‹ Un pape au moyen age, Urbain 2Chapitre 10 sur 10 · DEUXIÈME LIVRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LIVRE

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Donner à Grégoire VU un successeur de taille à lutter contre les difficultés où se trouvaient placées l’Église et la société, c’était chose délicate. On prit le plus sage parti, celui de respecter scs dernières volontés.

En mourant il avait légué la continuation de son œuvre aux quatre prélats qu’il croyait les plus capables d’en supporter le lourd fardeau. C’étaient Anselme, archevêque de Lucques, Hugues, archevêque de Lyon, Otton, évêque d’Ostie, et Didier, abbé du Mont-Cassin.

Anselme, le ministre de la comtesse Mathilde, qui aux austérités d’un anachorète, joignait l’habileté d'un homme d’Élat, venait de suivre le Pape dans la tombe. Nul n’avait pris aux affaires de leur temps une part plus active et plus intelligente, qu’Otlon d’Ostie et Hugues de Lyon, l’un et l’autre Français; nul n’avait pénétré plus profondément le génie du grand pontife, ni mieux

compris la haute portée de ses desseins; cependant les suffrages favorisèrent constamment Didier, sans doute parce que ses concurrents n’étaient pas alors en Italie.

A peine le modeste et pieux abbé eut-il soupçonné cette préférence que, fuyant les honneurs, il fut s’enfermer au Mont-Cassin où, après maints pourparlers, le prince Jourdain, de Capoue, parvint enfin à l’amener en Campanie pour qu’il donnât son vote. Mais, au moment d’arriver, il refusa nettement d’avancer plus loin avant qu’on lui eût promis de ne pas lui imposer la tiare par contrainte. Il fallut donc l’abandonner de nouveau. Les irrésolutions de Didier ne durèrent pas moins d’une année, elles servaient trop bien les intrigues de Guibert pour ne pas exciter les craintes des cardinaux et des évêques.

Assemblés à Rome dans les premiers jours d’avril 1086, ils prièrent Didier de venir les trouver avec les prélats qui l’avaient accompagné au Mont-Cassin. L’abbé, pensant cette fois qu’on ne songeait plus à lui déférer le souverain pontificat, partit sans défiance sous l'escorte de Gisulfe, prince de Salerne ; car les routes, par ces temps de troubles, étaient infestées de brigands. Le soir de son arrivée à Rome, le 25 mai, tous les catholiques, clercs et laïques, se rendirent auprès de lui, dans la diaconie de Sainte-Luce. On fit appel à ses sentiments de foi pour l’amener à prendre le gouvernement de l’Église; mais on ne put rien gagner. Le lendemain, fête de la Pentecôte, aux mêmes prières il opposa le même refus; seulement il engagea les électeurs à repor-

1er leurs suffrages sur l’évêque d’Ostic. A celle proposition, un des cardinaux se lève et s’écrie : « qu’un semblable choix était contraire aux canons, qu’il n'y consentirait jamais, par la raison qu’Otton était déjà revêtu de la dignité épiscopale. »

Ce prétexte peu sérieux, servait de masque à des ambitions rivales qui ne partageaient pas les scrupules • de l’abbé du Mont-Cassin. D’ailleurs l’empressement affecté avec lequel Hugues et Richard priaient Didier de se rendre, le zèle étrange qu’ils prenaient d’écarter Otton, faisaient pressentir quel eût été leur candidat, s’ils eussent tenu la majorité dans leurs mains ; mais l’heure de prendre un parti était venue. Presque tous les membres du conclave s’emparèrent donc de l’abbé Didier, le traînèrent à l’église de Sainte-Luce, où ils l’élurent pape à l’unanimité. Ensuite on lui donna le nom de Victor III, puis on le revêtit de la chape rouge, sans qu’il fût possible de lui mettre l'aube, à cause de sa résistance'. Tout ceci se passait le jour anniversaire de la mort de Grégoire VII.

Cette cérémonie terminée, Victor fut cacher sa haute dignité derrière les murs de son monastère, préférant les austérités du cloître à la conduite des affaires publiques. Plus le nouveau Pape semblait fuir les honneurs, plus ils le poursuivaient. L’année suivante, le prince Jourdain de Capoue et le comte Roger vinrent tle nouveau l’arracher à sa retraite pour le conduire à Rome. Tout étant prêt pour le couronnement, le

' Los papes portaient alors la cbapc rouge. Fleury, HiU. ecclés.

9 mai 1087, les évêques d’Ostie, de Tusculum, de Porto et d'Albano procédèrent à la consécration du pontife dans la basilique de Saint-Pierre, nouvellement reprise sur les schismatiques.

La situation des Romains était étrange vis-à-vis de Victor et de Guibert, le premier ne voulant pas être Pape, tandis que l’autre en avait usurpé le titre. Les partisans des deux compétiteurs eurent de fréquentes rencontres; mais la valeureuse Mathilde de Toscane, accourue pour saluer le chef légitime de l’Église, fit pencher la victoire du côté des catholiques. L’antipape, chassé d’une pat’tie de la ville, vint se retrancher dans la Rotonde, alors nommée Sainte-Marie des Anges.

Quelques mois après ces événements, Victor assembla un concile à Bénévent, où s’étaient réunis les évêques de la Pouille et de la Calabre (août 1087). L’hostilité toujours croissante d’Hugues de Lyon et de Richard de Saint-Victor exigeait de promptes mesures de répression. En effet, du jour où Victor se fut résolu à faire acte d’autorité pontificale, leur mécontentement éclata sans ménagement et « le four échauffé,, suivant l’expression du Pape, vomit la flamme concentrée de l’ambition ‘». Ce fut d'abord vers Otton que se tourna leur violence. Hugues essaya de le perdre dans l’esprit de la comtesse Mathilde, à qui il écrivit que l’évêque d’Ostie, d’accord avec eux pour s’opposer à l’élection de l’abbé du Mont- Cassin, les avait trahis tout à coup quand il s’était agi de le consacrer, craignant sans doute de se voir privé

1 Conccptam ambitionis Hammam, clibanus esluratus evomuit. Lco Ostiens., lib. lit.

de sa dignité s’il se refusait à lui imposer les mains 1 . Ne voit-on pas percer sous ces accusations les vains efforts d’une compétition envieuse. L'élection de Victor, conforme aux règlements et aux canons, était reconnue par tous les catholiques. L’évèque d’Ostie, en consacrant le nouveau Pape, foulait donc aux pieds toute ambition personnelle et sauvait l’Église d’un interrègne déjà trop prolongé.

L’injuste rébellion des prélats frondeurs ne pouvait rester impunie; Victor la stigmatisa en plein concile : Hugues et Richard furent retranchés de l'Église. Dans la suite, leur repentir et les services signalés qu’ils rendirent au saint-siège firent oublier leurs égarements passagers et rapporter la sentence d'excommunication.

