‹ Un pape au moyen age, Urbain 2Chapitre 3 sur 10 · PREMIER LIVRE · texte numérisé non relu

PREMIER LIVRE

La vie monastique est aujourd’hui un livre fermé à la généralité des intelligences. Aux yeux du plus grand nombre, la porte d’un cloître ne peut désormais s’ouvrir que devant la folie ou le désespoir. Se dépouiller de ses biens, enchaîner sa liberté, réfréner ses passions, s’ensevelir enfin dans la solitude pour penser et écrire, dans les hôpitaux pour soulager les souffrances, dans les prisons pour consoler; c’est une préférence qui s’offre «à notre siècle comme le renversement de toute raison; c’est un courage qui ressemble à un affaiblissement intellectuel.

Qu'ils sont loin ces temps oubliés où deux grands hommes, François d’Assise et le Dante, se rencontrant dans la môme pensée religieuse et sociale pour faire l’apothéose de la pauvreté volontaire, s’écriaient :

0 bien, seul véritable, ô trésor inconnu !

Ne croirait-on pas insulter la société moderne, en lui

ni

UN PAPE Al! MOYEN AGE.

faisant entendre aujourd'hui de pareils accents? Quelle est la cause de cet étrange bouleversement d’idées? N’est-ellc pas due à l’oubli des conseils évangéliques? On ne saisit plus la spiritualité sublime du dogme chrétien, qui élève si haut l’élément intellectuel au-dessus de l’élément matériel. De nos jours, l’intérêt n’est-il pas la règle suprême de toutes les intelligences? Le souffle glacé de l’égoïsme n'étouffe-l-il pas le germe des grands dévouements? La pensée du sacrifice n’ est-elle pas refroidie par le besoin insatiable du bien-être? Aussi, la vue d’un moine au milieu de nos grandes cités incrédules et sceptiques soulève souvent de dédaigneuses moqueries. L’habit monastique, sa simplicité et sa forme austère étonnent l’œil habitué à l’éclat et au faste. Quand on ne méprise pas l'homme qui porte cette livrée de la pauvreté, on le considère comme un esprit vulgaire, réfractaire au progrès, indigne de vivre dans un siècle de lumière dont il refuse de partager la félicité. Nous sommes trop fiers de notre civilisation toute superficielle, trop orgueilleux de nos étonnantes conquêtes sur la matière, pour ne pas prendre en pitié les institutions qui nous ont précédés. Placés au-dessus d'un volcan mal éteint, dont les sourds grondements devraient nous rappeler aux incertitudes de l’avenir, nous trouvons agréable de railler les hommes qui acceptent les règles du passé. Cependant l’histoire n’a pas encore prononcé sur la durée de notre état de choses actuelles, tandis que certains statuts monastiques qui ont quatorze cents ans de date subsistent encore.

Aujourd’hui, il est vrai, on ne glorifie plus la misère,

on ne béatifie plus la pauvreté, on n’ennoblit pas le travail fait volontairement, on ne veut plus de monastère, parce qu'on ne comprend plus leur importante mission, l'utilité de leur existence. Mais, en retour, les gouvernements modernes sont aux prises avec des difficultés inconnues aux siècles passés ; où les moines étaient acceptés et les abbayes florissantes, actuellement il faut aller au-devant de besoins sans cesse croissants et jamais satisfaits, il faut chercher un remède aux ambitions sans frein, et apaiser ces soifs de bien-être que la société ne peut plus éteindre.

Le moine, aux yeux du penseur sérieux, n’est donc pas la personnilication d’un odieux passé; c'est au contraire un élément incompris de civilisation qu’on devrait opposer à des maux déjà effrayants aujourd’hui, peutêtre sans remède demain. La vie monastique offre un enseignement qui, pour être méconnu, n’en est pas moins éloquent. Au lieu de rire de leur capuchon, qu’on regarde au front ces moines : ils ont plus travaillé au développement de l’esprit humain, derrière les murailles de leurs cloîtres silencieux, qu’aucune de nos associations modernes; ils ont défriché le sol et les idées, cl semé en leur temps ce que nous moissonnons dans le nôtre.

L’hostilité et l’indifférence qu’on professe à l’égard des moines s’étend jusqu’à leur histoire. Toutefois, combien ne serait-on pas surpris de trouver souvent dans la législation d’un monastère la révélation inattendue de nos problèmes modernes les plus insolubles! Une abbaye était un monde où toutes les passions s'agi-

fit!

