons, le carré des fenêtres à grillages ; dans le fond, la mon-
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tagne. Et je ne sais quelle angoisse brève et folle me saisit, quelle hantise de. ces formes innombrables, de ces lignes brisées et combinées à Finfini. Que le monde est immense et incompréhensible! L'effroyable complication des choses déjoue Tobservation de Tartiste et du savant.
Je m*explique l'épouvante de Carlyle devant la splendeur de la nature ; le mystère que nous allons chercher bien loin est là, qui nous presse et nous enserre. Analysons, décrivons, posons des principes, tirons des conséquences, menons une fantasmagorie d'ombres vaines à l'entrée du gouffre inconnu. Que sont les raisonnements et les systèmes?
qu'est notre vie intellectuelle tout entière? Un peu d'écume puisée à la surface de la mer.
... Vers dix heures du soir Tarabadji vient nous prendre ; en quelques minutes
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nous sommes hors de la ville. La lune s'élève dans le ciel. Allongés sur le dos, nous voyons devant nous les domestiques se détacher en noir à l'entrée de la voiture. Le cocher, tout petit, mâche une cigarette et crache des étincelles; Ali est plus grand, et son bonnet atteint presque le sommet de la capote; des glaces rondes fixées à la bâche luisent vaguement sur notre tête ; une selle, accrochée par derrière, fait tinter ses étriers. Autour de nous le paysage s'enveloppe de gazes transparentes; le rocher de la citadelle n'est plus qu'une ombre lumineuse sur un fond lumineux. Notre charrette semble lé seul point réel d'un monde féerique, où tout s'allège et s'évanouit dans la clarté.
La Sublime Porte, soucieuse d'imiter l'Europe, a nouvellement créé beaucoup de douanes , et encore plus de contrebandiers. Ils courent les routes pendant la nuit, avec du tabac dans leurs sacoches' et un fusil en travers de leur selle. Les villageois les admirent, et la gendarmerie les évite, sans affectation.
Jusqu'ici la chance nous avait épargné leur rencontre, mais ce soir, vers onze heures, par un beau clair de lune qui remplit une gorge étroite, nous entendons un air vibrant lancé d'une voix forte der-
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rière la capote de la voiture. Le chanteur apparaît^ suivi de trois autres. Le cocher nous jette un regard, Ali contemple un sabre accroché près de lui...
personne ne dit mot; cette tactique réussit, on nous croit pauvres ou redoutables ; les quatre cavaliers nous dépassent, -et le voyage s'achève paisiblement.
Nous ouvrons les yeux à l'aube sur un plateau froid, entouré de montagnes écrasées, et couvert de nuages qui se déchirent en haillons. Un aubergiste installé dans une grande baraque en planches allume un petit brasier où l'on essaye de se dégourdir. Pendant que l'arabadji bouchonne ses bêtes, nous marchons un instant dans la campagne, parmi les eaux plates des marécages. Les paysans sont à l'œuvre, et les bœufs tournent sur l'aire, attelés à des planches garnies de silex coupants. Le cocher monte sur ce trai-
neau, et conduit, debout comme un triomphateur antique. Ce sontles hommes qui travaillent, parce que la température est supportable. Quand le soleil sera brûlant, les femmes prendront leur place, et ils fumeront ou dormiront à l'ombre des meules.
La promenade est terminée , nous causons avec le cafedji, et de quoi parler, sinon du choléra ? Les nouvelles sont mauvaises ; ce pays, plus rapproché de Smyrne, est naturellement plus menacé, et les habitants restent toujours sur le qui-vive. Il y a, nous dit-on, des cordons sanitaires près de Koutahia. Mais quelle est leur étendue, leur situation exacte?
Point de réponse, ou des réponses contradictoires. Comment glisser entre les mailles d'un filet qu'on ne voit pas?
Nous regagnons, rêveurs, notre charrette ; et durant quelques heures je res-
sassemes inquiétudes, sans prêter grande attention au paysage. Il est pourtant assez beau. La route coupe la zone boisée qui, plus à Test, environne le tombeau de Midas. Les pins revêtent les montagnes, et se profilent en dents de scie sur le ciel clair. Un turbé solitaire blanchit au milieu des feuillages lointains.
Vers la fin de la matinée, première alerte. Une araba stationne sur la route, près d'un attroupement de zaptiés. Sous la bâche on distingue un essaim de femmes. C'est une symphonie, de couleurs voyantes, de cris et de rires que dominent des trilles suraigus. Des eunuques qui surveillent ne sont pas de trop ; et je me redis en regardant ce harem une phrase entendue à Sandikly : « Une grille est la plus sûre gardienne des vertus ottomanes. » Mais la précaution suffit-elle?
Dans les Mille et une Nuits, un enchanteur
met sa maîtresse au fond d'un coffre et dort tranquille, oubliant que l'amour force les serrures aussi bien que les cœurs. Toute cette philosophie ne peut tromper mes angoisses. Le destin me donne aujourd'hui les émotions d'un récidiviste, et je tremble devant les gendarmes. Le cocher cause avec eux et vient nous rassurer; les troupes sont plus loin, en ce moment on nous laisse libres, et même on nous invite à prendre une tasse de café.
En franchissant le seuil du poste, nous croyons entrer dans une boîte de joujoux.
Certes, en tout pays les soldats sont candides, mais ici leur puérilité devient touchante. Les pauvres diables tirés de leurs hameaux se consolent avec des amusettes de petits enfants. Ils ont installé sous une cabane de branchages un réservoir minuscule, des aqueducs et un moulin à ailettes, et ils pourchassent un crapaud qui
montre au ras du bassin sa peau gluante et ses yeux fixes.
Nous partons avant la fin de la poursuite, pour visiter sur le chemin un vieux hân seldjoucide. L'intérieur est luisant de suie ; les voûtes, posées directement sur le sol, s'arrondissent en berceau. Un jour douteux filtre par la porte. Jamais je ne compris mieux les vers d'Hugo qui compare un édifice à une bête é ventrée.
Les chevaux sont reposés, nous reprenons notre route, laissant derrière nous les femmes dans leur charrette et les eunuques, qui parlementent toujours. Les forêts ont disparu. Ce plateau prolonge vers l'ouest le steppe deSidi-el-Ghâzy, et les deux régions se ressemblent : chaînes horizontales de couleur crayeuse, chaussées éblouissantes qui papillotent devant les yeux, ponts de rondins mal dégrossis, saules qui garnissent le bord de la rivière.