Cependant la tiare, qui avait paru si lourde au pieux abbé, allait lui échapper : ses forces, déjà affaiblies, lui annonçaient sa fin prochaine ; il convoqua les cardinaux et les évêques pour recommander à leurs suffrages l’évêque d’Oslie, comme l’avait fait Grégoire VII dans une circonstance non moins solennelle; puis, ayant saisi Otton par la main, il le présenta à l’assemblée en disant : « Recevez-le, placez-le sur le siège romain en le considérant comme mon véritable successeur*. » Après avoir ainsi pourvu aux intérêts de la chrétienté, Victor mourut au Mont-Cassin, le 16 septembre 1087*, laissant à tous

* Hugues de Flatigny, in chron. Virdunens. — Spicileg. Acheri., t. II.

* Accipile eutn et in Romans setlc locale : mcamquc vicem in omnibus quousque id facere possitis habt te. Chron. casincn, lit, lxxiii.

* C'est l’opinion du P. Pagi. L 'Art de vérifier les dates le fait mourir le 16 octobre; il avait régné depuis sa consécration quatre mois et sept ours.

le souvenir de sa profonde humilité, vertu insuffisante aux époques de bouleversement et d’anarchie.

A peine Orderic, l’abbé du monastère, lui eut-il fermé les yeux, qu’il annonça l’événement à la comtesse Mathilde. Par son ordre de nombreux courriers partirent vers la haute Italie, la Pouille et la Campanie, afin de prévenir les cardinaux et les évêques de se trouver, le premier jour du jefine quadragésimal, à Terracine, où l’on donnerait un chef à l’Église.

L’élection des papes avait été souvent orageuse pendant la première partie du onzième siècle. Dans l’origine, l’ancien droit donnait à chaque clerc voix délibérative dans la nomination des souverains pontifes. Ce suffrage universel, qui s'expliquait naturellement pour un siège où l’hérédité était impossible, fut sans inconvénient avec un clergé attaché .à ses devoirs, éclairé et libre de toute influence étrangère ; mais il devint dans la suite la source de graves désordres lorsque les clercs corrompus et illettrés se furent laissé gagner par les puissants comtes de Tusculum. Fort influents à Rome, ces seigneurs exploitant l’ignorance des uns, la corruption des autres, firent souvent triompher leurs candidats malgré l’opposition de l’épiscopat.

Nicolas II avait déjà mis un frein à ces cabales et restreint le droit d’élection aux seuls cardinaux et évêques, en conservant cependant aux clercs et au peuple romain

le privilège d’émellre leurs vœux. Restaient les empereurs d’Allemagne, qui s’étnient souvent permis d’approuver et de confirmer les papes, ou de les déposer à leur gré. Un nouveau décret, paru en 1061, plus hardi que le premier, arrête leurs empiétements dans les élections de l'Église. « Quiconque, est-il dit, sera placé sur le siège apostolique par des intrigues d’argent, de faveur humaine, par émeute populaire et militaire, sans le choix unanime et canonique, et sans la bénédiction des cardinaux... sera tenu non pour un pape, mais pour un apostat 1 . C’était fermer la porte du conclave aux intrigues de Henri IV, qui, satisfait d’ailleurs d’avoir donné la tiare à Guibert de Ravenne, resta aussi étranger à l'élection d’Urbain II qu'à celle de Victor III.

Quarante prélats répondirent à l’appel de la comtesse de Toscane, et le conclave s’ouvrit le 9 mars 1088, à Terracine, dans l’église du Prince des Apôtres et de Saint-Césaire. Le préfet de Rome Benoît, fut chargé de défendre les électeurs contre les tentatives du pseudopape. Dans un discours plein de chaleur et d’éloquence, le cardinal Pierre de Porto retraça la situation de l’Église, les luttes de Grégoire contrôle schisme et l’Empire, son zèle infatigable à réformer le clergé et à pacifier l’Italie; puis, rappelant ce qu’il avait fait, ce qu’il laissait à faire, il termina, en représentant la nécessité d’une prompte délibération et l’urgence de placer à la tête de l’Église un évêque, unissant à la sainteté une prudence et une habileté consommées dans les affaires

• Uœfler, Papes allemands, t. II, 358.

politiques. Après trois jours passés dans le jeûne et dans la prière, en présence de tous les électeurs réunis, les cardinaux-évêques d'Albano, de Tusculum et de Porto, montant au jubé au milieu d’un profond silence, demandèrent solennellement à l’assemblée si elle consentait à choisir pour pontife romain l’évêque d'Ostie. Aussitôt les électeurs de s’écrier qu'ils le jugent digne d’occuper le siège apostolique. L’évêque d’Albano leur ayant demandé de nouveau s’il leur était agréable qu’il prit le nom d’Urbain : à celte nouvelle question, tous les prélats se lèvent, s’approchent du nouvel élu, enlèvent sa chape de laine, le revêtent de la pourpre et le portent triomphalement jusqu’à l'autel de Saint-Pierre, où ils l’asseoient sur le siège pontifical 1 . 11 lut alors, selon l’usage, sa profession de foi, en jurant par le prince des apôtres, et sur son propre salut au grand jour du jugement, de ne jamais l’enfreindre. Dans cette circonstance les papes s’obligeaient « à ne point s’écarter des enseignements transmis par leurs prédécesseurs, de ne pas aliéner ni diminuer le patrimoine de l’Église, et, sous aucun prétexte, à ne le point céder en fief ou le grever de cens ou d'emphytéose*. »

1 C’csl à Pierre, auteur (te la Chronique du Mont-Cassin, qu’on doit tous ces détails circonstanciés sur l'élection d'Urbain. Citron, casinens., IV, H.

* Voici le texte : a Et indiminutas res Ecclcsiæ conscrvari, tieque alienare, seu in feudum, censuin vel cinphvtcusim dare, quomodo libcl ; ex quaemnque causa, et ut indiminutx eusliodianlur operam dare. Si pr.Tler hæc aliquid agere præsumpsero, velut pnrsumatur permisevo cris milii, in ilia terribile die divini judicii depropitius. » Ex libro diurn. Roman, pontif. dcCherrier, Histoire de la lutte des Papes et des Empereurs.

[/élection d’Urbain à peine connue releva le courage chancelant des catholiques, et fit renaître l’espérance dans tous les cœurs sincèrement attachés à l’orthodoxie. Les auteurs et les poètes contemporains célébrèrent à l’envi les brillantes qualités du nouveau Pape. « Urbain, dit le chapelain de la comtesse Mathilde, n’était pas une girouette tournant à tous les vents ; sa parole, tranchante comme le fer, coupait, brisait tout ce qui s’opposait à ses desseins. Ainsi que le serpent fascine de son regard le cerf éperdu, ainsi le sage pontife fascinait, terrifiait l’hérésie et la réduisait à sa volonté 1 . » A travers l’emphase naïve de cette peinture on voit quelle haute idée on se faisait de cet homme supérieur.

