‹ Un pape au moyen age, Urbain 2Chapitre 5 sur 10 · UN P A HE AU 1J0YEN AGE · texte numérisé non relu

UN P A HE AU 1J0YEN AGE

n’avail-il aucun argent pendant qu’il se trouvait dans le monastère. Mais, quand il se mettait en voyage, il recevait du trésorier des fonds dont il rendait compte à son retour. Pendant l’absence de l’abbé, il le remplaçait dans toutes ses fonctions. Il avait encore sous ses ordres le grand sommelier chargé de régler le détail des subsistances, le garde-magasin du blé, l'inspecteur des boulangers, le chambrier attaché à la garde du vestiaire, les foulons qui nettoyaient les vêtements des moines. Pour l'aider dans cette administration si vaste, on lui accordait à l’intérieur un prieur claustral, dont ledevoir consistait à ne jamais quitter le monastère, afin d’y maintenir le bon ordre et la régularité; à l’extérieur, quelques aides et un lieutenant pour les cas d’absence.

Tel était l'office du grand prieur. Saint Hugues avait appelé à ce poste difficile un religieux encore jeune. Mais son zèle à remplir les obligations de sa charge, l'affabilité de son caractère, l’austérité de sa vie, lui avaient mérité toutes les sympathies de ses frères : à leur tour, les étrangers qui passaient à Cluny reconnaissaient l’habileté du prieur, dont ils aimaient les manières nobles et ouvertes.

D’où venait ce religieux? Quel était son nom et sa patrie? On le disait originaire du diocèse de Reims et issu de haut lignage; le bruit courait que ses ancêtres s’étaient couverts de gloire dans maints combats. A Cluny, sous sa cape de couleur noire, on le nommait Olton, mais en Champagne on l’aurait salué seigneur de Chàlillon; plus tard sur le siège apostolique il s'appellera Urbain II.

Essayons de soulever le voile qui couvre l’origine du prieur de Cluny. A l'extrémité occidentale du comté de Champagne, sur une haute colline que baignent les rives de la Marne, s’élevait au dixième siècle l’importante forteresse de Chàlilloii. Ces tours épaisses commandaient une verte vallée qui court avec la rivière d’É|>ernay à Dormons, et s'appuyait de l’autre côté sur une forêt sombre, llérivée, petit-fils d’Ursus, comte de Champagne, l’avait élevée en 925 sur un fief de l’église de Reims, inféodé à son pèie par un archevêque qui portait aussi le nom de llérivée. Un siège qu’elle soutint avec honneur en 940 contre Louis d'Oulremer fonda sa célébrité : dès lors elle devint le berceau d’une illustre famille.

C’est là, derrière les murs du château féodal, que la liadilion fait naître notre héros vers 1042. En vain interrogerait-on aujourd’hui la forteresse sur l’honneur qu’elle eut de donner un souverain pontife à l’Église. Depuis longtemps elle n’est plus, et huit siècles tiennent ensevelies sous ses ruines, les légendes, les tombes et les épitaphes des seigneurs qui l’habitèrent. A son défaut, il faut remonter aux sources historiques de l’époque. Mais le onzième siècle produisit plus de guerriers que d’annalistes. Les chroniqueurs étaient donc rares; encore la plupart, moines obscurs, en fermés dans la solitude des cloîtres, recevaient les bruits du monde d’une manière incomplète et dénaturée. Ordinairement

St; UN PAPE AU MOVEN ACE.

ils puisaient leurs renseignements chronologiques dans les obituaircs ou ménologes des monastères, les seuls actes d’état civil qu’il y eut alors. Mais ces cléments n offraient qu’une nomenclature sèche et aride indiquant le jour où la communauté priait pour ses bienfaiteurs. De là une foule d’obscurités. Du reste, en étudiant de près cet âge de fer, il est aisé de comprendre quel peu de souci l’on prenait d’établir des généalogies à une époque où la vie humaine était constamment moissonnée par des guerres acharnées. Aussi ne saurait-on s’étonner des ténèbres qui enveloppent encore aujourd'hui les premières années du pa|»e Urbain.

Appartient-il à la famille des Chàtillon, ou bien descend-il d’un seigneur de Lagcry? telle est la question qui a partagé les historiens en deux camps. Le cardinal Pandulphe, de Pise, contemporain d’Urbain et historiographe du pape Gélase 11 l , Sigonio *, Onuphre Panvini 1 , Aubert le Mire, et surtout le savant André Duchesne *, penchent pour cette première opinion.

11 n’existerait donc aucune difficulté sur ce point sans la chronique manuscrite d’Albéric de Trois-Fontaines*.

* Voir Dupin, Tabl. des ailleurs ecclesiastiques du douzième siècle, cul. 507.

* Vie et actions des pontifes romains; éd. Moralès de Cabrera, Rome 1601, 2 vol.

* Auteur d'une Chronique des papes et des cardinaux; Cologne, 1568.

* Histoire de la maison de ChÛtillon-sur-Mame, 1 vol. in-folio, Paris,

5 U composa une chronique qui finit en 1126. Voir Vossius, Hislor. latins, II, 26. Le manuscrit d’Albéric, qui n’a jamais été publié, se trouvait, dit-ou, il y a moins d'un siècle dans la bibliothèque du monastère de Saint- Cul!, eu Suisse.