Le chemin disparait sous les cailloux, répandus en couche épaisse ou empilés en pyramides. Cette fortification est effrayante... à regarder, bien entendu, car il va sans dire que nous passons au milieu des labours.
La vallée de Koutahia, moins large que celle d'Eski-Chéhir, est fertile et bien li* mitée par les montagnes. Nous la suivons pendant une heure ou deux. Vers midi, nous apercevons un château démantelé sur un éperon qui commande la ville. Les maisons, plus rapprochées de nous, se dissimulent dans un pli de terrain; seules quelques bâtisses, au sommet de la colline, annoncent le quartier qui couvre la contrepente. Nous arrivons, le cocher siffle, les chevaux prennent un dernier élan... nous oublions le choléra.
Deux zapdés sortis du fossé qui longe la route nous somment de des^^ndre. Il
faut céder à leurs paroles qu'appuie la présence de quelques fusils. On s'exécute à contre-cœur, avec de grands airs qui masquent mal une inquiétude croissante.
L'arabadji murmure d'une voix basse des « Allah ! Allah! » désespérés. Ali demeure stupide. Près d'une tente, nous trouvons les deux chefs du détachement, un gendarme à nez pustuleux et i;in scribe, type achevé du bureaucrate ottoman : fez sale, redingote noire, gilet qui fut blanc sans doute au temps de l'hégire. Le gendarme glousse comme un canard, le scribe a des intonations d'eunuque; les mots qu'ils disent sont inintelligibles et les phrases aveuglantes de clarté : « Vous venez de Kara-Hissar; du moins vous l'affirmez^ mais rien ne le prouve, et comme vous arrivez peut-être de Smyrne, vous resterez ici pendant douze jours. »
Nous tempêtons : « Qu'on prenne des
renseignements, qu'on télégraphie, qu'on en réfère aux autorités. » Peine perdue.
Notre Turc, si limpide naguère, quand nous offrions un bagschich, devient tout à coup incompréhensible. Vexer un Européen, le battre avec ses propres armes, le tourmenter au nom de l'hygiène, cette invention de l'Occident, quel triomphe pour des gens qtd voient leur influence détruite et leur pouvoir compromis! Ici la stupidité se double de telles rancunes que la corruption même serait impuissante. Raisonner, s'irriter, c'est donner à nos gardiens une joie de plus. On va nous retenir ici deux semaines, mal nourris, sans un toit où nous abriter, côte à côte avec des malades, exclus de cette ville que nous touchons du doigt, et tout cela pour satisfaire aux caprices d'un caporal. La chose est invraisemblable et certaine ; mais, pendant deux heures, elle ne peut
entrer dans notre esprit. Chaque voiture qui passe nous donne un frisson d'espérance. Voici un cavalier sur la route, c'est un zaptié qui nous a vus au konak de Kara- Hissar; il pourra confirmer nos dires et nous faire délivrer. Étrange illusion !
les suspects ne sont pas bons à reconnaître. Quelque temps après, arrivent, pimpantes et rieuses, les femmes que nous avons rencontrées ce matin. Tout de suite, la voiture est entourée, les chevaux s'arrêtent, les caquetages cessent.
On discute, on vise des papiers, une sympathie nous prend pour nos compagnes d'infortune. Mais leurs autorisations sont bonnes, ou leurs pourboires suffisants.
L'araba repart, laissant derrière elle une traînée de rires, et, soudain, notre pitié se change en fureur.
Peu à peu le calme se fait dans notre esprit; nous consentons à regarder le
campement qu'on nous impose. Deux grands saules près d'une fontaine, quelques tentes rangées en cercle. Sous les arbres qui pourraient donner de Fombre, on a mis les chevaux à Tattache , et un matelas de fumier contre le sol. Un gros Turc d'Ouchak s'avance vers nous ; il tient un tapis et cherche une place où s'asseoir. Puis, après une promenade mélancolique, ne trouvant pas un centimètre carré qui soit propre, il s'éloigne et murmure : « Bok hepsi yerdé. » (De l'ordure partout.) Ces trois mots résument la situation. Les tentes ont de la vermine dans tous leurs plis, et pour nous être assis trop près d'elles, nous sentons courir sur nous des fourmillements intolérables. La nourriture est à l'avenant; l'arabadji, qui vient de fouiller un champ voisin, nous rapporte des épis de maïs qu'on grille et qu'on mange. C'est le repas ordinaire
des condamnés dans les prisons turques.
Nous sommes pourtant des privilégiés.
Les gendarmes comprennent bien qu'ils auront des comptes à rendre et qu'il serait imprudent de trop nous molester.
Avec les pauvres diables qui ne pourront se plaindre ou qu'on refusera d'entendre, ces ménagements sont inutiles. Je vois d'ici, à l'écart, un Autrichien, la barbe blonde, le corps efflanqué, les yeux luisants de fièvre. Il est malade, je l'admets^ mais point cholérique, puisqu'il est là depuis une semaine. U arrivait de Vienne, mendiant sur les routes, et comptait aller à pied jusqu'à Jérusalem. Encore quelques jours d'hygiène, et son pèlerinage finira au cimetière. Le malheureux devine ce qui l'attend, et jette sur nous un regard inoubliable, mêlé de haine et de supplication. Les Turcs ont fini par le croire dange-
reux, comme ces enfants qui s'acharnent sur une bête et s'épouvantent quand elle agonise.
Nos autres compagnons de quarantaine ont un air moins tragique. Arrêtés pour un mois peut-être, ils se résignent à cet ennui. Le temps ne compte guère en Asie Mineure. Qu'importe l'endroit où l'on fume des cigarettes en tournant les grains d'un chapelet? Du reste, la société ne manque pas à l'ombre de nos grands saules. Le campement des cholériques est un centre de réunion pour les gens des villages voisins. Des âniers poussent leurs bêtes parmi nos chevaux, et les petites filles viennent remplir leur cruche à la fontaine...
Le soleil qui se couche revêt de magnificences ces niaiseries et ces tristesses.
Les montagnes sont de jade blanc et de lapis, et très loin brille une colline, mauve
comme une touffe de lilas. A neuf heures nous rentrons dans la charrette ; elle est bien froide, avec sa capote ouverte aux deux bouts ; mais nous redoutons le voisinage des gendarmes. Encore ne pouvons-nous les fuir assez loin. Ils nous ont communiqué une contagion moins imaginaire que celle du choléra, et nous sommes toute la nuit poursuivis par leurs souvenirs. Un fusil, oublié dans Taraba, va et vient entre nos deux corps, et ses battements de pendule comptent les minutes sur notre poitrine. Au matin, c'est le réveil, la surprise d'être encore là, le sentiment que se presser est inutile et que la voiture va rester ici des semaines, le timon pendant et les roues immobiles.