Un événement imprévu, dont l'importance ne pouvait échapper aux peuples avides du merveilleux, fit augurer favorablement du nouveau règne. Le Pape étant allé se prosterner devant les restes de saint Benoît, s'était relevé miraculeusement guéri d’une cruelle douleur de côté qu’il éprouvait depuis longtemps 1 . Ce témoignage visible et public de la protection divine lui gagna plus d’adhérents qu’une victoire remportée sur l’usurpateur Guibert.

Le premier soin du nouveau Pape fut d’envoyer des

' Non crat hic Rector trcmulus quasi cannula vento,

Sed vcluti ferrtim truncabal noxia vcrlm.

Ut ccr\um serpcns hercsim sic turba timet que/n,

Curie U silii [ira va suhduntur dogmala fa Isa. ,.

Domnizo, Yita Matliildis, etc., t. I, cap. n.

* ... lbique sancti Patris Bcncdicti moritis a gravissimo lateris dotoie, quo fréquenter affliclari solebat, tunrque vehementer afficiebatur, libcratum fuisse. Chronic. casinen., IV.

lettres encycliques à tous les évêques de la chrétienté pour leur annoncer son élection. Il les encouragea à persévérer dans l’unité et dans la foi, en les assurant qu’à l’exemple de Grégoire VII, dont il voulait suivre les traces, ses forces et sa vie tout entière seraient consacrées à la défense de l’Église. En même temps qu’il donne la direction des Églises d’Allemagne à l’évêque de Saltzhourg, il presse vivement l’archevêque de Reims, Raynauld du Bellay 1 et le saint abbé Hugues, de Clunv, de venir partager avec lui la direction des affaires, comme lui-même avait été appelé sous Grégoire VU. H nomme des légats apostoliques auprès des cours d’Espagne et de France ; il entre en relations avec Alexis Comnène, souverain de Byzance. Roger et Bohémond, tous deux fils du Normand Robert Guiscard, et leur oncle, le comte Roger de Sicile, reçoivent aussi des envoyés du saint-siège; enfin Mathilde, que la Rome antique n’eût pas désavouée, que l’Église admirait dans sa lutte contre l’Empereur, ne fut pas oubliée; il exprime à sa noble alliée sa douleur à la vue de l’Église déchirée de tous côtés par le schisme et la persécution, il l’exhorte à ne pas faiblir dans la haute mission qu'elle a reçue de Dieu.

Ce fut dans la retraite du Mont-Cassin, d’où sa suprême direction se faisait déjà sentir à la catholicité, que le Pape reçut les ambassadeurs du comte Roger et de son frère Bohémond. Ils le reconnurent solennellement, au nom de leurs maîtres, comme seul pontife

1 Raynauld était monté sur le siège de Reims en \ 083 et s'appliquait A réparer les désordres administratifs de son prédécesseur Manassès.

romain, et l’invitèrent à venir en Pouille consacrer, près d’Àcercnza, une église nouvellement élevée par les moines du monastère de Banzi, et dotée par Roger de richesses considérables 1 . Aussitôt que l’on connut l'arrivée du Pape, les barons normands, couverts de riches armures, montés sur de fougueux coursiers, s’avancèrent à sa rcnconlre et l’amenèrent au monastère, où l’abbé Ursion et trente-deux prélats, appuyés sur leurs bâtons pastoraux, le reçurent avec une grande solennité. Urbain dédia l’église à la Vierge en présence d’une foule immense, et accorda, à la demande des Normands, de précieux privilèges.

Cependant les moines de Banzi ne jouirent pas longtemps, paraît-il, de cès franchises; car il arriva que de hardis seigneurs enfoncèrent les portes du monastère pour le piller, mirent les moines à la torture et brûlèrent toutes les chartes. A la nouvelle de cet odieux attentat, Urbain écrivit à Roger qu’il infligeât un châtiment mérité aux spoliateurs déjà frappés d’anathème pour leur impiété. Prompte justice fut faite, et l’épée de Roger fit rentrer ses vassaux dans le devoir et les moines dans leurs biens. Puis, afin de réparer l’offense faite au Pape par la destruction du précieux diplôme qu’il avait accordé au monastère, le comte Roger et son frère firent établir une nouvelle charte, où l’on retrouve ces mots : « Pénétrés de douleur et couverts de honte, nous avons voulu, devant

1 Le P. Cahier pense que le movoslerium Bantinum, scu uirtclæ Maria* de. Iltinlio prope Acheruntinm situm, in Apulia, doit être Banzi, au diocèse d’Acerenza. Nous avons donc traduit par ce nom, quoiqu'il n'y ait rien d'absolu. A cet Égard.

nos comtes et barons, que cet acte, imité fidèlement du premier diplôme apostolique obtenu par nos supplications, fût écrit par la main de maître Tbéodose, notre notaire, et qu’il fût revêtu d’un cachet de plomb et marqué de notre sceau ordinaire 1 . »

Après cette courte entrevue avec les comtes normands, Urbain reprit la roule de Terracine; mais à peine fut-il arrivé dans cette ville, qu’il en repartit immédiatement pour passer dans l’Ile de Sicile.

Celte riche et fertile contrée, ce joyau de l’Italie que se sont disputée tous les conquérants, qui a excité toutes les convoitises, appartenait alors, par le droit des armes, au comte Roger, frère de Roger Guiscard. Passionné pour les aventures lointaines, aussi follement brave que ses frères aînés, Roger était venu comme eux chercher fortune en Italie. Sans autre ressource que son épée, avec l’aide de cent soixante chevaliers, il débarqua à Messine et s’empara de cette ville. Ayant appris que l’ile tout entière était soumise aux musulmans et gouvernée par cinq émirs rivaux et indépendants, il marcha aussitôt contre eux. Les premiers coups furent heureux. Le succès couronnait toujours l’audace dans cette famille de héros; il se vit donc promptement maître de Palerme et Calane. Au dire de Loup Protospata 1 , il as-

1 ... Nos, tacti dolorc intrinsccus, et extrinsccus aspersi rubore, quoniam la bore dcbilx nostrx soUiciludinis preliosum Aposloüoim instrumentum ntinc usque reperiri non potuit ; sccundum ipiod tidelitcr ab eo exemplatum invenimus, nostræ nostrorumquc comitum et baronuin pari memoria protestante, prsesens hoc siinile liberalorium scriptuni per mamis magistri Theodosii nostri nolarii scribi mandaviuius, et plumbea butta, nostro solito typario iinprcssa confirmari. (Œuvres posth., lit, 50.)

a Ignoli civis Barens. sive Lup. Prolospat. citron., Muralor, IV.

