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AVANT-PROPOS
Appelé de Neuchàtel à Lausanne pour y faire une conférence aux approches des fêtes de Pâques, en 1874, Fauteur prépara ses auditeurs en ces termes aux scènes du Mystère dont il se proposait de leur faire la lecture :
Mesdames et Messieurs.
Un mystère qui est un drame, une tragédie, une pièce de théâtre ! Le mot et la chose ne sont pas de notre siècle. Nos auteurs tragiques contemporains se nomment Victor Hugo, Alex. Dumas, F. Ponsard, et ces messieurs ne songent pas le moins du monde à prendre dans les mystères chrétiens les sujets de leurs grandes compositions. Si nous remontons au siècle de Louis XIV, Boileau nous dirait:
De la foi d'un chrétien les mystères terribles D*Qmements égayés ne sont point susceptibles.
Cependant en 1871, en 1860, en 1850, quel puissant attrait faisait accourir de toutes les parties de TAllemagne, même de la Russie, de TAngleterre, des Etats-Unis ces foules immenses vers un petit village obscur des
Alpes Bavaroises? Princes et paysans, pauvres et riches, catholiques et protestants, à pied, à cheval, à ânes, sur des chars de campagne, en omnibus, dans d'élégantes voitures, couvraient les routes qui aboutissent à la vallée solitaire du Haut Ammer. Elle est comme taillée dans les flancs d'une de ces grandes montagnes qui bordent et dominent vers le sud le plateau du Danube. De hautes parois de rochers entourent de trois côtés ses riantes prairies et ses maisons blanches, au milieu desquelles s'élève un théâtre rustique. C'est dans l'enceinte de ce théâtre que se pressent de dimanche en dimanche cinq à six mille pèlerins, qui sont la plupart exposés, comme les acteurs, aux ardeurs du soleil et aux torrents de la pluie, et le drame unique qu'on répète tbujours le même vingt fois dans le cours d'un été, c'est un mystère. De dix en dix ans, les paysans de l'Oberammergau représentent les scènes de la Passion, depuis l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem le jour des rameaux jusque à sa glorieuse résurrection. Chaque scène est précédée d'un chant et d'un tableau vivant qui préparent les esprits à la comprendre. Le tableau est typique: le fratricide de Caïn, le baiser de Joab à sa victime Abner préfigurent la trahison de Judas; la robe ensanglantée de Joseph, la flagellation du Chris.t; le sacrifice d'Isaac, celui du Sauveur du monde.
Ce drame est le dernier écho d'une vieille littérature que Boileau jugeait en ces termes:
Ghei nos dévots aïeux le théâtre tJoborré
Fut longtemps dans la France nn plaisir ignoré.
De pèlerins, dit-on, une troupe grossière,
En public à Paris y monta la première,
Et sottement zélée en sa simplicité,
Joua les saints, la vierge et Dieu par piété.
Le savoir, à la fm dissipant Fignorance,
Fit voir de ce projet la dévote imprudence.
On chassa ses docteurs préchant sans mission.
On vit renaître Hector, Andromaque, Ilion.
Ce jugement-là n*est plus celui de notre siècle. Nous dirons aujourd'hui que Tesprit humain, qui avait à Athènes fait sortir le drame antique et païen des fêtes sacrées de Dionysos, tenta dix-sept et dix-huit siècles plus tard de faire naître des saintes fêtes du Christ le drame moderne et biblique. Le génie des Hellènes avait traversé Tàge de Tépopée et celui de la poésie lyrique, lorsque, mariant aux chants des chœurs le récit des aventures du dieu, il donna naissance à la tragédie d*Ëschyie, d'Eschyle que le grand philologue Bernhardy et le non moins grand historien M. Laurent ont nommé le créateur de la philosophie de Thistoire. De même nos nations catholiques, après avoir traversé les âges de la poésie épique et lyrique, eurent leurs Thespis, auxquels auraient dû succéder des Esçhyles et des Sophocles.