Malgré nos airs de stoïcisme, nous nous retrouvons sans cesse regardantKoutahia, au bout du terrain qui nous est assigné.
Pour comble d'ironie, c'est aujourd'hui
l'anniversaire du Sultan, et dans la ville invisible résonnent des appels de clairons, des mugissements de trombones, des chants et des salves d'artillerie. Si le bruit de cette fête est parvenu jusqu'aux oreilles de Sa Hautesse, elle a entendu en sourdine un murmure d'insultes et de ricanements. Mon compagnon, justement furieux, égrène en l'honneur des Turcs toutes les perles de son vocabu-.
laire; et, tandis qu'il déroule cette litanie, je pense aux muezzins qui, dans la paix du soir, lancent au-dessus des terrasses les quatre-vingt-dix-neuf noms d'Allah,
Un moraliste, je ne sais lequel, affirme qu'il est souvent utile de désespérer. La fortune, ayant l'humeur contrariante, nous épargne volontiers les maux que nous redoutons. Au moment où je me résigne à mon sort, nous voyons appa-
raître sur la route Thomme qui nous délivrera.
C'est un chasseur, d'aspect modeste, mais de tournure européenne. Nous allons trouver enfin quelqu'un pour nous écouter et nous répondre. La conversation s'engage en grec, elle continue en français ; notre interlocuteur adresse au zaptié quelquesphrases turques, et interpelle en allemand des ouvriers qui l'ont suivi.
Nous apprenons entre temps qu'il sait encore l'anglais, l'italien, l'espagnol, l'arabe et le bulgare. Cette science ne lui profite guère, car son habit s'élime et ses bottes sourient tristement. Le don des langues est ici chose commune et qui n'enrichit pas son homme. Si l'on ne possède en outre beaucoup d'entregent et quelques capitaux, on glisse aux situations humiliées, on devient drogman ou contremaître. Notre nouvel ami est en-
trepreneur en sous-ordre et pour le moment sans travail; mais aujourd'hui nous allons en faire un merveilleux ambassadeur. Il part, emportant nos plaintes, nos réclamations et nos espérances. Comment refuser de les entendre, quand elles seront traduites en dix idiomes différents?
La silhouette décroît, puis disparaît sur le chemin ; notre attente devient fébrile.
Après un long intervalle, un fonctionnaire turc arrive pour nous examiner; assis par terre, un carnet sur les genoux, il rédige un projet de rapport : « Voyageurs venant d'Afioum-Kara-Hissar... un domestique, un arabadji... la voiture est suspendue. » Ce dernier détail m'intrigue. Pense-t-on que le choléra se cache dans les ressorts? Passons vite sur deux heures de tentatives, d'abattement et de fureurs vaines. Notre intermédiaire, installé en permanence aux bureaux du
konak, lance des dépêches, menace d'aviser le consulat... Enfin, dans le crépuscule, il court vert nous, un papier à la main. Nous sommes libres !
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Grâces soient rendues à la télégraphie électrique ! Bienheureuse l'invention qui peut envoyer, à travers les espaces, l'humiliation aux gendarmes et le salut aux prisonniers ! Le scribe malingre et le caporal stupide doivent étouffer de colère, mais, pour cacher cette déconvenue, ils s'enferment dans leur tente, et je n'ai point envie de les y chercher. Nous sommes trop heureux de leur fausser compagnie. Fiévreusement, le cocher harnache ses chevaux; il sera prêt dans cinq minutes ; mais nous n'avons pas la patience
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d'attendre, et, sûrs d'aller plus vite que l'attelage, nous partons à grandes enjambées sur la route de Koutahia.
Malgré la nuit qui s'approche, le paysage nous paraît plus clair; les bruits tintent plus joyeux, les chemins s'ouvrent devant nous pour des voyages interminables. Tout se transforme, tout s'adoucit; les angoisses de ces deux jours reculent d'un seul coup dans le passé, et y prennent leur place définitive. Elles ne seront plus désormais qu'un souvenir divertissant et comique. Nous entrons dans les rues, les habitants nous sourient, car nous défrayons, depuis vingt-quatre heures, la curiosité publique, et notre aventure nous donne un instant de popularité. Les ingénieurs delà compagnie nous attendent à l'hôtel ; je reçois dans mes bras un Grec rencontré à Gonstaiitinople , et que je navre en le prenant pour un Juif de Rara-
Hissar. Pendant le dîner, j'entends sous les fenêtres des acclamations, et le bruit sourd d'une foule en mouvement. Les fêtes s'achèvent ce soir; on pose des lampions sur tous les édifices, et leur architecture, indiquée par des Ugnes de feu, semble presque majestueuse. Un cercle d'yeux attentifs et de bouches béantes entoure une petite montgolfière. Elle se balance, hésite, puis monte, illuminée par la flamme qui la soulève. Autour des portiques sont enlacées des guirlandes de feuillage ou des franges en papier de couleur ; des inscriptions en lettres énormes s'étalent sur des transparents. Des bois résineux crépitent et brûlent dans des torchères de fer; des musiques gémissantes prolongent leurs trilles, que scande le roulement des grosses caisses. D'autres orchestres sont plus européens, ou du moins plus prétentieux. Fifres et pistons.
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partent avec audace dans des tons différents, et se heurtent en d'invraisemblables cacophonies. Et, dans F air chaud qu'épaississent les haleines et les fumées, la lune rouge s'élève, comme une lanterne vénitienne.
Poussés par la foule, guidés par les ingénieurs, nous entrons chez un fonctionnaire, le mudir de la Régie, qui tient à nous recevoir. Il est absolument ivre.
J'aperçois, à travers la buée des cigarettes et les nuages du sommeil qui me gagne , une salle , vitrée , avec de petites bougies derrière les fenêtres. Une immense table remplit toute la chambre. On se glisse sur le pourtour, et on s'assied le dos au mur. Des verres de vin et des paquets de tabac traînent partout. Un pigeon de faïence sert de carafe, et, pour m en expliquer l'usage, un invité répand toute l'eau sur le parquet. Les assistants
fort gris et solennels clignent des yeux et cherchent à se reconnaître. Puis tout à coup un grondement de tonnerre secoue les cloisons. On a fait venir dans le corridor un orchestre de trombones. Tout le monde s'esquive en file indienne. Le maître de la maison, debout sur l'escalier, serre les mains avec effusion et balbutie des excuses inintelligibles.