URBAIN AD POUVOIR, siégeait Brucera (avril 1088), lorsqu'il reçut des lettres scellées du pape Urbain, qui l’invitait à se rendre en toule hâte à Traîna, dans le val de Dcsmona . Le Normand n’eut garde d’y manquer; il y fut à jour fixe, laissant la conduite du siège à un de ses lieutenants. Que se passa-t-il dans cette entrevue? nul ne le sait. Le moine Geoffroy Malaterra, qui se fit, à la demande des comtes normands, l’historien de leurs faits et gestes, n’en fut pas même instruit. Si I on en croit ses conjectures, il y fut question des empiétements liturgiques d’Alexis Comnène, qui avait contraint les prêtres latins de consacrer avec du pain fermenté au lieu de pain azyme. Nicolas, abbé de Grotta forrata, et le diacre Roger, envoyés par Urbain en Orient, s’étaient plaints de ces violences. L’empereur de Byzance fit droit aux réclamations des légats et leur remit un rescrit tracé en lettres d’or, dans lequel il invitait le Pape à se rendre à Constantinople l’année suivante, pour y régler ce différend dans un concile général. Roger promit sans doute à Urbain de l’accompagner dans ce voyage lointain ; mais les affaires d’Italie étaient trop graves pour s’en éloigner.

Avant de quitter la Sicile, le pontife célébra la messe dans la crypte de l’église de Traîna, en présence du conquérant, qu’il laissa dans les meilleures dispositions à l’égard du sainl-siége. Une inscription longtemps conservée sur les murs de l’église rappelait la cérémonie et défendait aux femmes l'entrée du sanctuaire*.

• ... Qua veliluin ut ne deiuceps in locuui ilium mülicres ingredereniur, Rocch. l'yrrl.us.

UN t'AI’E AU MOYEN AGE

Si la pensée du pontife embrassait volontiers de vastes horizons, elle s’attachait sans relâche aux refor mes dont l’œuvre était à peine commencée. Les hauts.barons et les hommes d’origine féodale, en arrivant à l’épiscopat par la faveur ou la vénalité, avaient introduit dans l’Église des déréglements de tous genres : le désordre était descendu des sièges épiscopaux dans le clergé inférieur, et le schisme enfin avait porté le mal à son comble. Grégoire Vil avait poursuivi avec une implacable sévérité les abus jusque dans leur source; mais cette source un instant comprimée, refluait de toutes parts. Urbain reprit ce difficile labeur et y apporta toute la patience et aussi la longanimité dont l’empreinte se retrouve dans ses traits. L’Église de Milan, une des gloires de l’Italie, était devenue un foyer de corruption. Nulle part le clergé n’avait poussé plus loin l’oubli de ses devoirs. Il avait fallu la rude éloquence du célèbre Pierre Damien pour arrêter la contagion et amener les clercs à faire pénitence. Sous Victor III, le siège de cette ville avait été donné à Anselme de Ro, qui, au lieu d’observer fidèlement les canons, eut la faiblesse de se laisser consacrer par un évêque schismatique. Appelé à se justifier avec les évêques de Soissons et de Beauvais, qui avaient reçu l’investiture des mains de Philippe l* r , les trois prélats offrirent spontanément de se dessaisir de leur dignité, mais Urbain, touché de leur repentir, ne mit pas moins

URUAIN AU POUVOIR. 157

d'empressement à la leur rendre : il envoya même le pallium au métropolitain de Milan, avec deux lettres décrétales pour régler la réconciliation des laps*.

Quelques incidents graves attirèrent la sollicitude du Pape sur l’Espagne. Les rois d’Aragon, de Castille et de Léon, après une lutte acharnée contre les Maures, avaient rallumé le flambeau de la foi dans ces contrées. En re tour, les papes avaient octroyé aux princes et aux seigneurs de leur cour le droit de recouvrer les dîmes dans les pays conquis : les sièges épiscopaux étaient seuls exceptés. L’un des plus célèbres, celui de Tolède était occupé par un Français nommé Bernard, né dans le pays d'Agen. On l’avait connu guerrier vaillant et redouté avant qu’il ne devint un moine exemplaire. Plus tard il fut placé à la tète de l’illustre abbaye de Saint-Fagon, la rivale de Cluny, que le roi Alphonse VI de Léon avait comblée de richesses. Après la prise de Tolède’, Bernard dut abandonner ses fonctions abbatiales pour gouverner la grande cité reconquise sur les Maures. Mais un jour, pendant l’absence du roi, l’archevêque, poussé par la reine Constance, fit saisir à main armée la grande mosquée, où il rétablit les autels et les cloches. C'était agir contre la volonté expresse d’Alphonse, cjui avait promis dans la capitulation de laisser aux vaincus leur temple. À son retour, la colère du conquérant fut terrible; il menaça de faire brûler l’archevêque et la reine. Celte nou-

• Ces deux lettres intitulées : Clero et populo mediolanewu furent attribuées faussement à Alexandre II. qui les promulgua de nouveau sans V rien changer.

* 25 mai 1085. Cette ville était restée au pouvoir des maliomélans troicent soixante-huit ans.

velle effraya les Maures, qui accoururent avec leurs femmes et leurs enfants auprès du roi. Celui-ci, croyant qu’ils venaient pour se plaindre s’écria : « Ce n’est pas à vous seulement que l’on a fait injure, c'est à moi. Qui croira désormais à mes promesses? Mon intérêt est donc de vous setisfaire par une impitoyable vengeance. » À ces mots les Maures se jettent à ses genoux, arrêtent son cheval et lui disent : « Nous savons que l’archevêque est le chef de votre loi ; si nous sommes cause de sa mort , les chrétiens nous extermineront un jour; si la reine périt à cause de nous, nous serons toujours odieux à ses enfants, ils se vengeront après votre règne : nous vous supplions de leur pardonner, et nous vous délions de votre serment. »Leroi fut, dit-on, ravi de pouvoir garder la mosquée sans manquer à sa parole. Ainsi sc termina ce drame singulier 1 .

D’autres difficultés survenues dans l’Église de Compostelle, avaient eu une issue moins satisfaisante. L’évêque de celte ville, Didac, ayant encouru la disgrâce du roi Alphonse, sans motif connu, fut arraché de son église et jeté dans un cachot . Un soulèvement populaire suivit de près cet acte de despotisme : alors Alphonse, pour calmer les esprits, profitant d’un synode que. tenait Richard abhé de Saint-Victor nommé légat par Grégoire VII, fit comparaître devant lui son prisonnier, non sans lui avoir fait insinuer qu’après l’aveu de ses fautes et l’abandon momentané de ses insignes épiscopaux, il lui rendrait la faveur royale. A peine le trop crédule

1 Rohrbaclier, HisL univers XIV.

Didac eut-il remis la crosse et l’anneau entre les mains du légat, qu’il eut la douleur de s’entendre immédiatement déposé de ses fonctions dont on investit sur-lc-cliamp Pierre, abbé de Candie, favori du roi. La conduite pusillanime du légat lui valut une disgrâce dont il fut relevé par Urbain qui oublia en même temps le mauvais vouloir qu’il lui avait témoigné après la consécration de Victor III. Comme tous ces conflits de pouvoirs civils et religieux compromettaient gravement l’ordre et. la discipline, l’archevêque de Tolède Bernard vint à Rome pour aviser sur les mesures à prendre. Urbain le reçut avec joie, et, après l’avoir éclairé de ses conseils et encouragé dans ses pieux desseins, il lui accorda le pallium, avec le titre de primat de toutes les Espagnes*.