Il faut remonter jusqu'au onzième siècle pour trouver les premiers rudiments des mystères. Les prêtres à cette date avaient cru contribuer à la gloire de Dieu, à l'édification des fidèles, en donnant pendant le culte même et dans le chœur des temples une représentation théâ-
traie de la Passion du Seigneur, de quelques-unes de ses paraboles, telles que celle des dix vierges, ou delà vie des saints... Cependant on ne tarda pas, semble-t-il, à comprendre que ces jeux scéniques et leurs déguisements faisaient disparate avec la solennité de la messe, et on les transporta deTintérieur de l'Eglise sur le cimetière qu'elle ombrageait. Puis des confréries laïques se formèrent dans le but de représenter sur les grandes places des cités, de vrais drames empruntés à l'ancien et au nouveau Testament. Les foules assistaient de dimanche en dimanche, avec une vraie dévotion et des pleurs de joie, à ces mystères. Or, déjà la philosophie de l'histoire inspirait à leurs auteurs anonymes de grandioses et profondes conceptions; déjà on embrassait dans un même drame, dont la représentation durait plusieurs jours, toute l'histoire de l'humanité, depuis le paradis jusques au jugement dernier. Déjà Ton opposait à la chute de l'homme par Satan sa rédemption par le Christ. Déjà l'on représentait la Justice accusant, la Clémence défendant l'humanité devant Dieu, qui les conciliait en sacrifiant son Fils bien aimé. Mais cette tentative de créer le drame, qui avait été couronnée d'un entier succès à Athènes, ne réussit en quelque manière que dans la patrie de Caldéron. Elle échoua complètement en France et en Allemagne: la foi fit défaut non moins que la culture littéraire ; ces drames devinrent de plus en plus indignes de la religion et de ses augustes mjnstères ; l'édification fit place au scandale, et l'autorité civile finit par interdire ces pièces, où la farce avait pris
une place toujours plus grande. D'ailleurs la Renais^ sance et la Réforme vinrent violemment mettre fin au moyen âge, dont elles plongèrent les littératures nationales dans les flots de Toubli.
En Allemagne cependant, dans les villages, les mys^ tères survécurent à la Réforme. C'est ainsi, que lors de la peste de 1633, les habitants d'Oberammergau firent vœu, si Dieu les épargnait, de représenter tous les dix ans les scènes de la Passion. Ces jeux scèniques devin* rent ainsi pour eux un devoir sacré, ai^iuel depuis deux cent quarante ans ils sont restés fidèles, en dépit des ordonnances du gouvernement bavarois proscrivant au siècle passé tous ces drames populaires. Ces bons paysans, qui d'ailleurs gagnent leur vie à sculpter en bois des crucifix et des images, eurent même, de nos jours, l'ambition de donner à leur jeu toute la perfection possible. Les principaux acteurs se sont rendus à Munich pour se former à l'art de la déclamation auprès des plus grands maîtres. Mais à leur retour dans leurs villages, ils ont continué, comme du passé, à communier dans leur Eglise le matin ou la veille de chaque représentation. Us ont pareillement conservé, et l'ancien texte, qui a pour auteur un moine d'un couvent voisin, celui d'Ettal converti aujourd'hui en une brasserie, et la musique des chœurs, qui est d'un de leurs instituteurs primaires. Dédier. Des connaisseurs l'ont comparée à celle de Mozart et de Haydn. Tout le village prend une part active à ces saintes représentations: Jésus-Christ fait son entrée à Jérusalem, précédé et suivi de deux cents per-
sonnes qui traversent en très bon ordre Tavant-scène. Les costumes sont fort beaux : ils reproduisent les tableaux de Raphaël, de Rembrandt, d'Overbeck. L'effet général de ce drame sur les spectateurs est, de l'aveu de tous les témoins impartiaux, sérieux, solennel, édifiant- La scène où Marie exprime sa douleur à la vue de son fils mourant, est déchirante; celle de la résurrection, où la pierre du tombeau se soulève et Jésus sort au moment du lever du soleil, est d'un effet admirable. Au reste, le drame d'Oberammargau n'est point im fait unique dans l'Allemagne du sud; c'est ainsi que de mes amis ont vu tout récemment, dans deux bourgades de la Bavière, les gens du pays jouer sur des théâtres en planches, avec chœurs et solos, l'histoire de Joseph en Egypte et celle de St-Jean allant chercher dans la forêt le jeune brigand.
Le mystère d'Oberammergau a éveillé chez un de vos compatriotes le désir de reproduire à son tour en langue française les grandes scènes de la Passion.
Mais, me dira-t-on, si le chrétien est libre de porter sur le théâtre avec Racine, Athalie et Joas, Esther et Assuérus, avec Théodore de Bèze, le sacrifice d'Abraham, avec Ruckert, Saûl^ l'est-il A'orner de ses fictions plus ou moins gaies le terrible mystère de la rédemption?