Au sortir de ce tumulte, la rue nous paraît calme. D'ailleurs, la foule est déjà moins bruyante, les groupes s'éclaircissent, tandis que les lampions s'éteignent un à un. Des gamins se poursuivent avec des branches allumées, ou secouent les tisons noircis, pour en tirer des étincelles. L'obscurité gagne lentement. Des ombres glissent, toutes blanches sous le voile ; deux adolescents marchent côte à côte, et se tiennent par le petit doigt.
... Ce matin, le premier objet qui me
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frappe est une maison neuve devant l'hôtel. La construction a dû s'achever en deux ou trois mois. Des charpentiers ont dressé d'abord une cage de poutrelles et de lattes. Des maçons ont rempli les vides avec des briques. Une couche de plâtre par là-dessus, quelques carreaux de faïence bleue ornés d'inscriptions blanches, et l'édifice est debout, dans sa grâce pimpante et frêle. C'est ainsi que les villes orientales, qui s'effondrent en dix ans, se rajeunissent en quelques semaines.
Dès nos premiers pas dans la rue, nous trouvons une caserne, et sur la porte des zaptiés. L'un d'eux a vu mon ami, en Asie Mineure. On se reconnaît, on cause, et l'on démêle ensemble l'écheveau des souvenirs : « Qu' est-il advenu d'Ibrahim, le gendarme ? » Mais il y a tant d'Ibrahim 1 L'assemblée se consulte, et mon compa-
gnon, pour aider les recherches, esquisse un portrait : « Unie haute taille,, de la harbe, Fair décidé. » Le signalement, quoique vague, suffît, car les figures s'éclairent, dans la joie de la découverte.
« Ibrahim, oui, sans doute, un digne soldat, il habitait Sidi-el-Ghâzy. — Eh bien... — Il est mort. » Et l'on sourit; nos interlocuteurs n'en demandent pas davantage ; ils sont plutôt fiers d'avoir si nettement répondu. Moins faciles à satisfaire, nous ressentons un peu de tristesse, quelque compassion de cette pâle figure, sortie de l'ombre pour y rentrer aussitôt.
S'en jiller ainsi, sans laisser derrière soi une image durable, une date précise, un nom même qui vous appartienne, c'est chose commune en AnatoUe : certains pays tuent les hommes, celui-ci fait disparaître jusqu'aux tombeaux.
Nous continuons notre promenade, et
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cette mélancolie se dissipe. Koutahia est une joyeuse ville. Elle remplit une gorge étroite qui s'évase peu à peu, et, dans la plaine, les maisons moins serrées s'épanouissent en éventail. Nous voyons d'ici les deux côtés du vallon ; rouges à gauche, les hauteurs prennent à droite une teinte blanche et crayeuse. Cette couleur, si maussade quand le soleil tombe d'aplomb, a dans la brume matinale un reflet laiteux. Des creux et des saillies se modèlent comme un relief de plâtre dans le jour savant d'un atelier. Devant cet horizon, j'aperçois, en décor, et sans profondeur apparente, des arbres et des maisons, toits à terrasses, peuphers sveltes, grands saules échevelés. Le château byzantin est sur la colline occidentale.
On atteint les ruines par un chemin raide que revêt une herbe ghssante. Çà et là des fragments d'architecture, qui
sont tombés du plateau supérieur. Un chapiteau corinthien s €St arrêté à micôte, et reste suspendu, dans un équilibre inquiétant. Nous arrivons aux courtines de l'enceinte. Les tours, rondes et ventrues, sont faites de moellons et rayées horizontalement par des chaînes de brique rouge. Les maçons ont engagé dans l'assise du bas des tambours de colonne qui s* avancent pareils aux pièces d'une batterie ; et un Grec, qui m'accompagne, me demande si c'étaient bien là vraiment les canons de l'antiquité. Quelques coulevrines plus authentiques, mais sans affûts et vert-de-grisées, s'allongent sur un redan qui surplombe Routahia. Cette artillerie doit être bien dangereuse pour les servants; toutefois on vient de l'employer en l'honneur de Sa Hautesse, comme l'atteste une trace blanchâtre, visible encore autour de la lumière.
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L'ascension n'est pas finie. Cette forteresse était toute une ville, et là-haut une seconde enceinte offrait un dernier refiige aux assiégés. Nous parcourons un dédale de chemins creux qui grimpent entre les masures, sous les branches des arbres fruitiers. Le jour baisse, nous montons encore, la muraille s'élève ; et, pendant que nous sommes dans l'ombre, la grande porte ogivale s'ouvre sur les irradiations du couchant.
L'intérieur de la place est absolument vide, mais, eu escaladant le rempart, on découvre un immense horizon. A l'ouest, les déclivités sont rapides, nous dominons les enceintes extérieures, et nous voyons d'en haut la plate-forme des tours.
Les fortifications, suivant la pente, s'échelonnent en marches d'escalier, et tout en bas la dentelure fine des ouvrages avancés tranche sur les cultures de la
plaine. Les montagnes méridionales, aperçues d'ici, prennent un aspect inattendu de grandeur et de tristesse. A l'orient, la ville dessine un triangle : les toits, pressés et enchevêtrés dans le ravin, s'espacent peu à peu, des jardins apparaissent, s'élargissent et se confondent; les faubourgs ne sont plus qu'un océan de verdure où s'allongent, en jetées, les rues bordées de maisons. Le soleil couchant fait saillir les dômes métalliques ; détache, aux façades des harems, le prisme des balcons fermés ; limite d'un contour précis la tache sombre des péristyles, et argenté, dans les passages obscurs, la surface des ruisseaux. Les tuiles, qui couvrent les édifices, ne sont plus grisâtres et ternes comme à Kara-Hissar; elles ont une teinte brune qui se nuance de violet. Des clochers grecs, percés d'arcades et barbouillés de bleu, lancent dans
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le soir les notes grêles de leurs carillons.
D'ici, Koutahia paraît grande et prospère, européenne déjà, mais toujours pittoresque, avec un air de confortable qui ne messied pas. A la descente on remarque de vieux hâns, des places curieuses, des coins faits à souhait pour la joie d'un dessinateur. Je me rappelle surtout, dans un hammam délabré, quelques pans de mur, un dôme couvert de terre et de hautes herbes. A côté, une maison de bois, toute déjetée, plaisait encore grâce au ton chaud des planches et des poutrelles; des feuillages débordaient d'un jardin silencieux et tombaient sur une clôture percée de fenêtres à grillages.
