SCÈNE XIX
DESRUEL, puis BUZONVILLE.
DESRUEL.
En voilà un auquel je donnerai congé !
BUZONVILLE, entrant viiwncnt par h gauche, une lettre à la main.
Ah ! mon ami... je vous cherchais... votre concierge vient do me remettre la réponse do Montargis...
DESRUEL.
De Montargis?... qu'est-ce que c'est que ça ?...
BUZONVILLE.
Vous savez bien... celte demoiselle...
DESRUEL.
Ah ’ oui ? (A part.) Nous y revccon;!
OTZOrmi.i.E, dêcachrtanl la lettre.
La voici I je ne l’ai pas encore décachetée... Ecoutez... c'est cinq sous... vous savez... Oli ! vous ne les regretterez pas... (Lisant.) « Mon cher Buzonville, la demoiselle dont vous me • demandez la main, est un garçon... je l’ai mis dans la marine. • DE-sncEti, gaiment.
Un matelot !
BUZONVILLE.
Ah! sacrebleu !... Dame I ils m'ont envoyé une lettre do faire part il y a dix-buit ans.... j’avais oublié le sexe I...
desruel, riant.
Ah! ah I ah !... Allons ! cest drôle I
Vous riez, monsieur I quand un mariage superbe nou9 craque dans les mains I
DISICBL.
Voyons... no vous fichez pas, père Buzonville, j’en ai on autre.
BUZONVILLE.
Ah bah I (D’un ton très-aimable.) Ce cher Desruel I...
DESIUIEL.
D’abord, elle est brune...
BUZONVILLB.
Ça, ça m’est égal.
DP.SltUEL.
Des yeux d’une douceur!...
BUZONVILLE.
Oui, oui, après?
DESRUBL.
Et un teint... de lysl
BUZONVILLE.
Oui, oui, après ?
DESRUEL.
Enfin, mon cher Buzonville, vous qui êtes pour moi un ami, presquun père... (Le prenant pi r dessous U bras.) je viens vous prier do faire la demande...
Volontiers... où demeure t-elle ?
DESRUEL.
Mais, c’est Lucile I
BUZONVILLB.
Qui ça, Lucile?... ça n’est pas uno adresse.
desruel, lui tenant toujours amicalement le bras.
La filleule do madame de Lussang...
buzonville, le repoussant brusquement.
Hein?... voulez-vous me lâcher I desruel.
Quoi donc ?
buzokvillb, avec éclat.
Mais elle n’a pas le sou... votre Lucile tll
DESRUEL.
Comment !
BUZONVILLE.
Parbleu ! c’est moi oui ai fait son inventaire... et après avoir payé les dettes de la succession, il lui restait juste quarante neuf francs... pas de rente I...
desruel, awc coeur.
Ah ! pauvre enfant I Eh bien 1 tant mioux I je serai pour elle un appui, un soutien...
buzonville.
Plait-il ?
desruel, passent à gauche, et avec enthousiasme .
Elle me devra sa fortune... jo travaillerai pour clic, pour ma femme I...
BUZONVILLB.
Eh bien ! et moi?... qui est-ce qui hte paiera ? Je le trouvo superbe !
DESRUEL.
Plus tard... vous m’accorderez du temps...
BUZONVILLE.
Mais non. monsieur 1 que diable I Quand on doit sa charge, on n’épouse pas des demoiselles de quarante neuf francs 1 c'est stupide I
DESRUEL.
Mais je l’aime ! je l’aime I
BUZONVILLE.
Un mariage d’amour I Monsieur, vous êtes la honte du notariat moderne I
DESRUEL.
Voyons, monsieur Buzonville... vous avez aimé dans votre temps...
BUZONVILLB.
J’ai aimé... j’ai aimé deux cent cinquante mille francs, monsieur, en bons du Trésor I... c’est ma seule passion I DESRUEL.
Permettez...
buzonville, furieux.
Non, monsienr.jo ne permets pas! Quarante-neuf francs I pour en payer cinq cent nulle I... voilà un a-compte !... Je vous te déclare tout net, jo refuse mon consentement à ce mariage !... desruel, impatienté.
Eh I monsieur I
Quoi !
BUZONVILLB.
DESRUEL.
Eh bien f... je m’en passerai de votro consentement buzonville, nez à nez avec Desruel.
Non, monsieur I
DESRUEL.
Si, monsieur !...
BUZONVILLB.
Non, monsieur !..
desruel, impatiiinle.
Si monsieur I... je suis bion libre, peut-être...
buzonville, éclatant.
Non, monsieur, vous n'êtes pas libre I... ça eerait trop commode ! On achèterait une charge , on prendrait des engagements, et un beau jour on se dirait : Tiens I si j'épousais Lucilo I... Alloua donc I allons donc I
desruel, à part.
Mon Dieu ! Mon Dieul (Jl va s'asseoir pris de la cheminée.) buzonville.
Je vous en avertis, monsieur, si vous doanez^uito à ce projet... je vous force à vendre...
desruel, retournant la tête vers Buzonville.
Heiu?...
buzonville.
Je vous fats exproprier!...
desruel, se levant vivement.
M’exproprier 1
buzonville, furieux.
Par voie d'huissier!... voilà mon ultimatum! (Il remonte.) Une demoiselle de quarante-neuf francs !... oh ! oh I oh I... (Il sort par le fond.)
Bciirr xiii
DESRUEL, puis LUCIEN.
DESRUEL, seul , se promenant avec agitation Vieux parchemin I 11 n’y a pas à dire, je suis dans ses griffes I... Après tout, il a raison, j’ai pris dos engagements... U faut les remplir!... io ne m'appartiens pas, je suis uno chose, une échéance !... Quel sot métier ! j'aimerais mieux être porteur d’eau ! Au moins, les Auvergnats... ils épousent des Auvergnates qui leur plaisent... et ils mangent tous des choux ensemble ! C'est mauvais ! mais c’est moins lourd sur l’estomac qu'un Buzonville sur les épaules !... (Avec amour.) Pauvre Lucile I Je l'aurais pourtant bien aiméo !... Mure rage.) Mais ie suis notaire I Voyons, où il y a-t-il une femme? n’importo laquelle ! pourvu qu'elle soit riche I
Lucien, entrant par la porte de gauche avec des papiers. Monsieur ?
DESRUEL.
Je n’y suis pas !
LUCIEN
Vos lettres à signer...
desruel, s'asseyant à son 6ur«ui.)
C'est bien... donnez. ( A lui-méme avec rage et prenant Us lettres. ) Oui, io me marierai ... j’épouserai une bossue! elle sera encore plus riche. ( Ecrivant sur les lettres avec rage.) ■» Post-scriptum. — Trouvez-moi donc uno bossue !...» (A mesure qu'il a écrit fur une lettre , tl la jette devant lui à terre . — Lucien la ramasse.)
LUCIEN, étonné.
Hein I
desruel, écrivant, m Trouvez-moi donc ane bancale I »
LUCIEN
Ab I mon Dieu
desruel, écrivant.
• Trouvez-moi donc une femme I ■
LUCIEN
Que faites-vous donc, monsieur?
desruel, avec colère.
Quoi? Jovenx me marier... je mets l’écriteau I Lucien, o part , ramassant la dernier* lettre.
Qu'est-ce qu'il a donc?., je l'aimais mieux en paillasse I (Il tort par la gauche en emportant les lettres.)