A la même époque, Artaud élu évêque d'Elne* n’ayant pu obtenir d’être consacré par son métropolitain Dalmat, évêque de Narbonne, parce qu'il avait promis solennellement aux chanoines de respecter leurs privilèges et leurs biens, vint chercher justice auprès du Pape. Après les explications trouvées conformes aux lois canoniques, il reçut l’onction épiscopale, malgré les vives réclamations de Daimat. C’est ainsi qu’Urbain faisait sentir son autorité, en évitant, ce qui dans la forme eût pu irriter ceux qui la subissaient.

1 Celle bulle porte b date du 15 octobre 1088.

* Le diocèse d’Elne remonte au sixième siècle. Constantin ayant restauré b Tille principale lui donna le nom de sa mère Hélène. Elle perdit ses évêques en 1604 : b résidence et le siège épiscopal furent alors transférés <t Perpignan. Elne, situé sur le Tech en Roussillon, n’est plus aujourd’hui qu’une bourgade qui serait fort oubliée sans sa cathédrale, construite au ouxièrue siècle.

HO

Cependant le Pape s’était retiré à Rome dès le commencement de l’année 1089 : ainsi le prouvent les lettres qui confirment l’évêque Godefroy dans la suzeraineté de la seigneurie de Maguelone. L’origine de cette possession rappelle un trait touchant qui tranche avec la rudesse des mœurs de cette époque. En mai 1085, quand Grégoire VII, souverain sans royaume, s'acheminait vers la terre d'exil au milieu des lances des Normands, le comte Pierre de Melgueil, seigneur souverain du petit comté de Substantion et de la ville de Maguelone située aux portes de Montpellier, accourait offrir au pontife proscrit sa principauté dont il fit l'abandon absolu entre lesmainsdu cardinal Pierre d’Albano. Grégoire VII, profondément ému, refusa la donation et n’accepta que l'hommage lige en reconnaissant le comte comme vassal de l’Église et tenu à ce titre au cens annuel d’une once d'or très-pur. Plus lard, tous les droits acquis légitimement par le pontife furent transmis à l'évêque de Maguelone, dont les descendants du comte de Melgueil devinrent ainsi les feudataires

L’hiver de 1089 trouva le Pape et sa petite cour réduits aux plus cruelles extrémités. Pour échapper à l’audacieux Guibert que les foudres de l’Église n’avaient pas abattu, Urbain fut contraint de se jeter dans une petite ile du Tibre nommée alors Licaonie, où Pierre, riche seigneur romain lui avait ouvert une tour fortifiée

* Pierre de Marca, Hist.de Béarn. — Labbe, Bibltolh. non., t. I De Sérié episcoporum Magalonensium. C'est au clialeuu de Melgueil, résidence des comtes de Substantiel!, que se battait cette monnaie de sols inelgoriens si recherchée au mojcn âge.

Mais la misère el la famine y suivirent île près les fugitifs; car un aventurier nommé Otlon île Tuiliers, qui avait vendu son épée au pseudo-pape, s’établit à la tête des ponts avec quelques partisans de manière à intercepter toute communication. La détresse des assiégés devint extrême : sans les aliments que de généreuses dames romaines leur, faisaient parvenir au milieu des ténèbres de la nuit sur des barques légères conduites par des pêcheurs dévoués, ils auraient succombé aux privations de tout genre. Cependant l’âme du pontife ne perdit rien de sa sérénité au milieu de cette situation désespérée : plus l’horizon se montrait sombre, plus il s’apprêtait à faire face à l’orage en cherchant la résignation et la force dans la lecture des livres saints et dans les enseignements que lui avait laissés Grégoire 1 .

Une grave nouvelle qui se répandit tout à coup en Italie vint rendre un peu de liberté au prisonnier de la tour du Tibre, et ralentir l’ardeur de Guiberl. On racontait, en effet, que les Saxons, qui paraissaient soumis, s’étaient soulevés de nouveau contre l’Empereur, occupé au siège de Gleickam en Thuringe, et l’avaient complètement battu. On avait même retrouvé sur le champ de bataille les insignes impériaux, dont il s’était débarrassé pour fuir jusqu’à Bamberg, où il avait caché sa honte.

1 Dmnnizo, 11, m. — Pandulf., Vila Gelasii secimili.

Mais à l'espérance qu’un succès inattendu avait fait naître dans l'esprit du Pape se mêlèrent de nouvelles tristesses. L’Allemagne, divisée en factions nombreuses, était alors en feu : les quelques avantages remportés par le vieux duc Guelfe de Bavière, à Augsbourg, par Hugues de Egeintheim, en Alsace, ne compensaient pas la perle des meilleurs champions de la cause catholique. Bnrcliard, évêque d’IIalberstadt, était tombé sous le fer des assassins ’. Bernhard, maître des Eglises de Constance, Bertold, l’excellent chroniqueur, et enfin Gebhard, archevêque de Salzbourg, le bouclier de l’Eglise romaine en Allemagne, venaient de mourir. D’autres évêques, effrayés de tous ces désastres, las peut-être de disputer leur siège aux schismatiques, se retiraient dans les monastères. Pibon, évêque de Toul, en revenant de la terre sainte, était allé s’ensevelir dans le couvent de Sainte-Bénigne, à Dijon, où, malgré mille précautions, il fut reconnu; il fallut toutes les instances réitérées du Pape pour le faire rentrer dans sa ville épiscopale. C’était une déroute presque universelle ; un évêque de Worms, dépouillant sa crosse et sa mitre, venait de prendre la bure dans l'abbaye d’Hirsau, si célèbre au delà du Rhin.

Cependant quelques-uns luttaient encore avec courage : c’étaient Altamann de Passau, Albert de Worms, Gebhard de Constance. L'habileté et le généreux dévouement de ce dernier n’avaient pas échappé à Urbain pendant sa mission de légat en Allemagne; il le nomma

* Burchard ou Bornant Buckon fonda l'abbaye d'Issenhurg ; il fui lue dans une révolte qu’il voulait apaiser en 1 088 .

donc nonce apostolique pour la Bohème, la Saxe et les pays voisins, en le chargeant d’instructions détaillées sur la conduite que devait tenir le clergé catholique visà-vis des excommuniés. Un double écueil se présentait. L’admission trop facile des laps aux offices divins ne pouvait manquer d’affaiblir l’effrayante image que l'on se faisait alors de l’excommunication; une excessive sévérité pouvait exaspérer les esprits, qui n’étaient souvent coupables que de faiblesse et d’intimidation. Le Pape n’avait pas d’autre pensée que de rapprocher l'Église et l’Empire en calmant les passions; et comme chez lui la fermeté était toujours tempérée par la prudence, il déclara qu’on devait classer les excommuniés en diverses catégories; condamner les opiniâtres et se montrer indulgent à l’égard des autres, dont le nombre s’élail singulièrement accru.