tnient à côté de vertus sublimes ; la règle devait donc envisager le religieux aux points de vue les plus multiples. Saint Benoît l’avait bien compris lorsqu'il écrivait sa constitution, regardée par tous les grands esprits du moyen âge comme un chef-d'œuvre empreint de la connaissance la plus approfondie du cœur humain. Autrefois, où l’on ne pensait pas comme nous pensons, le code bénédictin était familier à toutes les classes éclairées ; il si; trouvait même dans la main des rois. Côme de Médicis le lisait assidûment, le méditait et déclarait y rencontrer des préceptes fort utiles au souverain qui veut apprendre à gouverner ses peuples. Saint Grégoire le Grand avouait que la règle de l’ermite de Subiaco était mieux écrite et plus prudente que toutes les autres, sermone luculentam cl discrctione præcipuam. Enfin, pour réhabiliter les statuts monastiques, ne suffirait-il pas de songer qu’ils ont survécu à toutes les révolutions, qu’ils ont été respectés et fidèlement suivis par des milliers de religieux dans les contrées les plus éloignées, sous les climats les plus différents, tandisque nos chartes constitutionnelles si perfectionnées n’atteignent jamais lequart d’un siècle sans être déchirées ou mutilées.

Les vieilles abbayes du moyen âge ont seules trouvé grâce devant notre insouciance, mais si elles sont deve» nues en honneur parmi nous, elles le doivent plutôt à leurs ruines pittoresques qu’aux souvenirs qu’elles ré* veillent. Ce que l'on aime d’un monastère, c'est un pan de mur demi-écroulé que le lierre, plus conservateur que les hommes, défend des injures du temps; c’est un cloître ouvert à tous les vents, où gisent quelques frag*

monts de chapiteaux aux délicates ciselures. Enfin, ce sont des tombes brisées, à l’ombre desquelles s’élèvent des fleurs sauvages, fidèles compagnes des moines endormis; touchant emblème des vertus qu’ils firent briller dans ces enceintes maintenant désolées. Voilà tout te que l’on demande de nos jours aux moines du moyen âge, leurs monuments et non l'esprit qui les a élevés. Mais, l’impartialité de l’histoire exige davantage, il lui faut la raison d’ètre à côté des souvenirs.

Essayons donc de relever Cluny, le plus célèbre des monastères de la réforme bénédictine; interrogeons ses ruines, ranimons tous les témoins d’un autre âge, afin de mieux connaître l'esprit, les passions, les travaux des saints religieux qui habitèrent cet asile illustré par tant de gloire.

Cluny naissait en Bourgogne, au milieu des dernières convulsions qui emportèrent le pouvoir carlovingien, et son berceau fut souvent menacé par les farouches Normands dont les déprédations désolaient la France. Les premières pierres de l’abbaye nouvelle furent jetées, dit la chronique, « dans un endroit écarté de toute société humaine, si plein de solitude, de repos et de paix, qu’il scmblaiten quelque sorte l’image de la solitude céleste 1 .»

1 La charte de fondation octroyée par le duc d'Aipiitainc est datée de la onzième année du régne de Charles le Simple en OU!). Voir pour ces détails le livre plein d'intérêt et de consciencieuses recherches, publié par M. Lo* min sur i Histoire de Cluny.

UN l'APE AU MOYEN AGE.

Ce lieu si agreste avait été choisi par Bernon, le saint abbé de Gigny, et donné par Guillaume, duc d'Aquitaine, afin d’apaiser la miséricorde divine et pour la disposer au pardon de ses fautes. C’était alors un usage fort goûté des seigneurs puissants, d’employer la seconde partie de leur vie à réparer les erreurs et les emportements de leur jeunesse; aussi les voyait-on fonder des monastères avec autant de générosité qu’ils avaient mis d’ardeur à dépouiller ceux qui existaient.

Une objection présentée par le vieux duc faillit compromettre la destinée de Cluny : Guillaume aimait la chasse ; il avait souvent poursuivi les animaux sauvages dans les forêts voisines, et il craignait que les chasseurs et les chiens ne vinssent à troubler la retraite préférée de Bernon. L’abbé lui répondit en riant : « Chassez les chiens et faites venir des moines, car vous ne savez pas quel profit meilleur vous demeurera des chiens de chasse ou des prières monastiques. » L’àpropos de cette réponse décida le duc, et Cluny fut fondé.

Douze moines envoyés de Gigny vinrent, construire de modestes cellules sur le penchant d’une haute colline qui st; relie par des pentes adoucies à une riante vallée arrosée par les mille sinuosités de la Grosne. Les nouveaux venus prièrent Dieu, cultivèrent la terre et suivirent avec zèle la règle de leur père, le bienheureux saint Benoît. Ces débuts si humbles étaient loin de présager les grandeurs futures de Cluny. Cependant un siècle s’était à peine écoulé, que du fond de leurs tombes les douze religieux auraient pu compter une immense famille répandue dans le monde entier. Ix; nom de leur

monastère, «à peine connu naguère des pâtres d'alentour, était répété dans les pays les plus éloignés. Clunv était devenu le foyer le plus brillant de l'intelligence, rhôtellerie la plus hospitalière de France, enfin la route qui conduisait à l'abbaye, était la plus fréquentée d’Europe. Chaque jour des courriers envoyés par les souverains les plus puissants, des archevêques, des abbés de toute la chrétienté, s’arrêtaient aux portes de Clunv; bientôt on les verra s’ouvrir devant le cortège des papes.