Le bazar est animé; on y forge des serrures dont les ressorts apparents se courbent en arabesques. Les fabriques de faïences sont réputées dans toute l'AnatoUe. Malheureusement cette industrie
décline, et les ateliers se ferment peu à peu. Nous en visitons un, le seul qui reste, paraît-il.
Dès Feutrée, dans un vestibule sombre, on trébuche au bord d'un trou, et on tombe presque sur un tas de fagots. L'installation est rudimentaire, et les produits n'ont pas bonne apparence. Les secrets se sont perdus à la longue, et les potiers s'efforcent gauchement de copier les modèles européens. Quand on parcourt le magasin, on est encore séduit par les formes traditionnelles , souvent charmantes et toujours imprévues, plats à compartiments, buires à galbe rond et à col évasé. Mais il y a dans le voisinage des bocks et des jardinières cylindriques.
Tous ces objets manquent de finesse; la pâte est lourde, la couleur trop épaisse ou trop claire. Point de transparences dans les rouges. Les bleus et les verts trop dé-
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layés se répandent sur le fond. Et cependant l'effet a parfois de la grâce; on sait que le hasard est le bon génie des Orientaux. Je revois en ce moment des végétations flexibles, jetées sur la panse d'un gros vase. On eût dit des plantes aquatiques, dans Teau trouble d'une rivière.
Mais les vieilles faïences sont bien plus belles. Le marchand nous en montre quelques-unes, qu'il refuse de vendre, et qu'il estime fort au-dessus de leur valeur. Elles n'ont point les mérites du Rhodes ancien, précision moelleuse du contour, éclat et délicatesse de la nuance; mais ce sont encore de jolies pièces et qui ne dépareraient pas une vitrine. Les tasses, légères, côtelées, d'un émail luisant et gras, ont sur le bord une dentelle de trous microscopiques. Gomme ornements, des fleurettes, des touches de couleur rouge, des lignes déliées de cobalt. L'opposition de
ces teintes opaques ou translucides rappelle certaines assiettes du Japon. Des carreaux, de style persan, avec des feuillages enroulés et des marguerites, charment par un accord très simple de bleu pâle et de bleu foncé.
Mais il ne faut pas s'attarder ici :
quoique riche en souvenirs artistiques, Koutahia n'est point faite pour les dilettanti. Le cœur de la ville n'est pas dans le bazar, ni même à la mosquée, mais dans la bâtisse en planches disjointes où travaillent les ingénieurs. C'est là qu'on doit observer et réfléchir, si l'on veut emporter de ce pays une impression juste.
La tâche n*est d'ailleurs point difflcile; caria société est aimable et joyeuse. Deux Suisses, un Français, un Grec, un Autrichien, un Levantin qui a des caresses dans le geste et dans la voix. L'Autrichien ne souffle mot, le Français n'est qu'un
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subalterne, le Grec s'épanouit, tout heureux d'être patronné par des Occidentaux.
Il vient de Zurich où il a fait ses études, à l'École polytechnique ; et les Suisses le traitent avec une camaraderie protectrice.
Ils tiennent ici la première place, et ne souffrent pas qu'on l'oublie. Leur regard est froid, leur politesse un peu raide.
Cordiaux d'ailleurs et obligeants, ils paraissent aimer la France, lisent nos journaux, causent volontiers de nos romans, avec une pointe de pédantisme, admirent Paris, vantent ses ressources de travail, et ne dédaignent point ses plaisirs.
La conversation, errant de côté et d'autre, soulève quelques questions politiques : on parle de nos récentes mésaventures, gravement et sans ironie. L'avouerai-je? Ce sérieux m'inquiète d'abord et , me semble affecté; mais bientôt je m'y accoutume, je songe que de récents
voyages m'ont apporté les mêmes impressions. Nous partons la tête rompue d'injures et de commérages; nous pensons avec angoisse que, la frontière franchie, nous allons trouver des juges, et entendre nos vérités. Nous les entendons en effet, et elles sont consolantes. Le monde parlementaire est comme ces villes où résonnent des bruits discordants, appels de marchands, sifflements de fouets, gémissements d'animaux qu'on écrase; de près, le fracas est intolérable; de loin, de très loin, tout s'atténue, et les dissonances composent une harmonie. La remarque est rassurante, mélancolique toutefois.
Les scandales et les calomnies qui nous désolent sont chose naturelle; ils forment la vie commune des nations et le tissu même de l'histoire.
Si nos hôtes sontindulgents à la France, ils n'ont que mépris pour l'Empire otto-
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man. Suivant eux, quelques medjidiés eussent fait taire les scrupules de nos gardiens ; et toute conscience orientale aurait sa place dans un tarif, qui commence au chèque sur la Banque et finit au métallique d'un sou. On pardonne ces exagérations à des gens qui brassent beaucoup d'affaires, voient le dessous des cartes, et connaissent par expérience le pouvoir du bagschich. Cette corruption ne les blesse en rien; ils sont heureux, au contraire, de ne trouver ici ni cadres fixes, ni traditions administratives. Une protection pourrait, le cas échéant, devenir une contrainte, tandis qu'aujourd'hui, fier de sa science technique et appuyé sur d'immenses capitaux, l'ingénieur est roi de l'Asie Mineure; et je ne doute pas que M. G. Ohnetne conduise quelque nouveau « maître de forges » dans les rues de Stamboul et les gorges du Sangarius.
Ne sourions pas, cet avènement d'une force inconnue jusqu'ici sera plus tard consigné dans les histoires ; et, de même que nous venons aujourd'hui rêver devant le tombeau de Midas, et contempler les grottes de Tchoukourdja-Keuï, un antiquaire de l'avenir ramassera dans l'herbe folle les débris des écrous et des traverses, recherchera par de patientes fouilles le profil des tranchées, et méditera sur la révolution qui, vers le début du vingtième siècle, recula jusqu'au Taurus les frontières du monde européen. Que d'études, de curiosités, d'admiration même susciterait le spectacle qui nous entoure, si nous savions le contempler d'un peu loin ! Nos pays d'Occident, surchargés de richesses et pleins d'énergies inemployées, ont trouvé sur ces plateaux d'Asie un prétexte à vastes tentatives, et la civilisation, rompant ses digues, s'est répandue comme
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un flot brutal et fécondant. Il y a bien des disparates dans l'œuvre accomplie, elle sent la hâte et presque la violence, car elle n'est point sortie d'une évolution lente et d'un effort patient. Les rails sont posés dans la poussière des steppes, des taudis entourent les gares, et près de ce bureau, où l'on calcule des cotes et où l'on dresse des épures, les gendarmes du lazaret secondent les progrès du choléra.