Celte mesure habile fut couronnée d’un plein succès; beaucoup de schismatiques rentrèrent dans l’Église. Les Romains eux-mèmes s’irritèrent si fort contre Guibert, qu’ils le chassèrent honteusement de leurs murs, après l’avoir contraint par serment à renoncer au siège apostolique. Une entrevue, ménagée entre l’Empereur et quelques conseillers du Pape, fit même espérer une pacification complète. Ces derniers s’étaient avancés jusqu’à lui promettre leur appui si, après la déposition du pseudo-pape, il consentait à reconnaître Urbain comme pasteur légitime, il était, dit-on, d’autant moins éloigné d’accepter ces propositions, que les expéditions en Italie avaient singulièrement compromis ses affaires par delà les monts. Mais jamais le perfide Germain n’était plus

dangereux que lorsqu’il paraissait repentant; de son côté Guibert, qui redoutait avant tout la perte de la tiare, l’engageait à rompre les négociations : et toutes les mauvaises passions réunies recommencèrent la lutte avec une férocité digne des Néron et des Dioclétien.

Bonizo, évêque de Sutri, qui avait autrefois partagé la captivité de I’évèque d’Oslie, fut la première victime. Chassé de son siège par les schismatiques, recueilli par les habitants de Plaisance, qui le proclamèrent évêque de leur cité, il tomba de nouveau entre les mains de scélérats soudoyés par Guibert, qui le soumirent aux plus horribles tortures. Le martyr rendit son âme à Dieu après avoir eu les yeux arrachés et les membres coupés en morceaux l . Tandis que Litprand, prêtre milanais, subissait le même supplice, le comte Hugues de Egeintheim, qui avait chassé d’Alsace les Impériaux dans une brillante campagne, était mortellement frappé dans le palais de l’évêque de Strasbourg.

En face d’une situation qui rallumait la persécution dans l’Église et l'anarchie dans l’Italie, le premier soin du pontife fut de se créer un allié puissant, capable de tenir en échec l’Empereur et son pape. Pour exécuter ce hardi projet, qui consistait à réunir les troupes allemandes du jeune duc Guelfe de Bavière aux forces militaires de Toscane, un mariage était indispensable. C’est là que l’on voit briller l’habileté politique d’Urbain et le généreux dévouement de la comtesse de Toscane aux intérêts

1 U juillet 1080. On sait que Bonizo écrivit une histoire des Papes depuis saint Pierre jusqu'à Urbain II; il est regrettable qu'elle ait échappé jusqu'ici à toutes les investigations.

delT'glise.Mathildegoûla pou d'abord eettealliance; l'âme virile de cette femme héroïque répugnait à se donner un maître. D’ailleurs, depuis la mort de Godefroy de Lorraine 1 , elle avait refusé les partis les plus brillants de la chrétienté, et, après trente ans de veuvage, elle se sentait peu disposée à contracter de nouveaux nœuds avec un jeune prince de dix-huit ans; les pressantes sollicitations d’Urbain triomphèrent enfin de sa résistance. Toutefois, elle mit pour condition que le jeune duc, en acceptant sa main, bornerait toutes ses prétentions à l’honneur de partager ses périls et de faciliter ses triomphes. La cérémonie qui unissait deux États plutôt que deux personnes eut lieu, dit-on, à Sienne, où s’élait rendu le Pape*. L’Empereur, irrité de celle ligue qui lui mettait sur les bras un ennemi puissant, s’en prit au vieux duc Guelfe, qu’il fil attaquer dans ses Étals de Bavière; le résultat ne répondit pas cependant aux espérances de vengeance conçues par Henri. Cette nouvelle expédition fut aussi malheureuse pour ses armes que pour scs affaires.

Abandonnant désormais la défense de l’Italie à ses alliés, le Pape dirigea de nouveau l’activité de son esprit

1 Godefroi fui assassiné sur les bords de la Meuse eu 1076; selou d'autres à Anvers, ou même, dit-on, en Frise. (Dom. Cnlmel, llist. eccl. el civil de la Lorraine.)

* Amédée René, loc. cil.

vers des réformes utiles; il s’attacha donc à rétablir la discipline et l’ordre, en rappelant à de justes limites l’autorité puissante de l’épiscopat, qui, à l’exemple des grands vassaux de l'État, mettait souvent l'arbitraire à la place de la justice. La sévérité déployée par Urbain devenait alors d’autant plus grande que la position du coupable était plus élevée.

On en trouve la preuve dans la conduite qu'il tint visà-vis de l’archevêque de Rouen. Guillaume, emporté par un violent courroux, avait excommunié le comte Robert de Gisors, qui ravageait ses terres et s’était emparé d’une ville dépendante de l’archevêché; mais, au lieu de s’en tenir à cet acte de justice envers le spoliateur, l’archevêque étendit son ressentiment à toute la province et la soumit à l’interdit canonique. Cette sentence redoutée des peuples les plongeait dans la désolation. On cessait de célébrer les offices divins: les églises restaient dépouillées de tous leurs ornements; en signede pénitence et de deuil, il n’était permis à personne de se couper les cheveux ou d’user d'aliments gras. Les mariages étaient interdits, et la sépulture religieuse ne s’accordait qu'aux ecclésiastiques, aux mendiants et aux enfants. En un mol, la vie publique était en quelque sorte suspendue. Les moines de Fécamp, mécontents de cet abus de pouvoir, prétendant en outre ne relever que du siège apostolique, se refusèrent à suspendre l'office dans leur église. Frappés d’excommunication par l’archevêque, ils en appelèrent au Pape. Urbain ordonna immédiatement à Guillaume de lever l’interdit et de faire cesser les violences commises par les habitants de Pontoise con-

ire les moines de Saint-Pierre, que l’on frappait brutalement pour les contraindre à ne plus sonner les cloches de leur monastère : puis enfin il le priva du pallium pour l’injustice de ses procédés.