Une foule de monastères anciens ayant demandé à s'unir à l’Obédience nouvelle, il parut nécessaire de réunir en un seul corps ces communautés diverses, afin de prévenir toute décadence.

Le premier abbé, Odon, forma donc de tous ces faisceaux une agrégation monastique autour d’une métropole unique, Cluny, dont il devint le chef. Après cette sage mesure, le saint fondateur pouvait quitter la vie sans inquiétude sur l’Ordre qu’il avait si solidement établi. Confiant dans l’avenir et sur la protection d’en haut, il répondait à son heure dernière à ceux qui le pressaient de désigner son successeur : « Dieu seul s’est réservé de disposer du gouvernement de l’abbaye de Cluny. »

L’élection suivante vint confirmer ses prophétiques paroles. Comme on délibérait sur le choix d’un abbé, un religieux, nommé Aymard, revenait d’un village voisin. Le cheval qu’il montait était chargé de poissons, tandis que le moine suivait à pied sa monture et ses provisions, quoiqu'il fût revêtu de la dignité de prieur. A la vue de cette profonde humilité, les religieux furent

unanimes pour lui remettre la direction de l’abbaye.

Cependantces hommes, qui passaient fout à coup dns plus modestes fonctions aux charges les plus élevées, étaient les amis et les confidents des empereurs d’Allemagne; dans toutes les difficultés on les appelait comme arbitres; ils apaisaient les guerres, réconciliaient les partis, et exerçaient envers tous les préceptes de la charité. Une révolution venait-elle à renverser un prince, il était assuré de trouver un refuge à Cluny. Casimir, fils de VenceslasII, roi de Pologne, chassé du trôneaprèsla mort de son père, préféra cette retraite à toutes les autres : il s’y fit moine et devint plus tard diacre. Quelques années après, les seigneurs polonais, fatigués de leurs luttes intestines, résolurent de restaurer le descendant de leurs souverains. Us expédièrent donc par toute l'Europe dos ambassadeurs pour le découvrir. A la suite de minutieuses recherches ils le trouvèrent à Cluny, où ils le proclamèrent roi. Toutefois il fallut l’intervention du pape pour décider le moine à quitter la vie si calme du cloître pour les agitations du pouvoir. Le chef de l’Église dut, en outre, relever de ses vœux le religieux et le diacre. Casimir, rentré en Pologne, se maria et gouverna fort habilement sans jamais oublier les jours heureux qu’il avait passés sous l'habit monastique. Aussi appela-t-il quelques-uns de ses anciens frères pour diriger plusieurs abbayes qu’il avait fondées et richement dotées.

Sous le gouvernement abbatial de saint Hugues, en 1049, Cluny arriva en quelque sorte à l’apogée de sa grandeur. Hugues était fils du comte de Sémur, et d’Aremberge de Vcrgy. Son grand-oncle, l'évêque d'Auxerre,

prit soin de son enfance, et lui inculqua le goût des lettres et de la piété. À quinze ans le jeune Hugues se retirait à Cluny, où il ne tarda pas à devenir prieur malgré son extrême jeunesse. Dix ans plus tard, les suffrages de tout le chapitre le plaçaient à la tête de l'abbaye. La tâche, quoique lourde, ne dépassait ni les forces ni l’intelligence de cet abbé de vingt-cinq ans : il dirigea tous les monastères affiliés à la réforme avec l’aisance d’un cénobite vieilli dans les pratiques de l’ascétisme. Étant entré au concile, de Reims avec Léon IX, par une exception sans précédent, il y occupa la seconde place entre tous les abbés de la chrétienté. Son éloquence fut, dit-on, remarquée dans un discours où il attaqua avec énergie la simonie et le dérèglement du clergé. Enfin, à quelques années de distance, Hugues est appelé à Cologne pour tenir sur les fonts baptismaux le fils de l’empereur d’Allemagne, ce trop fameux Henri IV, qui deviendra l’ennemi acharné de Grégoire VII. A peine rentré à Cluny, il courut en Hongrie réconcilier l’empereur et le roi André. Cependant les travaux politiques de. l’abbé ne ralentirent jamais les austérités du religieux. La renommée de ses vertus était devenue si grande, que le pape Étienne IX, au lit de la mort, le fit venir à Florence pour recevoir ses derniers soupirs.

Après toutes ces illustrations d’une vie si noblement remplie, saint Hugues eut encore la gloire insigne d’enseigner les éléments de la vie monastique à trois des souverains pontifes les plus célèbres du moyen âge. Grégoire VII, Urbain II, Pascal II, furent ses disciples; ils puisèrent dans ses enseignements profonds et dans la

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