Des trains rapides et point de voitures, des viaducs métalhques et point de ponts, des télégraphes et point de poste régulière et loyale; il semble qu'on ait mis deux cartes l'une sur l'autre, et qu'à travers le réseau des voies ferrées, transparaissent les contours mous des marécages et les teintes plates du désert.
N'importe, un grand pas est fait, l'Asie Mineure s'éveille et marche : de voyage en voyage, on la voit qui se transforme,
et le temps lui-même, entraîné par une course fébrile, compte des heures pour les minutes et des siècles pour les années* Que les artistes s'en plaignent. On a dit cent fois que le progrès est mortel au pittoresque. Confessons en outre qu'il nuit souvent à la morale. On ne commettait point de crimes chez la Belle au bois dormant, et les lointains bleus du parc étaient d'une grâce infinie dans le cadre mouvant des feuillages. Il fallait pourtant frapper les arbres et tracer des routes au milieu des taillis. Bien que je goûte autant qu'un autre le prestige des vieux contes, je contemplerais sans colère aux pentes du Dindyme la ligne blanche des jalons et la morsure des tranchées. Une protestation, permise peut-être aux archéologues, serait indigne d'un historien.
Pour un peuple et pour un homme l'essentiel n'est-il pas de vivre? On a tant
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déclamé sur notre décadence, les esthètes à mains paresseuses ont tant de fois prédit la ruine de notre civilisation que j'éprouve, à parcourir ces chantiers, une allégresse de convalescence, et que dans cette conquête tout me plaît, jusqu'à ses rudesses.
Regrettons seulement que d'autres peuples en aient la gloire et le profit.
Nous pourrions ici marcher au premier rang. Souvenirs des guerres lointaines, monuments épars qui témoignent de nos triomphes, politique adroite et patiente de la vieille monarchie, séduction d'une capitale grande et charmante entre toutes, prestige d'une langue et d'une littérature dont nous ignorons nous-mêmes la popularité, tout, le bien et le mal, les professeurs, les artistes et les étudiantes, tout s'unit pour donner aux Orientaux l'amour de notre pays. A tant d'avantages nous
joignons la force de l'argent. Il faut entendre de quel ton un baron smyrniote, Italien d'origine, me disait un jour : « Vous êtes riches. » Le baron n'avait point tort, la richesse est ici le plus ferme appui de notre puissance; nous avons en Anatolie moins de travailleurs que de capitaux. Dans un voyage où j'allais naturellement aux compatriotes, je n'en ai guère trouvé, du moins parmi les ingénieurs et les artisans.
L'homme qui chez nous prend ses grades et s'élève au-dessus du commun, demande comme première récompense à ses mérites le droit de ne point s'exiler. Si un Parisien borne souvent la France aux limites de la capitale, comment pourrait-il accepter les ennuis d'un établissement à l'étranger? La Turquie, la Grèce, l'Egypte, c'est encore la province aperçue vaguement dans un lointain qui ne l'embellit
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pas. Quant à l'ouvrier, son instinct l'avertit qu'émigrer serait une sottise. Nul pays n'est plus doux que le nôtre aux pauvres et aux petits. C'est là qu'il fait bon, les coudes sur la table, lire un article déclamatoire et manger un repas gagné sans trop de peine. Partout ailleurs la concurrence est plus violente, les mœurs plus âpres, l'aisance moins équitablement répandue. Nous le savons tous, et nous le répétons, avec trop de fierté peut-être. La misère est un élément de la grandeur nationale.
Toutefois, nous envoyons encore en Asie Mineure quelques représentants, hommes de culture et d'ambition moyennes, entrepreneurs de la voie, piqueurs ou contremaîtres. J'en ai rencontré deux qui, sans rien avoir de très remarquable, m'intéressèrent à ce titre même. Ils nous font connaître en abrégé ce que nous vou-
Ions savoir : la valeur moyenne des Français qui s'installent en Anatolie.
D'abord, M» Volpillac, habitant Koutahia; il traite à forfait avec la compagnie pour exécuter un tronçon de route, établir un tunnel ou un viaduc. Déjà grisonnant, il a l'œil vif et la touniure rustique, car il vient de Savoie, et s'acharne à la tâche avec une ténacité de paysan.
Ruiné jadis, il a réparé ses pertes et triplé sa mise de fonds. Son accueil est courtois, sa table largement ouverte. Il est humain, mais point sentimental, et nous confie que la vie d'un Oriental ne vaut pas très cher. En cas d'accident, on se tire d'affaire sans élargir outre mesure le cercle des responsabilités. Cet enfant de la montagne a l'ironie acerbe et méprise le gouvernement. Je ne parle pas du gouvernement turc, qui pour lui existe à peine. C'est à nos fonctionnaires qu'il en
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veut, surtout aux gens te de la carrière » , diplomates de tout rang, qui, craignant toujours les « affaires », finissent par ne jamais les traiter. Tandis que le maître de la maison pérore, Fassistance approuve de la tête, surtout un frère, d'ailleurs muet, et la femme, personne modeste de nationalité indécise, qui sait dix langues et les écorche toutes, équitablement. La fiUe de la maison, élevée parmi les Turcs, les Grecs et les Juifs, garde dans ce milieu cosmopolite une correction de pensionnaire. Après dîner, eUe joue des fantaisies sur les opérettes classiques ; et, en écoutant les refrains coutumiers de Madame Angot et de la Mascotte^ je regarde le père, qui tousse pour cacher son émotion, bat la mesure aux bons endroits, et contemple, attendri, ce produit délicat de son labeur, comme une poule qui aurait couvé un oiseau de paradis. Pendant ce
temps, le morceau qui s'achève court d'un pas égal, égrenant ses arpèges dans le silence recueilli du salon. Par une fenêtre, au-dessus du divan, et près du store qui représente des châteaux romantiques, on voit un minaret, blanc sur le ciel sans nuage, et je goûte ce spectacle si piquant dans son apparente banalité.
Plus capricieuse que les génies des contes, l'industrie moderne a transporté en Asie Mineure un coin du faubourg Saint - Denis.
Les montagnards aiment de la famille jusqu'à ses embarras, et volontiers ils se déplacent en troupe. M. Lagrange, que je connus à Kara-Hissar, avait des allures plus indépendantes. Il était d'ailleurs contraint de parcourir toute la région pour y lever des plans. Je le rencontrai au konak où il attendait une audience, et devant le moutessarif il resta la pipe à
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la bouche , point embarrassé de son casque et de sa vareuse mal boutonnée.