Urbain aimait les lettres; aussi profita-t-il de la vacance de la charge de chancelier pour y appeler un homme dont le savoir et l’éloquence pussent rendre aux bulles de la cour romaine le style et l’élégance qu’elles avaient eues autrefois. Son choix tomba sur Jean Caëlani, qu’il promut en même temps à la dignité de cardinal 1 . La première lettre signée par le nouveau chancelier fut adressée aux habitants de Tarragone en Espagne. Cette cité puissante, longtemps aux mains des Sarrasins, avait perdu, avec scs hautes murailles, ses antiques privilèges et son titre de métropole, qui avait été dévolu, par un commun accord du peuple et des évêques provinciaux, au siège de Narbonne. Bérenger, évêque d’Aussone ou de Vie en Catalogne, envoyé à Rome pour y solliciter la restauration de l’ancien étal de choses, ne put rien obtenir que les Tarragonais n’eussent fortifié leur ville : on voulait qu elle fût à l’abri de nouvelles insultes de la part des barbares.

Cependant la crainte de voir la province espagnole soustraite à sa métropole décida Dalinat, archevêque de Narbonne, à entreprendre le voyage de Rome pour y dé-

' Jean Caëtani remplissait déjà auprès du Pape des fonctions analogues ii celtes de secrétaire, et signait tous les actes de chancellerie en les faisant précéder de ces mots : Prxsignator Domini l'rbani, etc. Jean monta sur le siège apostolique en 1118, sous le nom de Gétase II. « Gelasius porrô is ipso est Johannes Cajetanus, quem l'rhanus diaconuin cardinatem et canccllariuu) crcavil... » Œuvres posth., III, 47.

fondre ses prétentions. La cause était difficile 1 : Narbonne avait exercé sa juridiction sur les Églises d’Espagne pendant quatre cents ans sans aucune réclamation ; mais Tarragone avait des droits imprescriptibles étayés par de vieilles chartes. Urbain ne'sc départit pas de cet esprit à la fois ferme et circonspect qu’il apportait dans tous ses jugements. Pour se donner le temps de prendre une décision qui , sans léser aucun droit acquis, ramenât l'Église d’Espagne à l’unité, il établit d'abord, par décret provisoire, que, jusqu’à la restauration de la ville de Tarragone, les évêques de la province demeureraient soumis à l’archevêque de Narbonne comme à leur propre métropolitain. De nouvelles lettres enjoignaient en même temps à Haynier, légat du saint-siège, nommé après la déposition de Richard, abbé de Saint-Victor, d'examiner avec un soin particulier les prétentions de chacun, sans cependant se laisser emporter par un excès de zèle au delà des limites du vrai et du juste. Ce débat fut de nouveau traité dans un concile réuni à Toulouse en 1090, vers la Pentecôte. Les deux Églises furent enfin séparées; le siège de Tarragone fut relevé et déclaré métropole de sa province, et l’archevêque de Tolède resta primat des Espagnes. 11 fut résolu, du commun accord de tous les évêques espagnols, qu’à l’avenir les offices ecclésiastiques seraient célébrés suivant la règle de saint Isidore. L’écriture gauloise fut également substituée à la gothique en usage à Tolède; enfin ils s'engagèrent à abandonner la liturgie mozarabe, établie au huitième siècle

1 Res enim erat lubrica et anceps... P. rte Marc, lib. IV. Marcæ Aispanicæ.

parles Goths, pour revenir à l’uniformité en adoptant le rite romain *. On voit comment, d’une simple question de juridiction, l’habile et pieux pontife avait fait sortir des résultats importants pour le gouvernement spirituel de l’Église.

Raynier, venu à Tarragone pour investir Bérenger, le nouvel évêque, dans ses fonctions, fut reçu par Raymond, comte de Barcelonne. Ce seigneur, en présence de tous les grands de la province, fit abandon de la ville au siège apostolique, dont il se reconnut feudalaire, lui et ses descendants, en s'obligeant, à ce titre, de payer pendant cinq ans vingt-cinq livres d’argent très-pur au Pape.

De son côté, le roi d’Aragon, Sanche Ramirez, entretenait des rapports suivis avec le saint-siège. Il envoya une ambassade prévenir le Pape qu’un édit avait placé sous la protection des apôtres Pierre et Paul le monastère de Saint-Jean-Baptiste de Penna, lieu de la sépulture royale, afin de le soustraire à la cupidité des princes voisins et aux caprices de ses successeurs. Il obtint à son tour qu’une de ses nièces, promise en mariage sous l’empire de la nécessité, fût relevée de son engagement et recouvrât sa liberté. Enfin Urbain accorda aux Églises d’Espagne une dernière faveur, en promulguant la

1 Concile de Léon, 1091. Un décret déclare que la liturgie de saint Isidore serait suivie autant qu elle se trouverait conforme à l’ordre romain. Quant !i l’écriture gauloise, au dire de D. Maliillnn, elle avait déjà prévalu dans toute l'Europe. Guillaume le Conquérant l'avait introduite en Angleterre : les Empereurs de la deuxième race la firent accepter eu Allemagne. Enfin ce fut à l'initiative des moines de Cluny qu'elle pénétra en Espagne. Cf. Arl de vérifier leu dates.

Il)

canonisation d’Atila, évêque de Zamora *. En même temps que les envoyés du roi d’Aragon arrivaient à Rome, l’archevêque de Reims, Raynauld du Rellay, appelé par le Pape lui-même, quittait son diocèse après avoir recommandé son voyage à saint Remy et confié les intérêts de son église aux chanoines. Le roi de France, Philippe I", sachant qu’il jouissait d’un grand crédit auprès d’Urbain, lui confia les lettres par lesquelles il reconnaissait son élection et promettait au vicaire de Dieu obéissance et fidélité.

Raynauld ne pouvait trouver l'esprit du pontife mieux disposé à le recevoir : l'empressement qu’il avait mis à se rendre à Rome, la royale mission dont il était chargé, tout concourait à appeler sur lui les faveurs dont sa vie exemplaire le rendait parfaitement digne. La plus précieuse entre toutes fut sans contredit Je privilège qui lui fut accordé, à lui et à ses successeurs, de sacrer et couronner les rois de France, à l'exclusion de tous les autres prélats, et ce « en souvenir de saint Remy, qui avait régénéré dans les eaux du baptême le roi Clovis*. »

Dans une société où les conflits naissaient sans interruption de l’ambition des uns, de la faiblesse et de la

1 Alita ou Atilanus, bénédictin, naquit à Tarazann; il gouverna son diocèse de 990 à 1009. Bihliotli. sacrt'e, t. XXVI.

* Butta Urliani papæ II. qua Kainaldo Itcmensi arcliiepiscopo coneessuiii pallium et alia Retncnsium prxsulum privilégia confirmai, 25 octobre 1090. Voir Appendice C.