Pour me défendre contre ce reproche, je pourrais répondre par les paroles d'un bon paysan des environs d'Yverdon, qui avait assisté l'autre jour à la lecture des mêmes scènes que je vais soumettre à votre jugement. Le lendemain il alla chez son pasteur : c La conférence
de hier 1, lui dit-il, c m'a fait autant de bien qu'un de vos meilleurs sermons ; j*ai relu la Passion dans les évangiles et elle m'a semblé toute nouvelle, i II est donc permis' d'es» pérer que ces lectures, faites à l'approche de Pâques, seront en quelque manière en harmonie avec le recueil* lement dont nous nous faisons à cette date un devoir.
Je dois avouer cependant qu'elles ont été en scandale à Yverdon pour quelques auditeurs. Il en est qui ont un si profond respect pour le texte sacré qu'ils ne peuvent supporter que l'homme y ajoute du sien. Ils pardonnent h Klopstock sa Messiade et à Milton son Paradis perdu ^ parce que dans le récit épique, il y a entre les personnages sacrés et le lecteur l'intermédiaire du narrateur au compte duquel vous pouvez mettre les discours ou les actes qui vous froissent et vous blessent. Mais dans le drame vous êtes censé être en présence des personnages eux-mêmes; votre bMme retombe ainsi immédiatement sur eux. Je conçois trop bien ces sentiments- là pour les condamner. Le texte inspiré est un drap vieux de dixhuit siècles qu'on a jeté au feu sans le consumer (il est d'asbeste), qu'on a traîné dans la boue sans le salir (il est d'or pur), qu'on a lacéré et déchiqueté sans l'entamer (il reprend toujours de lui-même sa première forme). Ce que l'homme y ajoute, c'est de la grossière bure ou de la gaze sans consislance.ce sont de lourdes franges ou de fines dentelles, que le temps détruira rapidement. Aussi dirai-jequ'à tenter une œuvre pareille il faut une certaine humilité ou une excessive présomption. Je n'admets pas d'ailleurs qu'on puisse s'essayer à ce genre de drame
dans une autre intention que de glorifier le Sauveur du monde et la miséricorde de Dieu. Or, qu'il soit possible d'atteindre ce but, c'est ce que prouve le fait incontestable que ces mystères étaient au moyen ége, qu'ils sont aujourd'hui encore écoutés de foules immenses avec une édification véritable. A tout prendre, le mal consiste non dans l'entreprise même, mais dans l'échec, et l'échec, c'est l'expression pénible que le drame produirait sur un public sérieux. Si ce malheur devait arriver à l'auteur de ce présent drame, il se souviendrait de l'excellent Ducis, Ducis avait composé avec amour un drame qu'il croyait valoir au moins tous ses frères, et qui à la première représentation échoua complètement. Comme le poète retournait à pied du théâtre chez lui, seul avec son fils de quinze ans qui était tout désolé: c Mon cher enfant », lui dit-il, « ce n'est qu'une mauvaise pièce, ce n'est pas une mauvaise œuvre » .
Le sujet de la Passion place d'ailleurs l'écrivain dramatique dans des conditions uniques et très critiques. Le texte sacré lui donne tous ses principaux personnages, leurs discours, leurs actes et leurs destinées. La pièce est pour ainsi dire tout écrite avant qu'il y mette la main. Ses lecteurs ou spectateurs savent à l'avance non seulement le dénouement, mais les moindres détours du chemin qui y conduit. Il ne peut leur préparer la moindre surprise, se ménager le moindre coup de théâtre. Son imagination est enchaînée au récit biblique; il ne peut faire un pas sans le consulter; il ne saurait le négliger sans se perdre.
Quelle est donc rœuvrede l'auteur? G*est d'abord celle du coiDinentateur. Il doit étudier minutieusement le texte pour mettre en lumière les vérités et les beautés qu'il recèle. Mais ses réflextions, ses découvertes, elles ne peuvent que se transformer en des paroles des personnages bibliques ou de personnages fictifs. Or, s'il est difficile d'ajouter à une pensée de Pascal une phrase qui ne fasse pas disparate, comment attribuera Jésus-Christ en particulier des paroles qui ne soient pas dans sa bou* che triviales, déplacées? On ne peut que recourir à celles qu'il a prononcées dans d'autres circonstances. Puis, quelle difficulté n'y a-t41 pas à faire intervenir dans une histoire dont chacun connaît exactement tous ^les acteurs, des êtres fictifs qui ne produisent pas l'effet de purs automates!