Ce laisser-aller est un trait de race. Dans les audiences officielles, l'Anglais est empêché et rogue, l'Italien cauteleux, l'Allemand familier et gauche, le Français affecte volontiers un sans-gêne gouailleur de rapin. M. Lagrange, que nous vîmes ensuite à loisir, valait mieux que ses apparences, et il nous charma par son absence de prétentions, la richesse de son expérience et une lucidité de jugement répandue sur tous les problèmes, comme une lumière sans chaleur. La Turquie et le Sénégal, Cayenne et le Congo, cet homme avait traversé la moitié du monde; il ne rapportait de ses voyages ni enthousiasmes ni colères, et pratiquait d'instinct le nil mirari des philosophes. Ces choses qu'il comprenait si
bien, il ne les sentait guère, et les voyait
par le dehors, pour s'en rendre maître, non pour s'en pénétrer et en jouir.
Un de ses camarades dînait à la même table, et, chez lui, ce trait de caractère reparaissait avec un relief de caricature.
C'est pour nous, à ce qu'il semble, un plaisir national que d'offrir de l'absinthe aux musulmans, et de leur enseigner un baroque sabir d'Algérie, sous prétexte que les Turcs et les Arabes sont frères en Mahomet. Pardonnons, cependant, à ces inventions de corps de garde. La bonne humeur est souvent la meilleure des tactiques, et il y avait une alouette sur les enseignes des Gaulois. Nous avons entendu à Eski-Chéhir un entrepreneur, grand conteur d'histoires et grand tarisseur de chopes, qui, plaisanté sur sa calvitie, répondait : « Les cheveux repoussent en dedans. » Cette gaieté devait souvent trouver son emploi. Il faut rire
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ici OU s'exaspérer ; et je comprends que dans un voyage difficile Rabelais mette Panurge aux côtés de Pantagruel.
Tout bien pesé, les Français d'Asie Mineure font honneur à leur pays ; ce sont des parents que nous pouvons avouer.
Pour l'énergie et l'esprit de ressource, ils valent, et au delà, les émigrés des autres nations. Que nous manque-t-il donc, dans cette lutte économique? D'abord le nombre des combattants, ensuite cette solidarité ridicule, mais puissante, gui groupe les Allemands en un seul corps, leur inspire une seule âme, et les lance tous en avant pour la conquête de la richesse et. la glorification du Vaterland.
Enfin, je dois répéter ici ce qu'on me disaitpresque chaque jour. Volpillac n'est point le seul à railler les .gens de la « carrière »,etnos compatriotes ont tous pour
devise : « Aide-toi, le gouvernement ne t'aidera pas. » Notre diplomatie, Tune des plus vieilles qui soient en Europe, est grande dame et douairière ; elle craint le tumulte et les gestes inconsidérés. Dans ces salon s où se traitent tant d'afiFaires, le jeu des combinaisons, la finesse des sous-entendus et les subtilités de la dialectique suffisent à remplir l'esprit, quelquefois à vider le cœur ; on apprécie des adversaires rompus à cette escrime courtoise, et Ton regarde de haut les fâcheux dont les clameurs troublent la cérémonie.
Un homme qui tient en main des fils si déliés et si nombreux, et qui voit par l'envers tous les empires de l'Europe, peut-il songer beaucoup aux mésaventures de l'artisan qu'on tracasse, du négociant qu'on dépouille ou du voyageur qu'on séquestre? S'attacher à leurs intérêts et les défendre trop vivement n'est
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point digne d'un mondain qui connaît le secret des cours. Disons, toutefois, que les Anglais ou les Allemands ignorent ces délicatesses. Ils savent parler, crier s'il le faut; ils savent que les pays d'Orient ressemblent au bazar de Stamboul, où l'on n'entre qu'avec un bâton ; moins raffinés et plus habiles, ils ne jouent pas à qui perd gagne, et ne comptent pas ressaisir en gros ce qu'ils abandonnent en détail.
Il est doux, mais un peu triste, de philosopher à Taise, après un voyage, lorsqu'on rentre dans son pays. On pense alors aux souffrances déjà lointaines, on les regrette, on en jouit. Les yeux se reposent, l'énergie se détend, et le corps lui-même se pUe en des attitudes nonchalantes, pendant que l'intelligence suit la marche capricieuse des théories et des systèmes. Aussi, tandis que les départs sont d'ordinaire enthousiastes et bruyants, les dernières journées, plus graves, ont la mélancoUe des choses finissantes. L'esprit
renouvelé, et comme étranger à luir même, éprouve alors un vague besoin de silence et de recueillement...
Ce matin, de très bonne heure, nous avons pris la route qui de Koutahia mène à Eski-Chéhir. Mais nous avons abandonné pour toujours, je l'espère, les dures charrettes à bâches transparentes et à ressorts inflexibles. Un ami nous a procuré une voiture à prétentions européennes, une sorte de phaéton quasi séculaire dont le cocher fait la moue quand on l'appelle arabadjii Satisfait de conduire un tel véhicule, il s'avance par les campagnes avec une lenteur de progression . Languissamment , paresseuse^ ment, les paysages se succèdent. Mais que nous importe? nous les regardons à peine. Ce chemin nous est aussi familier que si nous l'avions déjà parcouru, et la nature, comme un professeur qui craint
les distractions de F élève, nous répète notre leçon. Toujours des plateaux monotones, des passerelles rustiques, des fumées montant bleues dans F air matinal, puis Texcavation énorme d'une vallée parmi les craies blanches, les zébrures des arbres sur le terrain marneux, les pins, les frontons d'une vaste montagne ; la piste aux sinuosités multiples qui serpente entre les poteaux du télégraphe.
Et, pour donner à cette dernière étape toute la valeur d'un résumé, nous apercevons un ingénieur suisse, casqué de blanc, guêtre de jaune, satisfait de lui, mécontent de tout le reste, avec l'air rogue d'un Calvin sorti de l'École polytechnique.
Plus loin, le spectacle devient intéressant. Des blocS) posés sur des terrains mous que dissolvent les pluies d'hiver, ont un. aspect de gros champignons.
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Ensuite, c'est un paysage du temps jadis, un coin de la vieille Turquie, vierge des entrepreneurs et des chemins de fer. La dominante du tableau est un bistre qui se dégrade en tons rouges et roses.
Rouges les rochers de gauche, où s'enfoncent des cavernes et où poussent des figuiers; roses les hauteurs qui barrent l'horizon. Deux pierres dressées de champ indiquent la place d'une sépulture mahométane, et deux bœufs noirs, traînant une charrette, s'avancent d'un pas endormi.