division des autres ; où le désordre, protégé par la féodalité, sc produisait impunément, tête haute, à côté d’une autorité toujours contestée, souvent faible et chancelante, il arrivait fréquemment de chercher dans le tranchant de l’épée ce qui manquait à la justice d’une cause. De là d’interminables vengeances, de cruelles représailles : aussi toutes les victimes de cette loi brutale du plus fort en appelaient-elles au tribunal de la papauté, dont la juridiction, sanctionnée par le temps, était acceptée de tous. Ici se déroule à nos yeux le spectacle étrange de cette suprême influence du Pape assez indépendant pour frapper les princes sans craindre leur courroux, assez fort pour relever les peuples de l'obéissance envers leurs souverains sans les révolutionner : cependant il n’avait pas d’armées pour assurer l’execution de ses sentences, pas de prisons pour détenir les coupables; souvent, sans État, sans palais, il errait proscrit et fugitif : mais il apparaissait à tous les yeux comme le gardien de la justice et de la vérité, deux grandes choses qu'on admire alors même qu'on les repousse; en un mot, la papauté était alors la vie des peuples, parce que l’on croyait à la supériorité de ses lumières et à son génie conciliant. Telle était la mission «juc les masses avaient conférée d’elles-mêmes, durant tout le moyen âge, aux souverains pontifes, et parfois même aux évêques, et voilà pourquoi on les trouve sans cesse mêlés aux affaires de leur temps. Urbain comprit toute la force de ce levier moral, et le fit servir au développement de la civilisation. Outre ses nombreux voyages à travers la chrétienté, où il jugeait des besoins

UN l’APE AU .MOYEN ACE.

des populations, de l’esprit et de la discipline du clergé, il ne cessa jamais d’entretenir au loin par scs légats les idées du droit et de la justice.

Son influence salutaire étouffa une guerre civile prête à éclater dans le royaume de Naples. Robert Guiscard mourant 1 avait laissé à ses deux fils, Roger et Bohémond *, non pas un modeste fief sur les rives de la Seine, mais un riche royaume et la vaillante épée qui l’avait conquis. Bientôt l’intérêt divisa les deux frères, et, semblables aux Atrides, une haine profonde allait les séparer sans retour : toutefois, avant de saisir l’épée de leur père pour se disputer son héritage, ils voulurent soumettre leurs griefs au Pape, qui leur dépêcha immédiatement Henri, religieux de Saint-Benoît, un de ses conseillers les plus éloquents et les plus habiles. Constitué juge et arbitre par eux, le moine partagea le royaume en deux parts égales*, et termina le différend; Roger garda la Fouille; les Calabres échurent à Bohémond, qui prit le titre de duc de Tarenle.

Le Pape, satisfait de cet heureux résultat, se rendit dans le sud de l’Italie, où l'appelaient des affaires importantes et le désir de cimenter la paix si inopinément conclue entre les deux frères. Il fut reçu à Melphi par soixante-dix évêques et douze abbés, et tint, avec leur

' Juillet 1085.

* Le droit d'aînesse appartenait à Bohémond, Roger était d'un second lit. On trouvera. Appendice ü, la généalogie des conquérants normands telle que la rapporte le moine Malaterra.

* Et jridex eqnali lance regnum divUit... Cet Labile médiateur resta conseiller de Bohémond, l'accompagna dans son exjiéditinn contre les infidèles et mourut premier patriarche latin d'Antioche.

concours, un concile où l'on publia seize canons 1 . Tous traitaient de la simonie et de la dissolution des clercs. On déclara inviolables et inaliénables les biens ou dîmes donnés par des laïques aux monastères; défense fut faite aux moines d’accepter à l’avenir toute donation sans le consentement du Pape et de l’évêque; les abbés et les évêques devaient s’abstenir de tout empiétement réciproque sur les domaines des églises ou des couvents. On fixa à trente ans l’âge où l’on pouvait être promu aux ordres sacrés. Enfin, pour la première fois, on publia en Italie un décret sévère contre les guerres privées, qui s’étaient prodigieusement multipliées. Un des actes du concile impose l’obligation aux chrétiens de déposer les armes chaque semaine pendant quelques jours 1 , et place sous la protection de l’Église les femmes, les vieillards et les enfants. C’était imposer une contrainte redoutable à la force brutale, et acheminer les esprits vers des idées d’un ordre social supérieur 1 . Un trait sauvé de l’oubli par quelques historiens montre dans tout son

1 10 septembre 1089. Romuald, archevêque de Salemc, le fixe en 1090 au mois de septembre, indiction XIII. Mais D. Mabillon démontre que Romuald, comme tous les Grecs, commençait l'année en septembre : « 111; enira annum inchoant cum indictione romana a mense seplcmbri. » Ce qui revient donc à 1089. Il est vrai que Loup l’rotospata, qui suivait également le calendrier grec, déclare que le concile dont il s'agit se tint en septembre. Mais il n’est pas uniforme dans sa manière de supputer le temps : souvent par inattention il emploie i année v. Igaire des Latins.

* Loup Prolospata est le seul à relater ce canon, l’eregrinus prétend qu’il s'applique seulement à la réconciliation opérée entre Roger cl Uohémond. Les commentateurs sont nombreux sur ce concile et les opinions fort différentes.

5 On verra le Pape généraliser celte mesure éminemment chrétienne au concile de Clermont.

jour la bonté du Pape et la modestie de son ancien maître dans la vie spirituelle. Pierre, élevé au siège de Policaslro aussitôt après son arrivée en Italie s’était bientôt démis de cette dignité pour reprendre une vie plus conforme à ses goûts mortifiés dans le monastère de Cavi. Mais, malgré le soin qu’il avait pris de se faire oublier de ses frères, l’ancien évêque fut bientôt nommé abbé de la communauté. Pendant les sessions du concile de Melphi, le Pape s’étant aperçu que l'abbé de Cavi, qui portail sur son visage amaigri et défait les traces d’une extrême austérité, demeurait tête nue, tandis que les autres abbés, en vertu d'un privilège encore rare dans le reste de la chrétienté, siégeaient avec la mitre et le bâton pastoral, Urbain fit aussitôt remettre à Pierre une mitre pontificale, en le priant de l'accepter. Celui-ci s’inclina profondément, mais refusa de s’en couvrir, quelque pressantes que fussent ses instances *.

Cependant Roger, qui s’était rendu à Melphi pour s'entretenir avec Urbain, lui jura foi et hommage, se reconnut son homme lige et se soumit, lui et ses successeurs, au devoir de fidélité envers les papes canoniquement élus. En retour, le pontife lui donna l’investiture de ses nouveaux États, en lui mettant à la main une bannière, et en lui conférant le titre de duc de la

1 « Non mullo post suum è Cluniaco reditum, Policastrensis episcopus ordiiiatus est. > 11 est mentionné dans la série des évêques de Policastro sous le nom de Pierre Papacarbonus. Ugh., liai. sacr.

* On se figurera à quel point de mortification était arrivé ce saint abbé par le fait suivant : < Urbanus imperavit, ut inodico vino uteretur, quod ob debilitaluin omnino stomachum vocem pene amississet. > Ugh., liai tacr., VU.

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