Ce moine champenois, qui écrivait environ vingt-cinq ans après la mort d’Urhain, prétend que le pape, et Rodolphe, son frère, quoique nés à Chàtillon, descendaient des châtelains de Lagery, seigneurie voisine de Chàtillon. R fortifie cet aveu, du témoignage de deux chroniqueurs dont les travaux ne nous sont point parvenus. Il cite enfin une généalogie, incomplète, diffuse, et fort différente de celle établie par André Duehcsne 1 . D’un autre côté, le nécrologe de l’ahbaye de Moles mes* fait mention en juin, sans dated’annéc, d’Hcucher et d’Isabelle son épouse, père et mère du seigneur pape Urbain. Quel était cet Hcuchcr? Faut-il y voir le seigneur de Lagery, mentionné par Albéric? Les termes vagues de l’obituaire laissent place à toutes les conjectures.

Quoi qu'il en soit, une autorité souveraine domine de bien haut tout ce débat, c’est celle du prieur de Cluny lui-môme. Devenu souverain pontife, Urbain, déclare dans un rescrit que le pagtts Bainsonnemia, situé sur la Marne cl presque vis-à-vis la forteresse de Chàtillon, appartenait à ses ancêtres.

Voici ce qui donna lieu à celte déclaration. Thibauld II, comte de Troyes et de Champagne, ayant eu, en I0GG, un fils, pria l’abbé de Cluny, saint Hugues, de le baptiser. Un souvenir de cet événement, il fonda sur sa terre de Coincy une petite abbaye qu’il réunit au grand ino-

1 Ou trouvera !i l'appendice A quelques éclaircissement* sur le berceau et les commencements delà maison de Uiàlillnn.

’ < Noms Junii, memorantur Heucherius seu Eucherius et Isabellvi, mor ejus, pater et mater doinini papæ Urbani quorum anniversanum deliemus facere solemniter. e Œuvr. posth . de dont Mabill. et de dont Ttiierrv hui», t. lit.

UN PAPE Ali MOYEN AGE.

nastèrc bourguignon 1 . Vers 1072,locomtedeChampagne, voulant donner plus d’importance à l'etablissement religieux cju'il avait créé, résolut de lui annexer l’autel ou revenu paroissial du village de Bainson' . L’évêque de Soissons, Thibauld de Pierrefonds, que cette affaire regardai!, obtint des chanoines de l’Église mère de Soissons l’abandon de leurs droits sur les dîmes et oblations de Bainson en faveur des moines de Cluny, établis à Coincy. Ceux-ci s’engagèrent de leur côté à payer annuellement un cens de vingt sols de deniers* au chapitre de la cathédrale et à reconnaître à perpétuité le doyen de l'Église de Soissons comme le titulaire* dudit autel, quoique la paroisse fût desservie par un prêtre dépendant du monastère s . Celte transaction s’opéra sans doute avec l'assentiment des Chàtillon, autrefois maîtres cl seigneurs de Bainson, qu’ils avaient donné au chapitre de Soissons. C’est à ce titre que Miles de Chàtillon fut invité à souscrire à l'acte émané de l’évêque Thibauld. Quelques années plus tard, Urbain II, se trouvant à Tours, délivra un bref sur cette affaire. 11 confirma l’acte épiscopal, non-seulement, est-il dit, en vertu de son autorité

* La charte dit abbatiola. — Coincy, Conciacum, Consiacum, situé entre Laon cl Château-Thierry dépendait, du diocèse de Soissons. Les Anglais pillèrent Coincy en 1436 et brûlèrent presque tous les titres du prieuré, comme le rapporte D. Cartier.

* Aujourd'hui le village de Bainson, situé dans le canton de ChâtiUonsur-Marnc, n'offre rien d'intéressant qu'une vieille église dont la construction remonte à l’époque dont il s'agit dans cette histoire.

5 Sols de 12 deniers, c'est-à-dire ayant le poids légal.

* Bcrsona.

s Voir à l'appendice 11, la charte de Thibatddjdc Pierrefonds et le noni des signataires.

a]iosloIiq ue, mais encore parce que son père avait consenti à l’établissement de la redevance des vingt sols de deniers sur l'Eglise de Bainson où ses ancêtres avaient exercé des droits*.

Cette déclaration si formelle apporte dans la question d’utiles éclaircissemenLs. Que le voisinage très-rapproché des châtellenies de Bainson et de Lagery, appartenant sans doute à des membres de la famille de Châtillon, en possession dès longtemps de nombreux fiefs*, ait donné le change sur la véritable origine d’Urbain rien n’est plus facile à concevoir. Mais qu’un souverain pontife affirme, sans être revêtu d’un droit certain, en face du monde et au milieu de ses concitoyens, que tel fief relève de sa famille, c’est un fait inadmissible.

Un seul point reste donc à éclaircir. Les seigneurs de Châtillon étaient-ils les seuls maîtres de Bainson ? Sur cette dernière question, le savoir si connu d’André Duchesne fait autorité : aux yeux du grave historien, le seigneur qui aliéna le fief de Bainson au profit du chapitre de Soissons, le même qui consentit ensuite à la cession faite aux moines de Coincy, en un mot, Miles, seigneur de Châtillon et de Bazoches, est le père du pape Urbain 11.

En résumant cette esquisse, aride mais nécessaire, il

' ConGrmavit Pontifex maximus actum quo Theobaldus cpiscopus Suessionnensis dédit allarc Bainsoncnse abbaüolæ de Consiaco; non modo auctoritale qua pollcbal aposlolica; veruin etiam ob id « quoi hic census cuin palrü sut consensu imtilutus fuisset, et locus ille cum ex purentum jure contingent. » Ce bref, donné en 1096, se trouve tout entier il l’appendice B.

* Les forteresses de Goucy, Bazoches, Épemay, mouvaient de la seigneurie de Châtillon avant le onzième siècle. André Duchesne, Hist. delà maison de Châtillon.

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