L'écrivain fait en second lieu œuvre d'historien. 11 faut qu'il résolve les énigmes que présente à première vue le récit biblique de la Passion. Je ne parle pas de Pilate, le gouverneur tout puissant qui est forcé de signer contre sa conscience la sentence de mort d'un innocent: les évangiles ne laissent rien à désirer sur ce point. Mais comment les foules qui avaient acclamé Jésus avec enthousiasme le jour des Rameaux, ont-elles crié Uentât après avec le même élan, la même unanimité: c Crucifie le? » Comment , l'un des apôtres a-t-il pu trahir son maître et le trahir par un baiser? Que s'est-il passé en Gethsémané, où Jésus est épouvanté comme jamais ne l'a été un simple martyr? Quelles étaient les pensées, les sentiments du Crucifié pendant les ti*ois heures de ténèbres et de silence ?
En cherchant à comprendre les choses secrètes de Golgotha et de Gethsémané, Tauteurdoit nécessairement se faire sa philosophie de la rédemption. Inutile de vous rappeler, MM., que c*est là le plus grand problème de l'histoire, de la métaphysique, de la théologie. Chaque penseur chrétien le résout à sa manière. Les auteurs anonymes des mystères du moyen âge avaient eux aussi leur solution. Leur dernier descendant s'en est fait une qui semblera bien puérile a lios grands philosophes. Elle est si simple qu'aucun d*eux ne s*en est avisé et qu'il n'y a pas un enfant qui ne puisse la comprendre aisément. Elle se résume en huit mots ou plutôt en quatre couples d'idées. si»
En Dieu il y a la sainteté ou la perfection morale — et les lois inflexibles du monde de la liberté, qu'a créées et que maintient la justice.
Chez l'homme pécheur, il y a sa souillure personnelle qui le sépare comme par un abîme de la sainteté divine, ^ et ses actes mauvais qui attirent sur lui la punition que la loi morale inflige à ses transgresseurs.
Dans l'œuvre de la rédemption telle qu'elle est préfigurée dans la loi lévitique et tout spécialement dans la fèto des propitiations, il y a l'holocauste ou le sacrifice de bonne odeur qui livre un sang d'une idéale pureté avec lequel on purifie de toute impureté les êtres ou les choses souillées, — et le sacrifice expiatoire par lequel la victime chargée de la coulpe du peuple est abandonnée de Dieu, devient la proie de Satan et meurt misérablement au désert.
Dans la rédemption même opérée par Jésus-Christ, il y a sa vie divine ou son sang versé pour nous qui nous purifie de toutes nos souillures et nous rouvre Taccès au. près de l'éternelle sainteté, — et ses souffrances par lesquelles il expie en notre lieu et place notre coulpe et satisfait en plein pour nous la justice divine. Ainsi, MM. placez sur deux colonnes parallèles: La sainteté de Dieu et sa justice,
La souillure de Thomme et sa coulpe, Le sacrifice du dévouement et celui pour le péché, La purification de nos souil- Texpiation de notre lures par le sang de Je- coulpe par ses soufsui&Chrst, frances;
et vous aurez ainsi la réconciliation, par le Christ, de l'homme souillé avec le Dieu de sainteté, de l'homme coupable avec le Dieu de justice.
Telle est la théorie de notre auteur ; vous la retrouverez en vingt endroits dans son drame, dont elle est la clef.
Vous avez remarqué qu'il maintient la doctrine tradi. tionnelle de la substitution. Il n'ignore pas qu'elle est aujourd'hui rejetée par presque tous les grands théolo. giens et philosophes protestants. Mais il lui suffit d'avoir lu dans deux évangiles cette parole de Jésus-Christ: Je donnerai ma vie en rançoii ^n. lieu et place (àvri) de plusieurs. Ce petit mot de avri est pour lui le rocher sur lequel il se fonde., et il sera l'écueil où viendront se briser toutes les thèses contraires.
Mais quelle place d<mner dans un drame à cette théorie
de la rédemption? Les poètes grecs avaient la ressource du chœur : les auteurs chrétiens des Mystères ont celle des anges. Aussi notre drame s*ouvre-t-il, comme le plus célèbre du moyen-âge, par un entretien des intelligences célestes sur la grande œuvre qui va s'accomplir à Jérusalem.
Notre auteur s'est d'ailleurs soigneusement abstenu de placer de longs discours dans la bouche de Dieu même. Milton lui en aurait au besoin fait comprendre l'inconvenance.
Cependant les anges appellent les démons, et Jésus- Christ nous apprend que Satan avait instamment demandé à Dieu l'autorisation de cribler ses apôtres. Voila le motif d'une scène, qui sera la reproduction de celle qu'onlit à la première page du livre de Job.
Ces mots : cribler les apôtr es, ]Qii&ni un jour inattendu sur le plan que Satan s'était tracé dans sa lutte suprême avec le Christ, et qu'il exposera à son confident.
