Un Notaire assassin
Le 20 juillet 1830, la diligence de Mâcon faisait son entrée solennelle dans la cour des Messageries royales, à Paris, et les voyageurs, encaqués dans l’incommode véhicule, s’empressaient aussitôt de s’évader de ce séjour cellulaire pour secouer les torpeurs d’une longue immobilité.
En un clin d’œil, les flancs du monstre roulant furent délivrés des bipèdes provinciaux qui s’y étaient blottis, ainsi que des colis qui lestaient sa plate-forme bizarrement mansardée. Bientôt, l’informe voiture se trouva remisée sous les immenses hangars, et les voyageurs disparurent, à l’exception d’un seul qui, anxieux, hésitant, s’était assis, rêveur, sur une manière de coffre long, tapissé d’une vieille peau de bouc rendue chauve par le temps. Un moment déconcerté par le spectacle de l’agi-
talion fébrile d’une grande ville, ne connaissant sans doute à Paris âme qui vive, il finit par aviser un employé du bureau qui, assis lui-même à quelques pas de là, observait l'inconnu.
— Pourriez-vous m’indiquer, demanda-t-il, le chemin qui mène à la rue Saint-Jacques, où se trouve Y Hôtel des Francs-Bourguignons ?
— Ah! c’est là que vous descendez? répondit l’employé; c’est-à-dire au diable-au-vert?
— Oui, monsieur; en partant de Mâcon, on m’a remis cette adresse, car les Francs-Bourguignons sont tenus par des compatriotes.
— C’est qu’il y a loin d’ici, mon garçon, à la rue Saint-Jacques, et ce serait peine inutile de vous montrer la route, puisque vous ne connaissez pas Paris. Le mieux, pour arriver vite, est de vous adresser au loueur, qui vous déposera, vous et votre bagage, à l’hôtel de la rue Saint-Jacques.
Le jeune homme suivit ce sage conseil et une heure plus tard, en effet, il débarquait aux Francs- Bourguignons où, après de rapides pourparlers, on l’installait aussitôt dans l’une des chambres hautes de l’établissement.
Les Francs-Bourguignons étaieflt, à cette époque, une maison meublée d’ancienne renommée, presque populaire parmi les étudiants, les artistes et les obscurs hommes de lettres qui habitaient les hauteurs de la Montagne-Sainte-Geneviève. Sa clientèle, alors, se composait tout entière de jeunes gens de la Faculté de droit, de rapins et de pseudo-
journalistes, ces derniers vivant de libelles contre le ministère, — c’est-à-dire assez mal, — mais avec cette douce compensation de ne payer guère mieux.
Du reste, la personne recommandable qui gouvernait celte petite République était un quart de Mécène en jupon, qui s'entendait un peu aux Digestes de Tribonien et avait publié des odes héroïques dans le nouveau Mercure d’alors. Elle avait même été reçue une fois par M. de Lamartine et donnait à entendre que le chantre d’Elvire avait été légèrement troublé à la vue de ses appas.
Elle s’appelait Eugénie Gondreau, du chef de son mari, un brave homme mort quelques années auparavant des suites de l’infatuation de sa femme, que son commerce avec les frères des Muses accablait de chagrin. Madame Gondreau oublia vite ce conjoint indigne d'elle et s’abandonna dès lors sans retenue à son tempérament poétique et romantique.
Elle se rapprocha de plus en plus de Justinien et d’Anacréon, deux antipodes que son cœur tendre savait réunir ; ce qui lui valut les éloges des petits journaux et la collaboration de plusieurs gens d’esprit qui portèrent sa renommée dans les petits salons bourgeois. Ceux-ci ajoutèrent même à son héritage le dauphin qu’elle avait en vain réclamé de son époux!
Elle avait trente ans, lorsque cette fortune inespérée lui échut. L 'Hôtel des Francs-Bourguignons illumina, et comme tout ne se faisait alors que par
la Charte, les locataires de l’immeuble rédigèrent celle du présomptif, pour donner plus d’éclat à la solennité de sa venue. Puis, au moyen du sort, on chargea la Providence de lui désigner un parrain sur la liste un peu longue de ses auteurs présumés. Enfin, pour ménager d’avance les susceptibilités futures du cher enfant, madame résolut d’ajouter un sous-titre à l’enseigne de sa maison qui, d’un concert unanime, fut ainsi modifiée :