Au delà s'ouvre un ravin, entre dje grandes montagnes; des saules trempent leurs branches dans la rivière. Sur les pentes dénudées les couleurs sont paradoxales. Victor Hugo compare le désert à un manteau rayé, et les classiques s'en "étonnent. Que diraient-ils de ces collines qui semblent . prendre exemple sur les
étoffes du bazar? Les terres sont caris.
minées, et bientôt des stratifications y dessinent des bandes parallèles, que sépare un filet d'argiles ternes. Ailleurs les versants, d'un bleu verdâtre et maladif, ont une lividité de chairs mortes. Enfin, à rhorizon, quelques points blancs perdus parmi les arbres annoncent l'approche d'Eski-Chéhir.
La ville a grandi depuis notre départ, comme ces plantes que les fakirs font germer en cinq minutes ; ma raison contredit le témoignage de mes yeux. Où nous avions laissé une lande s'élève une maison, bâtie en pisé et crépie à neuf.
On a commencé depuis quinze jours les travaux d'une nouvelle Ugne. Partout nous rencontrons le casque blanc du contremaître et les chapeaux des ouvriers, ces feutreà fanés au soleil elmeur*tris par les tas de pierres. Des femnies, les paupières allongées par le khôl, sont
presque étendues au seuil d'un café. L'enseigne ne promet que du vin et de la bière, mais on peut lire entre les lignes. Les chemineaux retrouveront ici tous les plaisirs de Galata.
Pourtant un scrupule m'arrête : le changement est-il si profond ? . Notre voyage nous a menés si loin, dans des rér gions si mornes, que tout prend par cou-»traste un air de civilisation. Nos yeux, fatigués par l'éclat des steppes et la maussaderie des petites bourgades, s'a-^ musent d'un rien et retrouvent avec un plaisir de surprise le mouvement de la nie et les combinaisons des étalages. On s'attarde aux cuivreries et aux porcelaines des boutiques, on suit avec sympathie Jes efforts d'une ville ottomane qui veut copier l'Europe.
Autrefois je cherchais du regard les aiguières de métal et les babouches
^cariâtes; aujourd'hui ce sont les décrotteurs qui m'intéressent, et un tonneau d'arrosage me parait digne de considération. L'objet est d'ailleurs d'une barbarie réjouissante, et j'aime à le voir traînant son tuyau de cuir, qui frétille comme une queue. Un Osmanli, pénétré par l'importance de son ministère, balance au bout d'une ficelle la pomme de métal percée de trous, etla pluie tombe, en rosée baptismale, dans la poussière du chemin. Au •coin du pont, un empirique fait le boniment, et montre d'un geste large une sorte de pagode montée sur brancards, vitrée du haut en bas, pleine de flacons, ruisselante de dorures, et timbrée par toutes les douanes des empires orientaux.
En lisant ces mots hongrois, roumains, turcs, serbes et bulgares, on suit par la pensée le voyage du charlatan, et on entrevoit, ce Roman comique promené des
campagnes danubiennes aux montagnes d'Anatolie.
Nous rêvons ainsi en courant les rues pour acheter des souvenirs, pipes d'écume, couteaux emmanchés de bois et sertis de cuivre, pauvres objets, qui demain nous sembleront ternes comme deç papillons morts, et qui plus tard, évoquant les journées tristes ou joyeuses, seront ennoblis par le prestige des régions lointaines et des heures écoulées. Ce soir, je fais mes adieux à la ville; il m'a fallu sortir pour régler une question d'honoraires avec Ali, dont le visage morne paraît toujours demander un supplément de bagschisch. On évite quand on le peut ces promenades nocturnes, où l'on ne rencontre guère que des chiens et, dit la chronique, des voleurs. Une canne à la main, un revolver en poche, je me hâte par la route semée de silex tranchants.
La lanterne projette sur le sol une rosace aux contours mobiles. Il fait froid, les étoiles brillent d'un éclat dur dans le ciel d'ébène, et, quand se taisent les aboiements, on entend des sifflets de rôdeurs, et la bise qui gémit sur le plateau.
Le chemin de fer va nous ramener en quelques heures à Gonstantinople. La descente est rapide. D'ailleurs, nos souvenirs mettent partout des points de repère, et divisent si bien la distance qu'elle nous paraît amoindrie. C'est une observation faite qu'un pays bien connu n'est jamais grand. Tous ces horizons ont perdu pour nous leur attrait de mystère, et notre imagination, accourcissant la route, entrevoit toujours au bout la gare d'Haïdar-Pacha. Le défilé du Sangarius est moins sauvage qu'il y a cinq semaines.
Sur les quais des stations, avant Sabandja, des Grecs en costume national se drapent
dans leurs pantalons. La vie européenne vient vers nous, toujours plus active à mesure que nous avançons. A Nicomédie, le convoi s'alourdit de wagons innombrables, et prend Fallure d'un train de plaisir occidental. Une Turque, fière de ses babouches à talons Louis XV, nous jette des regards prometteurs; le voile est diaphane, et la coiffe de mousseUne doit voler à toutes les brises du Bosphore.
Des Anglais qui passent l'été à Chalcédoine ou aux îles des Princes rentrent en ville avec des enfants épanouis comme des pivoines. Quelques tours de roue, une course rapide devant les douaniers ahuris ; les aubes du petit steamer battent les flots de la Propontide, et bientôt c^ux de la Corne d'Or.
... Il est six heures du soir, le vent souffle, les brouillards s'étendent, et j'ai le sentiment d'entrer dans les brumes
septentrionales. Dec paquebots en partance s'enveloppent de bruits et de vapeurs. Les hurlements prolongés des sirènes déchirent l'atmosphère . La Yéni- Validé-Djami, terreuse et noire, semble une bête tapie au bord de Teau, et préparant un mauvais coup. A droite montent les quartiers de Péra, et je me représente dans les rues tumultueuses les ingénieurs, les drogmans, les sarafs, et toute cette cohue cosmopolite qui désagrège à son profit l'empire ottoman, A gauche, sur la colline de Stamboul, ce sont les cyprès de Tchinili-Kiosk, les constructions du vieux sérail, les minarets et les coupoles de Sainte-Sophie, tout un décor compliqué et bizarre qui se prolonge dans le ciel en traînées de nuages et en volutes capricieuses... Au milieu de ces masses grises, s'ouvre comme un lac de lumière livide, et, je ne
sais pourquoi, ce spectacle fait surgir en moi la vision fantastique d'une usine, étageant ses ateliers sur les pentes, et dressant ses cheminées dans les fumées noirâtres du couchant.
Juillet-août 1893.