D'ailleurs le Satan de notre auteur n'est ni celui de Milton, ni celui de Gœthe. Je ne parle pas de celui de Klopstock^ dont il y a peu de choses à dire. Milton a fait de Satan l'archange déchu qui a gardé le souvenir de sa première grandeur, mais qui débite beaucoup trop de belles maximes pour être le père du mensonge. Mephistophélès est un démon de second ordre, habile en l'art de séduire, galant avec les femmes de quelque vertu, cynique avec les sorcières, sorcier lui-même à l'occasion, et. libre penseur qui remplit sans changer de costume le rôle de professeur de théologie. Le Satan du Mystère
est bien le chef des anges rebelles ; mais il ment impudemment, il ne comprend rien aux choses spirituelles et sa grande fonction dans le ciel est d'accuser les croyants en s*appuyant sur la loi de la divine justice. Enfin, notre auteur a voulu tracer dans son drame un tableau de Tétatdu monde païen vers Tère chrétienne, en y faisant figurer des représentants de toutes les grandes nations historiques. L'Evangile lui fournissait en Pilate le sceptique, l'épicurien romain. Son secrétaire sera un stoYcien du nom de Sévère. Les savants prétendent que la légion romaine qui était en Judée à la mort de Jésus- Christ, était la légion germanique : le centenier qui s'est écrié au pied de la croix: Celui-ci était le fils de Dieu^ se trouve être un germain, un Arminius. Les Grecs qui se sont fait introduire auprès de Jésus, représenteront les Hellènes. On leur associera sans peine un prosélyte égyptien qui aura été converti à Alexandrie par Philon, et un Mède qui aura connu les trois mages d'Orient. Mais ces étrangers sont déjà à moitié Israélites: il faut d'autres personnages pour exprimer le mépris et la haine que les païens nourrissent dans leur cœur contre les Juifs. On fera donc arriver à Jérusalem pour le jour des Rameaux, avec Strabon, le grand géographe qui vivait vers l'ère chrétienne, un philosophe du nom de Xénophane avec son esclave Péneste et avec leur guide Syrus. Vous me demanderez pourquoi le philosophe s'appelle Xénophane? C'est qu'il doit descendre du fondateur de l'école desEleates qui a été le premier des géologues, et nous avions besoin d'un géologue à Golgotha.
Mais le tableau d'une époque peut difficilement trouver place dans un drame. Aussi notre auteur, se souvenant du Wallenstetn de Schiller, l'a rejeté presque en entier dans une espèce de prologue.
Ce prologue, où d'ailleurs toutes les discussions et tous les récits {aboutissent à la Pâque, à l'expiation et au Messie, comprend deux scènes : celle où Xénophane le philosophe incrédule et le pieux Israélite Eljada se heur- , tent de front comme deux béliers en présence de Strabon qui est la science impartiale, et celle où le Grec Mnésithée, le prêtre de Sérapis et Gustasp, obligés à passer la nuit sous le portique du temple des Gentils, racontent à un noble vieillard juif Eliab et au fameux philosophe Philon, comment ils ont été amenés à abjurer les faux dieux et à croire en Jéhovah. L'auteur met ici en saillie les caractères distinctifs des religions et des civilisations grecque, égyptienne et mazdéienne dans leurs rapports avec la Révélation.
Le drame proprement dit comprend quatre journées. Pour se resserrer, l'écrivain n'a pas admis dans son cadre l'entrée solennelle de Jésus-Christ à Jérusalem, et il a choisi pour sa première journée le mardi où le Sauveur a clos dans le temple son ministère public. La deuxième journée nous fait assister aux indécisions des Juifs qui, trompés dans leur attente, se retournent contre leur Messie, à la trahison de Judas, et aux entretiens de Pila te, de Sévère et d'Hermann. Le jeudi comprend, vers le soir et dans la nuit, le Cénacle et Gethsémané. Cette troisième journée, d'après la supputation juive, n'en
devrait former qu'une avec la quatrième, qui est celle du Prétoire et de Golgotha. La résurrection a semblé à l'auteur bien moins le dénouement du mystère de la Passion qu'un drame distinct, et il a reculé devant les difficultés exceptionnelles que ce sujet lui présentait.
Le drame achevé, il nous donne deux récits épiques de la descente de Jésus-Christ aux enfers et de son ascension.
Tel est le plan, telles sont les idées fondamentales du Mystère dont je vais vous lire quelques scènes. Veuillez les écouter avec bienveillance; mais condamnez-les sans pitié si par l'esprit et le ton elles font décidément disparate avec les récits des Evangiles.